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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

PORT AU SUCRE Prolétariat et prolétarisations. Haïti et république Dominicaine. (2000)
Introduction


Une édition électronique réalisée à partir du livre d'André Corten, PORT AU SUCRE Prolétariat et prolétarisations. Haïti et république Dominicaine. Montréal: Les Éditions du CIDIHCA, 1986, 312 pp. Une édition numérique réalisée par Peterson BLANC, bénévole, Licencié en sociologie-anthhropologie de la Faculté d’ethnologie de l’Université d’État d’Haïti animateur du Groupe de Recherche Intégrée [RAI]. [Autorisation de l'auteur accordée le 21 mars 2016.]Autorisation formelle de l'auteur accordée par l'auteur le 22 mars 2016 de diffuser ce texte en libre accès dans Les Classiques des sciences sociales.]

[7]

PORT-AU-SUCRE

Introduction

* Semi-prolétariat et résistance [8]
* « Liberté » des travailleurs et écrasement de la société civile [11]
* Prolétarisation et rapports idéologiques [15]
* Prolétarisation familiale [21]
* Articulation du discours et mouvements de masse [26]


Le prolétariat ne se confond pas avec les masses prolétarisées. Dans les analyses courantes, il est le point d'achèvement de la prolétarisation. Ce point d'achèvement coïncide avec le fait que le travailleur réduit à vendre sa puissance de travail trouve en face de lui un capitaliste. S'il n'en trouve pas, « il découvrira » que cette puissance « n'est rien [1] ». Ce rien est la condition de très nombreux travailleurs des pays du tiers-monde bien qu'ils puissent encore être utiles à l'État et au capital par la production de descendance. Ils sont alors prolétaires au sens étymologique du terme. Ils le sont dans la mesure où, tout en étant de plus en plus prolifiques, ils sont dépossédés de cette production.

La perte de contrôle sur la production tant de l'ouvrier en usine que de celui qui ne peut vendre sa force de travail et est dépossédé de sa descendance est perçue en termes d'extériorité totale l'une vis-à-vis de l'autre dans les analyses sur les groupes socio-professionnels. Un rapport ne peut apparaître que si l'on voit la société toute entière comme production. On s'oriente alors à penser en termes de classes. La perte de contrôle sur la production n'est plus considérée d'un point de vue individuel mais collectif et le clivage s'estompe entre ceux qui sont dépossédés et sans emploi régulier, et ceux qui ont un emploi mais, en fin de compte, sont dépossédés aussi, y compris [8] de leur descendance. Le prolétariat s'étendrait-il dès lors à cette immense majorité de travailleurs en sous-emploi plus ou moins permanent et de femmes assignées à produire des enfants ?

La question est stimulante. Elle pose le problème des démarcations. On aurait en effet peu progressé en posant par définition que toutes les couches prolétarisées font partie du prolétariat. Il convient plutôt de considérer la multiplicité de processus de prolétarisation, ou encore la pluralité des productions d'une société. Il faut donc examiner la manière dont s'y déroule la lutte pour le contrôle et la variété de catégories prolétarisées ainsi spécifiées, voir comment s'ordonnent des espaces d'homogénéité dans la conscience et enfin repérer la manière dont pour chaque forme de prolétarisation s'établissent des démarcations concrètes de sorte que dans une société telle ou telle partie des catégories prolétarisées fait ou ne fait pas partie du prolétariat.

Dans cette problématique, le contour et l'étendue du prolétariat ne sont pas prédéterminés. En particulier, ils ne le sont pas par la croissance industrielle. Une société peu industrialisée peut avoir un prolétariat bien plus large qu'une société plus industrielle. Le prolétariat a des formes historiques tributaires d'un ensemble extrêmement complexe de processus mais aussi de mutations globales. On ne peut préciser son ampleur, ses frontières, sa composition et sa physionomie qu'au terme d'une analyse minutieuse et systématique. Sans doute le prolétariat s'affirme-t-il parfois avec vigueur dans des mouvements éclatants mais encore faut-il reconnaître ses traits autrement qu'à travers des ressemblances. Le prolétariat n'a pas une physionomie et il n'existe pas plus un prolétariat du tiers monde qu'il n'existe un prolétariat universel.

Semi-prolétariat et résistance

La plupart des textes qui suivent partent de la constatation que l'emploi dans les industries manufacturières est peu développé. C'est vrai de la plupart des pays de l'archipel des Caraïbes — Porto-Rico, Cuba et Trinidad-Tobago constituant des exceptions relatives —, c'est vrai en particulier des deux pays où nous avons mené les enquêtes plus concrètes : la république Dominicaine et Haïti.

Deux explications sont, plus ou moins explicitement, fournies au faible développement de l'emploi industriel : la nature oligarchique de la classe dominante et les comportements de résistance des classes dominées. Ces explications sont présentées dans les textes réunis [9] dans cet ouvrage selon des arguments se référant à des cadres théoriques différents. Dans « Sous-emploi et unités budgétaires » la démarche est très fonctionnaliste et dans « Anatomie de l'oligarchie dominicaine » (1968), les références théoriques sont wébériennes [2], tandis qu'à partir de « Rapports de production dans l'économie sucrière dominicaine » (1972), on s'oriente vers une analyse de type marxiste. Cette nouvelle orientation est également sous-jacente à « Chronique d'une recherche sur le terrain en Haïti : les conditions socio-économiques de l'agriculture vivrière » (1973), texte purement descriptif mais qui contient les prémisses d'une analyse de la résistance [3].

Un même présupposé marque tous ces textes : le prolétariat se définit principalement par l'emploi industriel. Il sert de point de départ à l'analyse des autres couches, des sous-employés des villes et des campagnes qui constituent la majorité de la population. Par définition, ces sous-employés ne sont pas considérés comme faisant partie du prolétariat mais tout l'effort de la recherche est destiné à montrer comment ces couches ont une existence propre. Elles ne sont donc pas le résidu de la société industrielle, pas plus qu'exclues et marginales ou encore incapables d'entrer dans des rapports nouveaux. Bien que non-intégrées au prolétariat, elles sont, dans des rapports déterminés, engendrés par le système capitaliste.

La majorité de la population ne fait pas partie du prolétariat, elle constitue le semi-prolétariat. Le semi-prolétariat est décrit comme cette partie des travailleurs qui vendent occasionnellement leur force de travail et qui doivent compléter leurs revenus par d'autres moyens, ou inversement qui ne parviennent plus à vivre avec ces autres moyens et sont donc contraints de vendre leur force de travail. Le semi-prolétaire est un demi-prolétaire, il est à cheval sur deux types de rapports : non-capitalistes et capitalistes.

Lorsqu'elle se veut plus que descriptive, cette conception ne nous a pas paru satisfaisante car elle reste marquée par une approche dualiste. Elle ne définit pas l'existence propre du semi-prolétariat, celui-ci est vu comme une couche ou une classe de transition. Or, les grandes plantations sucrières qui ont constitué et constituent encore, dans certains de ces pays, le secteur capitaliste le plus important offrent un champ d'analyse particulièrement intéressant. On peut y constater que le semi-prolétariat est produit directement par les rapports capitalistes. On y observe ce phénomène saisissant d'une transformation du prolétariat en semi-prolétariat. Ce sont en effet des ouvriers agricoles engagés régulièrement par les plantations qui sont amenés à chercher un complément de subsistance. Voilà [10] donc des semi-prolétaires qui ont un emploi régulier mais qui sont en même temps obligés de se reproduire au moins partiellement dans des rapports non-capitalistes, ils doivent le faire parce qu'ils font l'objet d'une surexploitation [4]. C'est cette surexploitation qui fonde l'existence propre du semi-prolétariat. Le capitalisme dépendant engendre, à côté du prolétariat, un semi-prolétariat. Cela résulte de la rupture de la socialisation du travail qu'est amené à provoquer le capital en raison, à la fois, de ses tendances spéculatives qui le font s'évader des secteurs où la force de travail est principalement rassemblée et de sa peur politique face à ce rassemblement.

Cette explication, qui donne une grande importance à la surexploitation pour caractériser les rapports du capitalisme dépendant, se rapproche de celle de Mauro Marini notamment à propos de la relation qu'il établit entre cette surexploitation et l'incapacité du capitalisme d'intégrer la classe ouvrière dans le marché intérieur et donc l'impossibilité de faire croître la plus-value relative [5]. Elle s'en distingue sur un point important : la surexploitation définit les rapports propres au semi-prolétariat, l'exploitation ceux du prolétariat. Ce n'est que de cette manière, pensions-nous, qu'il est possible de dépasser une série de débats sur la surpopulation relative [6]. Le semi-prolétariat n'est pas une surpopulation.

