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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Le Devoir, Montréal, édition du samedi, le 5 août 2006, page A4 - Les actualités.

Autour de l'horreur

par Gil Courtemanche,
journaliste et écrivain québécois, collaborateur au journal Le Devoir

Stephen Harper, absolument pas ému par la mort de quatre observateurs des Nations unies, dont un Canadien, a déclaré : « On peut se demander ce que faisaient là ces gens. » Ils faisaient leur travail, monsieur Harper, leur travail d'observateurs, sûrement idiot, à vos yeux, mais qui permet quelques mois plus tard de savoir si on bombardait des civils. Ils accomplissaient un travail utopique et politiquement inutile dans cette région où maintenant, grâce à des gens aveuglés par l'idéologie comme vous, tout est permis. Le soldat canadien faisait son travail de soldat canadien, comme la famille canadienne faisait son voyage de famille canadienne dans son pays d'origine. Huit morts. Vous avez presque demandé ce qu'ils faisaient là. Ils visitaient leurs parents, monsieur Harper. Et vous avez trouvé que leur mort était le fruit d'une riposte mesurée.

 

La situation est d'une simplicité exemplaire, toutes les atrocités que vous justifiez se produisent parce que Israël refuse ce que la communauté internationale, dont le Canada, lui a toujours demandé : l'évacuation de tous les territoires occupés, la fermeture de toutes les colonies et la création d'un État palestinien. Simple comme bonjour.

 

Plus rien ne nous scandalise, monsieur Harper. Avez-vous déjà déploré la mort de cinq millions de Congolais depuis une dizaine d'années  Non. Mais vous n'êtes pas le seul. 

Cela s'est déroulé dans le silence le plus absolu de ce qu'on appelle la communauté internationale. Vous invoquez la nécessaire lutte contre le terrorisme, mais la destruction d'une ville comme Grosny ne vous a jamais ému. Vous n'êtes pas le seul, monsieur Harper, mais vous faites partie du clan des silencieux. Rien ne vous émeut, sinon la raison d'État et les méchants Arabes. J'aurais envie de vous présenter quelqu'un avec qui vous deviendrez instantanément ami. Il s'appelle Benjamin Nétanyanhou et fut brièvement premier ministre d'Israël. Vous ne le connaissez sûrement pas, mais vous trouverez peut-être encore dans votre ministère des Affaires étrangères un conseiller qui a une quelconque connaissance du Moyen-Orient. 

J'imagine qu'ils n'ont pas tous été congédiés pour cause de délit intellectuel. Interrogé par CNN, ce monsieur au passé plein de soufre et de violence a expliqué comme vous que la riposte était mesurée et que tout était normal. Parlant des bombardements sur des quartiers civils, il a fait allusion aux bombardements alliés de Dresde durant la Seconde Guerre mondiale et à l'écrasement de Grosny. Même les âmes endurcies considèrent ces deux événements comme des crimes. L'ancien premier ministre se contenta comme vous de dire d'une voix froide et calme que voilà comment se déroulaient les choses durant une guerre. C'est bien ce que vous pensez, cher premier ministre, que dans une guerre, ce sont les civils qui doivent payer pour la folie des militaires et des premiers ministres. 

Israël explique que tous les habitants des villes bombardées sont prévenues des bombardements et que s'ils sont assez cons pour demeurer dans leur domicile, c'est que ce sont sûrement des sympathisants du Hezbollah. Donc il méritent de mourir. La réalité, monsieur Harper, mais vous ne connaissez pas le sud du Liban, c'est que les gens là-bas sont plutôt pauvres, même très pauvres. Ils ont tous voté pour le Hezbollah parce que, après seize ans d'occupation de leur région par Israël, il leur semblait que c'était la seule force qui leur redonnait un peu de dignité. 

Les moins pauvres sont partis. Parmi ceux qui restent, il y a bien sûr ces malades mentaux du Hezbollah, mais ceux qui restent, ce sont essentiellement, monsieur Harper, les plus pauvres de tous. Ils ne possèdent pas de véhicules pour fuir et n'ont pas les 400 dollars américains par personne que les chauffeurs de taxi exigent pour les emmener à Beyrouth. 

Cana, monsieur Harper, je vais vous expliquer Cana. Une trentaine de morts, une majorité d'enfants. Je suis déjà passé dans ce village à flanc de colline. Le village était presque désert, mais l'objectif d'Israël est de faire le vide, le vide à n'importe quel prix. La terreur, monsieur Harper, ne s'exerce pas sur les militaires ni les milices, la terreur n'affecte que les populations civiles. 

C'est pour cela que le Hezbollah et Israël poursuivent la même tactique, le même objectif, tuer des civils, car ils savent fort bien que tuer des soldats est beaucoup plus compliqué et risqué. Cana n'est pas une bavure, c'est une réussite. Et dans ce cirque absurde que nous contemplons en silence, nous oublions Gaza, monsieur Harper. 

Gaza d'où partent chaque jour quelques innocentes roquettes qui meurent dans des champs et des colonies abandonnés. Pas un seul mort en raison de ces roquettes, mais durant les vingt jours de l'offensive au Liban, 120 morts à Gaza, presque tous des civils qui, bien sûr, sont des sympathisants du Hamas. Tout le monde a voté pour le Hamas. Voilà, ce sont des enfants coupables d'avoir des parents qui ont voté pour le Hamas. 

Vous regardez sûrement CNN pour vous informer, du moins, c'est ce que votre absence d'information semble indiquer. Sur CNN, un mort israélien vaut une minute d'antenne, une bagnole percée d'éclats de roquette, trente secondes. Une dizaine de morts libanais, quinze secondes. 

Vous ne cessez de nous dire que voilà une situation extrêmement complexe et qu'il faut trouver un cadre de paix avant de parler de cessez-le-feu. Désarmer le Hezbollah comme le demande la résolution 1559 de l'ONU. Mais cela ne résout rien, monsieur Harper. La situation est d'une simplicité exemplaire, toutes les atrocités que vous justifiez se produisent parce que Israël refuse ce que la communauté internationale, dont le Canada, lui a toujours demandé : l'évacuation de tous les territoires occupés, la fermeture de toutes les colonies et la création d'un État palestinien. Simple comme bonjour. 

Riposte mesurée, monsieur Harper : huit cents morts au Liban, en majorité des civils. Pas des maisons, mais des quartiers entiers détruits, des centrales électriques, des ponts, toutes les routes importantes. C'est aussi le Liban qu'Israël détruit sans aucun état d'âme. Mais vous savez bien que les Libanais ne votent pas pour vous. 

Collaborateur du Devoir


Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le samedi 5 août 2006 9:52
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur au Cégep de Chicoutimi.
 
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