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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir du texte de Paul DEJEAN, Communauté haïtienne et racisme. Communication, Bureau de la Communauté chrétienne des Haïtiens de Montréal. Montréal: Université de Montréal, 10 novembre 1984, 13 pp. Colloque du CIDIHCA, Ethnicité, racisme et société.

[1]

Paul DEJEAN [1931-2005]

prêtre, enseignant, ministre,
militant des Droits de l'homme et écrivain haïtien.

Communauté haïtienne
et racisme
.

Communication, Bureau de la Communauté chrétienne des Haïtiens de Montréal. Montréal : Université de Montréal, 10 novembre 1984, 13 pp. Colloque du CIDIHCA, Ethnicité, racisme et société.

[vii]

Introduction [1]
Définition des termes :
- Communauté haïtienne [2]
- Racisme [2]
Un bilan très partiel [3]
Communauté haïtienne et racisme dans les rapports :

1- avec les autres citoyens [5]
2- avec les institutions :
du secteur privé [6]
du secteur parapublic
a. institutions bancaires, magasins, etc. [7]
b. institutions éducatives [7]
c. institutions de santé & services sociaux [7]
d. MEDIA [8]

3- avec les pouvoirs publics, notamment :
a. la police [9]
b. la justice [11]
Par manière de conclusion [13]


INTRODUCTION

Dans le cadre de ce colloque : Ethnicité, racisme et société, on m'a demandé une communication pour l'atelier : "La discrimination au quotidien".

J'ai presque eu envie de reprendre un titre de chapitre du livre LES HAÏTIENS AU QUEBEC (1978) : Présence haïtienne et racisme au Québec. Je pense en effet que les considérations contenues dans ce chapitre pourraient tout aussi bien avoir été écrites aujourd'hui. Mon propos, à l'époque, visait "à tirer la sonnette d'alarme devant la montée subtile, mais palpable et chaque jour plus tangible d'un racisme qui s'ignorait ou que l'on voulait ignorer et dont les manifestations éclatent de plus en plus dans la vie quotidienne" (p. 94).

Il était presque inconvenant alors de laisser entendre qu'il y avait du racisme dans la société canadienne et québécoise. Quand il arrivait à des membres de la communauté noire, de présenter des doléances en ce sens, des gens, souvent fort bien intentionnés se contentaient d'un haussement d'épaule ou d'un hochement de tête entendu... et surtout... plein de sous-entendus : tendances paranoïaques, délire de persécution... Ce n'est que tout récemment que l'on a commencé à admettre, du moins, en théorie, au niveau gouvernemental, (fédéral ou provincial... moins municipal), que le racisme existe bel et bien dans la société dans laquelle nous vivons, au Canada et au Québec, en 1984. Pour des fonctionnaires haut placés, le rapport du "Comité sur la participation des minorités visibles à la société canadienne", déposé au Communes (Ottawa) le 28 mars 1984, a constitué une véritable "révélation", au dire du Ministre d'Etat au Multiculturalisme (à l'époque, M. Collenette) et de son adjoint, M. Veillette, député fédéral, membre du Comité en question. Inutile de préciser que pour nous qui vivons le racisme "au quotidien", l'étonnant, c'est plutôt... l'étonnement de ces ministres et fonctionnaires !

[2]

DÉFINITION DES TERMES

Je ne pense pas que le but de cet atelier soit de nous donner l'occasion de nous lancer dans de grandes considérations philosophiques ou des élaborations conceptuelles poussées... D'autres le feront sans doute ou en traiteront ex professo. J'estime néanmoins qu'un minimum d'entente, sur les principaux termes employés s'avère indispensable pour éviter des débats tous azimuts.

Communauté haïtienne

Il s'agit pour nous de membres appartenant à ce groupe communément identifié comme Haïtien ou d'origine haïtienne. À ce sujet, pour n'avoir pas l'air ici d'énoncer des truismes, je vous fais remarquer que, lorsqu'il y a une dizaine d'année à peine, un Montréalais de l'est ou du nord, s'adressait pour la première fois à un Haïtiens, il le faisait immanquablement en anglais, persuadé d'avoir affaire à un Noir américain... Maintenant, quand ce même Montréalais croise un Noir dans la rue... il dit : "Tiens ! un Haïtiens !" Certains, mais pas tous, heureusement, diront plutôt : "Encore un Haïtien !"

