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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Introduction à un examen philosophique de la psychologie de l'intelligence chez Jean Piaget. (1968)
Premier rapport de l'Université de Fribourg


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Jean-Paul Desbiens (philosophe et essayiste québécois), Introduction à un examen philosophique de la psychologie de l'intelligence chez Jean Piaget. [Thèse de doctorat soumise à l'Université de Fribourg en Suisse ayant reçu la notation: Summa cum laude.] Québec: Les Presses de l'Université Laval; Fribourg, Suisse: Les Éditions universitaires, 1968, 196 pp. Une édition numérique réalisée par ma grande amie de longue date, Gemma Paquet, professeure de soins infirmiers retraitée de l'enseignement au Cégep de Chicoutimi. [Autorisation accordée par l'auteur le 20 janvier 2005 de diffuser la totalité de ses publications dans Les Classiques des sciences sociales.]

Premier rapport de l'Université de Fribourg

SUR LA THÈSE DU F. JEAN-PAUL DESBIENS, F.M.S.

Introduction à un examen philosophique de la psychologie de l’intelligence chez Jean Piaget


par
Professeur Norbert Luyten
(Dominicain d’origine belge)
Fribourg, le 25 juin 1964.

Le titre de cette thèse est décidément trop modeste.  Il s’agit d’une étude passablement difficile et solide, qui me semble dépasser ce que l’on peut décemment appeler « Introduction ».  D’autre part, il ne s’agit pas seulement de la psychologie de l’intelligence, mais de toute la pensée de Piaget. De fait, celle-ci se centrant autour des problèmes de l’intelligence, le candidat n’a pas tort de relever cette place centrale de l’intelligence dans l’œuvre de Piaget.  Mais, au fond, il ne s’agit même pas seulement de Piaget dans cette thèse.  Le grand psychologue de Genève et son système ne sont étudiés que comme un cas témoin d’une question plus large : quelles sont les relations entre psychologie expérimentale et psychologie philosophique?  C’est là au fond le problème qui préoccupe le candidat. C’est parce que la pensée de Piaget semblait lui offrir une occasion excellente de poser et de discuter ce problème, qu’il l’a choisie comme thèse de sa dissertation. Gardons-nous toutefois de penser que Piaget ne jouerait qu’un rôle secondaire de figurant dans la présente thèse.  Le contraire est vrai.  Constatant l’absence de travaux sérieux sur la pensée de Piaget, le candidat a pensé faire œuvre utile en présentant une étude sur ce sujet, surtout à l’intention des philosophes qui, dans leur majorité, ignorent le travail de ce grand psychologue.

Mais ici une question se pose, que d’ailleurs le titre de la dissertation faisait déjà entrevoir.  Comment faire un examen philosophique d’une  œuvre  qui, très explicitement, s’annonce comme non philosophique?  N’est-ce pas se condamner à un dialogue  de sourds, s’atteler à une entreprise condamnée d’avance à la stérilité?  À ne voir que les déclarations de Piaget sur le caractère non philosophique de son œuvre, on pourrait le croire. Mais, à y regarder de plus près, Piaget ne se contente pas de dire qu’il ne veut pas faire de la philosophie; il prétend qu’il ne faut pas en faire, que c’est se fourvoyer que d’en faire en psychologie.  Or c’est là que les choses se gâtent. Car, paradoxalement, en prononçant un tel jugement négatif, sur la philosophie en psychologie, Piaget prend une position philosophique.  C’est pourquoi, malgré les apparences, le candidat a été bien inspiré de choisir l’œuvre de Piaget pour étudier à propos de celle-ci la question plus vaste des relations entre psychologie et philosophie.

Ajoutons tout de suite qu’il ne s’est pas rendu par là la tâche facile.  Ensuite, Piaget a écrit un nombre considérable d’ouvrages qui imposent un dur travail à celui qui veut se familiariser avec sa pensée.  Rien que la partie qui expose les positions de Piaget a dû coûter au candidat un travail immense. C’est déjà en soi un mérite.  Pour autant que je puisse en juger cet exposé est très bien fait. Je n’irai pas jusqu’à dire que la pensée de Piaget y est présentée dans sa totalité et dans toutes ses nuances, ce qui serait d’ailleurs une impossibilité dans le cadre restreint d’une thèse.  Sans doute, l’exposé un peu sommaire et schématique a parfois amené le candidat à durcir un peu les positions. Mais, en gros, j’ai l’impression que les lignes maîtresses sont bien dessinées. J’estime même que sur certains points de doctrine, le candidat a su donner des exposés d’une concision et d’une clarté remarquables. Le second rapporteur, plus qualifié que moi pour porter  un jugement sur cette partie du travail, pourra en apprécier avec plus d’autorité la valeur.  Pour ma part, je serais porté à penser que déjà cette première partie expositive est d’une qualité scientifique remarquable.

Je remarquerai plus spécialement qu’en analysant systématiquement ce qu’il nomme les refus de Piaget (p. 12), le candidat a su très habilement préparer le terrain pour sa réflexion philosophique.  En effet, ce n’est pas tellement par ce qu’il dit positivement, mais bien plutôt par ce qu’il réfute, que Piaget donne prise à une discussion philosophique.