La surexploitation cependant n'est pas un rapport qui inclut toutes les masses prolétarisées. Parmi les paysans paupérisés, certains ne vendent pas leur force de travail. Dans un pays, à vrai dire exceptionnel, comme Haïti, un phénomène profond de déstructuration de la société paysanne est incontestablement induit par le capitalisme mais beaucoup de paysans ne vendent pas leur force de travail et ne peuvent être considérés strictement comme surexploités. Le phénomène déborde les rapports salariaux et se traduit par un processus d'extorsion du surplus mais qui, contrarié par une baisse des forces productives, doit toujours chercher de nouvelles formes. Cette contrariété est elle-même l'expression de rapports sociaux, c'est la capacité qu'ont les masses populaires de se défendre contre l'extorsion du surplus en limitant la production. Cela suppose une certaine zone d'autonomie de ces masses. Nous avions cru la reconnaître en Haïti dans deux faits. D'une part, dans le régime d'auto-subsistance qui régit encore une partie des rapports entre paysans et d'autre part, dans le contrôle que la paysannerie parvient partiellement à garder sur la commercialisation des produits vivriers dans les campagnes grâce à l'activité massive des femmes sur les marchés locaux. Cette résistance qui rend compte du caractère indécis des [11] rapports de domination de la classe dominante, extrême en Haïti, est le fondement général de la surexploitation. Elle indique que, dans les sociétés dépendantes, il existe une base propre — qui n'est pas le simple résidu de modes de production antérieurs — à l'existence de couches dont le travail est très faiblement valorisé socialement. Cette base propre n'est pas simplement le sous-payement de la force de travail. Elle repose sur un ensemble de rapports de luttes, principalement envisagé ici d'un point de vue économique.

« Liberté » des travailleurs
et écrasement de la société civile


Cette problématique du semi-prolétariat est en rupture avec la problématique classique de la formation de la classe ouvrière [7]. Elle reconnaît l'existence propre de couches prolétarisées qui ne se transforment pas en prolétariat. Elle reconnaît la réalité matérielle des rapports qui font que ces couches ne sont pas « rien » comme le pensait Marx. La rupture n'est pourtant pas complète. Cette problématique accepte la définition du prolétariat comme étant constitué essentiellement d'ouvriers industriels, l'industrie permettant peut-être moins facilement le développement de processus de rupture de la socialisation du travail. La conceptualisation du semi-prolétariat est là pour laisser intacte une définition classique du prolétariat, y compris chez ceux qui, comme Fanon, contestent son rôle révolutionnaire pour l'attribuer au sous-prolétariat et aux masses paysannes [8]. Nous verrons que la non-remise en question de cette définition contribue à maintenir un raisonnement en termes de logique économique, familier aussi à Mauro Marini et à bon nombre de théoriciens de la dépendance.

Quel est le fondement de la définition classique du prolétariat telle qu'elle va être consolidée dans le mouvement communiste ? Considérons la conception que Marx a du travailleur « libre ». « Il est libre, dit-il, d'un double point de vue. Premièrement, le travailleur doit être une personne libre, disposant à son gré de sa force de travail comme de sa marchandise à lui ; secondement il doit n'avoir pas d'autres marchandises à vendre, être pour ainsi dire, libre de tout, complètement dépourvu de choses nécessaires à la réalisation de sa puissance travailleuse [9]. »

Le prolétaire est quelqu'un qui est séparé non seulement de ses moyens de subsistance et de production, il est aussi coupé de toute attache, de tout lien. Il est la négation de la société ancienne, « les conditions d'existence de la vieille société sont déjà détruites dans [12]  (ses) conditions d'existence [10] ». C'est ainsi qu'il peut entrer, pleinement disponible, dans l'organisation capitaliste du travail où il sera recomposé comme parcelle d'un travailleur collectif. De cette organisation naîtra un homme nouveau. Entre-temps, le prolétaire est simple support d'une relation économique. Dans l'héritage marxiste de la tradition jacobine, il est supposé être dégagé de toute survivance de la société paysanne : non seulement la propriété mais encore la religion, les liens du sang ou de la région, le patriarcat. Lorsqu'il ne l'est pas, il n'est pas un véritable prolétaire. Pour Engels, la famille, à partir d'un certain moment, devient incompatible avec le développement libre des oppositions de classes : la vieille société basée sur les liens du sang doit éclater [11]. À la limite, le prolétaire est en dehors de la société civile [12].

Opposition constante de la liberté du prolétaire aux liens de la vieille société comme si tous les rapports sociaux et idéologiques étaient désormais abolis. Cette opposition est évidemment lourde de conséquences dans la manière de traiter de l'idéologie, vue comme illusion, au mieux comme langage, mais rarement comme rapport. Elle l'est aussi dans la manière de considérer le prolétariat dans le tiers monde. C'est en effet à travers une conception très réductrice de l'idéologie qu'y sera considérée la formation de la classe ouvrière.

Le prolétariat de ces sociétés est défini, en l'absence d'un développement numérique, c'est-à-dire faute d'une assise industrielle, par « l'élévation de la conscience » qui se révèle dans l'existence d'un parti communiste. La conscience de qui ? La polémique entre Lénine et Roy est significative à ce sujet. Contre l'idée que « les masses des pays arriérés » seraient « conduites par le prolétariat conscient des pays capitalistes développés [13] » et contre les arrière-pensées de Lénine, le dirigeant communiste indien Roy voudrait pouvoir donner une base matérielle locale à cette conscience. Et comment ne pas reconnaître le bien fondé de cette préoccupation ? Il soutient que dans les pays asiatiques il y a un prolétariat, certes peu nombreux, mais capable de s'organiser syndicalement et de créer de lui-même un parti communiste [14]. La « formation de la classe ouvrière » est ainsi abordée comme l'arrivée à l'existence d'un sujet préconstitué. On reconnaît quelque chose qui ressemble au prolétariat des pays capitalistes développés. On entérine du même fait la conception d'une classe ouvrière ultraminoritaire. Cette conception trouvera une confirmation sociologique dans de nombreux pays. Une partie des ouvriers industriels aussi bien en Inde qu'au Moyen-Orient, au Maghreb et en Amérique latine, les ouvriers plus « conscients », c'est-à-dire les [13] plus imprégnés des idées du « mouvement ouvrier », sont d'origine européenne. Cette conception d'une classe ouvrière ultraminoritaire correspond à leur sentiment d'être une minorité, mal acceptée aussi bien de la bourgeoisie coloniale que des masses autochtones prolétarisées. Cette conception devient leur discours. Le discours d'une couche qui est libre de tout lien, simplement parce qu'elle est étrangère. Elle sera aussi le discours de certaines minorités nationales [15].

La volonté de sortir la classe ouvrière de sa définition ultraminoritaire est bien antérieure à la mort de Staline. Elle résulte d'une coïncidence entre d'une part, une stratégie d'alliance avec la bourgeoisie nationale et, d'autre part, une conception du développement de la classe ouvrière en termes de logique économique - le capitalisme produit la classe ouvrière. Mais c'est avec la doctrine soviétique de « voie de développement non-capitaliste [16] » que l'accent est définitivement mis sur le développement numérique. La formation de la classe ouvrière résulterait, à partir d'un certain seuil, d'une transformation de la quantité en qualité. La référence aux rapports idéologiques qui permettraient cette transformation n'est cependant pas énoncée, Le non-sens, en langage marxiste, d'une voie qui ne serait ni capitaliste, ni socialiste peut néanmoins désigner, dans la confusion empiriste, une prise en compte de ces rapports. Cette doctrine prend surtout acte, de façon pragmatiste, de la mutation des conditions de développement de la classe ouvrière dans les formations idéologiques post-coloniales.

Quoi qu'il en soit, en ajoutant au critère de conscience celui du nombre, on ne sort pas d'une conception essentialiste de la classe ouvrière, conception qui tente de trouver un seuil avant lequel la classe ouvrière n'existe pas et au-delà duquel elle existe, quitte à déplacer le seuil. Elle repose sur un même raisonnement que la conception qui distingue entre ceux qui ne sont « rien » et les prolétaires, le raisonnement qui oppose liberté et liens.

Ce n'est pourtant pas le propre du marxisme soviétique de ne pas être en mesure d'analyser la nature des attaches qui lient le prolétaire à la société civile. Dans une conception radicalement opposée, celle de Negri qui prétend « dissoudre le concept de classe ouvrière produit par la Troisième Internationale [17] », on relève des avancées mais aussi un recul. Avancées dans sa critique fondamentale d'une logique économique réduite à celle du capital, dans sa conception de « l'innervation de la production capitaliste directe dans tous les compartiments de la société », dans sa perspective de l'éclatement de la catégorie de [14] classe ouvrière et de son exceptionnel élargissement. Recul si c'est pour devoir parler d'écrasement de la société civile avec la crise de l'Êtat-plan. Sans doute la société civile est-elle reconnue dans la période antérieure, puisqu'elle permet de rendre compte de l'articulation de la rente et du profit, et de l'entrelacement des « intérêts différents dans l'ordre de la reproduction de la force de travail », mais pourquoi faut-il que l'exacerbation de l'antagonisme de classes la fasse évacuer de l'analyse ? Cela provient, malgré une vision profondément renouvelée de la classe ouvrière, notamment en termes de composition politique, malgré une tentative de passer de l'opposition (notamment le refus du travail) à la dissidence, de la difficulté persistante de penser la prolétarisation en dehors d'une référence à une logique, même si c'est celle de la subjectivité ouvrière, et en dehors d'une conception de la centralité du procès de travail.