Racisme

Je me garderai bien, ici, d'avancer une quelconque définition qui nous conduirait à d'interminables discussions, étant, donné que nous sommes sur le terrain d'une réalité qui se vit, ou se subit, ou se ressent beaucoup plus qu'elle ne se définit ! C'est d'ailleurs pourquoi, dans beaucoup de causes de discrimination raciales, les victimes ne peuvent obtenir justice… parce qu'on exige d'elles des preuves impossibles à établir le plus souvent. Il faudrait quand même noter que, dans le racisme évoqué ici, il existe toujours une volonté, consciente ou non, d'instituer ou de rétablir un rapport de dominant à dominé, entre celui qui pratique le racisme et celui qui le subit ou qui en est la victime. L'auteur d'une communication à un symposium tenu il n'y a pas longtemps à Montréal, établissait un lien, à mon avis fort judicieux, entre racisme et colonialisme, le racisme étant perçu comme "la légitimation de l'oppression, voire de la suppression de l'autre, fondée sur des différences qui peuvent être biologiques, culturelles, historiques" (Actes du symposium : Peuples colonisés et droits nationaux, Montréal 13-14 avril 1984, panel 3. p. 41, Thierry Hentsch, bulletin de Liaison du MQRC, N° spécial, 3e trim. 1984)

[3]

J'aime bien, quand il est question de "preuves de comportement raciste" rapporter l'anecdote que je tiens de Me Bernard Mergler, dont certains n'ont sûrement pas oublié le dévouement aux causes des opprimés.

Appelé à défendre un Noir américain du sud des États-Unis retenu
à l'aéroport de Dorval par les Services de l'Immigration, Me Mergler eut vite Tait de se rendre compte de l'attitude pour le moins partiale du fonctionnaire chargé du cas. Avec la tranquille franchise qui le caractérisait, Me Mergler déclara tout de go à son interlocuteur abasourdi : « Monsieur, vous êtes raciste et je vais vous le prouver ! » Protestations indignées du fonctionnaire : « Moi ! Raciste ! Vous vous rendez compte ! » Imperturbable, Mc Mergler de poursuivre : « Vous arrive-t-il. Monsieur, d'interroger des Blancs américains venant du sud des États-Unis ? » Hésitation du fonctionnaire, puis acquiescement : « Naturellement, cela m'arrive ! » Mc Mergler : « Leur avez-vous jamais demandé s'ils appartiennent au Ku Klux Klan qui, vous le savez, est une société hors-la-loi ? » Nouvelle hésitation avant la réponse : « Ma foi, non... Et alors ? » — « Et alors, de reprendre Me Mergler, pourquoi avez-vous demandé à ce Noir américain venant du sud des États-Unis s'il appartient au Panthères noires ! C'est cela. Monsieur, que j'appelle : être raciste ! »

J'ai bien spécifié qu'il serait question de la Communauté haïtienne, ici. Est-il nécessaire de préciser : communauté haïtienne de Montréal » en tant que partie de la communauté noire, dont elle constitue à peu près le 1/3 des effectifs environ 35 000 / 110 000 (il s'agit, évidemment d'évaluations... très approximatives).

Un bilan très partiel

Le bilan très partiel que je dressais en 1978, dans les HAÏTIENS AU QUEBEC, du racisme par rapport à la communauté haïtienne d'ici n'a fait que s'alourdir depuis. Dans un Mémoire À la Commission de Sécurité publique de la Police de la C.U.M. (23 mai 1984), je disais ceci :

"Les faits ont, hélas ! plus que confirmé nos appréhensions et nous n'en finirions pas d'égrener le triste chapelet des effets néfastes du racisme, durant les cinq dernières années, sur les minorités plus visibles du Québec" [et spécialement les Noirs, dont les Haïtiens].

Voici quelques exemples impliquant des groupes de la communauté haïtienne plutôt que des individus. (Pour d'autres groupes noirs, cf. Me Juanita Westmoreland in : Le Devoir, 9 juillet 1979. p. 4).

