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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Maurice Cusson, Criminologie actuelle (1998)
Introduction


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Maurice Cusson, Criminologie actuelle. Paris: Les Presses Universitaires de France, 1998, 254 pp. Première édition. Collection: Sociologies. [Autorisation formelle accordée par l'auteur le 26 octobre 2008 de diffuser ce livre dans Les Classiques des sciences sociales.]

Introduction

La criminologie est la science qui étudie les caractéristiques, les raisons et les causes du phénomène criminel.

La criminologie dont il est question dans ce livre a la prétention d’être actuelle en se délestant  d’abord de ce que son passé a de superflu.  La tradition académique veut qu’un auteur épilogue pieusement sur quelques ancêtres folkloriques, sur maintes thèses réfutées depuis des lustres et sur des écoles disparues sans laisser de trace.  Élaguer dans ce musée s’impose pour faire place à des questions aussi actuelles que le trafic de la drogue, les mafias, la prévention situationnelle et la sécurité privée.  Le livre a aussi l’ambition d’être scientifiquement à jour. Il n’accueille dans ses pages que des théories qui ont résisté à l’épreuve de la vérification empirique ou qui alimentent les débats contemporains.

Le non-spécialiste ne manque pas d’information sur le phénomène criminel, bien au contraire, mais celle-ci est marquée au coin du sensationnalisme et pousse plus à l’indignation qu’à la compréhension. La série discontinue des anecdotes et des scoops de la chronique judiciaire ne produit qu’une information en miettes, sans recul et sans principe d’intelligibilité. Il y manque le tableau d’ensemble, les données fiables, les hypothèses solides et la connaissance raisonnée.   C’est la mission de la criminologie de construire, au-delà des faits divers, un savoir sur le crime plus complet, plus équilibré et  plus rigoureux.  C’est son mandat de décrire, classer et expliquer ce dont le phénomène criminel est fait.  Quelques milliers de chercheurs dans les universités et les centres de recherche du monde s’y appliquent, déployant une intense activité de recherche grâce à laquelle un phénomène qui se complaît dans l’obscurité est de mieux en mieux connu.  Malgré tout ce labeur, la criminologie éprouve de la peine à vivre en paix avec elle-même.  Les écoles se succèdent, se juxtaposent et polémiquent ferme: école classique, école positiviste, criminologie clinique, sociologie pénale, criminologie de l’acte...  La discipline n’est-elle qu’un assemblage de controverses non résolues, selon le mot de Jérôme Hall.  Il est vrai qu’elle est si éclatée qu’elle décourage les efforts de synthèse.  Outre les écoles, il y a les disciplines mères: psychologie, sociologie, droit, histoire, biologie, science économique... Et que dire de la multitude des facteurs de la délinquance?  A la fin du XIXe siècle, ils se comptaient déjà par centaine et, depuis, le catalogue a continué de s’allonger. Le présent livre se propose de mettre de l’unité et de la cohérence dans ce fouillis. Il a l’ambition de proposer au lecteur une synthèse originale et concise des connaissances les plus actuelles sur le phénomène criminel. 

L’exigence d’unité dicte de faire coïncider le principe organisateur de l’ouvrage avec le centre de gravité de la criminologie. Mais ce centre s’est déplacé avec le temps.  Pendant presque un siècle, l’homme criminel et son penchant en sont le pivot.  Puis, pendant les années 1960 et 1970, un nombre croissant de sociologues postulent que le crime est un produit de la réaction sociale, affirmation qui les justifie de placer cette dernière au coeur d’une discipline qui devient alors de moins en moins de la criminologie et de plus en plus de la sociologie pénale. Depuis peu, le crime s’installe solidement au coeur de la criminologie et il en devient le concept fédérateur.  Le crime, c’est l’infraction passible d’une sanction pénale; mais c’est d’abord l’événement résultant des décisions prises par le criminel, sa victime et, quelquefois, des tiers.  Mais si le crime est le centre, il ne peut être compris si l’on ne tient pas compte de tout son contexte. 

Appelons phénomène criminel le crime et ce dont on a besoin pour le comprendre et l’expliquer.([1]).  La métaphore du système solaire pourrait en donner une représentation. On y verrait graviter autour du crime les principaux acteurs du drame criminel: les délinquants et leurs victimes; puis les contrôles sociaux et leurs spécialistes: policiers, magistrats et experts de la sécurité; puis encore le milieu criminel: les complices et les comparses qui informent, encouragent et arment les délinquants; et enfin graviteraient les causes prochaines et lointaines du crime: facteurs sociaux, psychologiques, économiques, etc.  Ainsi, de proche en proche, la criminologie embrasse-t-elle tout ce qui se rapporte au délit.  Elle fait converger le délinquant, la victime, le milieu délinquant, les contrôles sociaux et les facteurs explicatifs vers un seul et même point: le délit.  Chacun de ces éléments a sa dynamique propre tout en étant lié aux autres par des rapports de dépendance mutuelle.  Cela signifie que le phénomène criminel est un système: un ensemble organisé d’éléments interdépendants.  Dans un système, quand un élément subit une modification majeure, les autres en subissent les contrecoups, modifiant  l’équilibre de l’ensemble.  Ainsi le phénomène criminel reçoit-il son unité, non seulement de son objet central, mais encore de l’interdépendance de ses éléments.