Deux voies sont cependant ouvertes aujourd'hui dans cette dernière direction, celle de Benetti et Cartelier [18], et celle de Foucault. Partant de l'idée que la séparation est nécessairement socialisation, le premier courant dépasse en partie l'opposition liberté/liens et redonne une importance à la société civile. Foucault, lui, nous permet de voir la prolétarisation comme l'expression de la transformation de tout un ensemble de rapports qu'il désigne notamment par l'expression de biopolitique. Ce pouvoir sur la vie a pris deux formes. La première est centrée sur le corps comme machine : dressage du corps, majoration de ses aptitudes, croissance parallèle de son utilité et de sa docilité. L'usage capitaliste de la force de travail n'est qu'un aspect des multiples procédés disciplinaires qui se généralisent depuis le XVIIIe siècle. La seconde forme de cette bio-politique est centrée sur le corps-espèce, sur la régulation et la gestion des processus biologiques : prolifération, santé, etc. [19].

L'analyse de Foucault présente ainsi le grand intérêt de permettre de penser la prolétarisation comme la transformation de toute une société, comme l'insertion dans des rapports extrêmement multiples où la centralité du procès de travail n'est pas présupposée. La prolétarisation peut dès lors être vue non comme rupture des liens qui rendraient les corps malléables mais au contraire comme l'ensemble des processus qui font de cette docilité une utilité. À la limite, à lire Foucault, on peut avoir l'impression que « la liberté » est la caractéristique non de la société moderne mais de la vieille société où l'individu était encore perdu dans la masse informe par rapport à laquelle le pouvoir n'avait que peu de prise. Par la suite, c'est la normalisation, le regard du pouvoir qui se pose sur les gestes les plus insignifiants [20].

[15]

On ne peut pas dire que la société va dans le sens du progrès ; Foucault s'acharne à montrer les illusions d'émancipation qui parviennent à faire fonctionner les procédés de normalisation. Cette vision désenchantée a pourtant un point commun avec celle du marxisme : la société moderne pousse à l’individuation. Celle de Foucault résulte d'un contrôle de tous les instants. Dans le marxisme, elle résulte de l'état d'apesanteur dans lequel se trouve le travailleur complètement « libre ». Ce point commun doit être lui aussi remis en question.

Prolétarisation et rapports idéologiques

La prolétarisation n'est pas l'extraction de l'individu des rapports dans lesquels il se trouve, ce qui le rendrait disponible pour entrer sans attache aucune dans les relations économiques ; elle est la transformation de ces rapports. Elle ne marque pas le passage d'une société encore dominée par des entraves d'ordre idéologique à une autre société complètement régie par une logique économique. Le prolétariat n'est pas un point d'aboutissement d'une individuation complète. Il n'est pas non plus la condition privilégiée de quelques-uns, la logique économique rejetant la majorité hors des relations économiques modernes et constituant celle-ci en classe stable, le semi-prolétariat. Cette conception, développée dans plusieurs textes qui suivent, permet certes de centrer l'attention sur cette majorité, mais elle donne un primat à la logique économique - à une logique économique perverse - qui empêche de fournir une explication matérialiste du développement des rapports économiques et qui ne parvient pas à échapper à une définition du prolétariat comme un sujet préconstitué.

Au lieu de considérer la prolétarisation comme un processus en deux temps, de sortie et d'entrée, de libération et de socialisation, entre lesquels il peut y avoir un vide où l'on n'est « rien », il convient de la voir comme une transformation d'un ensemble de rapports où libération et socialisation sont enchevêtrées. Cet essai était déjà à l'œuvre dans l'analyse sur la rupture de la socialisation [21], mais il y manquait de base matérielle. Même s'il y était fait référence à des phénomènes extra-économiques - les conditions d'illégalité de séjour des travailleurs haïtiens les exposant à devoir accepter n'importe quelles situations de travail [22] - ceux-ci étaient toujours interprétés comme obéissant à une logique économique. On essaiera ici de prendre en considération la réalité contradictoire des multiples rapports dans lesquels sont placés les travailleurs qui font qu'ils ne sont pas prolétarisés individuellement. D'une part, on verra comment les [16] rapports étudiés dans la conception classique sous l'angle de la séparation (ou de l'expulsion), et qui de ce fait sont souvent évacués de l'analyse, associent différentes couches sociales pour la réalisation de tâches déterminées. D'autre part, on verra que un ou des discours plus ou moins articulés sont tenus sur ces tâches, qui leur donnent une dimension historique, d'où ces discours participent de la transformation de la réalité. En raison de cette dimension contradictoire de la réalité - de l'ordre de l'association et du discours - on appellera ces rapports matériels dans lesquels se trouvent les travailleurs prolétarisés des rapports idéologiques. Paradoxalement, l'analyse de ces rapports doit permettre d'aborder de façon matérialiste les relations spécifiquement économiques.

Prenons un exemple. Une guerre de libération nationale peut être vue comme un processus de prolétarisation. Elle l'est apparemment parce qu'elle arrache les paysans des campagnes (notamment, mesures de regroupement). Elle l'est aussi parce qu'elle place les différentes couches ou catégories sociales dans des relations d'association. Ces relations permettent d'atteindre une efficacité. Cette efficacité n'est pas nécessairement celle que systématise le discours anti-colonial ou anti-impérialiste, mais ce discours va contribuer à cette efficacité en donnant une cohésion aux couches associées. La société post-coloniale est structurée d'une certaine façon, les travailleurs s'y trouvent à des places différentes de celles qu'ils occupaient avant la guerre. Ce changement de places est une forme de libération de la force de travail. En même temps qu'il est « expulsion » des campagnes, il est aussi renforcement de liens régionaux qui surdéterminera la distribution des emplois, par exemple.

La plupart des discours relatifs aux tâches à accomplir ne sont généralement pas très articulés. Aussi, ces tâches n'apparaissent-elles pas, à première vue, historiques. C'est le cas de l'accès aux aliments. Des discours s'imposent parfois au lendemain d'un cyclone ou lorsque le déficit alimentaire devient alarmant. Mais la dépendance séculaire des villes par rapport aux campagnes et ensuite la domination des premières sur les secondes [23] donnent bien lieu à des discours populaires multiples plus ou moins rationalisés dans des formes physiocratiques ou technocratiques, cependant ils restent le plus souvent dispersés. Or, comment comprendre la genèse du prolétariat et ses compositions successives, si l'on ne voit pas que le rapport entre ses différentes couches sont aussi des associations dans l'accès aux aliments qui constitue l'expression de tâches historiques successives [24] ?

[17]

Les tâches historiques sont multiples : production de la descendance, éducation, migration intérieure ou internationale, reconstruction nationale, etc. Certaines tâches sont immédiatement appréhendées à travers leur discours, c'est le cas notamment de la reconstruction nationale, des batailles pour la production. Là, le travail d'analyse consiste bien sûr à se dégager du discours. Toutefois, s'y référer permet au moins d'apercevoir que la socialisation du travail n'obéit pas à une pure logique productive et qu'elle n'est pas extérieure à la libération de la force de travail : elle prend des formes historiques déterminées.

Différentes couches sociales sont placées dans des relations d'association qui leur donnent un certain nombre de moyens pour transformer la réalité. Cette transformation présente deux caractères intrinsèquement liés. D'abord, elle sépare ceux qui ont le contrôle de la production de ceux qui ne parviennent pas à le prendre et qui sont dès lors tenus de se soumettre. En second lieu, elle spécifie la nature de la production. Ce double caractère peut être évalué selon l'axe soumission/utilité. Le contrôle n'est jamais pris une fois pour toutes et « les relations de pouvoir ne sont donc pas en position de superstructure, elles jouent un rôle directement producteur ». Il n'y a pas « comme matrice générale, une opposition binaire et globale entre les dominateurs et les dominés, cette dualité se représentant de haut en bas [25] ». Les relations de pouvoir sont immanentes à la production elle-même. La nature de la production, quant à elle, a toujours un caractère de classe, mais celui-ci n'est jamais complètement irréversible. L'utilité d'une production s'évalue toujours en fonction d'autres rapports mais cet enchevêtrement entre rapports est loin de conduire à des positions symétriques. C'est bien cela qui rend compte des diverses formes de prolétarisation.

Le schéma de la dépossession généralisée n'est, à ce titre, qu'une forme particulière de prolétarisation, il ne peut être considéré comme typique ni être vu comme correspondant à une phase historique de développement du prolétariat. Palloix [26] a raison de critiquer cette conception qui aboutit à l'effacement du rôle de la classe ouvrière. Il en va de même du schéma qui voit la prolétarisation comme résultat du dressage à la soumission imposé par l'école, par l'armée, par l'hôpital et par la police des frontières, dressage qui conduit à faire accepter la discipline des fabriques et la dévalorisation absolue de la force de travail [27].

