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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

La maternité au coeur des débats féministes.” (2002)
Introduction


Une édition électronique réalisée à partir de l'article de Francine Descarries Avec la collaboration de Christine Corbeil Respectivement sociologue, département de sociologie, UQÀM directrice de l'Alliance de recherche IREF/Relais-femmes, d’une part, et professeure à l'École de travail social de l’UQÀM, d’autre part “La maternité au coeur des débats féministes.” Un article publié dans l'ouvrage sous la direction de Francine Descarries et Christine Corbeil, Espaces et temps de la maternité, pp. 23-50. Montréal: Les Éditions Remue-Ménage, 2002, 543 pp. [Avec l'autorisation de Mme Descarries accordée le 24 juillet 2006.]

Introduction

Mère, maternité, maternage, maternité sociale, matriarcat, mode de production domestique, procès de reproduction, maternité-esclave, maternité-exploitation, maternité-institution, maternité-expérience, maternité sanglante, maternité-créativité, maternité éclatée, matrophobie, le maternel, le féminin maternel, le sujet maternel, l'éthique maternelle... dans la réflexion collective des femmes, toutes ces notions évoquent des réalités bien différentes, toutes ces notions s'entrecroisent, voire s'affrontent dans la volonté commune des femmes de rendre compte de leur expérience et de construire une théorie de la maternité (Descarries et Corbeil 1987). 

Mettre au monde des enfants et être disponible pour les aimer, les nourrir, les soigner, les éduquer et... s'en séparer, telle semble avoir été pendant fort longtemps la seule véritable contribution sociale attendue des femmes, tout comme leur seule raison identitaire. Certes, au fil des ans, traditions, règles, normes et idéologies ont défini différemment la fonction maternelle. Celle-ci est néanmoins toujours demeurée assujettie à des cultures religieuses, familiales et politiques qui ont inéluctablement favorisé la reconduction d'une division et d'une hiérarchie entre vie familiale et vie publique, sinon justifié l'exclusion sociale des femmes et leur dépendance économique. 

À différents moments de l'histoire, la preuve n'en est plus à faire, des femmes se sont révoltées contre le modèle univoque de féminité qui leur était proposé [1]. Elles ont, avec plus ou moins d'intensité et d'efficacité, exigé de prendre part à d'autres destinées que celles dictées par les institutions patriarcales et réclamé l'octroi de droits civils et politiques. Leurs revendications ont cependant trouvé très peu d'échos aux siècles passés. Elles demeurent à ce jour des témoignages touchants et impressionnants de leur révolte. Mais surtout, elles attestent de la résolution patriarcale à faire la sourde oreille, au nom d'une maternité naturalisée, aux plaidoyers de ces femmes qui tentaient de rompre leur enfermement : et de lier leur destinée à d'autres réalités que celle de la conjugalité et de l'engendrement. 

Il faudra attendre la fin des années 1950 pour que les voix de femmes se multiplient, s'entrecroisent, que leurs revendications s'affirment et expriment une dissidence qui ne pourra plus être ignorée. Au fur et à mesure que de nouvelles conditions démographiques et socio-économiques leur en offrent la possibilité collective, des femmes, de plus en plus nombreuses, s'élèvent contre les diktats de la conjugalité et de la maternité et dénoncent les silences volontaires de l'histoire sur leur véritable contribution. Elles revendiquent la possibilité de penser et d'agir un projet de vie personnel en dehors des contraintes de la procréation et de l'enfermement domestique. Que ce soit à titre de filles, de sœurs, d'épouses, et éventuellement de militantes, d'intervenantes, ou encore de chercheures féministes, elles réclament un certain pouvoir sur leur vie quotidienne immédiate, notamment en ce qui a trait à l'amour, à la conjugalité, au désir d'enfant, à la contraception, à la maternité et à la famille. 

Le mouvement des femmes qui émerge alors dans la foulée de nombreux autres mouvements sociaux contestataires devient rapidement le point de ralliement de ces femmes qui décident d'exprimer haut et fort leur volonté de changement et leur désir d'être reconnues comme citoyennes à part entière. Dans un concert de voix aux multiples perspectives théoriques et ancrages nationaux, elles énoncent, au fil des ans, diverses propositions et stratégies pour en finir avec le paternalisme des institutions sociopolitiques et l'androcentrisme des savoirs et des théories qui ont toujours eu pour finalité implicite, sinon explicite, de les cantonner dans l'unique rôle de mère-épouse-ménagère et de s'assurer un droit sur leurs enfants. 

