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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Maurice Cusson, Le contrôle social du crime (1983)
Préface


Une édition électronique réalisée à partir de l'article de Maurice Cusson, [professeur et chercheur, Université de Montréal], Le contôle social du crime. Paris: Les Presses Universitaires de France, 1983, 342 pp. Collection “sociologies”.

Préface

par Alain PEYREFITTE,
de l'Académie française

Quand il s'agit d'envisager le crime, chacun d'entre nous a sa conviction à défendre : la violence nous interpelle tous. Au milieu des passions, s'affrontent les doctrines des spécialistes, sans d'ailleurs qu'aucune d'elles propose des remèdes plus efficaces que ne le fait le grand public. 

Maurice Cusson s'est appliqué à rendre à tous - spécialistes ou profanes - les raisons de leurs idées. Ainsi, Montesquieu voulait faire comprendre aux hommes le pourquoi de leurs lois et de leurs coutumes. Maurice Cusson a horreur des mythes simplificateurs qui font souvent des ravages dans les sciences sociales en général, dans la criminologie en particulier. Il ne se laisse influencer par aucune des théories à la mode, même si elles tiennent le haut du pavé. 

Précisément sa contribution à la justice pénale est avant tout, comme on dit dans le jargon d'aujourd'hui, une « désidéologisation » de la criminologie. Il se refuse à suivre quelque idée dominante que ce soit, sans la passer au crible des faits connus. Il n'accepte ni de considérer que la seule réaction sociale en face de la délinquance, c'est le gourdin ; ni de croire que le délinquant est un malade qu'il suffirait de soigner. Prévention et répression : il faut tenir les deux bouts de la chaîne, en se méfiant de tout préjugé. 

Comme Tocqueville, auquel il a dû souvent réfléchir, il est destructeur d'illusions. Patient assembleur et bâtisseur de faits, il est rebelle à tout esprit de système. Il se fait l'accusateur des idéologies ; le procureur des idées fausses. 

Dans Le système pénitentiaire aux États-Unis et de son application en France Tocqueville écrivait : « Il y a, en Amérique comme en Europe, des hommes estimables dont l'esprit se nourrit de rêveries philosophiques et dont l'extrême sensibilité a besoin d'illusions. Ces hommes, pour lesquels la philanthropie est devenue un besoin, trouvent dans le système pénitentiaire un aliment à cette passion généreuse : prenant leur point de départ dans les abstractions qui s'écartent plus ou moins de la réalité, ils considèrent l'homme, quelque avancé qu'il soit dans le crime, comme susceptible d'être toujours ramené à la vertu (...). Et, poursuivant les conséquences de cette opinion, ils entrevoient une époque où, tous les criminels étant radicalement réformés, les prisons se videront entièrement et la justice n'aura plus de crimes à punir. » [1] 

Le sentiment philanthropique est noble et généreux ; et il arrive à Tocqueville de faire l'éloge de l'un ou de l'autre de ces philanthropes américains, qui sacrifient temps et fortune à une idée généreuse. Mais la politique philanthropique dévoie, et finit par pervertir, ce sentiment ; car elle repose sur une idée fausse de la nature humaine, et plus particulièrement du criminel. 

Dans un livre précédent, Délinquants, pourquoi ?, Maurice Cusson avait posé les bases de la nouvelle réflexion qu'il se proposait de mener sur la criminalité et, plus particulièrement, sur la délinquance adolescente. Son analyse, aujourd'hui, prend un tour plus général et plus systématique ; mais sans jamais céder à l'esprit de système, ni tomber dans la généralisation abusive. Cet ouvrage abstrait est nourri de chiffres ; l'auteur se garde pourtant bien d'en induire aucune vérité absolue. Théorique sans être théoricienne, empirique sans être empiriste, sa réflexion trie les idées sur le crime, et n'en retient que celles qui surnagent. Maurice Cusson ne veut pourtant pas être un chercheur d'or et ne prétend nous offrir aucune solution ; simplement, modestement, quelques idées, des idées simples, qui n'ont pas été encore réfutées. 

Voilà pour la démarche. Une telle garantie de rigueur scientifique n'est pas inutile. Mais il ne suffit pas d'abandonner une théorie en contradiction avec les faits. Il faut aussi avoir le courage d'abandonner une théorie qui n'explique pas les faits. À condition, toutefois, de vouloir bien les confronter ensemble. Cette confrontation est une exigence de clarté. Bien plus, elle est le point de départ indispensable à toute nouvelle réflexion dégagée des a priori. 

