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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Les insolences du Frère untel. Texte annoté par l'auteur. (1988)
Justification des dédicaces


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Jean-Paul Desbiens, Les insolences du Frère untel. Texte annoté par l'auteur. Préface de Jacques Hébert. Montréal: Les Éditions de l'homme ltée, 1988, 256 pp. Une édition numérique réalisée par Laurent Potvin, bénévole, frère mariste, Château-Richer, Québec. [Autorisation accordée par l'auteur le 20 janvier 2005 de diffuser la totalité de ses publications dans Les Classiques des sciences sociales.]

[19]

Les insolences du Frère Untel.
Texte annoté par l’auteur
(1988)

Justification des dédicaces

Dédier un volume de ce genre, c'est déjà une demi-incongruité. Si, de plus, ce volume paraît aux Éditions de l’Homme, ça devient encore plus incongru. Enfin, dédier cet ouvrage à deux hommes, c'est proprement détonnant. Je m'explique.

Les Éditions de l’Homme ne font pas dans le superfin. Les beaux esprits et les petites gueules d'amour n'y trouvent pas leur compte. On sait ça. D'habitude, on dédie une œuvre considérable à quelqu'un que l'on veut honorer. Ainsi, on dédie l'œuvre d'une vie à un vieux maître, ou à une jeune maîtresse. C'est admis Mais dédier des insolences, ça dépasse l'entendement.

Pourquoi Michel Golaneck ? Michel Golaneck est un Ukrainien né au Canada. Il est présentement infirmier au sanatorium du Lac-Édouard, après avoir été longtemps malade à l'hôpital Laval, où il a d'ailleurs fini par laisser un poumon. Je l'ai connu au sanatorium, où j'ai moi-même étiré les six plus belles années de ma jeunesse. Voilà qui explique un peu mes instincts de boxeur. Michel est un homme très doux et très humble, bien qu'il parle constamment, en bon Russe, d'expédier des gens dans l'Ungava et de mitrailler les irrécupérables. Il n'a qu'une passion : la justice. Il sait à peine lire et écrire, ce qui ne l'empêche pas de penser solide. Mon père aussi ne sait ni lire ni écrire. Il n'est pas moins intelligent pour autant. Ici, au Québec, nous ne sommes guère que la deuxième génération à savoir lire et écrire. Et encore nous lisons fort peu et nous écrivons tous plus ou moins joual, sauf M. Victor Barbeau et le Frère Clément Lockquell, l'un des plus raffinés de nos intellectuels, d'après le Père d’Anjou, qui s'y connaît en raffinements.

Michel et moi, nous avons passé des dizaines d'heures à parler de la « chose sociale », comme disent les snobs. Il a, sur la question, des idées qu'il croit communistes parce qu'il ignore le christianisme : Michel est ce que j'appellerais, faute de mieux, un agnostique. Il [20] ne croit pas à la résurrection de la chair ; il croit plutôt que les animaux finiront par parler latin ; c'est sa marotte. Je suis toutefois persuadé qu'il me précédera dans le Royaume (ce qui n'est pas encore une bien considérable performance : ma place dans le Royaume sera probablement dans la rangée Q), car il a le « cœur naturellement chrétien », comme disait Tertullien ou Bossuet, je ne sais et je n'ai pas le temps de vérifier. Un soir, il me servit, presque mot pour mot, la sortie de saint Basile contre les riches. On peut être sûr, pourtant, que Michel n'a jamais lu une ligne de saint Basile. « Si vous avouez que ces biens vous ont été donnés par Dieu, voulez-vous que Dieu puisse être accusé d'injustice pour nous avoir distribué ses dons avec une telle inégalité ? Pourquoi êtes-vous dans l'abondance tandis que votre frère est réduit à la mendicité, si ce n'est pour que vous ayez le mérite de la bonne dispensation de vos biens, et qu'il obtienne à son tour la couronne de la patience ? Le pain qui demeure inutile chez vous, c'est le pain de celui qui a faim ; la tunique suspendue à votre garde-robe, c'est la tunique de celui qui est nu ; la chaussure qui dépérit chez vous est celle du pauvre qui va nu-pieds ; l'argent que vous tenez enfoui, c'est l'argent du pauvre : vous commettez autant d'injustices que vous pourriez répandre de bienfaits. »

Je ne prétends pas honorer Michel en lui dédiant ce livre : il est au-dessus de ça. Je lui parlais du projet, cet été. Il me disait, de sa voix hésitante : « Même si tu sors ton livre, dis-toi bien que tu n'es qu'un serviteur inutile. » Je lui dédie ce volume avec humilité. Simplement pour lui signifier mon amitié.

