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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir du texte de M. Jean-Paul Desbiens (philosophe et essayiste québécois), Réflexions sur «Veritatis Splendor». Conférence prononcée à Ottawa le 17 novembre 1993. [Autorisation accordée par l'auteur le 20 janvier 2005 de diffuser la totalité de ses publications dans Les Classiques des sciencdes sociales.]

Jean-Paul Desbiens (1993)

Réflexions sur « Veritatis Splendor ».

Texte d’une conférence présentée à Ottawa le 17 novembre 1993. Un immense merci au Frère Laurent Potvin, frère mariste, pour avoir entièrement retapé le texte de cette conférence, avec une présentation de Jacques Faucher.

Présentation par Jacques Faucher
CONFÉRENCE SUR « VERITATIS SPLENDOR »
1- Remarques préliminaires
2- Objet de l’encyclique et raisons du choix de ce sujet
3- Morale et politique
4- Opportunités
5- Critiques
6- Conclusion

PRÉSENTATION

par Jacques Faucher
Gatineau, le 15 janvier 2009.

Cette conférence de Jean-Paul Desbiens est publiée intégralement pour la première fois. Ceci peut surprendre compte tenu de l’importance du sujet abordé et aussi d’un aspect polémique qu’elle comporte. Elle n’a fait l’objet d’aucun reportage dans la presse au moment de sa présentation.

 En ouvrant le journal de Jean-Paul Desbiens publié sous le titre Les années novembre  (1993-1995), (Éditions Logiques, 1996),  on peut lire en date du 17 novembre 1993, en page 85 : « Conférence dans le cadre des rencontres de Cité Libre, à Ottawa. Cent cinquante personnes, environ, sont présentes. Bon nombre de fonctionnaires fédéraux et de professeurs de l’Université d’Ottawa. Je suis plutôt favorable à la position du Pape. On m’écoute poliment, sans plus… »

J’ai assisté à cette conférence en compagnie de l’historien Pierre Savard, professeur à l’Université d’Ottawa. Ce dernier y avait organisé en 1985 un colloque pour commémorer le 25e anniversaire de la publication des Insolences du Frère Untel. La soirée se déroula au restaurant de la Tribune de la presse parlementaire canadienne.

Le sénateur Jacques Hébert, impliqué dans la promotion de ces rencontres de Cité Libre à Montréal et à Ottawa, y a invité Jean-Paul Desbiens comme conférencier. Tout le monde sait que la publication des Insolences en 1960 a été menée rondement à l’initiative audacieuse de Jacques Hébert, fondateur des Éditions de l’homme à Montréal. Initiative visant à contrecarrer les autorités de la Congrégation des Frères Maristes à Rome qui désiraient empêcher la parution sous forme de livre des lettres anonymes parues tout au long de l’année précédente dans Le Devoir. Nous retrouvons donc ce soir du 17 novembre à Ottawa deux acteurs majeurs, complices dans la publication du premier best-seller dans l’histoire de l’édition au Canada. Mais c’est Jean-Paul Desbiens qui a choisi le sujet de la conférence : la récente encyclique de Jean-Paul II portant le titre Veritatis Splendor. Un sujet théologique fort sérieux, étranger aux objectifs courants de la revue Cité Libre.

On pourrait presque affirmer que Jean-Paul Desbiens a choisi de se montrer « insolent » (au sens étymologique : inhabituel, non-conformiste) dans le cadre de cette soirée organisée à deux pas du Parlement canadien, au cœur de la Capitale du pays. Il a ses raisons bien mûries : Jean-Paul II est devenu, au fil des ans, un objet de grande admiration de la part du Frère Mariste. Ce dernier a parcouru toute une évolution intellectuelle depuis la parution de ses Insolences qui avaient fait trembler un certain establishment culturel et religieux en 1960. Face à toute une série de dérives de la Révolution tranquille, face à la montée d’un « réflexe anti-romain » (Paul VI) chez une bonne partie de l’intelligentsia catholique au cours des années 1970, Jean-Paul Desbiens est devenu au fil des ans un des rares porte-parole québécois d’un mouvement de résistance à la liquidation d’un héritage religieux traditionnel chez les siens.

Il me paraît capital de situer ce contexte pour apprécier le ton « viril » et parfois virulent des observations du conférencier. Le Catéchisme de l’Église catholique (publié en 1992) suivi de l’encyclique La Splendeur de la vérité deviennent pour Jean-Paul Desbiens des sortes d’oriflammes qu’il tient à lever bien haut dans le ciel québécois à l’heure où une bonne partie des responsables religieux locaux ont préféré faire silence sur ces documents du Magistère. Aux yeux de Jean-Paul Desbiens, le Pape polonais a été le héros qui a su tenir tête avec succès au régime communiste athée dans son pays d’origine, jusqu’à l’effondrement de l’empire soviétique. Un héros de la résistance catholique traditionnelle! Selon son jugement, la voix d’un tel prophète mérite d’être entendue et respectée au pays du Québec à l’heure où règne une véritable confusion des esprits sous l’influence de « la dictature du relativisme. »

Les pages qui suivent sont le fruit d’un labeur sérieux. Jean-Paul Desbiens souhaite se montrer à la hauteur de son sujet. C’est tout un défi de présenter un document théologique de deux cents pages en y ajoutant la pointe polémique pertinente devant un auditoire où des journalistes ont pris place. Un « tribun » prend la parole dans une salle de « La Tribune de la presse parlementaire canadienne » à Ottawa. Selon son habitude bien connue, le conférencier lance d’abord en anglais une citation d’un de ses auteurs préférés, Chesterton : un converti anglais qui a ramé à contre-courant tout au long de sa carrière. Le ton est donné pour la suite du texte.

Jean-Paul Desbiens n’a jamais publié ce texte, à ma connaissance. On ne le trouve pas reproduit parmi les 24 documents « annexes » du livre Les années novembre (1993-1995). Dans les tranches suivantes de son journal, l’auteur publiera en annexe plusieurs de ses conférences publiques ainsi que des articles nombreux offerts à des journaux. Ce qui facilite la consultation pour disciples... et adversaires de sa pensée.