Les rapports idéologiques, dans lesquels sont engagées les diverses couches sociales, peuvent donner à certaines d'entre elles [18] des utilités qu'elles acquièrent, mais dont elles se trouvent dépossédées lorsque celles-ci sont mises en œuvre. On peut alors donner à l'expression libération de la force de travail le sens, en quelque sorte, positif de libération de forces productives. Prenons, par exemple, le rapport idéologique à l'école. Il associe différentes couches et donne à certaines d'entre elles des moyens, des capacités d'initiative. Il met ces couches en position avantageuse, par exemple, dans les processus de migration. Ainsi, les Haïtiens qui émigrent au Canada ont souvent disposé de ces moyens, ils ne figurent pas parmi les plus démunis. Le rapport de migration n'est pas seulement un phénomène d'expulsion, il pousse des couches qui ont la capacité de prendre des initiatives. Il leur permet, à son tour, de trouver un emploi et/ou les engage à produire une grande descendance. Sans doute, au terme du processus, ces travailleurs sont-ils dépossédés, leur utilité est en effet production de plus-value et leur descendance compense, par ailleurs, la faiblesse démographique du pays d'accueil. C'est ce que l'on appelle généralement déficit des pays d'origine dans les phénomènes de migration [28].

La libération de la force de travail à l'intérieur d'un pays correspond à des phénomènes semblables de majoration des utilités. On observe, par exemple, que les travailleuses de zones franches ne figurent pas parmi les plus démunies. Elles ont une instruction supérieure à la moyenne, elles sont, dans le cas de l'Est dominicain [29], plus souvent issues de familles à salaires plus élevés que la moyenne. Cela ne les empêche pas - au contraire - d'être dépossédées de cette utilité : bas salaires, heures supplémentaires. De plus, on assiste au phénomène de surqualification/déqualification qui désigne une tentative de destruction de cette utilité offerte par l'éducation comme moyen d'initiative. On voit ici a contrario que ces moyens dont disposent certaines couches ne peuvent être vus seulement comme instruments de mobilité individuelle mais comme base possible - si un discours vient à s'articuler - d'autonomie collective.

Avant d'approfondir ce point, il faut poursuivre l'analyse des formes diverses de prolétarisation correspondant à l'enchevêtrement asymétrique des rapports. Celle des migrants haïtiens dans les plantations sucrières est différente de celle des migrants au Canada et aux États-Unis. Même s'ils n'ont généralement aucun bagage scolaire et s'ils sont issus de couches plus paupérisées que ceux qui partent vers l'Amérique du Nord, les migrants en république Dominicaine ne sont pourtant pas les plus démunis. Ils sont beaucoup plus nombreux que les coupeurs dominicains à posséder de la terre, par exemple. Ils [19] partent parce qu'ils disposent de moyens d'initiative que d'autres n'ont pas. C'est le dressage auquel ils seront soumis par l'armée, les services sanitaires, la police des frontières et ensuite la police des plantations, ce sont aussi les relations d'oppression, dont on parlera plus loin, qui les conduiront à une paupérisation de plus en plus terrible qui les réduira à rester en république Dominicaine et - situation extrême - à vivre seuls, incapables qu'ils sont de nourrir une autre bouche. Une analyse plus fine conduit toutefois à se demander si ceux qui restent ne sont pas ceux-là même qui sont parvenus à se donner certains moyens d'initiative [30].

La situation des ouvriers industriels sucriers dominicains et même de quelques prolétaires ruraux présente une forme de prolétarisation presqu'inverse. C'est, au moins, le cas de ceux qui, par leur statut légèrement privilégié, parviennent à avoir accès à une terre et parfois même à une terre à canne dont ils vendent la récolte à la sucrerie. C'est la place même dans la relation de travail qui confère, ici, des moyens, plus ou moins illusoires, pour en sortir, contrairement au schéma du double moulinet [31]. Cette non-résignation à la condition de prolétaire, ce rêve ouvrier [32] est loin d'être exceptionnel, il fait partie de la condition prolétarienne elle-même, il est une forme de prolétarisation.

Les formes de prolétarisation ne doivent pas être analysées comme si le procès de travail constituait le point d'achèvement de celle-ci. Certaines couches sont disposées dans des rapports idéologiques qui leur confèrent des utilités pour différents types de production. C'est le cas de femmes travailleuses ayant à la fois une stabilité d'emploi et une famille nombreuse. Tout se passe, ici, comme si l'utilité d'une production accroissait leur soumission dans l'autre production : cumul de la discipline des familles et des fabriques. Mais là n'est pourtant pas la forme générale de la prolétarisation dans la production de la descendance.

Il faut ici faire référence à l'accroissement démographique concomitant à la première installation en ville où les jeunes femmes sont souvent plus nombreuses. Phénomène majeur pour le tiers monde comme il l'a été pour les sociétés aujourd'hui industrialisées [33]. Les enfants qui, dans la société paysanne, constituaient une utilité pour le père et pour le système social basé sur la parcelle, peuvent toujours certes, être utiles au père de famille lorsque sans emploi celui-ci vit du salaire qu'ils lui rapportent - lorsqu'il exploite ses enfants - mais ils sont aussi un facteur de non-soumission dans les rapports de la femme vis-à-vis de l'homme. Les enfants sont désormais surtout [20] utiles à l'État et l'homme est exclu de ce rapport d'utilité. La femme ne prend pas pour autant le contrôle de ces rapports « bio-politiques » de gestion des corps, mais elle est placée dans ces rapports pour que s'y majorent les utilités. Celles-ci ne se traduisent pas seulement en nombre d'enfants (qui ne change pas beaucoup avec l'arrivée en ville) mais par l'acquisition d'un certain nombre de règles pour maintenir les enfants en vie et en faire des forces productives.

Cet état de non-soumission est aussi l'expression du fait que l'homme n'a plus le monopole dans l'accès aux aliments ; l'État joue d'ailleurs un rôle croissant dans l'organisation de ces rapports, notamment par sa politique de régulation des prix des produits de première nécessité. Cet état de non-soumission « libère » la force de travail de la femme, mais cette libération entre en contradiction avec le modèle de soumission qui se développe avec la socialisation du travail et qui fait précisément préférer les femmes dans la mesure de leur docilité, c'est-à-dire de leur soumission sexiste. Cette contradiction est profondément régulatrice de l'évolution de l'ensemble des formes de prolétarisation puisque la manière dont elle sera résolue déterminera la composition sexuelle des travailleurs d'usine et de plantation. Elle déterminera aussi la manière dont les productrices de descendance seront exclues du procès de travail.

Ainsi, cet enchevêtrement asymétrique de rapports ne rend pas compte des différences de chances individuelles, il permet de voir que la prolétarisation est une transformation collective qui affecte tous les liens qui attachent les travailleurs. Cette transformation n'est pas globale, elle ne va pas de haut en bas. Elle a une multitude de points d'appui où se joue incessamment la lutte pour le contrôle des diverses productions. La prolétarisation n'est pas dépossession généralisée, elle est aussi conquête de bases d'autonomie. Celles-ci résultent d'une certaine configuration de points d'appui dans des rapports idéologiques enchevêtrés. Elles ne sont donc pas les mêmes dans les différentes sociétés ce qui va rendre compte des diverses physionomies du prolétariat. La volonté de chercher la base d'autonomie dans la seule organisation du travail [34] laisse penser que celle-ci peut se développer en dehors des rapports idéologiques. Elle conduit à considérer comme généraux certains modèles sexistes de soumission et elle aboutit facilement à chercher le noyau de l'autonomie prolétarienne parmi les ouvriers mâles adultes.

[21]

Prolétarisation familiale

L'accumulation primitive est expulsion des paysans de leur terre par la violence ou par le droit, elle est instauration du travail forcé [35], elle est désagrégation de l'économie familiale par les mécanismes fiscaux et marchands, elle est aussi ruine de l'artisanat rural [36]. Cet aspect de l'analyse en termes de séparation cache le fait que les travailleurs se trouvent placés dans des rapports d'association qui les déterminent dans leurs formes de prolétarisation. Les ouvriers industriels, les ouvriers agricoles, les semi-prolétaires des villes et des campagnes, les employés subalternes, les producteurs et productrices de descendance n'occupent pas la même place dans ces rapports ; ils ne sont donc pas également capables de majorer l'utilité produite par la participation à ces rapports. Ils se trouvent aussi contraints de façon diverse, mais non symétrique à cette majoration d'utilité, d'accepter la perte de contrôle sur leur production et d'être réduits à une position de soumission. La prolétarisation, tout en étant collective, n'est pas uniforme mais différenciée. Elle n'extrait pas l'individu des rapports, mais l'argumentation développée jusqu'à présent n'exclut pas catégoriquement que la prolétarisation soit un ensemble de processus sociaux d'individuation.