Au commissaire Michel Golaneck, en témoignage d'amitié.

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Justification
des dédicaces
.

À l'époque, je n'avais pas noté que les mots insolence et insolite ont une racine commune qui signifie : inaccoutumé.

Michel Golaneck est mort en 1965 ou 1966. J'étais alors fonctionnaire au ministère de l'Éducation. L'infirmière qui était de service un certain après-midi a tenté de me joindre. Tôt dans la soirée, je l'ai rappelée. Il était trop tard. Michel était mort dans le courant de cet après-midi-là.

Je suis allé au salon funéraire : une petite salle, rue Saint-Jean. Un ami, peut-être le propriétaire du salon, lut quelques passages de l'Ancien Testament. J'ai appris que Michel serait incinéré. La chose était rare, à ce moment-là.

André Laurendeau est mort le 1er  juin 1968. Je lui avais rendu visite le dimanche qui a précédé l'hémorragie cérébrale qui devait l'emporter. M. Claude Ryan m'avait invité à me joindre à l'équipe éditoriale du Devoir et j'avais tenu à consulter Laurendeau, dont je savais qu'il retournerait bientôt au journal. Le projet n'a pas eu de suite, mon supérieur ne m'ayant pas autorisé à accepter cette invitation. Deux ans plus tard, je me retrouvais à La Presse...

Double dédicace accompagnée d'une justification ; préface protectrice d'un homme prestigieux ; un avertissement ; un genre de postface intitulée : « Encore une explication, mon Père. » Cela fait pas mal de précautions. Elles furent inutiles, comme la plupart des précautions.

Pourquoi André Laurendeau ? Dédier un livre à un homme aussi connu que Laurendeau, quand on n'est que le Frère Untel, ce pourrait être un geste d'arriviste. Si je le nomme au début de ce livre, c'est [21] pour la raison que tout a commencé à cause de lui. Quand je lui écrivis pour la première fois, le 23 octobre 1959, je lui écrivais, dans mon idée, une lettre personnelle. C'est lui qui a décidé de la publier ; c'est lui qui a choisi pour moi le pseudonyme sous lequel je fonctionne depuis lors. Le coup de pouce initial, sans lequel il n'y aurait rien eu, c'est lui qui l'a donné.

Par la suite, je l'ai rencontré à quelques reprises. Chaque fois ce fut pour moi un événement. On dira peut-être que je suis un peu pâmé. En vérité, j'arrive de loin ; de loin géographiquement et de loin socialement : je ne suis qu'un Frère enseignant, autant dire un prolétaire de la sainte Église (version québécoise).

André Laurendeau, en un certain sens, est un enseignant. J’estime qu'il a plus fait, pour instruire les Canadiens français, que la plupart des enseignants patentés. Et surtout, il a plus fait, pour structurer les Canadiens français (instruire, c'est structurer par l'intérieur), que la plupart des politiques. C'est une deuxième raison de lui dédier ce livre traitant, en bonne partie, d'enseignement.

À André Laurendeau, en témoignage de reconnaissance.


[23]

« Combien tu nous fais défaut, pasteur Quichottiz, pour attaquer de tes concepts dictés par l'amour, à grands coups de lance de lumière magnanime, ces mensonges empestés, pour délivrer les pauvres galériens de l'esprit, même s'ils doivent te lapider ; car ils te lapideront, sois-en sûr, si tu brises les chaînes de la couardise qui les retient prisonniers, ils te lapideront.

« Ils te lapideront. Les galériens de l'esprit lapident ceux qui brisent les chaînes qui les garrottent. Et c'est précisément pour cela, parce que tu seras lapidé, qu'il faut les délivrer. Le premier usage qu'ils feront de leur liberté, c'est de lapider le libérateur. »

MIGUEL DE UNAMUNO : La vie de Don Quichotte et de Sancho Pança.


Retour au texte de l'auteur: Jean-Paul Desbiens, philosophe et essayiste Dernière mise à jour de cette page le dimanche 5 février 2012 8:44
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie retraité du Cégep de Chicoutimi.
 
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