Il faut évoquer brièvement ces « adversaires »... non de Jean-Paul Desbiens, mais de Jean-Paul II, à l’automne de 1993. Au début du mois d’octobre, la Société canadienne de théologie tenait ses assises régulières au Québec. Ouvrons le journal de Desbiens en date du 24 octobre : « Le Soleil publie quelques paragraphes d’une lettre ouverte à l’épiscopat québécois, signée par soixante théologiens, qui marquent leur distance vis-à-vis de la récente encyclique ». Une dissidence que Jean-Paul Desbiens tolère mal de la part de personnalités qui occupent, pour la plupart, des chaires d’enseignement catholique au Québec.

J’estime que cette dissidence étalée sur la place publique, encouragée par la classe médiatique, a provoqué l’auteur des anciennes Insolences à mettre un effort redoublé dans la rédaction de sa conférence, sous le patronage d’une affirmation choc de  Chesterton : « We need a Church that is right when we are wrong ». Le lecteur ne sera donc pas surpris de trouver, à partir de la quatrième partie du texte intitulée « Opportunités », des commentaires élaborés, parfois mordants, en lien avec « les critiques » qui se sont élevées ici et ailleurs face à l’encyclique en question.

Les lecteurs familiers avec la pensée de Jean-Paul Desbiens ne seront pas étonnés du ton choisi par l’auteur pour présenter Veritatis Splendor. Ils seront peut-être stimulés à découvrir le texte original de l’encyclique. D’autres visiteurs sur ce site feront possiblement la découverte d’un penseur hors-normes qui a passé une bonne partie de sa vie à ramer à contre-courant dans notre société depuis belle lurette. De la même manière, quinze ans plus tard, le message de Jean-Paul II touchant les fondements de la théologie morale catholique demeure nettement à contre-courant; comprenne qui pourra!

On pourra lire avec profit le récit de sa vie que faisait déjà Jean-Paul Desbiens dans Sous le soleil de la pitié (1965). Il citait souvent, en latin, selon son habitude, une interrogation du prophète Isaïe (21:11) : « Custos, quid de nocte? » – « Veilleur, dis-nous où en est la nuit? »

Jacques Faucher.
Gatineau, le 15 janvier 2009.


CONFÉRENCE SUR L’ENCYCLIQUE
« VERITATIS SPLENDOR »

« We don’t need a Church that is right when we are right; we need a Church that is right when we are wrong. »
Chesterton

1- Remarques préliminaires

Je fais d’abord une remarque tout à fait extrinsèque sur la beauté du titre. En latin : splendor veritatis. L’hebdomadaire britannique « The Economist » le qualifie d’incandescent : « That incandescent title ». Le mot incandescent renvoie à l’idée de chaleur intense. « Chauffé à blanc, comme dit le Robert; rendu lumineux par une chaleur intense. » Le mot splendeur, lui, signifie : « grand éclat lumineux ; beauté pleine de magnificence. » Voilà pour mon commentaire sur le titre. En voici un autre, d’un théologien français : « Rien que le titre est déjà écrasant : splendeur de la vérité! Humilité de la vérité aurait mieux convenu! (La Vie, 7 octobre 1993) Le même auteur qualifie l’encyclique de « donquichottesque. On a l’impression d’être devant un chevalier du moyen-âge. » C’est pour dire...

Précisons d’abord le « statut » d’une encyclique. Je ne crois pas inutile de rappeler qu’une encyclique n’engage pas l’infaillibilité de l’Église. En d’autres termes, une encyclique n’est pas un énoncé dogmatique. « Il n’y a paroles d’Évangile » que les paroles de l’Évangile. Les paroles des encycliques sont paroles d’encyclique : chose assurément très digne, très importante, mais autre chose. » (Henri de Lubac, Paradoxes, Seuil, 1959)

La présente encyclique est la dixième de Jean-Paul II. Les deux dernières encycliques (Centesimus annus et Rei socialis), par exemple, s’adressaient « aux évêques, aux prêtres, aux familles religieuses, aux fils et filles de l’Église et à tous les hommes de bonne volonté ». La présente encyclique s’adresse aux évêques. Plusieurs passages le rappellent expressément. Il y a là un message très clair : l’encyclique s’adresse d’abord aux évêques, c’est-à-dire à ceux qui sont, avec le pape, les gardiens de la foi et de la morale, et dont le devoir premier est d’annoncer l’Évangile. « C’est la première fois que le Magistère de l’Église fait un exposé d’une certaine ampleur sur les éléments fondamentaux de cette doctrine (la doctrine morale), et qu’il présente les raisons du discernement pastoral qu’il est nécessaire d’avoir dans des situations pratiques et des conditions culturelles complexes et parfois critiques. » (115)

(N.B. – Les chiffres entre parenthèses renvoient à la numérotation des Éditions Paulines, Montréal, 1993, de cette encyclique.)

Le pape insiste pour dire qu’il a mis cette encyclique sur le métier il y a plus de six ans : « La décision a mûri en moi d’écrire (comme je l’annonçais le 1er août 1987) une encyclique destinée à traiter (…..) des fondements mêmes de la théologie morale. » Il précise que ce délai est attribuable au fait qu’« il a paru opportun de faire précéder l’encyclique par le « Catéchisme de l’Église catholique » qui contient un exposé complet et systématique de la doctrine morale chrétienne. » (5)

2-  Objet de l’encyclique et raisons
du choix de ce sujet

Le pape s’adresse à ses frères dans l’épiscopat « dans l’intention de préciser certains aspects doctrinaux qui paraissent déterminants pour faire face à ce qui est sans aucun doute une véritable crise, tant les difficultés entraînées sont graves pour la vie morale des fidèles, pour la communion dans l’Église et aussi pour une vie sociale juste et solidaire. » (5) En effet, dit-il, « une nouvelle situation est apparue dans la communauté chrétienne elle-même; une discordance entre la réponse traditionnelle de l’Église et certaines positions théologiques répandues même dans les séminaires et des facultés de théologie. » Plus loin, le pape parle de la « confrontation de la position de l’Église avec la situation sociale et culturelle actuelle. » (84) (Distinguer : contestation, qui implique une communion dans la problématique, de confrontation qui signifie une opposition front à front.)