Entendons-nous. Les critiques de Piaget s’adressent à des positions qui, toutes, s’inscrivent dans le contexte d’une psychologie « expérimentale ». Que ce soit l’associationnisme, l’intellectualisme, l’apriorisme ou le pragmatisme, on reconnaît sous ces étiquettes des tendances qui ont prévalu dans certaines écoles psychologiques. De soi, il ne semblerait donc pas nécessaire que ces critiques débouchent sur des prises de position philosophiques.  Or, force est bien de constater que le débat se meut, au moins en partie,  sur le terrain philosophique.  Cela est déjà de nature à faire surgir des doutes sur la possibilité d’éviter toute question philosophique dans la recherche psychologique si expérimentale qu’elle soit.  Que Piaget ne pense pas beaucoup de  bien des philosophes qui passent avec une inconscience et une facilité déconcertantes sur des questions que le psychologue expérimental déchiffre à grand’peine, ce n’est que trop compréhensible. On ne peut que lui donner raison sur ce point précis.  Mais que cette réaction salutaire se soit muée chez Piaget en allergie contre tout ce qui est philosophie, voilà ce qui lui joue un mauvais tour.

Critiquer des positions philosophiques vous mène toujours en philosophie. Et faire de la philosophie sans le savoir ou le vouloir est toujours la façon la plus mauvaise d’en faire.  Le candidat n’a pas de peine à le montrer dans le 3e chapitre de sa thèse. Cette partie critique est, du point de vue philosophique, de loin la plus intéressante du travail. En général, les critiques émises par le candidat sont pertinentes et les positions qu’il défend sont saines et équilibrées.  Les remarques sur la psychologie comme science expérimentale (139-162) s’inspire peut-être un peu trop d’une analyse un peu conventionnelle de la démarche scientifique. Mais on ne peut nier que la tripartition proposée par  l’auteur peut aider à poser les problèmes de façon claire. Ajoutons d’ailleurs que le candidat signale lui-même le caractère un peu conventionnel de cette trichotomie, et qu’il ne l’applique pas de façon rigide à son auteur.  Les deux sections suivantes forment pour ainsi dire le cœur de la thèse : le candidat entame ici la discussion avec les exclusives philosophiques de Piaget. On pourrait se demander s’il ne tire pas trop le débat du côté philosophique. Discuter âme, intellectuel agent (cf. pp 196, 100 sw.) n’est-ce pas dépasser les limites d’un terrain de rencontre possible entre philosophies et expérimentaux? On serait en droit de le reprocher au candidat si Piaget n’avait pas lui-même, surtout par ses positions négatives, orienté le débat dans cette direction.  Puisque Piaget présente une image inexacte, presque caricaturale, de certaines positions aristotéliciennes, on  comprend que le candidat ait voulu redresser l’image, même si cela l’entraîne dans des questions philosophiques qui ne rencontrent plus directement les préoccupations de son auteur.  Tout compte fait, cette partie critique témoigne du sens aigu et réel du candidat pour les implications philosophiques des problèmes de psychologie, si expérimentale que celle-ci puisse être.

L’appréciation finale de cette thèse me semble devoir être très positive. Soit par l’ampleur et la richesse de son information, soit par la clarté et la logique de son exposé, soit enfin par la solidité de la pensée philosophique et la perspicacité  des remarques critiques, elle constitue une « performance » remarquable. Les imperfections, nécessairement inhérentes à un travail si délicat et si difficile, sont largement compensées par les qualités que nous venons de relever.  Peut-être pourrait-on reprocher au candidat de recourir trop souvent aux citations, ce qui risquerait de tourner à l’argument d’autorité.  Mais, ici encore, il faut avouer que les citations - faites en général avec à propos – montrent que le candidat s’est familiarisé avec la littérature concernant les problèmes qu’il discute.  Et d’autre part, peut-on en vouloir au candidat, si en s’attaquant à un personnage comme Piaget, il s’assure le concours d’autorités scientifiques pour renforcer  ses positions?  On aurait mauvaise grâce d’en faire un grief majeur, surtout au  « commençant » qu’est normalement le candidat au doctoral.

Ne finissons pas ce rapport sans relever les petites notes d’humour que le Fr. Desbiens a su glisser par ci par là dans son texte.  C’est fait avec une telle discrétion, un tel bon goût, de façon si finement spirituelle, que cela ne dépare pas du tout un travail de recherche austère. Au contraire.

Je crois pouvoir conclure ce rapport en redisant l’impression très favorable que m’a faite la présente thèse et en proposant son acceptation par la Faculté, avec la Note I [Summa cum laude].

Professeur Norbert Luyten
(Dominicain d’origine belge)
Fribourg, le 25 juin 1964.


Retour au texte de l'auteur: Jean-Paul Desbiens, philosophe et essayiste Dernière mise à jour de cette page le mardi 14 avril 2009 9:34
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi.
 
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