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Collection « Les sciences sociales contemporaines »


Une édition électronique réalisée à partir de l'article de Raymonde Boisvert et Maurice CUSSON, “Homicides et autres violences conjugales”. Un article publié dans l'ouvrage sous la direction de Jean Proulx, Maurice Cusson et Marc Ouimet, Les violences criminelles, chapitre 4, pp. 77-90. Québec: Les Presses de l'Université Laval, 1999, 353 pp. [L’auteur nous a accordé le 29 mars 2012 son autorisation de diffuser électroniquement cet article dans Les Classiques des sciences sociales.]

Raymonde Boisvert et Maurice CUSSON

Homicides
et autres violences conjugales


Un article publié dans l'ouvrage sous la direction de Jean Proulx, Maurice Cusson et Marc Ouimet, Les violences criminelles, chapitre 4, pp. 77-90. Québec: Les Presses de l'Université Laval, 1999, 353 pp.

Introduction
La violence conjugale au Canada
L'homicide conjugal à Montréal

Les raisons de l'homicide conjugal
Les circonstances de l'homicide conjugal motivé par la possession
Le déroulement de l'homicide

Références
Annexe. Méthodologie
Tableau 1.  Pourcentage de femmes de 18 ans et plus ayant subi diverses formes de violence conjugale depuis l'âge de 16 ans au Canada


Introduction

Il n'y a pas de cloison étanche entre l'homicide conjugal et la violence conjugale non mortelle. L'évidente différence de gravité ne peut masquer la parenté qui lie ces deux problèmes. En effet, 1) les femmes sont les principales victimes de la violence conjugale, mortelle ou non ; 2) assez souvent, la femme tuée par son conjoint avait déjà été violentée par le même individu ; 3) les risques de violence conjugale mortelle et non mortelle sont associés à la rupture et sont plus élevés dans les unions libres que dans les mariages ; 4) les motivations dominantes de ces deux types de violence sont le désir masculin de possession sexuelle exclusive et l'obsession du contrôle.

Le présent chapitre évoquera d'abord la violence non mortelle telle qu'elle nous est connue grâce à un important sondage mené sous l'égide de Statistique Canada, puis il examinera plus longuement l'homicide conjugal tel que nous le révèle une recherche réalisée au Centre international de criminologie comparée de l'Université de Montréal.

LA VIOLENCE CONJUGALE
AU CANADA


Après avoir été définie pendant des siècles comme relevant du domaine privé, la violence familiale est devenue l'objet d'un débat public qui a poussé les gouvernements à commander des études sur le sujet. En 1993, Statistique Canada mène une enquête d'envergure nationale sur la violence envers les femmes. Les enquêteurs interrogent 12 300 femmes âgées de 18 ans, représentatives de l'ensemble des Canadiennes. La notion de violence retenue est la définition que donne le Code criminel des voies de fait et des agressions sexuelles [1]. Le tableau I qui suit présente les types de violence mesurés par l'enquête et les pourcentages des répondantes les ayant subis au moins une fois au cours de leur vie adulte (depuis l'âge de 16 ans), d'une part aux mains des conjoints présents et passés, d'autre part, du conjoint actuel.

On voit que 29% des Canadiennes ont, depuis l'âge de 16 ans, été victimes au moins une fois d'une forme quelconque de violence physique de la part d'un conjoint actuel ou passé. Le pourcentage passe à 15% quand seul le conjoint actuel est considéré. Il est regrettable que le rapport ne présente pas de tableau sur le pourcentage de femmes victimisées au cours d'une année [2].

Par ailleurs, le rapport indique que les actes violents se sont produits plus d'une fois dans près des deux tiers des cas.

Le cinquième des femmes victimes de violence de la part d'un ex-conjoint ont déclaré que les agressions étaient survenues après ou durant la séparation.