Une simple énumération de dates est déjà impressionnante :

[4]

1979

(20 juin)

Incidents de la rue Bélanger, au cours desquels plusieurs Haïtiens sont battus. L’un d’eux, selon les propres termes du rapport de la Commission de Police du Québec, est "assailli" et "blessé à la figure" par un constable, "sans justification ni raison". (5)

(29 septembre)

Charge brutale, par la brigade anti-émeute, d’un groupe de chauffeurs, majoritairement Haïtiens, manifestant à l'aéroport de Dorval en faveur d'un des leurs injustement malmené par un agent des services de transport (6).

1980-1981

Nombreux Incidents impliquant diverses compagnies de taxi de Montréal.

1982

(avril)

Élimination "légale", mais radicale, des travailleurs haïtiens qui formaient la très grande majorité des chauffeurs desservant l'aéroport de Dorval.

(juin)

Renvoi d'une vingtaine de travailleurs haïtiens de la Compagnie S.O.S.-Taxi.

1983

(mars)

Diffusion, par la Société canadienne de la Croix-Rouge d'un communiqué discriminatoire dont les effets, sur la communauté haïtienne s'avéreront dévastateurs. (Affaire du SIDA).

(juillet)

Récidive de la Croix-Rouge.

(octobre)

Incidents impliquant une vingtaine de femmes de chambre haïtiennes de l'Auberge Ramada (centre-ville).

(novembre)

Incidents raciaux dans des écoles du nord de Montréal.

1984

(avril)

Nouvelle flambée de racisme à l'occasion de la décision annoncée par la Compagnie Taxi-Moderne de licencier 26 chauffeurs haïtiens parce que Noirs, des le 1er juin 1984.

(mai)

Rebondissement de l'Affaire du SIDA avec la publication et la diffusion dans les centres commerciaux de Montréal et des banlieues, d'un dépliant plus discriminatoire encore que le communiqué du 10 mars 1983) de la Croix-Rouge canadienne. Aussi impensable que cela paraisse, cette initiative désastreuse provient du Ministère de la Santé et du Bien-Etre social du Canada !

(juillet et septembre) 

jugements exonérant de tout blâme, en matière de discrimination, les Compagnies Taxi-Moderne et Coop de l'Est.


[5]

S'il fallait prendre en compte des incidents n'impliquant que des individus, on n'en finirait pas ! Le spectre de la discrimination et du racisme poursuit ses victimes dans leurs rapports avec les autres citoyens, dans leurs rapports avec les institutions, dans leurs rapports avec les pouvoirs publics.

Pour chacun de ses points, nous pourrions apporter des exemples et des faits concrets. Outre qu'une telle revue serait fastidieuse, nous n'aurions certainement pas le temps d'arriver au bout de nos énumérations. Aussi, nous contenterons-nous de brèves considérations pour chacun de ces trois domaines que nous venons d'énumérer :

Communauté haïtienne
et racisme dans les rapports


1. Rapports avec les autres citoyens :

Il faut veiller, ici à ne pas taxer de raciste toute attitude défavorable d'un Blanc vivant au Québec vis-à-vis d'un Haïtien, notions-nous déjà en 1978 :

"Certains Haïtiens, par réaction excessive, ont peut-être tendance à interpréter un peu trop rapidement dans ce sens tout résultat négatif d'une démarche ou d'une requête. Il existe des refus motivés à des demandes injustifiées. Et même des attitudes agressives, quand elles ne sont pas une réponse méritée à des comportements ou à des exigences inadmissibles peuvent tout bonnement être mises au compte d'un défaut de communication, d'une mauvaise éducation, d'un mauvais caractère... ou d'une mauvaise digestion" (LES HAÏTIENS AU QUÉBEC, p. 94-95).