Contestant l'idée que la maternité constitue l'unique horizon des femmes et leur seule voie de réalisation, rejetant les théories naturalistes qui ne glorifient la féminité que dans le prolongement de ses dimensions maternelles - fécondité, générosité, sensibilité et dévouement -, le mouvement des femmes amorce donc, dès le début des années 1970, une réflexion qui privilégie les dimensions sociales de la maternité, revendique le droit à la maternité volontaire, voire le droit d'exister sans être mère et remet en cause l'idéologie de l'instinct maternel. Essentiellement critique à l'égard des contraintes et des contradictions engendrées par l'obsolescence du modèle de la bonne mère au foyer dans le contexte de la massification du travail salarié des femmes et de la réouverture d'un débat sur la natalité et les politiques sociales, ses façons de dire, de penser et d'envisager la maternité se diversifient rapidement. Elles se nuancent, se complexifient, voire se contredisent face au foisonnement et à la transformation des expériences féminines, des enjeux sociaux qui en découlent et de la difficulté à extirper la question maternelle « de la problématique englobante du féminin et de son rapport avec le masculin » (Héritier 2001 : i). Aussi, tout au cours de son évolution contemporaine, la pensée féministe ne sera jamais le lieu d'une seule parole, ou d'un seul modèle d'interprétation sur la signification de la maternité dans la vie des femmes et leur accès à l'identité. Mais, au contraire, multiple et plurielle. Il est possible de la départager sur la base de configurations analytiques et stratégiques distinctives forgées par les circonstances, les moments et les univers de référence théorique, idéologique ou politique dans lesquelles elle est formulée. « Quel statut accorder à la maternité ? » est la question conflictuelle, observent pour leur part Collin et Laborie, « qui traverse l'histoire des mouvements féministes, mais aussi celle de nombreuses femmes, aux prises avec des contradictions souvent insurmontables. La maternité constitue tout à la fois une spécificité valorisée - le pouvoir de donner une vie -, une fonction sociale au nom de laquelle revendiquer des droits politiques ou des droits sociaux [et] l'une des sources d'oppression » (2000 : 96). 

Du refus de la mystique féminine... à la célébration de l'éthique maternelle ; de la dénonciation de la maternité-appropriation à la réification de la maternité-pouvoir ; du questionnement sur le projet d'enfant... à la désillusion des superfemmes ; du rejet de la mère-nature... à celui de la mère-technologique ; de la volonté de liberté... à l'ambition de construire des liens sociaux durables ; de l'identité maternelle... à l'identité citoyenne, les différentes tendances du discours féministe s'expriment, se construisent, s'affrontent même entre deux pôles de définition et de représentation qui oscillent entre l'aliénation de la maternité et la jouissance maternelle. « Opérateur de division » (Collin et Laborie 2000 : 96), la maternité structure donc les débats théoriques et politiques du féminisme et renvoie à des acceptions différentes des notions d'identité, d'autonomie, de libération et de citoyenneté, tout comme elle se dit et se vit différemment selon les espaces et les temps [2]. 

L'indéfectible attachement des femmes à la maternité comme au désir d'enfant, en dépit du contexte de tensions génère par leur participation massive au marché du travail, a cependant amené la plupart des féministes à revisiter, au cours des dernières années, leur questionnement sur la maternité en des termes moins absolus et oppositionnels, mais aussi moins ethnocentriques et univoques. Sans faire fi des acquis, ni contester la légitimité et la portée politique d'une pensée féministe rassembleuse, tout comme l'intérêt de penser, de théoriser, de faire sens de l'expérience maternelle, plusieurs regards et interrogations se recentrent dorénavant sur l'hétérogénéité des expériences maternelles et la diversité des façons d'être mère. Et cela, pour repenser, du point de vue des femmes et de leur position sociale respective, non seulement les rapports entre vie privée et vie sociale, mais également la signification même de l'expérience de la maternité et de la rencontre du féminin et du maternel. Car, s'il s'impose à l'évidence que la fonction maternelle est une construction sociale du patriarcat dont les coûts et les responsabilités sont toujours dévolus aux femmes, il demeure qu'elle continue d'être le lieu de l'altérité et de l'asymétrie des sexes (Knibiehler 2001). Ce n'est donc qu'à travers la reconstitution de la mosaïque des circonstances historiques, culturelles et matérielles qui en déterminent les représentations et les conditions, ici et ailleurs, qu'elle pourra être redéfinie, voire restructurée, en dehors des interprétations monistes, des simplifications ethnocentristes, tout comme des abus relativistes ou essentialistes. 