Cela nous conduit énoncer l’hypothèse qui fournira au lecteur le fil d’Ariane dans le dédale des chapitres qui suivent.  Le phénomène criminel est façonné par les décisions et actions des délinquants, des victimes et des agents de contrôle social.  Ces trois catégories d’acteurs ont leurs raisons et ils s’influencent réciproquement.  Les principaux termes de cette proposition gagneront à être explicités.

Une décision est le choix d’une ligne d’action par un acteur qui jouit d’une certaine liberté dans le cadre des contraintes qui pèsent sur lui.  Le délit est le fruit de décisions; il n’est pas un comportement absurde et surdéterminé, mais une action humaine recelant une signification à découvrir. Postulons que le crime procède de raisons, son auteur vise des fins et s’adapte aux situations dans lesquelles il se trouve.  Et ce qui vaut pour les délinquants vaut mutatis mutandis pour les autres acteurs impliqués dans le phénomène criminel.

 Les délinquants, les victimes et les agents de contrôle social sont les protagonistes du drame criminel.  Les seconds rôles ne manquent cependant pas: éducateurs qui inculquent aux enfants l’honnêteté et le contrôle de soi; hommes politiques qui, par des lois et des décrets, s’efforcent de prévenir le crime; simples citoyens qui, par une foule de petits gestes quotidiens, tentent de se protéger contre le vol et l’agression.  Le problème criminel se pose à tous et tous contribuent à sa solution.  Mais, dans la bataille du crime, certains montent au front alors que d’autres restent aux arrières.

Les acteurs du drame criminel se déterminent réciproquement, disions-nous.  En effet les victimes et les agents du contrôle social réagissent et s’adaptent à la criminalité: ils sont affectés par elle.  Une agression poussera la victime à se défendre ou à fuir; souvent elle appellera la police. Un attentat à la bombe déclenche une mobilisation policière.  Par contre, les petits vols font de moins en moins réagir les pouvoirs publics; c’est la société civile qui, de plus en plus, reprend l’initiative.  Ainsi, la prolifération des vols à l’étalage a poussé des commerçants à faire appel aux agences de gardiennage.  Renversons la direction causale.  Les délinquants ne peuvent pas ne pas être affectés par les tentatives de contrôle social dont ils sont la cible.  Quand les banques ont installé de puissants dispositifs de protection dans leurs agences, la fréquence des hold-up visant les agences bancaires a baissé.  Dans les aéroports, l’utilisation de détecteurs de métaux et l’examen des bagages par rayons x ont réduit très efficacement l’incidence de la piraterie aérienne. Les contrôles sociaux incitent les délinquants à s’adapter: ils les forcent à changer de stratégie, de tactique ou de cible.  Les braqueurs délaissent les banques; malheureusement, ils se rabattent sur les boutiques, les pharmacies et autres dépanneurs.  Les terroristes ne s’emparent plus d’avions, mais ils posent des bombes dans les métros.

S’il est vrai que, pour le meilleur ou pour le pire, les délinquants sont conduits à s’ajuster aux contrôles sociaux, il ne saurait être exclu que la criminalité soit façonnée, structurée par la totalité de ces contrôles.  Il est vraisemblable que certaines des mesures adoptées par les victimes, les policiers, les magistrats, les agents de sécurité, etc. pour contenir la délinquance la fasse effectivement reculer.  Il est aussi possible que certaines autres mesures produisent l’effet contraire ou orientent la délinquance dans une direction autre que celle qu’elle prenait initialement, des banques vers les dépanneurs, par exemple.  Il se pourrait enfin que certains contrôles persuadent les délinquants d’opter pour des délits moins graves. 

Les rapports des délinquants avec les victimes et les acteurs du contrôle social peuvent être qualifiés de dialectiques et de conflictuels. Les uns et les autres voudront utiliser divers moyens, sans exclure la force et la ruse, pour déjouer, supplanter, neutraliser ou subjuguer l’adversaire.  Le système qui en résulte n’a donc rien d’une machine aux rouages bien articulés.  Chaque élément se détermine selon ses priorités et possède sa dynamique propre. Quelques distinctions serviront à préciser la nature de ces éléments et les rapports qu’ils entretiennent.

Dans l’optique de la criminologie  positiviste, le criminel est la seule réalité importante, le crime étant relégué au statut auxiliaire de symptôme ou de catégorie légale.  Il suffirait de percer le secret de l’âme criminelle pour résoudre l’énigme du crime.  En tenant cette position, on commet l’erreur de réduire l’acte à la personne, le crime au penchant au crime.  Un meurtre par vengeance ne naît pas de la seule existence du meurtrier et de sa passion vindicative.  Il y faut aussi: 1- une victime; 2- une offense subie; 3- l’insuffisance des moyens de défense de la victime; et 4- une arme (presque toujours).  Le crime, acte en situation, est aussi la réponse d’une personne à ce qui existe en dehors d’elle: une provocation, une attaque, une occasion, une offre, une vulnérabilité.  Le délit est d’abord acte et, en tant que tel, il est une entité distincte du délinquant. Il peut être défini comme la séquence des faits et gestes consécutifs aux choix faits par un délinquant placé dans une situation donnée et qui se solde par une infraction.