Sans remonter plus loin que la fin du 19e siècle et le début du 20e, je rappelle que l’Église a connu ce qu’on a appelé la « crise moderniste ». Au-delà des énormes craquements sociaux et politiques qui sont déjà à l’oeuvre, j’ai le sentiment que l’Église catholique, la doctrine catholique est présentement l’objet de remises en question auprès desquelles ce qu’on a appelé la crise moderniste paraîtra mineure. Et je ne suis pas loin de penser avec Marcel Légaut que « nous sommes dans des conditions sociologiques assez semblables à celles qui ont permis la première naissance du christianisme. » (Patience et passion d’un croyant, Centurion, 1977.)

Petits signes de cette situation : je participe à un séminaire de lecture organisé par le département des sciences religieuses du Campus Notre-Dame-de-Foy. Cette année, nous avons choisi le « Catéchisme de l’Église catholique » comme objet d’échanges et de discussions. Je note une division très nette : deux contre cinq. Autre signe : les titres des journaux : « Soixante théologiens s’insurgent contre l’encyclique. » (Le Soleil, 24 octobre 1993). « La vérité de Jean-Paul II. » (Le Devoir, 7 octobre 1993). À propos de la série télévisée « Les garçons de St-Vincent », les journaux titraient : « Ô Religion, que de crimes on commet en ton nom! » Ou encore : « Les garçons du goulag. » J’appelle ça le gaspillage de l’horreur. « La banalisation du mal », comme disait Hannah Arendt. La société qui mêle l’Holocauste, le Goulag, et des abus individuels relevant de la faiblesse humaine, est une société condamnée par sa propre légèreté. Du temps de la décadence de Rome, il devait bien se trouver un spectateur des cirques pour pleurer, en sortant, sur le pauvre lion qui n’avait pas eu son chrétien à dévorer. Quand les lions manquent de chrétiens ou de gladiateurs, il est grand temps d’invoquer les Chartes des droits de l’homme.

Pour décrire cette « crise » et cette « confrontation » le pape passe en revue les positions philosophiques et théologiques qu’il considère incompatibles (le mot revient à plusieurs reprises) avec la doctrine et l’enseignement traditionnel de l’Église. « Je désire rappeler les éléments de l’enseignement moral de l’Église qui semblent aujourd’hui particulièrement exposés à l’erreur, à l’ambiguïté ou à l’oubli. Ce sont d’ailleurs les éléments dont dépend la réponse aux énigmes cachées de la condition humaine qui, hier comme aujourd’hui, troublent profondément le cœur humain : Qu’est-ce que l’homme? Quel est le sens et le but de la vie? » (30) J’entends ici Domenach : « Quoi qu’en disent les progressistes, il est devenu plus difficile de prouver l’existence de l’homme que de prouver l’existence de Dieu. » (Ce que je crois, Seuil, 1978.)

En premier lieu, le pape déclare que « certains courants de la pensée moderne (en sont arrivés) à exalter la liberté au point d’en faire un absolu qui serait la source des valeurs. » (32) Cette position conduit à une « conception radicalement subjectiviste du jugement moral. » En termes familiers, cela donne le dialogue bien connu : « Tu penses ceci; je pense cela; à chacun son opinion, et mon opinion vaut la tienne. Toutes les opinions se valent. » Dieu sait qu’on entend souvent cette réplique à propos de tout et de n’importe quoi. J’ai déjà rétorqué à des jeunes qui me faisaient cette remarque : « Être pour ou contre la peine de mort, ce sont là deux opinions, car enfin, il n’y a pas d’évidence à ce sujet, et les lois sont différentes dans beaucoup de pays. Êtes-vous prêts à dire que ces deux opinions se valent? » Devant cette question, le silence se fait.

À l’inverse, et paradoxalement, « la culture moderne remet radicalement en question cette même liberté. » (33) On nie pratiquement toute liberté personnelle au nom des conditionnements physiques, psychologiques et sociaux. Il n’y a plus de responsabilité; la faute est aux parents, à l’hérédité, à l’éducation, bref, au système. On multiplie les droits à l’infini, mais on refuse toute obligation concrète. On a droit à l’éducation, par exemple, mais on n’a pas l’obligation de travailler pour apprendre. À la limite, on reconnaît des erreurs, mais on ne se reconnaît pas de faute. Quant à moi, je préfère une situation où le péché est toujours pardonnable, mais il y a des erreurs irréparables. À ce sujet, le pape rappelle la parabole du pharisien et du publicain : « Le publicain pouvait peut-être avoir quelques justifications aux péchés qu’il avait commis, de manière à diminuer sa responsabilité. Mais il dit : « Mon Dieu, aie pitié du pécheur que je suis. » Le pharisien, au contraire, s’est justifié par lui-même. (…..) Nous sommes ainsi confrontés à deux attitudes différentes de la conscience morale de l’homme de tous les temps. (…..) Le pharisien nous présente une conscience satisfaite d’elle-même, qui est dans l’illusion de pouvoir observer la loi sans l’aide de la grâce et a la conviction de ne pas avoir besoin de la miséricorde. » (104)

L’exaltation de la liberté rejette la dépendance fondamentale de la liberté vis-à-vis de la vérité. (34) La souveraineté totale de la raison signifie que celle-ci est créatrice des valeurs et des normes morales. Il s’agit là, dit le pape, de la négation de la loi naturelle. Il y a longtemps qu’on n’avait pas lu ou entendu cette expression! La négation de la loi naturelle, c’est le refus de distinguer entre le bien et le mal; entre ce qui est bon et ce qui est mauvais; entre ce qui est conforme ou non-conforme à la dignité de la personne, toujours, partout, pour tous.