Tableau 1

Pourcentage de femmes de 18 ans et plus ayant subi
diverses formes de violence conjugale depuis l'âge de 16 ans au Canada

Forme de violence

Conjoint actuel ou ex-conjoint
(%)

Conjoint actuel
(%)

Toutes formes de violence*

29

15

Menacer de frapper avec un objet

19

7

Lancer des objets pouvant blesser

11

4

Pousser, empoigner, bousculer

25

12

Gifler

15

4

Donner des coups de pied, mordre, donner des coups de poing

11

2

Frapper avec un objet pouvant blesser

6

1

Battre

9

1

Tenter d'étrangler

7

1

Utiliser une arme à feu ou un couteau ou menacer de le faire

5

1

Agresser sexuellement

8

2

*       La somme des pourcentages ne correspond pas aux totaux, en raison des réponses multiples. Les chiffres ont été pondérés pour être représentatifs de la population des femmes adultes canadiennes. Source : La violence familiale au Canada, Statistique Canada, 1994.


Le jeune âge est un facteur de risque majeur. Durant les douze mois précédant l'enquête, les taux de violence subie étaient beaucoup plus élevés chez les conjointes âgées de 18 à 24 ans (12%) que chez celles de 45 ans et plus (1%) ; plus élevés aussi au sein des couples unis depuis moins de deux ans (8%) que chez les couples mariés depuis plus de vingt ans (1%). Les auteurs d'agression contre la conjointe sont aussi beaucoup plus représentés dans le groupe d'âge des 18 à 24 ans que dans celui des 45 ans et plus (13% contre 1%).

Les hommes ayant poursuivi des études universitaires affichent un taux de violence deux fois plus faible que les hommes qui n'ont pas de diplôme d'études secondaires (2% contre 4%). Le taux de violence durant les douze mois précédant l'enquête est deux fois plus élevé au sein des ménages ayant des revenus annuels de moins de 15 000 $ que là où les revenus dépassent 60 000$.

Seulement 26% des femmes qui ont déclaré avoir subi des mauvais traitements de la part de leur conjoint ont dit avoir signalé les incidents d'agression aux policiers.

La même enquête nous apprend que le tiers des Canadiennes mariées ou l'ayant été se déclarent d'accord avec au moins un des énoncés qui décrivent en ces termes les attitudes de leur conjoint : « Il est jaloux et ne veut pas que je parle à d'autres hommes » ; « il essaie de limiter mes contacts avec ma famille ou mes amis » ; « il insiste pour savoir avec qui je suis et où je suis à tout moment ». Les réponses positives à ces énoncés sont fortement corrélées à la violence conjugale dont il vient d'être question, ce qui signifie que les hommes qui agressent leur femme ont, plus que les autres, tendance à être possessifs, à isoler leur femme et à la contrôler de manière tatillonne. Ce lien entre le surcontrôle et la brutalité donne à penser que les deux phénomènes participent de la même dynamique.

Nous savons par ailleurs que la brutalité conjugale est souvent déclenchée par des soupçons d'infidélité. Ces soupçons sont analysés sous l'angle de la possessivité sexuelle masculine exclusive. Le mari violent s'oppose vivement à ce que sa femme fréquente d'anciens amis, voire d'autres femmes (voir Daly et Wilson, 1988 ; Wilson et Daly, 1992) [3].

L'HOMICIDE CONJUGAL
À MONTRÉAL


Au cours d'une recherche réalisée au Centre international de criminologie comparée sur les homicides commis à Montréal entre 1954 et 1962 puis entre 1985 et 1989, 77 homicides conjugaux ont été repérés et ont fait l'objet d'une analyse fouillée (Boisvert et Cusson, 1994 ; Cusson et Boisvert, 1994 ; Boisvert, 1996). Soixante-dix hommes ont tué leur partenaire, ce qui a fait 66 femmes victimes car quatre meurtres ont été commis au sein de couples homosexuels (pour de plus amples informations concernant l'étude, voir la méthodologie en annexe). En s'appuyant sur cette recherche et sur la littérature sur le sujet, nous brosserons un portrait de l'homicide conjugal afin de répondre à trois questions. Quelles raisons ont poussé le meurtrier à tuer la femme qui partageait sa vie ? Quelles circonstances ont favorisé le crime et l'ont rendu possible ? Comment le drame s'est-il déroulé ?