Ceci dit, les exemples pullulent de comportements, de paroles ou d'attitudes que certains Blancs se permettent dès qu'ils sont en rapport avec des Haïtiens, alors que, dans des circonstances identiques, ils agiraient tout autrement avec des Blancs. Depuis la paterne condescendance (Vous savez : "ils" ne sont "pas habitués...) jusqu'au trop classique : Sale nègre (ou négro), en passant par le : "Ils" se croient en Haïti, à moins que ce ne soit plus directement servi : "Rentrez chez vous !" on peut retrouver toutes les gammes du racismes, de l'insinuation la plus subtile l'insulte la plus grossière.

Les écoliers, les travailleuses et travailleurs de la communauté haïtienne, [6] dans la période qui a suivi le communiqué de mars 1983 de la Croix-Rouge canadienne sur le SIDA, ont eu à essuyer de bien pénibles avanies à l'école, au travail, dans les transports, sans compter ceux et celles qui ont tout simplement perdu leur emploi. Quant aux innombrables rebuffades subies par les personnes en quête de logement, une autre communication doit en faire état ; de même également qu'une autre communication donnera des détails sur le racisme subi par les travailleurs haïtiens du taxi, question dont nous avons traité dans une plaquette intitulée précisément : Le racisme dans l'industrie du taxi à Montréal.

Il ne faudrait pas croire néanmoins pas conclure qu'en évoquant le racisme existant indéniablement dans certains rapports entre des membres de la société québécoise et de la communauté haïtienne, que cette dernière,

"dans son ensemble aurait été en butte au racisme et à la persécution de la communauté québécoise comme telle. Combien de Québécoises, de Québécois, membre de la majorité née ici ou de minorités culturelles originaires ou non du pays ont réagit positivement en rejetant clairement toute velléité de voir s'instaurer, chez eux des pratiques racistes ou discriminatoires !" (Le racisme dans l'industrie du taxi à Montréal, 1983, p. 20)

2. Rapports avec les institutions

C'est dans une acception très large que nous parlons ici d'Institutions. Sous cette appellation, nous engloberons (sans prétendre être exhaustif), le secteur considéré comme privé ou comme para-public.

Secteur privé : (surtout : petites entreprises, "manufactures, entretien, emplois domestiques).

- Difficultés à l'embauche.
- Exigences plus grandes quant au rendement.
- Insécurité dans l'emploi.
- Conditions non réglementaires, surtout dans les petites entreprises.
- Avancement difficile, plafonnement rapide.

Secteur privé et aussi parapublic

[7]

a. Institutions bancaires, magasins, centres commerciaux, transports en commun : tendance à présumer l'usager haïtien en faute, dès qu'il y a problème ou contestation. Le bénéfice du doute lui est rarement accordé et l'accueil n'est pas toujours enthousiaste...

b. Institutions éducatives

Sans entrer dans le débat du racisme véhiculé dans trop de livres utilisés dans les écoles, il faut souligner que nombre d'enseignants mériteraient de suivre un entraînement spécial et une formation leur permettant d'être plus ouverts et plus positifs vis-à-vis de valeurs ou de mentalités qui ne leur sont pas familières. Dans le cas des écoliers haïtiens, on rencontre encore trop d'institutions ou de responsables qui se contentent de véhiculer des stéréotypes éculés et ne dénotant aucun souci de s'informer sur les causes profondes des nombreux problèmes rencontrés par leurs élèves. Les Commissions scolaires ayant des enseignants haïtiens devraient avoir le souci de leur permettre de se perfectionner et de dispenser leurs services dans les écoles à forte densité haïtienne.

c. Institutions de santé et services sociaux ;

Les mêmes constatations peuvent être faites ici que pour les institutions éducatives. Et les mêmes recommandations aussi. Il faut convaincre les travailleuses et travailleurs sociaux, qui œuvrent sur un terrain particulièrement délicat, que la principale qualité qu'ils devraient apprendre à développer, quand ils ont à intervenir auprès de membres de minorités différentes de la leur est... l'humilité... ou le sens de leurs propres limites ce qui devrait les inciter à beaucoup de circonspection et à ne pas combattre ou déprécier des valeurs qu'ils n'ont appris ni à connaître ni à comprendre. S'il ne suffit pas, loin de là ! d'être Haïtien pour bien comprendre et bien servir des patients ou des bénéficiaires haïtiens, on ne doit pas avoir peur d'affirmer que, dans ce domaine, à égalité de compétence (objective), la préférence doit aller à qui, de par sa mentalité, sa culture et sa formation première est plus à même d'assurer une issue positive à l'action entreprise.