C’est ici qu’intervient la conscience. « Le lien qui existe entre la liberté de l’homme et la Loi de Dieu se noue dans le cœur de la personne, c’est-à-dire dans sa conscience morale. » (54) L’exaltation idolâtrique de la liberté conduit à une interprétation créative de la conscience morale, le sanctuaire de l’homme, le lieu où il est seul avec Dieu et où sa voix se fait entendre. » Au contraire, la conscience « créative de normes » devient le lieu où l’homme décide du bien et du mal, au lieu de porter un jugement en regard d’une loi extérieure à lui. (55) « En conséquence, les comportements concrets seraient à évaluer comme justes ou erronés, sans pour autant qu’il soit possible de qualifier comme moralement bonne ou mauvaise la volonté de la personne qui les choisit. » (75)

Dans la revue « Actualité religieuse dans le monde » (15 octobre 1993), on parle d’un traitement de choc à propos de l’encyclique. Effectivement, l’Évangile n’est pas compliqué, il est radical et donc difficile à vivre. Aussi bien, le pape n’hésite pas à évoquer le témoignage des martyrs, tant ceux de l’ancien testament que ceux du nouveau. (91-94) On a beaucoup parlé des martyrs des premiers siècles du christianisme. On peut penser que le 20e siècle aura fait davantage de martyrs « known but to God. »

Je viens de mentionner le martyre. À titre de sourdine, en ce qui me concerne, en tout cas, je reprends une remarque de Domenach : « La profession de foi publique, quand elle n’est pas faite en présence du bourreau, est (toujours) délicate, peut-être inconvenante. »

Dans une armée ou dans une société, les seuls êtres dangereux sont les êtres détachés. Ceux qui n’ont plus rien à perdre. Rien, c’est-à-dire, et dans cet ordre : leur vie physique ou leur carrière. Les êtres les plus dangereux dans une société, ce ne sont pas les bandits, les anarchistes, les opposants. Ce sont les êtres libres. Au bout du compte, la liberté, c’est le détachement, l’indifférence devant la mort physique (un révolver sur la nuque), ou le détachement vis-à-vis des « chers collègues ». Je pense à Barbey d’Aurevilly : « Qui ne demande rien à la vie est plus haut qu’elle, et c’est encore elle qui fait des bassesses. »

Aussi bien, l’imposture peut prendre au moins deux formes. L’une de ces formes consiste à mentir ou à affirmer au-delà de sa conviction. Une deuxième forme consiste à parler conformément aux attentes de ceux qui écoutent.

De toute façon, ces années-ci, il est plus facile d’ignorer, ou de juger le pape de haut, si je peux dire, que de l’écouter, d’abord, et ensuite de s’engager avec lui dans sa réflexion et son enseignement. Nul ne risque plus rien, sinon sa chaire universitaire, aussitôt remplacée par une autre, à contester le pape. Nul ne risque plus rien, sinon son angoisse, bien solitaire.

Une des affirmations clés de la dernière encyclique, c’est la suivante : « Le magistère ne fournit pas à la conscience chrétienne des vérités qui lui seraient étrangères, mais il montre au contraire les vérités qu’elle devrait déjà posséder en les déployant à partir de l’acte premier de la foi. » (64) « L’acte humain dépend de son objet, c’est-à-dire de la possibilité ou non d’ordonner celui-ci à Dieu qui seul est le Bon. » (78) Prenons des exemples faciles : la haine, la vengeance, la rancune ne peuvent pas être ordonnées à Dieu. Nul être droit ne peut soutenir que la vengeance est quelque chose de correct, de bon. Nul être droit ne peut soutenir que l’ivrognerie peut être ordonnée à Dieu; ni l’infidélité conjugale, ni le vol. Dans tous ces cas, on peut invoquer à l’infini la faiblesse, les conditionnements psychologiques, culturels, etc. Mais enfin, on ne peut pas soutenir froidement qu’il est juste et bon de se venger, d’être infidèle à son conjoint, etc. Je ne dis pas que les bons comportements, en l’occurrence, sont faciles; je dis qu’il est facile de distinguer le bon et le mauvais.

L’obligation de pardonner est également une prescription très claire; l’une des plus claires de l’Évangile. Le devoir de pardonner ne fait pas de doute. Mais il ne faut pas confondre, ici, la difficulté que j’appellerais psychologique, avec la possibilité très réelle de pardonner si l’on est placé concrètement devant l’occasion de le faire. Par exemple, devant une demande de pardon de la part de l’offenseur.

Prenons des situations « plus complexes, plus obscures. » (76) Chacun sait qu’il est pratiquement impossible pour la majorité des jeunes, de fonder un foyer avant l’âge de 30 ans, notamment pour des raisons d’ordre économique. Encore faudrait-il déterminer à quelle hauteur on fixe les contraintes économiques. Combien de Québécois n’existeraient tout simplement pas si leurs parents avaient seulement songé à invoquer les contraintes économiques avant de les engendrer. Au demeurant, est-il réaliste de déclarer peccamineux non seulement les « rapports pré-matrimoniaux » (47), ce qui peut se défendre assez facilement (la difficulté n’est pas une excuse), mais encore ce qu’on appelle, je crois, les unions de fait; en clair la cohabitation, même fidèle et exclusive, hors-mariage? Devant cette question, je me sens interdit, selon les deux acceptions du terme. Je ne me sens pas le droit de rappeler une prescription dont je doute que j’aurais pu la respecter, en son temps, si elle s’était appliquée à moi. Et si l’on me dit : « Parlez selon la foi que vous professez », je rappelle une remarque de Domenach : « J’en conviens, tout en notant que cette exigence ne concerne pas ceux dont la croyance n’implique aucune morale. » La bonne réponse se trouve peut-être dans la parabole dite du jeune homme riche, que le pape utilise comme leitmotiv tout au long de son encyclique : à l’invitation de Jésus de vendre tous ces biens et de le suivre, le jeune homme s’en alla tout triste, car il avait beaucoup de propriétés. (Mt, 19,12)

3- Morale et politique

Le 20e siècle est un siècle sensible. Pensez aux bébés phoques d’il y a une dizaine d’années, et maintenant, aux pénis des mêmes pinnipèdes. Un siècle à chartes... Siècle avec une Année de l’ONU pour tout le monde; l’Année des femmes; l’Année des handicapés; l’Année des Autochtones (l’année 1993); j’en passe.... Pourtant, combien d’êtres humains  sont morts par fait de guerres, pendant les cinq cents dernières années du deuxième millénaire! Mais justement, si notre 20e  siècle est comme il est et finira, c’est pour la raison précise qu’il aura été le siècle qui se sera voulu le plus affranchi de toute morale transcendante.

Posons la question : qui cette encyclique peut-elle troubler, heurter, décourager? Réponse : elle ne peut troubler que les catholiques; elle ne peut troubler que ceux qui sont tenus, en raison même de leur foi, à la recevoir. Seuls les catholiques peuvent être touchés; seuls ils sont tenus d'entrer dans cette démonstration, d'accepter cet enseignement et de tenter d'y conformer leur vie. Nul n'est obligé d'être catholique. On peut être catholique misérablement, on est catholique comme on peut. Mais on n'est jamais obligé de l'être. Il me semble que cela est clair.