Les raisons de l'homicide conjugal

Les principaux auteurs qui se sont intéressés aux motifs de l'homicide conjugal s'entendent pour accorder une importance déterminante à la volonté masculine de possession exclusive de l'autre (Proal, 1900 ; De Greeff, 1942 ; Guttmacher, 1955 ; Chimbos, 1978 ; Nettler, 1982 ; Guillais, 1986 ; Daly et Wilson, 1988). Les hommes tuent leur conjointe parce qu'ils refusent qu'elle les quitte, surtout pour vivre avec quelqu'un d'autre. Ils croient avoir des droits sur elle, et ils considèrent son départ comme un outrage à leur valeur personnelle. Le meurtre est un acte de possession commis pour se venger de l'abandon et pour empêcher la femme de se donner à quelqu'un d'autre.

Considérant l'importance accordée à la jalousie masculine et au désir de possession sexuelle exclusive par la plupart des auteurs, les homicides conjugaux de Montréal ont été classés dans la catégorie « possession » chaque fois que le geste fatal était une réponse à l'annonce d'une rupture, à une rupture consommée (départ, séparation, divorce) ou à une liaison avec un rival (même si d'autres raisons pouvaient simultanément intervenir). Il en résulte que sur les 77 homicides à caractère conjugal, 42 (54,5%) relèvent de la possession. Les autres homicides appartiennent aux catégories suivantes : querelle : 18 (23,4%), (homicides précédés d'une vive altercation au cours de laquelle les conjoints s'abreuvent d'injures et, quelquefois, échangent des coups) ; libération : 2 (2,6%) (quand le conjoint supprime sa partenaire qu'il ne peut plus supporter) ; euthanasie : 3 (3,9%) (un homme qui tue sa femme malade dans l'intention de la délivrer de ses souffrances) défensif  [4] : 2 (2,6%) (femmes qui tuent en réponse à une attaque physique) autres et indéterminés : 10 (13%).

La possession est donc, de loin, le problème prépondérant dans l'homicide conjugal ; la querelle suit d'assez loin. Dans le reste du chapitre, nous avons choisi de faire porter l'analyse sur l'homicide de possession, les autres types étant soit trop rares, soit pas assez clairs (c'est le cas de la querelle).

Les déclencheurs de tels homicides sont la séparation, le divorce, la rupture ou, bien sûr, l'adultère. Ces crimes sont d'ailleurs assez souvent perpétrés après que la femme se soit séparée ou ait divorcé (Boudouris, 1971 ; Martin, 1988 ; Wilson et Daly, 1994). C'est dans les unions libres que l'on retrouve les taux d'homicides les plus élevés : ce taux est de huit fois plus élevé au sein des couples vivant en union libre que chez les couples mariés (Statistique Canada, 1994).

En somme, le risque de mort violente pour la femme augmente quand l'homme la soupçonne d'infidélité, ou, plus souvent, lorsque celle-ci décide de mettre fin unilatéralement àla relation (Chimbos, 1978 ; Daly et Wilson, 1988 ; Campbell, 1992). En parlant des hommes jaloux qui deviennent des assassins, De Greeff (1942, p. 115) écrivait : « la jalousie les lèse dans leur vanité et leur instinct de propriétaire ».

Les circonstances de l'homicide conjugal
motivé par la possession


L'accomplissement d'un homicide motivé par la possession exige que soient réunis cinq éléments.

Premier élément : la femme remet unilatéralement en cause le lien conjugal. Lors d'un meurtre commis par un homme qui ne veut pas perdre le contrôle sur sa compagne, c'est la femme qui a pris l'initiative de la séparation ou du divorce : elle a annoncé qu'elle rompait ; elle a déjà quitté son conjoint ou elle entretient une liaison. Dans le cas qui suit, la femme réclame le divorce et trouve la mort.