[8]

d. Media

Il y aurait tout un volume à écrire sur la façon qu'ont beaucoup de média (presse » radio, télévision) de souligner les aspects défavorables dès qu'il est question d'Haïtiens dans leurs reportages. Dans le Mémoire du Bureau de la C.C.H.M. à la Commission des Droits de la Personne du Québec à l'occasion de l'enquête sur le racisme dans l'industrie du taxi, on a pu illustrer cette tendance et son impact sur l'opinion public. La même constatation pourrait être faite dans bien d'autres cas, le SIDA, par exemple. Sans attacher une importance excessive à certaines caricatures ou à certaines plaisanteries, souvent plus minables que racistes, (même si elles ne manquent pas d'être significatives...), on ne peut manquer de relever que l'on se contentera de parler de "champion montréalais" du saut en hauteur ou des échecs... mais qu'on soulignera lourdement l'origine haïtienne (parfois d'ailleurs non vérifiée) de l'auteur d'une action répréhensible. On a même trouvé moyen d'associer le nom haïtien au battage effectué, durant l'été de 1984, autour de deux bandits américains (les frères Bradley). On ne dénoncera jamais trop une des formes les plus pernicieuses du racisme dans les média, qui consiste, de la part de certains journalistes ou informateurs, à vouloir imposer au public leur propre vision étriquée de certains groupes minoritaires et à accorder une tapageuse attention à tout ce qui peut aller dans cette direction.

3. Rapports avec les pouvoirs publics

Je ne reprendrai pas, en l'appliquant au cas précis des Haïtiens, tout le débat sur le peu de place des minorités culturelles dans la fonction publique... sinon pour souligner que nous avons ici un exemple de racisme non déclaré, mais fermement appliqué... Ce que Ton ne peut s'empêcher de déplorer ici, c'est le silence presque total et l'absence de réaction (et encore moins d'action !) de la part des divers paliers de gouvernement en présence d'agressions aussi flagrantes, contre la communauté haïtienne, ces trois dernières années, dans la question du taxi et du SIDA.

[9]

Je me contenterai, en parlant du racisme dans les rapports entre la communauté haïtienne et les pouvoirs publics, de mettre en relief l'attitude des deux institutions où incarne, dans la vie de tous les jours, l'action concrète des pouvoirs publics sur les membres de la communauté haïtienne : la Police et la Justice.

a. La Police

La liste serait très longue des injustices flagrantes et souvent graves, commises à l'encontre de membres de la communauté haïtienne de Montréal, par ceux-là mêmes qui ont pour vocation de protéger les droits des citoyens. À coté d'actions méritoires attribuables a des policiers, dans le but d'aider, comme il est de leur devoir de le faire  pour tous les citoyens, des membres en difficulté, de la communauté haïtienne, nous avons a déplorer, hélas ! un nombre inquiétant d'abus, de vexations, de harcèlements nettement discriminatoires : arrestations arbitraires, particulièrement en week-end, passages à tabac, propos malveillants en rapport avec la race, la couleur ou la nationalité, contraventions intempestives ou excessives, bref, tout un ensemble intolérable d'attitudes agressives, qui se résument, en version charitablement expurgée, dans une phrase trop souvent entendue par les victimes pour avoir pu être, par elles, inventée : "Vous êtes de trop ici : retour nez en Haïti !" Les travailleurs haïtiens du taxi ne sont pas près d'oublier ce policier qui sévissait jadis aux abords du terminus de Berri-de-Montigny, avec une telle hargne et de tels excès de zèle contre eux, qu'ils l'avaient, malicieusement, surnommé : Duvalier… Des avocats se sont plusieurs fois demandé pourquoi l'on menottait les Noirs par derrière, plutôt que par devant et nous trouvons étonnant qu'aucune des nombreuses demandes soumises systématiquement à la Commission des Plaintes de la Police, n'ait jamais pu aboutir de façon satisfaisante.