Les autres, tous les autres, peuvent l'ignorer, s'en étonner, en rire, en disserter, mais enfin, cela ne les regarde pas. Certes, le pape dit que les commandements négatifs obligent tous les hommes, toujours et partout (82), mais enfin, c'est lui qui dit cela, et si je ne suis pas catholique, je ne suis pas tenu de l'écouter. Il n'y a pas si longtemps, des millions d'êtres, y compris la plupart des intellectuels occidentaux, se faisaient dire quel était le sens de l'histoire selon Marx. Dans les pays sous tutelle totalitaire, il fallait au moins faire semblant de le croire; ailleurs, on pouvait le croire sincèrement, mais on n'était pas obligé de faire semblant.

L'Église ne demande pas aux États de lui prêter leur bras séculier. Et si des États se sentent poussés à légiférer en conformité avec l'enseignement de l'encyclique (par exemple, à propos de l'avortement), ils le font pour des raisons politiques; non pour des raisons religieuses. Quand le gouvernement fédéral a décriminalisé l'homosexualité, il a fait son travail d'État et j'étais d'accord. La séparation du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel est un acquis de civilisation.

Mais si l’État veut décriminaliser l’euthanasie, je suis touché. Comme citoyen, je peux combattre ce projet avec tous les moyens dont dispose un citoyen dans une démocratie. Ces moyens, soit dit en passant, sont assez limités. Ces semaines-ci, j’aurais beau être pour ou contre les hélicoptères, ça ne changerait pas grand-chose. J’ai beau trouver indécente la lutte contre le tabac, je ne peux pas fumer à Radio-Canada. Exactement comme, en pays musulman, j’ai beau trouver exagérée la prohibition de l’alcool, je suis quand même tenu au régime sec. Cela veut précisément dire que le salut de l’homme ne passe pas par la démocratie. Il ne passe pas non plus par le totalitarisme. Mais il passe par la morale. « Une démocratie sans valeurs se transforme facilement en un totalitarisme déclaré ou sournois, comme le montre l’histoire. » (101)

L'Église est contre l'euthanasie; mais je peux la réclamer comme individu, car je ne suis pas obligé d'être catholique. Mais si l'État décriminalise ou même prône l'euthanasie, je n'ai plus aucune protection, car je ne peux pas me « dé-citoyenniser. » Ici, il faut absolument citer Junger : « La seule existence de l'Église a fait que les atrocités [du nazisme] ont été reconnues comme telles. Aussi importait-il de les tenir secrètes, et ne pouvait-on pas les célébrer, comme dans le cirque romain ou le Mexique ancien. [...] L'attaque contre l'Église précède nécessairement les grands massacres : on éteint la lumière pour faire le mal sans juge. » Splendeur de la vérité!

Si les États reconnaissaient une quelconque transcendance, c’est-à-dire des valeurs qui sont plus hautes que leurs intérêts politiques ou économiques, ils auraient pu intervenir dans les Balkans ou en Haïti il y a deux ans. Ils n’ont pas bougé, parce que les opinions publiques ne les y poussaient pas. Et pourquoi ne les y poussaient-elles pas? Parce que les décideurs politiques sont à l’image des opinions publiques, et vice versa. Au bout du compte, il y a ceci : on a opéré le divorce entre la morale et la politique. Et ainsi, on a bouché l’avenir.

4- Opportunités

Je viens de poser la question : « Est-il réaliste de déclarer ceci ou cela peccamineux? » Il ne s’agit pas de savoir si cela est réaliste ou non; il s’agit de savoir si cela est nécessaire, opportun, intempestif. Il s’agit là de trois concepts différents. Les concepts, ça ne se distingue pas devant un écran de télévision.

En simplifiant à l’extrême le contenu de l’encyclique, on peut dire que le pape réaffirme fortement la distinction entre le bien et le mal. Non pas la distinction entre le facile et le difficile; ni même entre le possible et l’impossible. Car elle a été posée à Jésus lui-même, la question du possible et de l’impossible, et précisément à propos des rapports entre l’homme et la femme.

Il faut rappeler que l’enseignement de l’Église a une fonction pédagogique dans l’histoire du monde. Les querelles autour de la notion de personne ont fondé, au bout du compte, la civilisation occidentale.

On rapporte souvent l'affirmation de Thomas d'Aquin à l'effet que la conscience est le juge ultime des actes moraux et que même la conscience erronée oblige. Saint Thomas dit en effet que si quelqu'un juge en conscience que la foi au Christ est mauvaise, il a le devoir de la combattre. (I-II, q.19, art.5). De cet exemple audacieux, on glisse facilement à l'autarcie absolue de la conscience, notamment en ce qui a trait à l'enseignement du Magistère touchant la morale sexuelle.

On pourrait très bien appliquer cette remarque à certains théologiens : si votre conscience vous ordonne de rejeter l'enseignement du pape, vous êtes tenus de le rejeter et de le faire savoir. Mais alors, commencez par vous désister de votre chaire ou de votre cathédrale. Depuis le dernier concile, nous aurons connu, à une extrémité du spectre, des positions dites intégristes ou fondamentalistes. Pensez au cas de Mgr Marcel Lefebvre. À l'autre extrémité, le cas de bon nombre d'évêques ou de théologiens qui récusent carrément l'un ou l'autre point de doctrine. Mgr Lefebvre a eu le mérite de refuser le concile clairement et il a connu le châtiment suprême : l'excommunication. D'autres, pendant ce temps, faisaient carrière en tirant le concile du bon bord, le leur. Il est remarquable, notons-le en passant, que ceux qui en prennent à leur aise avec l'autorité du pape ne sont pas les derniers à défendre sévèrement leur propre aire d'influence. Essayez donc de faire un doctorat contre la contraception avec, comme directeur de thèse, un des soixante signataires de la lettre ouverte aux évêques québécois!