Carole (33 ans) et Romain (37 ans) sont mariés depuis trois ans. Leur relation n'étant pas très bonne, la femme a décidé de quitter l'appartement. Dix jours plus tard, en soirée, Carole retourne voir son mari afin de lui parler de divorce. Dans sa version des faits, Romain dit avoir été surpris par une telle demande car il croyait que la séparation était temporaire et qu'elle allait plutôt les rapprocher. Il tente de connaître les motifs de sa femme pour divorcer, celle-ci refuse de répondre. Les deux haussent le ton, elle pour s'opposer à toutes explications et, lui, pour connaître les raisons. Des paroles, la victime et le meurtrier passent aux actes et il y a bousculade (constatée par les policiers). Le mari s'empare d'un couteau et il poignarde sa femme à plusieurs reprises au thorax pour ensuite l'étrangler avec une corde et l'achever à coups de marteau.

Deuxième élément : les conjointes veulent quitter ou quittent, mais restent accessibles au meurtrier. Les études sur la violence conjugale montrent que plusieurs raisons retiennent les femmes de briser une relation violente dans laquelle elles se sentent prises au piège. Par exemple, l'homme ne tarit pas de promesses de s'amender et la femme garde l'espoir qu'il va cesser son comportement violent ; elle ne dispose pas des moyens financiers pour partir ni d'appuis personnels ; elle craint que la rupture n'incite son conjoint à se venger (Prairie et Langelier-Biron, 1985). Alors, elle ne le quitte pas ou elle ne va pas très loin, ou encore elle le revoit périodiquement. Si elle a réussi à s'éloigner, son ex-conjoint établit des contacts avec ses relations, ses amis ou ses enfants pour la retracer et il la rejoint. D'ailleurs, Martin (1988) note que, souvent, la violence grave à l'endroit des femmes et leur meurtre surviennent après qu'elles aient divorcé ou qu'elles se soient séparées de leur partenaire. Dans le cas qui suit, le couple était divorcé depuis plusieurs années, mais l'homme et la femme vivaient à proximité.

Carla, une femme de 57 ans, a été mariée durant de nombreuses années à Yves, un plâtrier de 60 ans. L'homme est alcoolique. Durant leur vie commune, la relation était fort turbulente, l'homme frappait souvent sa femme avec les poings ou avec ce qui lui tombait sous la main. Il l'avait déjà frappée à coups de couteau et il avait même fait feu en sa direction. Les policiers avaient souvent été appelés au domicile du couple pour cette violence du mari envers sa femme.
Le couple est divorcé depuis huit ans, mais la violence n'a pas cessé pour autant. Carla habite le rez-de-chaussée avec son fils et Yves demeure au sous-sol. L'ex-mari cherche toujours son ex-femme et les deux se rencontrent de temps à autre, lorsque l'homme n'est pas en état d'ébriété. Au moment du meurtre, Yves était sous le coup d'une accusation pour voies de fait contre sa femme.
Un dimanche, tard le soir, des voisins entendent les échos d'une querelle. Ils voient Carla sortir en trombe de son appartement et se précipiter vers sa voiture. Mais avant qu'elle ne l'atteigne, deux coups de feu claquent et une balle l'atteint au cou, lui sectionnant la carotide : elle meurt sur le coup.

Au procès, la fille du couple a raconté que ce soir-là, son père cherchait son ex-femme et qu'il était fâché de ne pas la trouver. Il avait raconté à sa fille qu'il allait la tuer.

Troisième élément : la vulnérabilité de la victime. La femme est privée des moyens de défense suffisants pour se protéger des attaques de son conjoint. Ici se pose le problème du rapport de forces : il est à l'avantage de la plupart des hommes, qui possèdent une force musculaire supérieure à celle de leur femme. La plupart du temps, cette supériorité est accentuée par l'arme dont il s'est muni. Le fait que la femme soit isolée, l'absence d'un tiers qui, au moment des faits, aurait la force et le courage de s'interposer accentuent cette vulnérabilité.