On essayera de montrer que la transformation des rapports sociaux qui constitue la réalité de la prolétarisation n'est pas seulement collective dans la mesure où elle place une pluralité d'individus sujets à des processus semblables dans une même situation mais qu'elle l'est aussi en fonction des relations disons horizontales entre ceux-ci. La prolétarisation se fait par groupes ou, pour utiliser une formulation statistique, par grappes. L'exemple le plus net est la famille. La prolétarisation est familiale, elle se fait à travers les relations interindividuelles existant entre les différents membres de la famille. Ce phénomène se traduit notamment par le fait que la reproduction de la force de travail n'est pas considérée comme individuelle. On peut avancer au moins quatre arguments. 1) Une partie au moins du salaire - qu'elle soit payée pour ou non - est indirecte, c'est la partie qui correspond à la reproduction en période d'inactivité (maladie, chômage ou retraite). Cette reproduction est assurée à travers une collectivité plus large [37]. 2) La reconstitution immédiate de la force de travail, qui correspond à la partie directe du salaire, est elle-même difficile à concevoir comme purement individuelle. Sans doute peut-on la penser telle lorsque le salaire est de subsistance, c'est-à-dire composé en majeure partie d'aliments. Mais c'est oublier que ces aliments doivent être transformés pour être consommés. Or, si le procès de [22] travail domestique est souvent individuel, le produit de ce travail est approprié collectivement. De façon générale, la valeur de la force de travail comporte un élément historique et moral qui peut notamment faire inclure dans le panier d'achat des biens durables et semi-durables. L'usage collectif et/ou individuel de ces biens est précisément fixé socialement, il se fait souvent à l'intérieur de l'univers familial. 3) À cela s'ajoute l'argument classique selon lequel, tenant compte de l'usure et de la mort, les forces de travail doivent être constamment remplacées. « La somme des moyens de subsistance nécessaires à la production de la force de travail comprend donc les moyens de subsistance des remplaçants, c'est-à-dire des enfants des travailleurs [38] ». On verra les présupposés de cet argument. 4) Enfin, « pour modifier la nature humaine de manière à lui faire acquérir aptitude, précision et célérité dans un genre de travail déterminé, c'est-à-dire pour en faire une force de travail développée dans un sens spécial, il faut une certaine éducation [39] ». Cette éducation est organisée collectivement, elle l'est souvent aussi par des institutions publiques.

Apparemment, ces observations n'ajoutent rien à ce qui a été dit plus haut au sujet de l'enchevêtrement des rapports idéologiques. On a d'ailleurs désigné quelques-unes des tâches auxquelles correspondent ces rapports : accès aux aliments, production de la descendance, éducation. Cependant la problématique en termes de reproduction fixe un enchevêtrement déterminé puisqu'elle place au centre des rapports ce qui traditionnellement est considéré comme les rapports de travail (excluant le travail domestique). Les autres rapports sont supposés être des conditions matérielles et sociales de reproduction de ces rapports. En outre, cette problématique accorde par corollaire un rôle privilégié à ceux qui se trouvent dans ces relations de travail ; ils sont les points de médiation avec les autres rapports. Cela se traduit par la formulation de Marx selon laquelle la valeur de la force d'un travailleur contient les « moyens de subsistance des remplaçants ». Ainsi plus que l'idée d'une reproduction familiale se trouve avancée celle d'un salaire familial. Cette idée renvoie à celle de chef de famille (pensée au masculin). En fait, c'est elle qui fonde l'usage courant du concept de surexploitation, fondateur à son tour, dans nos analyses antérieures, de celui de semi-prolétariat. Elle repose sur un présupposé que met à jour une analyse plus approfondie des situations comparées des travailleurs et des travailleuses [40].

Le travailleur qui ne dispose pas de ce salaire familial est considéré [23] comme payé au-dessous de sa valeur. Cela peut le conduire à être placé dans une double situation : Ou bien être réduit à vivre seul, n'ayant pas de quoi nourrir d'autres bouches, ou bien chercher un complément de revenu dans une autre activité. En milieu rural, ce complément est tiré d'un lopin de terre ; en milieu urbain, d'une activité artisanale ou commerciale faisant partie du « réseau informel » [41]. Ce complément lui permettra d'avoir un revenu familial, d'être reproduit comme chef de famille. Pour le travailleur, l'alternative est, soit vivre seul, soit être chef de famille. Dans les deux cas étudiés ici, il fait l'objet d'une surexploitation. La surexploitation peut être appréciée comme privation d'avoir une famille, plus directement elle oblige le travailleur à assurer seul le travail de transformation des aliments. Le travailleur obligé de compléter son salaire par une activité autre pour avoir un revenu familial doit aussi prolonger exagérément son temps de travail, il profite pourtant de la transformation collective des aliments qui se fait dans la famille.

Le concept de surexploitation apparaît singulièrement masculin lorsque l'on se tourne vers l'analyse du salaire distribué aux femmes. D'abord, la réduction à l'état individuel des femmes est assez rare. Le travail de transformation des aliments qui apparaissait comme un surtravail pour les hommes seuls ne semble plus l'être lorsqu'il s'agit de femmes pour qui « il est normal » d'offrir un usage social de ce travail domestique. Ensuite, le salaire des femmes vient souvent s'ajouter au salaire d'un père ou d'un compagnon. Il ne fonctionne pourtant pas comme reproduction d'une force de travail additionnelle. D'une part, les femmes accomplissent un travail socialisé au niveau du ménage, d'autre part, elles contribuent par leur salaire au paiement de biens semi-durables ou culturels (l'école) qui ne sont pas individuels. Il ne fonctionne pas non plus comme salaire familial, même lorsque le père ou le compagnon n'a pas de salaire régulier. Si elles doivent nourrir une famille, les travailleuses se trouvent le plus souvent surexploitées, mais le complément de revenu « visible » - ne parlons pas ici du travail domestique - étant apporté par l'homme, elles n'en deviennent pas pour autant chefs de famille.

Il apparaît dès lors que le salaire ne reproduit pas directement respectivement des statuts de semi-prolétaires et de prolétaires, selon qu'il y a surexploitation ou exploitation, il reproduit des places dans ou hors de l'univers familial. Avec un même salaire, l'homme sera rejeté de l'univers familial, la femme au contraire sera placée dans celui-ci. L'homme sera considéré comme surexploité, la femme simplement comme exploitée. En fait, le salaire ne reproduit pas [24] familialement la force de travail, il reproduit - si on veut parler de reproduction - des places dans un processus de prolétarisation qui, lui, est familial. Pour bien cerner la catégorie de semi-prolétaire, il faut donc approfondir l'étude de ce processus de prolétarisation familiale. Ce faisant, on s'écarte de la conception développée dans plusieurs textes qui suivent selon laquelle cette catégorie est le produit de la « logique » du capitalisme dépendant.

Cette réalité a généralement été abordée à travers l'analyse de l'articulation des modes de production. Les rapports de production précapitalistes sont conservés ou renforcés. Leur développement permet en effet l'approvisionnement du mode de production capitaliste « en biens venant de ces modes de production ou en hommes chassés de ces modes de production et par là même contraints de vendre leur force de travail au capitalisme pour survivre » [42]. Cela signifie aussi, selon Meillassoux, que le salaire (direct) ne couvrira que le « coût d'entretien et de reproduction de chaque travailleur considéré individuellement » tandis que sa reproduction viagère sera assurée par d'autres modes de production [43].

D'autres analyses [44] essayent de montrer qu'une situation analogue se maintient alors même que la dissolution des modes de production précapitalistes est très avancée et que l'approvisionnement en biens se fait à l'intérieur du mode de production capitaliste. La famille reste le cadre de développement de rapports non marchands où a lieu un procès spécifique de travail - Je procès de travail domestique - qui n'est jamais intériorisé totalement par le développement de la section des moyens de consommation [45].

Le type de problématique amorcé plus haut permet de poser la question d'une autre façon, dans la mesure où les processus de prolétarisation sont transformation des liens dans lesquels se trouvent les individus. Dans cette problématique, le travailleur ne fonctionne pas d'une part comme individu et d'autre part comme ayant un certain nombre de liens qui échapperaient à la prolétarisation et aux rapports de production capitalistes. Ce sont au contraire les liens dont la famille constitue une expression qui se transforment et fixent la place de prolétaire ou de « semi-prolétaire » de chacun.

Cette transformation des liens se traduit dans un certain nombre de rapports d'oppression. Ils se distinguent des rapports de soumission dans la mesure où ils n'ont pas pour effet de majorer les utilités. Le semi-prolétaire est quelqu'un qui végète dans une situation de très faible productivité. Cette situation est rendue possible par les relations qu'il entretient avec sa femme. Ces relations ne « libéreront » [25] pas, par ailleurs, la force de travail de celle-ci pour le marché du travail. Inversement, une situation d'oppression caractérise les relations des travailleuses des zones franches qui acceptent de très bas salaires pour entretenir, avec leur salaire et leur bas salaire, la fiction du salaire familial [46].