Si je m’en rapporte justement à un titre du journal Le Soleil : « Soixante théologiens québécois s’insurgent contre l’encyclique et proclament leur insatisfaction devant le peu de place qu’accorde l’encyclique à la pensée et à l’expérience des fidèles dans les questions morales. » (24 octobre 1993)

Dire ce genre de chose, c’est précisément s’enfermer dans la mentalité contemporaine qui s’exprime vulgairement dans l’expression : « Tout le monde le fait, fais-le donc. » Or, s’il est vrai que, dans le développement de la science, les observations s’additionnent, il n’en va pas ainsi dans la recherche de la vérité. Les opinions ne s’additionnent pas. Qu’une majorité soit pour ou contre la peine de mort, par exemple, ne tranche aucunement la question, sauf s’il s’agit de voter une loi, auquel cas, un gouvernement conserverait une responsabilité morale et, par voie de conséquence, une responsabilité d’éducation vis-à-vis de l’opinion publique.

L’encyclique dont je parle ce soir, il faut le répéter, rappelle essentiellement ceci :

a) il existe une distinction entre le bien et le mal;

b) c’est la conscience de chacun qui peut seule en juger. Là-dessus, le pape n’innove pas. Il reprend saint Thomas, ce qu’on lui reproche, par ailleurs, au nom de la mentalité des têtes fromagées : « Meilleur avant telle date »;

c) le jugement en question doit être porté en regard de la loi naturelle et ne peut donc pas être une décision arbitraire, autosuffisante et variable selon les époques ou au gré de divers courants de pensée;

d) la loi naturelle est le reflet, dans l’homme, de la volonté de Dieu.

On ne remplace pas la vérité par la sincérité. Dans le « Nouvel observateur » du 21 octobre 1993, Jacques Julliard pose la question : « Que devient la vérité dans un monde où les puissances d’argent ont intérêt à enfermer les individus dans leur solitude morale? »

Il était couru que l'opposition à l'encyclique, de quelque côté qu'elle vînt, porterait sur les points de doctrine concernant la morale sexuelle. Le pape s'en doutait bien, lui aussi. Il écrit en effet : « Il ne manque pas d'esprits pour estimer que [ce processus de maturation] se verrait contrarié par la position trop catégorique que prend, sur bien des questions morales, le Magistère de l'Église, dont les interventions feraient naître, chez les fidèles, d'inutiles conflits de conscience. » (55)

Or, la doctrine morale catholique ne porte pas uniquement sur la condition sexuée de l'homme. Elle porte aussi sur l'homicide, le génocide, l'euthanasie, le suicide, la torture physique ou morale, les conditions de vie sous-humaines, les déportations, la prostitution, les conditions de travail dégradantes (80), la fraude dans le commerce, la hausse des prix spéculant sur l'ignorance ou la détresse d'autrui, les travaux mal faits, la fraude fiscale, les dépenses excessives, le gaspillage, etc. (100). Toutes ces atteintes à la dignité de la personne sont dénoncées, et au nom des mêmes principes, dans la même encyclique. Il faut croire qu'aucune de ces autres questions ne cause « d'inutiles conflits de conscience » à qui que ce soit. Tout le monde est pour le bien et contre le mal, aussi longtemps que personne ne se mêle de tirer un trait net entre l'un et l'autre.

Un acte est bon ou mauvais selon qu'il est conforme ou non à la dignité de la personne humaine. Dans chaque cas, et pour chaque personne en particulier, c'est la conscience qui juge, en regard de la loi naturelle. Cette loi est naturelle en ceci qu'elle a été reconnue, non pas toujours et partout par tous les hommes, mais en ceci qu'elle n'a jamais cessé de luire. Avant la révélation de Jésus, les hommes portaient les uns sur les autres des jugements de réprobation ou d'approbation, comme dit saint Paul (Ro 2, 15). Juvénal, poète latin contemporain de saint Paul, écrivait : « Considère comme le plus grand des crimes de préférer sa propre vie à l'honneur et, pour l'amour de la vie physique, de perdre ses raisons de vivre : et propter vitam vivendi perdere causas. » Nier l'existence d'une loi naturelle, c'est nier la nature humaine. Durant le 20e siècle, on a nié la nature humaine à des millions d'êtres pour se donner le droit de les supprimer.

5- Critiques

Si je groupe les principales critiques dont j’ai pu prendre connaissance, je vois ceci :

Dans Le Devoir du 6 octobre dernier, un théologien montréalais notait que l’encyclique est liée à la néo-scolastique « c’est-à-dire à un système philosophico-théologique plus ou moins bien inspiré de Thomas d’Aquin et d’Aristote. Les concepts de nature humaine, de loi naturelle, de loi éternelle, de bonté ou de malice intrinsèque des actes sont empruntés à ce système. »

Il y a dans des remarques de ce genre une datation des idées ou des concepts qui me fait penser encore une fois aux étiquettes apposées aux produits alimentaires dans les supermarchés : Meilleur avant telle date. Il me semble qu'une idée est juste ou fausse, indépendamment de la date de sa formulation. Les concepts ne sont quand même pas de même nature que la tête fromagée... En particulier, je me demande par quoi on pourrait remplacer le concept de nature humaine.

Le même théologien ajoutait : « Je n’ai vu nulle part dans le texte la déclaration du Christ à l’effet que le sabbat est fait pour l’homme et non l’inverse. » Si l’on transpose cette remarque, on obtient ceci : « La morale conjugale est faite pour l’homme et non l’inverse. » Or, c’est précisément sur un point de morale conjugale que Jésus s’est le plus nettement démarqué de l’enseignement et de la pratique de son temps. Les disciples, en effet, après que Jésus eût rappelé l’indissolubilité du mariage, rétorquèrent : « Si telle est la condition de l’homme avec la femme, il n’y a pas intérêt à se marier. » (Mt 19, 10) En une autre circonstance, à propos du danger des richesses, les disciples dirent : « Qui donc peut être sauvé? » (Mt 19, 25) Jésus répond : « Aux hommes, c’est impossible, mais à Dieu tout est possible. » (Mt 19, 26)

On dit aussi que le pape est « coupé de sa base ». On peut entendre par là soit qu’il manque d’information, soit qu’il est insensible au poids qu’il fait peser sur les consciences, soit qu’il ne tienne pas compte de la base. Soutenir qu’il est insensible au poids qu’il fait peser sur les consciences, c’est mal comprendre le sens de son intervention. Il n’ajoute aucun poids; il clarifie la condition humaine. Que la condition humaine soit tragique, il le sait; aussi bien, il rappelle avec insistance que la grâce et la miséricorde de Dieu préviennent et accompagnent l’effort de l’homme. Jésus était-il insensible quand il rappelait, contre tous, à commencer par ses disciples, l’indissolubilité du mariage? Enfin, le pape n’est pas en tournée électorale; une encyclique n’est pas un concours de popularité!