Par ailleurs, avant de rejeter comme trop radicale ou réductrice une appréhension de la maternité comme lieu d'appropriation des femmes, avant de rejeter dans une autre ère idéologique la notion de patriarcat ou, à l'opposé, avant de considérer comme novatrice toute parole qui revendiquerait la maternité comme « nouveau paradigme relationnel des femmes entre elles et, au delà, de l'organisation sociale tout entière » (Collin et Laborie 2000 : 176), il importe de faire sens des nombreuses façons de penser la maternité et de retracer les enjeux, tant théoriques que pratiques, soulevés par leur coexistence. Une telle connaissance nous apparaît un détour obligé pour se dégager du carcan d'un relativisme culturel trop souvent indifférent aux droits des femmes. Elle constitue également un préalable nécessaire pour lever le voile de romantisme et de sensiblerie qui, pendant si longtemps, a masqué l'appropriation des femmes au bénéfice des enfants et des hommes et pour venir à bout des présupposés et du réductionnisme que soulèvent le refus comme l'éloge de la maternité. Enfin, elle est susceptible de mettre en lumière les similarités, les différences et les contradictions que peut engendrer l'utilisation d'un modèle théorique particulier pour questionner la maternité et l'impact de celui-ci sur les choix analytiques idéologiques et stratégiques qui en découlent. 

Prendre conscience de la diversité des interrogations véhiculées par les différentes interprétations féministes de la maternité, de même que de leurs implications théoriques et politiques, nous semble, en effet, une étape préalable au développement d'une meilleure posture épistémologique pour s'attaquer aux idéologies défensives et aux présupposés qu'il reste à déconstruire pour dégager une vision féministe de la maternité au quotidien capable, non seulement de se défaire d'un essentialisme récupérateur, mais encore de venir à bout de ses principales contraintes. Et cela, tant en regard de sa double composante affective et domestique, que de son imbrication avec la division sexuelle du travail et sa « consubstantialité » (Kergoat 2000) avec les autres rapports sociaux dans une société où la mixité et la logique salariale sont désormais les dominantes de l'organisation sociale. 

L'exercice auquel convie le présent essai en est donc un de synthèse des perspectives et des différends développés sur la question de la maternité depuis le début des années 1970. Il dégage les lignes de force des courants de pensée dominants au sein du mouvement des femmes et repère ce qui dans leur interprétation s'aligne, coïncide, répond à des enjeux idéologiques, économiques et politiques. À travers cette dynamique, il vise à resituer le sens et l'importance des concepts utilisés et des stratégies préconisées, ainsi qu'à favoriser l'émergence d'une nouvelle grille de lecture inspirée par leur dialogue ou encore par leur apparente incommunicabilité.


[1]     En font foi les traces anciennes et éloquentes laissées, pour ne nommer qu'elles, par les Christine de Pisan (1364-1430), Aphra Behn (1640-1680), Olympe de Gouges (1748-1793), Mary Wollstonecraft (1759-1797), Flora Tristan (1803-1844), Elizabeth Cady Stanton (1815-1902), Susan B. Anthony (1820-1906) et Nelly Roussel (1878-1922).

[2]     Parmi les écrits récents sur la question, on consultera avec intérêt Yvonne Knibiehler (2001, 1999), Héléna Ragoné et France Winddance Twine (2000), Patrice DiQuinzio (1999), Lauri Umansky (1996), Evelyn Nakano Glenn, Grace Chang et Linda Rennie Forcey (1994).


Retour au texte de l'auteure: Francine Descarries, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le samedi 3 février 2007 20:37
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur au Cégep de Chicoutimi.
 
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