 [10]

Nous savons pertinemment que les abus enregistrés par le Bureau de la C.C.H.M. ne représentent qu'une infime partie de ceux réellement commis au détriment de membres de la communauté haïtienne. Beaucoup négligent de les relever ou de les rapporter : crainte ? passivité ? lassitude ? scepticisme ? Un peu de tout cela, ajouté au fait que la plupart des petites gens, beaucoup trop absorbées, surtout en temps de crise, par le terrible quotidien ne peuvent tout simplement pas se payer le luxe de démarches compliquées, longues, contraignantes et souvent... d'une issue incertaine...

Nous n'avons jamais pensé et encore moins affirmé que la Police entière, à Montréal, pratique systématiquement et dans son ensemble » la discrimination vis-à-vis de la communauté haïtienne. Nous croyons cependant que les abus signalés sont trop fréquents pour n'être qu'accidentels. Il est grand temps que l'on cesse, a différentes instances, de refuser d'identifier ou de réduire, en les banalisant, des actes évidents de discrimination ou de racisme. Il n'est jamais agréable, pour aucune société, d'accepter de reconnaître l'existence, en son sein, d'éléments déviants ; mais, précisément, pour empêcher que ces éléments n'arrivent à imposer au reste de la société leurs choix inacceptables, il importe au plus haut point de les démasquer et de les neutraliser. Ce n'est pas en niant un problème qu'on pourra jamais le résoudre ou lui trouver, pour le moins, une amorce de solution !

(Mémoire présenté à la Commission de la Sécurité publique de la Police de la C.U.M., Bur. de la C.C.H.M., 23 mai 1984, pp. 10-11)

[11]

b. La Justice

C'est un Québécois qui, parlant, en 1979, au nom de la Ligue des Droits de l'Homme (maintenant : Ligue des droits et libertés), disait ceci :

"Oui, il y a du racisme au Québec...

Certains juges ne se gênent d'ailleurs pas pour laisser transparaître leurs préjugés raciaux. Ainsi le Juge X, devant quatre pères de familles haïtiens accusés un peu rapidement de troubler la paix publique, disait : "se demander ce qui serait arrivé à quatre Québécois impliqués dans des situations semblables dans votre pays d'origine !"... Le juge Y osait dire à des Haïtiens demandant de demeurer au pays de peur de représailles lors d'un éventuel refoulement dans leur pays : "On dit que la situation en Haïti est épouvantable, moi, j'ai récemment lu un article dans la revue Châtelaine et cela ne me semble pas pire qu'ailleurs" (Paul Bélanger : Le racisme et les Québécois, in : Le Québécois, mars 1979).

On comprend, dans ces conditions que nous aussi, nous nous interrogions sur

"l'attitude que nous trouvons étonnante• i de certains magistrats dès qu'il est question, devant leur cour, de causes impliquant la discrimination raciale. Trop souvent, avons-nous l'impression que des faits solidement établis sont rejetés ou tellement vidés de leur contenu qu'ils demeurent sans signification" (Le racisme dans l'industrie du taxi à Montréal, p. 22).

Des décisions judiciaires de plus en plus nombreuses ne font qu'accroître nos inquiétudes :

  • Verdict rendu dans le cas d'une victime de brutalités policières la nuit de Noël 1977 (id. p. 22).
  • Verdict rendu dans la cause d'une des victimes des incidents de la rue Bélanger, à Montréal, le 20 juin 1979 :

    "Un Noir, aussi bien que tout autre, ferait bien de s'abstenir de se montrer arrogant ou provocant" parce qu'il se considère protégé par une loi défendant la discrimination" (id., p. 22).
  • Verdict rendu le 18 janvier 1984, dans le cas d'une Haïtienne accusée… d'avoir... brutalisé des policiers ! (Cour municipale et criminelle de Montréal-Nord).
  • Condamnation, en février 1984, du travailleur du taxi haïtien Victor Thébaud.
  • Verdict exonérant de tout blâme la Compagnie Taxi-moderne. (6 juillet. 1984).

[12]

  • Verdict exonérant de tout blâme la Compagnie Coop de l'Est (24 septembre 1984).