Francine a 31 ans et Gérard 34 ans ; ils vivent séparés depuis un an. La femme demeure seule avec ses enfants. Malgré leur séparation, les protagonistes se rencontrent assez souvent, mais cette relation ne plaît plus à Francine. Depuis quelque temps, elle a un ami. Gérard est très jaloux et il a proféré des menaces à l'endroit de son ex-femme ; il a même frappé l'ami de cette dernière.

Un jour, Gérard fait irruption chez Francine et il la trouve en compagnie de son nouvel ami. L'ex-mari se rue sur l'amant qui prend la fuite et court chez une voisine pour demander de l'aide car le mari est beaucoup plus costaud que lui. Lorsque les policiers arrivent sur les lieux, ils trouvent Gérard en train de frapper Francine avec un couteau de chasse sous les yeux de sa fille. Francine a reçu quinze coups de couteau.

Quatrièmement élément : le temps nécessaire pour que le problème conjugal arrive à maturité et entre dans sa phase critique. Dans tous les cas pour lesquels nous avons de l'information, l'homicide conjugal type est précédé d'une période plus ou moins longue d'incubation. De Greeff (1942) décrit le cheminement de l'homme qui voit la femme aimée se détacher de lui. Il commence par la revaloriser puis, inversant le processus, il en vient à la dévaloriser, la réduisant peu à peu à un être porteur de tous les défauts. C'est progressivement que le dessein homicide se précise dans son esprit.

Les ruptures qui s'éternisent présentent le danger de donner au conjoint le temps d'amener son projet à maturité. Les femmes qui font alterner les ruptures et les réconciliations, qui, un jour, partent et, un autre, reviennent augmentent les risques que la rupture se termine mal.

Cinquième élément : la neutralisation de la prohibition du meurtre. L'homicide - surtout celui d'un proche - est un acte sur lequel pèsent de formidables tabous. Notre conscience morale nous l'interdit absolument, notre milieu social le condamne sans appel et nos tribunaux le punissent durement. Aussi faut-il surmonter maints obstacles intérieurs et extérieurs pour en arriver à pouvoir tuer. Ces inhibitions sont affaiblies ou supprimées par a) l'aveuglement de la passion ; b) la rage ; c) l'accoutumance à la violence d) l'alcool.

A. La plupart des meurtriers conjugaux sont habités par une passion dévorante, soi-disant amoureuse, qui les obnubile. La femme qui leur échappe devient tout pour eux. Devant la perspective de son départ, ils ont le sentiment de ne plus exister. Tout le sens de leur vie se réduit à cet amour rejeté, à cette passion exclusive. De Greeff (1942) rappelle que ce n'est pas tellement la douleur de l'amour perdu qui les fait agir, mais un sentiment d'outrage à leur valeur personnelle, Ils souffrent, mais dans leur volonté de domination. Leur passion est tellement forte que plus rien ne compte. Le futur meurtrier est devenu indifférent autant à son propre sort qu'aux années de pénitencier qui l'attendent. Dans plusieurs cas, le suicide est soit évoqué, soit tenté, soit exécuté. Parmi les 42 homicides conjugaux commis sous le signe de la possession, 14 meurtriers ont évoqué, tenté ou exécuté leur suicide : deux ont mentionné à une tierce personne qu'ils en avaient l'intention, deux ont tenté de le faire sans y réussir et dix sont passés à l'acte.

B. La fureur, l'état de rage extrême dans laquelle se met le meurtrier au moment de passer à l'acte l'aide aussi à surmonter les inhibitions qui l'empêchent d'agir. D'où la fréquence des altercations, des échanges verbaux et physiques de plus en plus violents qui précèdent immédiatement le meurtre.