Ces différentes relations d'oppression constituent autant de points de cristallisation des processus de prolétarisation. Elles ne peuvent pas être interprétées en termes d'extériorité plus ou moins grande, relevant par exemple d'une sorte d'irréductibilité du travail domestique. Elles ne peuvent pas non plus être vues comme l'expression de relations éternelles de domination entre les sexes. Les processus de prolétarisation s'effectuent à travers un certain nombre de relations interindividuelles qui sont déterminées par ceux-ci mais qui, en même temps, spécifient ces processus.

Ces relations qui médiatisent les processus de prolétarisation débordent le cadre de la famille. La concurrence qui s'exerce entre les travailleurs en constitue le champ le plus général. Dans ce champ, un emploi, un salaire est toujours pris par un travailleur au dépens d'un autre qui lui, ne trouvera pas d'emploi ou aura un salaire inférieur. Sans doute cette situation ne revêt-elle une importance que lorsque c'est une catégorie de travailleurs qui se trouve toujours d'un côté et une autre catégorie de l'autre. C'est précisément le cas lorsqu'il y a discrimination raciale ethnique ou sexuelle. Mais les catégories discriminées sont précisément produites par les procès de prolétarisation. En l'occurrence dans la société sucrière dominicaine, la catégorie des Haïtiens, avec sa surcharge de préjugés y compris raciaux, est produite par les processus de prolétarisation [47]. C'est à travers ces relations entre Haïtiens et Dominicains que vont être en même temps spécifiés ces processus. Les relations réciproques entre Dominicains et Haïtiens, relations d'oppression des uns sur les autres, rendent compte des formes différentes de prolétarisation dans lesquelles ils se trouvent [48]. Mais ces relations sont déterminées par les processus de prolétarisation dont la rupture de la socialisation, marquant l'organisation du travail des plantations, constitue un aspect.

Se profile ainsi une autre dimension des processus de prolétarisation que celle de la libération, désignée ici du nom d'oppression. Cette dimension n'est pas prise en compte par la problématique de la normalisation [49] qui voit l'organisation de la société en termes de dressage mais mobilisé vers la majoration d'utilités et conduisant vers l'individuation généralisée. Elle ne l'est pas parce que l'oppression est implicitement considérée comme une caractéristique de la vieille [26] société. Ce qui est également implicite dans les analyses renvoyant à des rapports précapitalistes, non-marchands, irréductibles. Sans tomber dans une conception qui voit l'oppression comme le résultat de la logique du capitalisme - logique perverse - , il faut voir celle-ci comme une dimension de la prolétarisation. Cela permet d'éclairer la relation entre prolétarisation et paupérisation, dont on a critiqué plus haut une interprétation mécaniste. La paupérisation est une conséquence possible des relations d'oppression. Le phénomène migratoire des saisonniers haïtiens travaillant dans les plantations sucrières dominicaines en constitue une tragique illustration.

Articulation du discours
et mouvements de masse


La prolétarisation est le processus de transformation d'un ensemble de rapports sociaux ; elle est, dans cette transformation, division entre ceux qui perdent le contrôle des multiples productions et ceux qui l'accaparent. Même s'il y a une certaine cumulativité entre les diverses situations de dépossession, il n'y a pas, on l'a vu plus haut, symétrie de positions dans l'enchevêtrement des rapports idéologiques. La séparation entre ceux qui sont dépossédés et ceux qui gagnent le contrôle est immanente aux diverses productions, elle n'est ni imposée par le haut, ni fixée une fois pour toutes. Elle prend pourtant des formes plus absolues parce que les relations de pouvoir se font à travers les discours qui confèrent aux tâches à accomplir une dimension historique, c'est-à-dire porteuse de significations. C'est à la lumière de ces significations que le pouvoir de la classe dominante peut prendre un caractère (plus ou moins) éclatant et que le développement du capitalisme peut revêtir l'aspect d'une évidence universelle. Une classe devient dominante dans la mesure où elle assure par le discours qu'elle maîtrise l'accomplissement d'un certain nombre de tâches historiques.

La perte de contrôle de la part des masses prolétarisées n'est jamais uniforme ; sans doute y a-t-il cumulativité dans les relations de soumission, ce qui s'exprime dans les rapports d'exploitation, mais il y a aussi un mélange de relations de majoration d'utilités et d'oppression. Ce mélange rend compte de la diversité des catégories prolétarisées. L'ensemble de ces catégories ne fait cependant pas automatiquement partie du prolétariat. Les relations de majoration d'utilités et d'oppression se développent en effet également à travers des discours. Les significations produites par ces discours rangent ainsi les diverses catégories sur une échelle de conscience, qui ne [27] se présente donc pas également comme une conscience réflexive de l'exploitation ou comme une négation du discours dominant.

Ces significations ne sont pas univoques. Elles ne le sont pas parce que les mêmes significations peuvent être le produit de discours différents mais aussi parce qu'un même discours peut produire des effets de sens différents. Prenons par exemple l'attitude vis-à-vis de l'instruction. Une attitude négative peut réunir des travailleurs complètement écrasés par la misère et acculés à une position de résignation fataliste et des travailleurs éventuellement instruits mais aussi avertis du caractère bourgeois du système d'éducation. Sont ainsi placés sur une même position ceux que l'on désignerait comme les moins conscients et les plus conscients. Affirmer cela, c'est pourtant présupposer une échelle des consciences déterminées à priori, c'est-à-dire en fonction d'un discours articulé extérieur à la réalité. Or ce n'est qu'en cherchant l'ordonnance concret et parfois extrêmement complexe à l'œuvre en dehors de ces axes aprioristes de conscience que l'on peut appréhender les clivages qui tendent à fixer les frontières du prolétariat à l'intérieur des masses prolétarisées. Il faut pour cela partir du caractère dispersé et diffus de la conscience, reconstituer des ensembles très partiels en renonçant à établir à priori un quelconque ordre. Accepter une conscience du prolétariat agricole [50] incommensurable à celle du prolétariat industriel, admettre que des différences .sexuelles et ethniques créent des distinctions qui ne peuvent, au premier degré, être ordonnées sur aucune échelle [51]. L'interaction des relations d'exploitation et d'oppression oblige à considérer que ce n'est que par une transformation profonde au niveau du discours que des significations peuvent en fin de compte se ranger sur une échelle de conscience, échelle d'inclusion d'un certain nombre de catégories prolétarisées - et donc de composition de prolétariat - et d'exclusion ce qui repose évidemment la question de nommer cet extérieur. Semi-prolétariat, ou autre manière de le nommer, qui ne renvoie plus à une logique économique mais au fonctionnement contradictoire d'une part d'une indication des relations d'exploitation et d'oppression et d'autre part des discours qui transforment cette intrication.

Cette dispersion du discours se lit particulièrement à la lumière du travail d'articulation effectué par les divers vecteurs plus ou moins institutionnalisés, elle doit aussi se lire comme résistance à ce travail d'articulation. Si dans les mentalités des travailleurs les discours apparaissent éparpillés et diffus, ils prennent une forme plus concentrée et parfois plus polarisée dans certaines organisations qui se [28] réclament des travailleurs. La question est de savoir comment ces discours produisent des significations qui parviennent effectivement à ordonner des couches prolétarisées sur une échelle de conscience. Le syndicat, par exemple, a bien un discours articulé qui peut avoir la prétention d'élever la conscience des travailleurs et donc de les reconnaître comme très conscients ou peu conscients mais ce discours peut ne pas produire des effets de sens dans l'ensemble des discours que produit la dispersion des consciences des travailleurs.

Ce n'est pas le contenu du discours qui importe ici le plus - celui-ci est le plus souvent emprunté - c'est son mode de fonctionnement. Comment le discours dialogue avec d'autres discours et dans ce discours comment se définissent des sujets interpellés, comment ces sujets sont présents dans l'acte d'énonciation, ce qui doit être tu ou ce qui peut être dit et comment le dire [52]. Dans cette analyse, le caractère stéréotypé ou au contraire très vivant du discours ne doit pas être considéré comme un critère déterminant de sa prise sur les mentalités. C'est au-delà de cette apparence dans la production de sens qu'il faut chercher si ce discours a un effet réel d'ordonnancement sur les consciences à travers des significations qu'il peut produire dans son propre silence.

On peut également faire la généalogie de l'organisation qui porte le discours, c'est-à-dire la rapporter aux mouvements de masse dont elle est une matérialisation plus ou moins lointaine. Dans ce rapport aux mouvements de masse, toutes les organisations ne sont pas équivalentes. Par ailleurs, les mouvements de masse, selon leurs phases, représentent des aspects très différents dans la transformation de la réalité et dans la définition des tâches historiques nouvelles.