Un des aspects les plus préoccupants de certaines de ces décisions consiste en la façon qu'ont certains juges d'accréditer des insinuations globalisantes qui portent atteinte à la crédibilité ou à l'honorabilité de la communauté haïtienne dans son ensemble. Je ne citerai que deux exemples :

1) Le premier, d'une cause devant la Commission d'Appel de l'Immigration, le 15 février 1975. Une importante fraction de la communauté haïtienne avait été mobilisé pour cette cause, ce qui n'avait pas été sans irriter les juges :

"Bien que représenté avec intelligence et dévouement par son procureur, la Cour estime que X a été utilisé, abusé par des personnes qui poursuivent des fins autres que celles pour lesquelles la Loi sur la Commission d'appel de l'immigration existe et, ce faisant, les mêmes personnes n'ont pas respecté la dignité de la personne humaine qui est X et la Commission estime qu'il serait inhumain de lui faire porter le poids et la responsabilité d'une situation qu'il n'a ni voulue ni recherchée" (Doss. 4 73-2029, p. 20).

2) Le deuxième du jugement, en date du 18 février 1984, de la cour municipale de Montréal-Nord :

"Les faits révèlent qu'il y a eu,  de la part de Mme Y, une intention d'attaquer les policiers. Elle a attendu sur le trottoir. Elle continuait sa lutte - contre quoi, je ne le sais pas, peut-être une illusion qu'elle pouvait, au Québec, lutter, peut-être ce genre de lutte qu'elle aurait voulu livrer en Haïti — (p. 29) Je ne sais pas qui, mais on lui a peut-être fait croire qu'au Québec elle avait des droits de susciter des scènes tumultueuses quand elle pense qu'elle a été sujette à un traitement différent." (p. 32)

[13]

En guise de conclusion


Devant cet amoncellement de faits plus inquiétants les uns que les autres pour le devenir de la communauté haïtienne à Montréal, plusieurs attitudes sont possibles : le découragement total qui ne peut mener qu'au désespoir. La révolte sans issue... La lutte opiniâtre et lucide pour que les gouvernements mettent en place des mécanismes à même de rendre effectives les déclarations de principe reconnaissant à tous des droits égaux. Je pense que c'est la seule voie valable et qui permette à chaque membre de la communauté haïtienne d'apporter sa quote-part à l'amélioration et au redressement de ce qui mérite de l'être, au sein de la communauté. Si, ce qu'à Dieu ne plaise, cette effort commun devait rester vain, n'aurait-on pas, hélas, la justification de ce cri déchirant et douloureux d'un jeune auteur haïtien qu'en terminant, je me permets de citer en laissant à son auteur la totale responsabilité de son implacable amertume :

« Et la vérité est que, depuis un certain temps, l'homme de la brousse était parvenu à une manière de lucidité d'aventurier et qu'il avait appris un peu à ses dépens à ne plus croire aux mythes et plus précisément au mythe de la bonne foi de certaines gens, et la vérité est que l'homme de la brousse avait depuis longtemps entendu parler du racisme et du racisme qui lynche et du racisme qui tourne le dos, mais le racisme qui sourit et qui tapote dans le dos il lui fallait en faire l'expérience au Canada et au Canada qui devait devenir son pays ses amours. Et l'homme de la brousse se disait et se répétait que le Canada son pays ses amours ne pouvait pas indéfiniment tirer parti de son libéralisme condescendant, et l'homme de la brousse se disait et se répétait que le Canada son pays ses amours ne pouvait pas indéfiniment tirer parti de son attitude ambivalente à l'égard du racisme, et l'homme de la brousse se disait et se répétait que le Canada son pays ses amours ne pouvait pas indéfiniment jouer ce rôle par trop confortable de raciste qui sourit et qui assassine dans le dos, et l'homme de la brousse se disait et se répétait que le malheur du Canada son pays ses amours viendrait de son jeu par trop confortable de vendeur d'armes et de missionnaire de la paix ».

(Franklin Allien : O Canada, mon pays, mes amours,
Paris, 1977, p. 48)

Montréal, 8 novembre 1984.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le samedi 30 septembre 2017 13:37
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 
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