Anna (50 ans) et Mario (52 ans) sont mariés depuis de nombreuses années. Depuis trois mois, le couple est séparé et la femme vit chez son fils. Les époux doivent passer devant le tribunal le 9 février pour régulariser la séparation. Mais, quelques jours avant, à 14 h 30, Anna se présente à leur domicile pour signifier à son mari qu'il doit quitter le triplex car elle le garde dans le partage des biens. Elle lui annonce également qu'il devra lui payer une rente. Une violente discussion éclate et, le mari, en colère, s'empare d'un couteau et frappe sa femme. Celle-ci réussit à le désarmer, mais l'homme prend un tisonnier et la transperce de part en part et, ensuite, il tente sans succès de s'ouvrir les veines.

C. L'habitude de la violence. Les inhibitions contre le meurtre peuvent être progressivement levées par des comportements violents qui s'échelonnent au fil des ans. Les auteurs d'homicide conjugal ont assez souvent des antécédents de violence.

D. L'alcool est également un désinhibiteur efficace, surtout dans le cadre d'une altercation. Les données sont insuffisantes pour imputer à l'alcool un rôle clé dans les homicides conjugaux, mais l'analyse a montré qu'au moment des faits, quelques meurtriers étaient sous l'effet de boissons alcoolisées ou de drogues. Cependant, plusieurs autres études recensées par Wilson et Hernstein (1985, p. 356) indiquent que l'alcool est très souvent présent dans les affaires de meurtre.

Le déroulement de l'homicide

Le simple récit des événements qui ont précédé un homicide apporte une contribution quelquefois indispensable à l'intelligibilité du crime en mettant au jour ce que nous pourrions appeler sa causalité historique. En effet, dans un conflit interpersonnel, la « cause » du geste de l'un est bien souvent un geste de l'autre. Considérons, par exemple, le cas suivant. Lynda qui est divorcée d'avec Marcel se retrouve au domicile de ce dernier en train de discuter. La discussion s'envenime, on passe aux coups, Marcel tente d'étrangler son ex-femme ; la femme réussit alors à s'emparer d'un couteau et elle tue l'homme pour se défendre. Il est raisonnable de dire que la tentative faite par Marcel d'étrangler Lynda est la cause immédiate du coup de couteau porté par cette dernière.

Les homicides conjugaux motivés par la possession ne se déroulent pas tous de la même manière mais certains éléments reviennent assez régulièrement pour qu'il soit possible de présenter un enchaînement des événements déterminants. Voyons d'abord un cas où les principales étapes peuvent être décelées.

Josiane (33 ans) et Philippe (38 ans) sont mariés depuis quelques années et ils ont un fils de 5 ans. Depuis assez longtemps, la femme a un amant. Elle délaisse son mari de plus en plus et ce dernier insiste pour que la vie reprenne comme auparavant. Josiane lui fait comprendre qu'elle désire la séparation. Elle veut le quitter en emmenant leur enfant. Philippe décide de se suicider, mais un de ses amis l'en dissuade. Selon la version du mari, le jour du drame, vers 17 h 30, alors qu'ils sont dans leur appartement commun, Philippe demande à Josiane de rompre avec son amant. Celle-ci refuse, et le provoque en téléphonant à son amant. Philippe se saisit du revolver chargé de six balles et il le dirige contre sa propre tempe tout en faisant signe à Josiane de couper la communication. Cette dernière se moque de lui. Sans tenir compte de la présence de leur fils, Philippe retourne l'arme contre sa femme et lui tire les six balles dans la tête.

Dans cette affaire, cinq étapes peuvent être repérées : 1) la femme a une liaison affichée et veut se séparer ; 2) le mari refuse la rupture et veut se suicider ; 3) elle le provoque en téléphonant à son amant ; 4) le mari prend le revolver et exige que sa femme coupe la communication mais celle-ci refuse ; 5) il tue sa femme.

Pour souligner l'enchaînement des faits durant de tels homicides, il peut être utile d'en présenter le déroulement typique. Cinq étapes sont repérables.