Ce serait commettre l’erreur inverse de ne voir dans le délinquant que pure réactivité.  Il a une personnalité, il s’adapte aux situations plutôt qu’il n’y réagit mécaniquement; il lui arrive même de se placer volontairement dans les situations dont il sait qu’elles conduiront au crime.  Et - en cela, les positivistes semblent avoir raison - il est le siège d’un penchant au crime plus ou moins puissant.  Les prédispositions à la déviance se distribuent très inégalement parmi les êtres humains.  Il a été établi de manière constante qu’elles sont plus fortes chez les hommes que chez les femmes, entre 15 et 25 ans qu’aux autres âges de la vie, chez les célibataires que chez les gens mariés, chez les habitants des grandes villes que chez les villageois, chez les élèves qui détestent l’école et y accumulent les échecs que chez les forts en thèmes, chez des jeunes en mauvais termes avec des parents négligents que chez les adolescents attachés à des parents vigilants, chez les adolescents  amis de délinquants que chez ceux qui fréquentent des camarades respectueux des lois (voir l’excellent bilan de Braithwaite, 1989, chapitre 3).

Bien que le crime soit désordre, il lui arrive de s’organiser, ce qui décuple sa capacité de nuire.  L’étude du crime organisé s’impose à une époque où les trafics illégaux s’internationalisent.  La mafia sicilienne sera examinée pour découvrir les ressorts et les secrets des réseaux criminels.

Les contrôles sociaux du crime sont ici entendus au sens large pour englober la totalité des actions privées et publiques destinées à tenir la délinquance en échec.  Nous savons qu’ils donnent lieu à une activité protéiforme.  Les citoyens se protègent contre le vol et les agressions en verrouillant leurs portes, en se procurant un chien de garde, en plaçant leur argent dans des banques...  Les parents et les enseignants réprimandent et sanctionnent les petits voleurs et les bagarreurs.  Les agences de sécurité organisent le gardiennage des sites commerciaux, industriels et financiers.  Les policiers, les magistrats et le personnel pénitentiaire apportent chacun à leur manière une contribution à la répression du crime.  Il est impossible d’ignorer tous les acteurs qui, peu ou prou, contribuent à la prévention ou à la répression du crime.

Une branche dissidente de la criminologie a érigé la réaction sociale en objet d’étude exclusif.  Partant de l’idée que la prohibition et la sanction pénale créent le crime en tant que crime, on en déduit que la seule réalité qui mérite d’être étudiée est la réaction sociale.  Pourquoi s’appesantir sur ce produit factice de l’intolérance appelé crime?  En réalité, il est difficile de soutenir que tous les actes appelés crime - incluant les brigandages, les viols et les meurtres - sont les produits contingents de caprices répressifs.  Il est plus raisonnable d’admettre l’existence de deux entités méritant notre attention: le crime et le contrôle social.  Il faut les distinguer sans perdre de vue leurs relations dialectiques.  C’est au prix d’un appauvrissement de la problématique que le contrôle social est étudié en vase clos, isolé du problème qui le mobilise et lui donne sa raison d’être.

Il faut distinguer, sans les cloisonner, le délit, son auteur et les contrôles sociaux.  Les contrôles sociaux s’adaptent aux nouvelles manifestations de la criminalité, laquelle évolue sous la pression de la prévention et de la répression.  Les cinq parties du livre découlent de ces distinctions.  

La première sera consacrée au délit.  Il y sera d’abord question de sa nature, de sa gravité et sa distribution. Puis trois genres de délits seront analysés: les violences conflictuelles, les vols  et les trafics.

La deuxième partie portera sur les délinquants. Quelle place occupe l’agir délictueux tout au long de leur vie?  Et quelles sont les caractéristiques des délinquants chroniques?

La troisième partie traitera des mafias et des réseaux criminels en prenant appui sur les excellents travaux portant sur la mafia sicilienne.

La quatrième partie proposera une réponse à la question de l’efficacité des contrôles sociaux.  Jusqu’à quel point contribuent-ils à contenir le crime?  Pourquoi n’y arrivent-ils - à l’évidence - qu’imparfaitement?  Est-il possible de soutenir qu’ils façonnent la criminalité, et de quelle manière?

La cinquième et dernière partie se penchera sur la nature et la dynamique des contrôles publics et privés du crime: la sanction pénale, l’autoprotection et la sécurité privée.


[1] (1) Pour Pinalel (1987), le phénomène criminel est constitué de trois entités: le crime, la criminalité et le criminel.


Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le samedi 6 décembre 2008 14:50
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi.
 
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