L'obstacle des idées fausses doit être levé. Et, en particulier, l'erreur qui consiste à croire que l'on peut soigner un criminel si l'on ne le punit pas. Maurice Cusson n'est pas seul à lutter contre cette idée, qui fut dominante dans l'ensemble des pays occidentaux, et qui tend aujourd'hui à régresser dans l'opinion. Mais il le fait sans vaine polémique ; avec une précision et une lucidité admirables. L'épreuve des chiffres est comme le jugement de Dieu des doctrines. 

Le délinquant n'est pas un malade. C'est un homme qui transgresse la loi. Considérons-le donc comme un homme. Intéressons-nous à son acte. À force de ne considérer que le criminel, on en était venu à oublier le crime. Qu'est-ce qu'un crime ? « Un moyen facile de promouvoir ses intérêts et d'assouvir ses passions. » C'est une tentation à laquelle on ne résiste pas. Un geste qui ignore la morale et les contraintes sociales ; qui échappe à la dissuasion pénale ; qui nie la justice. 

Cela signifie-t-il que la morale n'existe plus ? Que la société est coupable ? Qu'il ne sert à rien de punir et que les lois sont injustes ? De nombreux théoriciens n'ont pas hésité à sauter à de telles conclusions. Comment Maurice Cusson démontre-t-il le contraire ? 

D'abord, en écoutant les criminels eux-mêmes. À le lire, on serait porté à croire que l'intérêt s'était concentré autour de leur personnalité au point qu'on avait oublié d'entendre ce qu'ils avaient à dire sur leurs actes. Le lecteur voit ainsi que le délinquant redoute l'opinion de ses proches ; qu'il avoue mettre en balance le profit et le risque avant de commettre un délit ; et qu'enfin, loin d'être « illégaliste », il confesse le plus souvent le caractère injuste du crime et reconnaît la nécessité du châtiment. 

Ni le contrôle social, ni la dissuasion pénale ne sont donc inefficaces ; simplement, il leur arrive d'être insuffisants. La peine n'est pas sans effet sur le délinquant ; elle a seulement tendance - du fait de l'inflation de la criminalité et de l'amenuisement de la réaction judiciaire - à paraître moins redoutable, en regard d'un profit substantiel et immédiat. Quant au sentiment de la justice, il est si bien ancré en chacun de nous que le criminel lui-même s'efforce de justifier ses actes pour alléger sa culpabilité. 

Voilà bien des conclusions de bon sens ? Ce n'est pas si simple. En déployant des trésors d'érudition et une grande finesse de raisonnement, mais sans se départir d'une parfaite clarté, Maurice Cusson s'applique à réduire toutes les objections, à débusquer tous les effets pervers qui viendraient annuler les expériences. Ni bataille de statistiques, ni affrontement de spécialistes : la guerre des chiffres n'aura pas lieu. L'objectivité et la rigueur de l'ouvrage en sont la garantie. 

Pas à pas, du contrôle social au respect de la loi, Maurice Cusson reconstruit un édifice social si largement révoqué en doute à la fin des années soixante. Méthodiquement, à l'image de Durkheim - qu'il n’invoque pas en vain -, il nous conduit de la criminologie à la sociologie. Il nous interroge nous-mêmes sur notre sens moral, sur notre adhésion à l'ordre social, sur notre recul devant l'illégalité. La connaissance du bien et du mal, la peur des sanctions et la croyance rationnelle dans les bienfaits de la loi empêchent les candidats au délit et au crime de passer à l'acte. Nous avions cru qu'il était possible de se dispenser de la morale, de se priver de la punition et d'assouplir la loi, puisque la criminalité persistait malgré elles. Nous avions tort. Ne faut-il pas au contraire admirer que le crime puisse être relativement rare et que résister à la tentation soit la règle ; y céder, l'exception ? 

Si l'augmentation de la criminalité nous inquiète, ne devons-nous donc pas veiller à renforcer les barrières qui peuvent l'endiguer ? Il faut poursuivre sans désemparer les réformes économiques et sociales, faute desquelles la délinquance s'accroîtrait démesurément. Mais on ne saurait se contenter de couper les racines d'un mal qui renaît sans cesse. Il faut avoir le courage de punir le crime et ne pas se contenter d'essayer de comprendre le criminel. 

À travers les luttes que mène la société contre la criminalité, suivons Maurice Cusson sur les chemins de la justice et de la liberté. 

Alain PEYREFITTE,
de l'Académie française.


[1]    1re édition, Paris, 1833, p. 139.


Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le samedi 5 août 2006 11:54
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur au Cégep de Chicoutimi.
 
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