1re étape : La rupture amorcée. La femme fait savoir qu'elle a décidé de rompre, ou elle se prépare à quitter le domicile conjugal, ou elle entame des procédures de divorce ou, encore, le conjoint découvre qu'elle entretient une liaison.

2e étape : La mort annoncée. Le conjoint juge la rupture inacceptable et illégitime. Il fait alterner promesses et accusations. Il lance des ultimatums. Il menace de se suicider, puis il jure qu'il tuera sa conjointe. Il se procure une arme.

3e étape : Le défi. La femme pose des gestes visant à montrer que sa décision est irrévocable. Elle confirme que la rupture est définitive. Elle fait ses valises. Elle demande à son avocat d'entamer les procédures de divorce. Elle affiche sa liaison. Elle téléphone à son amant sous les yeux de son mari. Elle invite l'amant au domicile conjugal. Pendant ce temps, le contact entre les conjoints n'est pas complètement rompu : soit qu'ils vivent encore sous le même toit ou à proximité, soit qu'ils continuent de se revoir, soit que le conjoint découvre la trace de la femme.

4e étape : L'altercation. Les partenaires échangent des insultes ; ils ressassent de vieux griefs ; ils se disputent avec acrimonie sur le partage des biens ; ils en viennent aux coups.

5e étape : La mise à mort. L'homme en arrive au point où la colère et le désespoir le poussent au meurtre. Dans un paroxysme de rage, il terrasse la femme et s'acharne sur elle : il la frappe de multiples coups de couteau ; il lui fracasse la tête sur un mur ; il la bat à mort.

*   *   *

En résumé, mortelle ou non, la violence conjugale est principalement le fait d'un homme jaloux qui exerce un contrôle tatillon sur sa femme, fait le vide autour d'elle et ne supporte ni qu'elle le quitte ni qu'elle soit dans les bras d'un autre. Nous rejoignons Daly et Wilson selon qui la volonté masculine de contrôle sexuel exclusif est la raison qui pousse le plus fréquemment un homme à porter la main sur la femme avec qui il partage sa vie. Avec une réserve toutefois : il se pourrait bien que la dépendance affective y soit aussi pour quelque chose. Il ne suffit cependant pas qu'un homme soit habité par cette passion, soi-disant amoureuse, pour qu'il en arrive à tuer sa compagne. Un conflit conjugal de ce type ne risque de finir tragiquement que si cinq conditions sont réunies. la femme remet en cause le lien conjugal ; elle reste à la portée de l'homme ; le rapport de forces avantage l'agresseur ; le temps fait son oeuvre pour que le projet criminel arrive à maturité ; enfin, le meurtrier surmonte les inhibitions qui empêchent la quasi-totalité des hommes d'en arriver à cette extrémité. Dans son déroulement typique, l'homicide commis sous le signe de la possession débute par une volonté de rupture exprimée par la femme à laquelle le conjoint oppose une fin de non-recevoir assortie de menaces de mort. La femme maintient malgré tout sa résolution, ce qui fait déboucher le conflit sur une altercation qui monte à l'extrême.

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Straus, MA. et R. Gelles, Physical Violence in American Families : Risk Factors and Adaptations in 8145 Families. New Brunswick : Transaction Publishers, 1900.

Thorman, G., Family Violence. Springfield, Illinois : Charles C. Thomas Publisher, 1980.

Wilson, J.Q. et R.J. Hernstein, Crime and Human Nature. New York : Simon and Schusteer, 1985.

Wilson, M. et M. Daly, « Till Death Us Do Part », pp. 83-98, dans J. Radford et D.E.H. Russell (dir), Femicide : the Politics of Woman Killing. New York : Twayne Publishers, 1992.

Wilson, M. et M. Daly, « Les homicides entre conjoints », Juristat, Centre canadien de la statistique juridique, ministère de l'Industrie, des Sciences et de la Technologie, vol. 14, no 8, 1994.