On soulève également la question du divorce entre le pape et un grand nombre de fidèles. Cette réalité est dramatique, on ne peut pas le nier. Il serait par ailleurs un peu facile de supposer que le pape n’est pas au courant de cette situation. La question revient alors à ceci : « Pour recoudre ce schisme, le pape devrait-il changer son discours? » Jésus disait : « Le sabbat est fait pour l’homme… » Faudrait-il transposer : « L’usage du sexe est fait pour l’épanouissement de l’homme et non pas en vue de la doctrine du pape? »

Remarquons ici que l’observation du sabbat était une façon d’honorer Dieu, de sanctifier son nom. Jésus n’a pas dit d’oublier le sabbat; il a dit que le premier commandement, c’est d’aimer Dieu, et son prochain comme soi-même. Affirmant que le sabbat était pour l’homme et non l’inverse, Jésus s’aliénait une grande partie de ses auditeurs, et la totalité des représentants du pouvoir religieux de son temps. Il a quand même maintenu sa position.

On accuse le pape d’être fermé aux courants de pensée contemporains. Le document qu’il vient de signer montre, au contraire, qu’il est très bien informé. Qu’il les dénonce, c’est une autre affaire.

On reproche au pape de manquer de collégialité. Depuis le début de son règne, le pape a présidé plusieurs synodes. Les épiscopats du monde entier y étaient représentés. Faudrait-il conclure que ces assemblées étaient « paquetées », pour parler cavalièrement? Ou bien que les évêques sont tous des béni-oui-oui? Le fardeau de la preuve n’est pas du côté du pape.

Enfin, on dit que le pape affiche un certain mépris vis-à-vis de la « recherche théologique. » Un théologien québécois écrivait récemment qu’il « veut se dissocier du rôle que ce document (l’encyclique) attend des théologiens moralistes. » Il y voit une atteinte à la nature même de l’intelligence et de la liberté des fidèles dans la foi. À l’encontre de cette position un peu « dramatisée », rappelons que toute l’encyclique fonde la liberté sur la vérité, et non l’inverse. Le pape ne prétend pas non plus qu’il n’y a plus rien à chercher et à trouver. Il écrit : « Malgré les limites éventuelles des démonstrations humaines présentées par le Magistère, les théologiens moralistes sont appelés à approfondir les motifs de ses enseignements. » L’histoire du développement de la doctrine catholique montre la valeur et la fécondité heuristique des contraintes, même des défis que la Révélation apporte à l’intelligence, apporte à la foi en recherche d’elle-même : fides quaerens intellectum. Les « cas » célèbres ne manquent pas. Pensons à Congar, de Lubac, Rahner. Durant la crise moderniste, des hommes comme le Père Lagrange et le Père Pouget furent réduits au silence. C’est le moment de rappeler la remarque de Jean Guitton (qui est le biographe de Pouget et Lagrange) : « Le temps est consubstantiel au catholicisme. » L’Église a besoin du temps pour se dire à elle-même et se dire au monde; l’Église est incarnée.

Je rapportais au début de cette conférence une remarque faite par de Lubac à propos du « statut » doctrinal d’une encyclique. Ce n’est pas le moment de faire l’histoire du cheminement et même des retournements de l’Église, en matière de morale, de liturgie, de politique. Pour le côté cocasse de la chose, je peux bien rappeler que le pape Urbain VIII (1623-1644) a excommunié les fumeurs, au moment où l’usage du tabac a commencé à se répandre en Europe. Ça n’a pas empêché grand-chose. Les États contemporains, par contre, sont tout près de réussir l’opération, mais ce n’est pas un nom de la morale. On pourrait invoquer un exemple plus sérieux : l’affaire Galilée. Encore qu’à ce sujet, Leszek Kolakowski écrit : « Il est vrai que le christianisme a subi de lourdes pertes du fait de l’affaire Galilée, de son attaque contre la théorie de l’évolution, de sa manière de traiter la crise moderniste et, en général, de tous ses conflits avec les Lumières et la modernité. Mais on peut affirmer sans risque qu’il se serait purement et simplement désintégré et aurait disparu s’il avait fait trop de concessions au parti opposé, s’il n’avait clairement et obstinément refusé d’effacer la frontière entre l’acte foi et l’acte d’assentiment intellectuel. (...) Aucun savoir, aucun raffinement intellectuel ne rendent meilleure la foi chrétienne de qui que ce soit. » (Philosophie de la religion, Fayard, 1985)

6- Conclusion

Je n’ai pas besoin de résumer l’enseignement de cette encyclique puisque le pape le fait lui-même de la façon suivante :

a) J’ai rappelé les traits essentiels de la liberté;

b) les valeurs fondamentales liées à la dignité de la personne et à la vérité de ses actes;

c) chacun peut mesurer ce qui est en cause non seulement pour les individus, mais encore pour la société tout entière, avec la réaffirmation de l’universalité et de l’immutabilité des commandements moraux, et en particulier de ceux qui proscrivent toujours et sans exception les actes intrinsèquement mauvais.

On entend dire : « Le pape impose la vérité. » Personne ne peut imposer la vérité. La vérité est à chercher, à connaître et à faire. Point. Aurait-on idée d'imposer la conclusion d'un théorème? On rétorquera : « La morale n'est pas la géométrie. » En effet! Aussi bien, le pape se contente de dire que la vérité est; que le bien et le mal sont, et qu'il y a une distinction entre les deux. Que la terre soit ronde ou carrée, au fond, je m'en fous, car cela ne m'oblige à rien de particulier. Cela est, sans moi, en dehors de moi. Mais que mon corps, mon propre corps, ne soit pas un « donné brut » (78) que je peux manipuler à mon gré, cela commence à me toucher. Et cela s'applique au corps de l'autre. Le pape parle du sens sponsal du corps humain. (15) L'expression peut paraître romantique, poétique même, et elle l'est. Mais elle est d'abord en référence directe avec la Genèse. « Os de mes os; chair de ma chair », fait-on dire à un Adam ébloui (2, 23). Mais surtout, cette expression fait écho à la parole de Jésus à propos de l'indissolubilité du mariage. C'est devant ce rappel que l'on commence à tourner autour de la question : languens circa quaestiones.