Les organisations se réclamant des travailleurs s'inscrivent généralement dans des mouvements sociaux. Ceux-ci constituent l'expression récurrente de mouvements de masse. Dans ce sens, les discours produits par les organisations sont largement empruntés soit à des expériences passées, soit encore à des expériences réalisées dans d'autres sociétés. Ils reflètent cette dimension du discours qui est continuelle réécriture d'autres discours, dialogue avec d'autres discours. Ils indiquent aussi la possible extériorité du discours vis-à-vis des rapports idéologiques dans lesquels sont engagés les travailleurs. Ce dialogue avec d'autres discours est bien producteur alors d'une certaine cohérence mais il n'indique pas un travail d'articulation dans la mesure où ces autres discours n'ont aucune pertinence pour les travailleurs et, au contraire, ceux qui en ont une pour ceux-ci ne sont pas travaillés. Il s'ensuit précisément alors une [29] dispersion des consciences. Inversement, l'organisation peut articuler l'expérience passée de couches prolétarisées dans un discours qui porte sur les tâches de l'heure. Dans ce cas, ce discours, utilisé par les travailleurs dans les relations de pouvoir, est producteur de significations qui peut les ranger plus ou moins sur une échelle de conscience et concentrer, dans cette mesure, leur efficacité dans la transformation de la réalité. Il fixe ainsi une certaine intrication entre relations de majoration d'utilités et d'exploitation et relations d'oppression qui est définie dans ces significations et qui prend, par exemple, cette forme de discours : dans une période de pénurie d'emplois, il faut d'abord assurer un emploi par famille, ou encore, dans une période de crise, il faut accorder les emplois disponibles en priorité aux nationaux. Le travail d'articulation du discours d'une organisation ne peut être considéré indépendamment de celui d'autres organisations puisque l'articulation suppose une continuelle réécriture, l'établissement de classes d'équivalence et d'opposition fixant un certain nombre de paradigmes. La production de significations ne peut avoir un effet de rangement sur une échelle de conscience que dans ces conditions. Lorsque le discours se limite à des organisations qui ne prennent pas en charge l'asymétrie des positions dans les rapports idéologiques, il ne produit bien souvent que des significations tendant à renforcer certains groupes comme minorités. C'est sans doute le cas précisément des premières organisations syndicales dans plusieurs régions du tiers monde qui réunissent, comme on l'a évoqué plus haut, une bonne proportion d'étrangers.

Cette aptitude des organisations populaires à pousser plus ou moins loin leur travail d'articulation du discours est tributaire des différentes phases immédiates ou récurrentes du mouvement de masse. Dans sa première phase, le mouvement de masse ne présente, dans son aspect d'« explosion », que l'effet dans le discours existant d'une accumulation de contradictions. Il est projection, dans la constitution des masses en sujet, de la résistance populaire mais, comme celle-ci, il n'a aucun discours propre. Il peut être traité comme un mode déterminé de fonctionnement de l'idéologie dominante et, de ce point de vue, est de nature à le renforcer. Les organisations se revendiquant des masses ont souvent dans cette première phase une attitude timorée, craignant de faire les frais de l'explosion au niveau de « l'acquis » organisationnel. Elles ne parviennent souvent pas à profiter de la force de la résistance populaire dont le mouvement est une projection.

On entre dans une seconde phase lorsque cette constitution des masses en sujet dans le discours existant dépasse la capacité de [30] maîtrise des (nouvelles) couches dirigeantes. Celles-ci se trouvent incapables de reconnaître certaines couches prolétarisées comme entité propre, en même temps que c'est cette incapacité qui les constitue comme entité. Cette incapacité peut aussi être le fait des organisations qui ont toujours un aspect appareil d'État, leur aspect objectivement du côté des couches dirigeantes. L'inaptitude à connaître certaines couches comme entité propre rend compte du caractère récurrent des mouvements de masse, ce caractère récurrent se traduisant dans l'existence des mouvements sociaux. Il confère aux organisations, qui ont toujours un aspect appareil d'État, leur aspect populaire qui fait leur irréductibilité. Beaucoup de mouvements de masse ne dépassent pas cette phase où les couches dominantes sont incapables d'absorber les effets de leur domination et où les couches dominées ne parviennent pas à faire jouer les effets de cumulativité en leur faveur. Cette phase est pourtant très importante car c'est alors que le mouvement de masse développe les asymétries dans les rapports idéologiques en même temps qu'un travail d'articulation du discours concentre les forces des masses mais sur la base de l'accomplissement de tâches existantes [53].

La troisième phase est celle où les efforts toujours contrariés d'articulation du discours finissent par produire une scission dans celle-ci [54]. Cette scission se produit lorsque certains rapports idéologiques existent pour l'accomplissement de tâches nouvelles sans que les conditions ne soient nécessairement réunies pour que ces tâches soient menées jusqu'au bout. C'est bien là la situation envisagée par Engels dans son analyse de la guerre des paysans [55]. Cette situation donne au mouvement de masse les moyens de se développer, c'est-à-dire de libérer l'initiative de couches prolétarisées de plus en plus amples en même temps que certaines contraintes, qui peuvent s'accroître brusquement en cas de reflux, sont cependant posées à cette libération. Elle fixe, à travers la médiation du discours, les frontières d'une nouvelle forme historique du prolétariat. Celle-ci est alors l'expression du surgissement d'une formation idéologique. C'est par exemple le cas du prolétariat tel qu'il apparaît à l'issue victorieuse d'une lutte de libération nationale, sa nouvelle forme historique est l'expression de nouvelles formations idéologiques.

La conscience apparaît dès lors comme un état de développement d'une formation idéologique et non plus du tout comme une réflexion d'une réalité qui lui est extérieure, c'est-à-dire par exemple, comme le reflet de son développement numérique. La conscience caractérise la formation idéologique en son entier, formation définie comme [31] l'espace où se développe contradictoirement l'enchevêtrement des rapports idéologiques et l'articulation du discours, espace pouvant dépasser, et de loin le cadre national (le monde caraïbéen, le monde arabe) [56] mais pouvant également se limiter à une partie d'un État, là où est posée la question nationale. L'ampleur de la formation idéologique est un des éléments qui constitue la conscience dans laquelle s'ordonnent les différentes couches prolétarisées. Les ruptures entre formations idéologiques dans une même société - formation coloniale et formation post-coloniale, par exemple - ne se marquent cependant pas nécessairement par une variation dans leur ampleur, elles se définissent par l'apparition de tâches historiques nouvelles et d'une nouvelle articulation de l'interdiscours.

Ce que l'on appelle le mouvement ouvrier est un type historique déterminé de conscience tel qu'il est institué à la fin du XIXe siècle à partir du mouvement de masse prenant la forme de la lutte pour le suffrage universel. Il caractérise globalement la formation idéologique de l'Europe occidentale à partir de cette période, en définissant des contours précis de la classe ouvrière. L'erreur est de considérer ces contours comme universels. Elle consiste aussi à vouloir chercher un mouvement ouvrier partout où se développe la classe ouvrière. Chaque formation idéologique définit les frontières propres du prolétariat. Dans chaque formation, la classe ouvrière se développe à travers des mouvements sociaux spécifiques, mouvement national [57], religieux, etc. La prétention à l'universalité du mouvement ouvrier est une composante du discours du prolétariat européen, elle exprime son ethnocentrisme.

Il peut être tentant de définir une quatrième phase du mouvement de masse, où les tâches sont menées jusqu'au bout au point de constituer le prolétariat en classe dominante. C'est supposer qu'une classe existe indépendamment de ses formes historiques et qu'elle peut, tout en restant la même, changer de place dans l'ensemble des rapports de soumission/domination. La démarche abordée tout au long de cette introduction interdit de formuler la question de la révolution en ces termes-là. Sans vouloir nier le caractère brusque et radical des ruptures, on ne peut admettre que la révolution instaure une symétrie inverse. C'est l'absence de prise en considération des rapports idéologiques dans la nécessaire asymétrie de leur enchevêtrement, rendant pourtant compte du rôle même du discours, qui amène à relever le caractère introuvable [58] du prolétariat et, en général, à ne plus produire d'analyse concrète des classes dans les sociétés se revendiquant du socialisme [59].

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NOTES

Les notes en fin de chapitre ont toutes été converties en notes de bas de page dans cette édition numérique des Classiques des sciences sociales afin d’en faciliter la lecture. JMT.

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[1] MARX, K., Le Capital, Livre I, Paris, Garnier-Flammarion, 1969, p. 135.

[2] Voir l'analyse de COCCO, M., Annuario de la Academia de Ciencas de la Republica Dominicana, aho 1, no 1, 1975, pp. 873-915.

[3] Le texte proposant des éléments d'analyse de la résistance, non publié, n'est pas inclus ici. On pourra lire des développements de cette analyse dans LÉOPOLD, M., « La résistance paysanne en Haïti : éléments pour une analyse », in ALSCHULER, R., Développement agricole dépendant et mouvements paysans en Amérique latine, Ottawa, Ed. de l'Univ. d'Ottawa, 1981.

[4] Voir : « Valeur de la force de travail et formes de prolétarisation », Infra.

[5] MARINI, R.M., « Les raisons de la nouvelle idéologie du développement », Amérique latine, no 2, avril-juin 1980.

[6] À partir du texte de NUN, J., « Superpoblacion relativa, ejercito de réserva y masa marginal ».