ANNEXE

Méthodologie

Dans ce chapitre, les homicides conjugaux concernent aussi bien les meurtres entre conjoints légalement mariés, ceux en union de fait que les amants. C'est pourquoi toutes les affaires impliquant des personnes qui avaient établi un rapport intime entre elles, incluant les partenaires de même sexe, qui avaient réglé un conflit interpersonnel, long ou court, par le meurtre, ont fait l'objet de la collecte de données. Les triangles amoureux où un rival (supposé ou réel) est éliminé sont exclus de l'étude.

Pour repérer les homicides conjugaux, nous sommes partis du bilan annuel publié par Allô Police. Le caractère exhaustif du bilan annuel a été vérifié en revoyant tous les numéros du journal pour les années concernées. Il ne s'agit donc pas d'échantillons mais de l'ensemble des homicides conjugaux connus de la police et enregistrés durant deux périodes contrastées de notre histoire récente.

Le dénominateur commun du corpus, c'est l'accusation première portée par la police, soit celle de meurtre : les affaires de négligence criminelle ont été éliminées de la présente étude. Un total de 77 homicides de nature conjugale ont ainsi été répertoriés : 27 commis entre 1954 et 1962 et 50 perpétrés entre 1985 et 1989.

Pour les deux périodes réunies, 61 dossiers criminels ont été consultés (14 meurtriers s'étaient suicidés et deux dossiers étaient manquants car les causes étaient en appel).

Une fois les dossiers criminels épluchés, les formulaires détaillés ont été remplis à partir des chroniques des numéros d'Allô Police correspondant aux dates de l'événement. En lisant les articles parus dans le journal, nous étions à même de vérifier si les informations correspondaient à celles que nous avions trouvées dans les dossiers. Et nous n'avons pas décelé de contradictions marquantes. Dans les numéros de ce journal, nous avons puisé des renseignements permettant d'améliorer particulièrement la partie qualitative. De fait, dans les dossiers, on ne voit pas toujours très bien les circonstances entourant le drame, ce qui, dans la majorité des cas, est amplement décrit par les journalistes qui suivent de près le développement de l'enquête policière, car ceux-ci entretiennent des contacts privilégiés avec les agents de la paix. De plus, lorsque l'accusé plaide coupable avant le procès, dans les dossiers de la cour on ne trouve pas d'information concernant les raisons et le déroulement de l'homicide. Par ailleurs, lorsque l'auteur du meurtre s'est suicidé, les renseignements sont surtout disponibles dans les numéros d'Allô Police.



[1] Les actes compris dans le questionnaire sont semblables à ceux contenus dans le CTS (Conflict Tactics Scale). Cette échelle permet de mesurer le recours à la violence conjugale comme moyen de régler les conflits.

[2] Il est cependant mentionné dans le texte que 3 %des femmes mariées ou qui l'ont déjà été disent avoir été agressées durant les douze mois précédant l'enquête.

[3] Nous ne disposons pas de statistiques fiables sur les violences dont les Canadiennes se rendraient coupables. Aux États-Unis, Straus et Celles (1990) et Celles et Straus (1989) rapportent que 4,4% des femmes interrogées avouent recourir à la violence (le pourcentage des hommes ayant recours à la violence est de 3%). Cependant, ces auteurs soulignent que les hommes étant plus grands, plus gros, plus forts, les coups qu'ils portent sont plus dangereux que ceux donnés par les femmes. De plus, presque les trois quarts des violences commises par les femmes sur leur conjoint pourraient être de l'autodéfense. Comme le notent Berk et ses collaborateurs (1983), il serait injuste de mettre sur le même pied l'expérience des hommes et celle des femmes qui, elles, sont souvent blessées.

[4] Dans les cas où c'est la femme qui est l'auteur de l'homicide de son conjoint, les recherches montrent que la plupart du temps, elle a posé ce geste pour se défendre (Browne, 1987 ; Campbell, 1992 ; Dobash et collab., 1992).


Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le jeudi 5 juin 2014 19:14
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue,
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 
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