L’homme n’est pas laissé seul devant des exigences qui sont effectivement radicales. Des expériences devant lesquelles (pour peu qu’il en ait pris conscience, c’est le cas de le dire, et pour peu qu’il ait cherché à les rencontrer) il sent sa misère et expérimente sa faiblesse. Aussi bien, tout au long de son texte, le pape souligne l’expression suivante : « avec la grâce de Dieu ». Il termine d’ailleurs son encyclique par un chapitre intitulé : « Marie, Mère de miséricorde. »

Affirmer qu’il y a des actes intrinsèquement mauvais, ce n’est pas juger des personnes. Le pape ne condamne personne. Dans « Le catéchisme de l’Église catholique » auquel il se réfère explicitement, on lit ceci, à propos du procès de Jésus : « Quel que puisse être le péché personnel des acteurs du procès (Judas, le Sanhédrin, Pilate) que seul Dieu connaît… » (#597) Le pape ne condamne personne. Il dit simplement qu’il y a le bien et le mal, et une distinction entre les deux. S’il n’y a plus ni mal ni bien, mais seulement ce que chacun en décide pour lui-même, il n’y a plus d’avenir. Soljenitsyne : « Si la gestion d’un État, d’un parti, d’une politique ne reposait sur aucune base morale, il serait inutile de parler d’un avenir de l’humanité. » « Une démocratie sans valeurs se transforme facilement en un totalitarisme déclaré ou sournois, comme le montre l’histoire. » (101)

L’Église sait depuis toujours que péché il y aura. Ni Pierre, renieur, ni Paul, meurtrier, ni Augustin, adultère, ne se sont crus tenus de taire la vérité à cause de leur « passé » de pécheurs.

L’encyclique est datée du 6 août 1993. Il est étrange que dans son numéro du 23 septembre 1993, L’Express publie un discours d’Alexandre Soljenitsyne, intitulé « Discours du Liechtenstein », dans lequel il commence par rappeler l’exceptionnelle leçon de courage que ce minuscule État a donnée au monde en refusant de livrer à Staline un détachement de soldats anticommunistes que ce dernier réclamait. Au même moment, les Alliés livraient des centaines de milliers de soldats russes prisonniers des Allemands. Quelques mois plus tard, le rideau de fer s’abattait sur l’Europe. Soljenitsyne tire lui-même la leçon de ce comportement : « Cette comparaison entre l’exploit du petit Liechtenstein et la trahison des plus grandes puissances nous conduit tout doit à l’essentiel : quel est le rôle, la part justifiée et nécessaire de la morale en politique? ».

Au moment de l’histoire où nous sommes, entre la fin de la guerre froide et « la fin de l’histoire », telle qu’envisagée par Francis Fukuyama, n’est-il pas étrange que ce soit deux hommes « rescapés de l’Est » qui nous rappellent qu’il y a peut-être autre chose que l’économisme et le progrès technique? Que ce soit deux hommes venus de l’Est qui nous disent qu’il y a telle chose que la vérité en politique. Et que la vérité, ce n’est pas la Pravda qui l’a annoncée, en Russie, pendant 70 ans. (Pravda, en russe, veut dire : vérité). Ni non plus l’autre quotidien soviétique Izvestia (mot qui veut dire : étincelle). Parlant d’étincelle, le pape, à propos de la loi naturelle, parle d’une « étincelle indestructible (scintilla animae) qui brille dans le cœur de tout homme. » (59)

Que le pape soit présentement plutôt seul à dire ce qu’il dit, cela importe peu et je ne m’inquiète pas de ses états d’âme. Le théologien dont je parlais plus haut pose la question : « Pourquoi ce langage de condamnation et cette attitude impérialiste? » Impérialisme! Laissez-nous donc tournailler autour des problèmes! Un peu de collégialité, s’il vous plaît! Domenach : « Les trois vices principaux de notre époque : curiosité, bavardage, équivoque. »

Ce que la révélation de Jésus apporte en plus, c’est que la loi naturelle est le reflet, dans l’homme, de l’amour de Dieu. Bien plus : Jésus s’est incarné et a vécu jusqu’au bout, jusqu’à la mort, le respect de la volonté de Dieu sur l’homme.

L’Église est au service de la vérité révélée. Je le rappelais au début : une encyclique n’est pas un nouvel Évangile. La lumière de la lune est un reflet de celle du soleil. La splendeur de la vérité, c’est la lumière de Jésus. La présente encyclique est un reflet qui dissipe ou, en tout cas, éclaire l’extrême confusion morale de l’époque. À ce sujet encore, le fardeau de la preuve du contraire repose, non pas sur le pape, mais sur quiconque lit les journaux ou regarde la télévision. Le même siècle qui a vu, ce qui s’appelle voir, la flamme de l’Holocauste, est aussi le siècle qui est incapable de savoir quoi faire dans les Balkans ou en Haïti; qui est incapable d’accueillir sa jeunesse.

Pécher, c'est porter atteinte à la dignité de la personne humaine. Que, dans l'immédiat, cette blessure ne soit ni vue ni même ressentie; qu'elle soit même vécue comme un épanouissement ou, en tout cas, un soulagement, ne change rien à l'affaire. Nous avons tous fait l'expérience de ces comportements, de ces jugements, de ces attitudes qui nous ont, sur le coup, gratifiés ou soulagés, mais qui, parfois longtemps après, se révèlent pour ce qu'ils étaient : des blessures; blessures personnelles et, indivisiblement, blessures à autrui. Sans doute faut-il un certain âge, une certaine expérience de sa propre misère, de son propre péché, pour reconnaître qu'il n'y a pas d'épanouissement humain qui ne soit en conformité avec la morale. Bien plus encore, en deçà de la sainteté, c'est l'expérience du péché qui nous fait entrevoir que le joug du Seigneur est doux et son fardeau, léger.

Splendeur de la Vérité qui seule rend libre!

Jean-Paul Desbiens

17 novembre 1993


Retour au texte de l'auteur: Jean-Paul Desbiens, philosophe et essayiste Dernière mise à jour de cette page le mardi 27 janvier 2009 20:09
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi.
 
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sociologue, professeur associé, UQAC.
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