Revista latinoamericana de sociologia, vol. V, no 2, julio de 1969, pp. 178-235. Voir aussi : QUIJANO, A. y WEFFORT, F., Populismo, marginalizacion y dependencia, Costa Rica, EDUCA, 1976 ; DUARTE, I., Capitalismo y superpoblacion en Santo Domingo, Santo Domingo, CODIA, 1980.

[7] Pour une analyse plus détaillée de celle-ci, voir : CORTEN, A., « La problématique de la formation de la classe ouvrière et les sociétés dépendantes », Cahiers du CDSH, Oran, no 5, 1981.

[8] FANON, F., Les Damnés de la terre, Paris, Maspero, 1962. Voir aussi : ARRIGHI, G., SAUL, J.S., « Socialism and Economie Development in Tropical Africa », Journal of Modem African Studies, 6 (2), 1968. pp.141-169 ; ainsi que le débat sur cette question dans SANDBROOK, R. ; COHEN, R., The Development of an African Working Class. Studies in Class Formation and Action, Toronto, Univ. of Toronto Press, 1975.

[9] MARX, K., Le Capital, op. cit., p. 131.

[10] MARX, K. ; ENGELS, F., Le Manifeste du Parti communiste, Moscou, Ed. du Progrès, 1978, p. 44.

[11] ENGELS, F., 1re préface à L'origine de la famille, de la propriété privée et de l'État, Paris, Ed. Sociales, 1954.

[12] C'est aussi l'analyse d'auteurs comme Halbwachs ou Thompson quoique de points de vue très différents. HALBWACHS, M., La Classe ouvrière et les Niveaux de vie, Paris, Alcan, 1912. Pour lui, la famille et le logement ouvriers ne constituent qu'un prolongement de la rue qui est une zone « où la vie sociale est plus ralentie, plus éparpillée, et comme alourdie encore par l'influence de forces mécaniques voisines », p. 447. THOMPSON, E., The Making of the English Working Class, London, 1963.

[13] Manifestes, thèses et résolutions des quatre premiers congrès mondiaux de l'Internationale communiste 1919-1923. Textes complets, Paris, Maspero, 1972, (réimpression), p. 60.

[14] Résumé des interventions de Lénine et de Roy à la Commission sur la question nationale et coloniale dans CARRERE D'ENCAUSSE, H. ; SCHRAM, S., Le Marxisme et l'Asie 1853-1964, Paris, A. Colin, 1965, pp. 197-200.

[15] GALLISSOT, R., Mouvement ouvrier, communisme et nationalisme dans le monde arabe, Paris, Ed. Ouvrières, 1978.

[16] Voir : OULIANOSKI, R., Le Socialisme et les Pays libérés, Moscou, Ed. du Progrès, 1975. Voir aussi : CARRERE d'ENCAUSSE, H. ; SCHRAM, S., L'URSS et la Chine devant les révolutions dans les sociétés pré-industrielles, Paris, Presses de la Fondation nationale de sciences politiques, 1970.

[17] NEGRI, A., La Classe ouvrière contre l'État, Paris, Galilée, 1976, p. 227 ; « Sabotage et autovalorisation ouvrière », dans GAUDEMAR, J.P., Usines et Ouvriers. Figures du nouvel ordre productif, Paris, Maspero, 1980.

[18] BENETTI, C. ; CARTELIER, J., Marchands, salariat et capitalistes, Paris, Maspero, 1980. Voir aussi : LAUTIER, B. ; TORTAJADA, R., École, force de travail et salariat, Paris, PUG-Maspero, 1978.

[19] FOUCAULT, M., La Volonté de savoir. Paris. Gallimard, 1976, p. 179.

[20] FOUCAULT, M., Surveiller et Punir, Naissance de la prison, Paris, Gallimard, 1975.

[21] « Rapports de production dans l'économie sucrière dominicaine », infra.

[22] « Migration et intérêts de classes », infra.

[23] Voir comment ces rapports structurent « les relations de famille entre les habitants des campagnes et ceux des grandes villes, et par suite toutes sortes d'allées et venues entre les rues et les champs, notamment les mariages », TILLON, C, Le Harem et les Cousins, Paris, Seuil, 1966, p. 186.

[24] Voir à ce sujet l'analyse de GROSSKOPF, S., L'Alliance ouvrière et paysanne en URSS (1921-1928), Le Problème du blé, Paris, Maspero, 1976.

Cf. CORTEN, A., « État et Rapports sociaux alimentaires en république Dominicaine », Nord-Sud (Revue canadienne d'études latino-américaines), vol. 6, no 10, 1981.

[25] FOUCAULT, M., La Volonté de savoir, op. cit., p. 127 et suiv.

[26] PALLOIX, Ch., De la socialisation, Paris, Maspero, 1981. Palloix attribue, à plus ou moins juste titre, ces thèses à H. Braverman, M. Freyssenet, B. Coriat, J.P. de Gaudemar et A. Gorz.

[27] Voir notamment : BAUDELOT, Ch. ; ESTABLET, R., L'École capitaliste en France, Paris, Maspero, 1971.

[28] GRANOTIER, B., Les Travailleurs immigrés en France, Paris, Maspero, 1967.

[29] « La prolétarisation familiale : les ouvrières de zones franches et les travailleurs sucriers de l'Est dominicain », en collaboration avec Marie-Blanche Tahon, infra.

[30] « Les transformations du prolétariat sucrier 1970-1981 », infra.

[31] MARX, K., Le Capital, op. cit., p. 417.

[32] RANCIÈRE, J., La Nuit des prolétaires, Archives du rêve ouvrier, Paris, Fayard, 1981.

[33] ARIES, Ph., Histoire des populations françaises, Paris, Seuil, 1971.

[34] PALLOIX, Ch., op. cit.

[35] REY, P.Ph., Colonialisme, néo-colonialisme et transition au capitalisme, Paris, Maspero, 1971 ; BABASSANA, H., Travail forcé, expropriation et formation du salariat, Grenoble, PUG, 1978.

[36] Voir « Valeur de la force de travail et formes de prolétarisation », infra.

[37] MEILLASSOUX, CI., Femmes, greniers et capitaux, Paris, Maspero, 1975.

[38] MARX, K., Le Capital, ouvr. cité, p. 133.

[39] Ibid.

[40] Voir, CORTEN, A. et TAHON, M.BI., infra.

[41] Secteur informel et petite production marchande dans les villes du Tiers Monde, Tiers-Monde, XXI, avril-juin 1980.

[42] REY, P.Ph., Les alliances de classes, Paris, Maspero, 1973, pp. 15-16.

[43] MEILLASSOUX, CI., ouvr. cité, p. 155.

[44] Voir notamment les travaux de Ch. DELPHY, dont « Travail ménager ou travail domestique ? », dans MICHEL, A. (éd.), Les femmes dans la société marchande, Paris, PUF, 1978.

[45] PALLOIX, Ch., Travail et production, Paris, Maspero, 1978.

[46] Voir « la prolétarisation familiale... », infra.

[47] Voir CORTEN, A., ACOSTA, M. et DUARTE, I, (1976.1) « Rapports de production », infra, ainsi que ACOSTA, M., « El contenido economico y politico del racismo antihaitiano », dans CORTEN, A. et al., Azucar y politica, Santo Dimingo, éd. Taller, 1976.

[48] Voir « Transformations du prolétariat sucrier », infra.

[49] FOUCAULT, M., Surveiller et punir, ouv. cité.

[50] MINTZ, S., « The rural prolétariat and the problem of the rural proletarian consciousness », dans COHEN, R., GUTKIND, P., BRAZIER, P. (eds), Peasants and Proletarias, The struggle of third world workers, New York, Monthly Review Press, 1979.

[51] Voir « des consciences politiques » dans « Transformations du prolétariat... », infra.

[52] BENKHEIRA, H., Discours, pouvoir et syndicat. À propos du discours des 4e et 5e Congrès de l'UGTA (1973-1978), thèse de doctorat, Université d'Oran, 1981.

[53] Voir à ce sujet l'analyse du mouvement péroniste faite par DUCATENZEILER, G., Syndicats et politique en Argentine 1955-1975, Montréal, Les Presses de l'Université de Montréal, 1980.

[54] BADIOU, A. et BALMES, F., De l'idéologie, Paris, Maspero, 1976.

[55] ENGELS, F., La guerre des paysans en Allemagne, Paris, Ed. Sociales, 1975.

[56] Voir « Une classe ouvrière caribéenne », Archipelago, no 1, mars 1982, pp. 17-36.

[57] GALISSOT, R., ouvr. cité.

[58] Voir l'analyse que Linhart fait de cette disparition du prolétariat telle qu'elle est pensée par Lénine à l'aube de la NEP, LINHART, R., Lénine, les paysans, Taylor, Paris, Seuil, 1976, pp. 151 et suiv.

[59] BETTELHEIM, Ch., Questions sur la Chine après la mort de Mao Tsé-Toung, Paris, Maspero, 1978.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le jeudi 19 janvier 2017 10:33
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 
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