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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir de l'article d'André Corten, “La démocratie ou l’évasion. Les réfugiés haïtiens à l’assaut de l’Amérique.” Un article publié dans Le Monde diplomatique, Paris, février 1992, page 15.

André CORTEN *

SOCIOLOGUE, PROFESSEUR ASSOCIÉ
Département de science politique, UQÀM

“La démocratie ou l’évasion.
Les réfugiés haïtiens
à l’assaut de l’Amérique
.”

Un article publié dans Le Monde diplomatique, Paris, février 1992, page 15.

SIGNE des temps dans les Caraïbes : le coup d’État du général Cedras qui, en septembre dernier, a déposé le président d’Haïti, le père Jean-Bertrand Aristide, n’a été avalisé ni par Washington ni par aucune autre chancellerie. Au contraire, l’Organisation des États américains (OEA) multiplie - jusqu’à présent sans succès - les tractations pour rétablir la légalité à Port-au-Prince, tout en ménageant les susceptibilités des militaires. Pour les États-Unis, l’objectif n’est pas seulement le retour à la démocratie : il s’agit d’enrayer cette "invasion" venue du Sud que représentent les boat-people haïtiens fuyant la dictature et la misère.

Mots-clés : ? Haïti ? République dominicaine ? Réfugiés


Un juge fédéral de Miami a refusé, le 9 décembre dernier, la demande du gouvernement de Washington de lever l’interdiction de rapatriement des boat-people haïtiens. À cette date, 6 600 Haïtiens étaient déjà entassés [1] dans des camps de la base militaire américaine de Guantanamo, à Cuba, et à bord des garde-côtes qui les recueillent en mer après une traversée à haut risque. Risque calculé, car, pour beaucoup d’Haïtiens - réfugiés à la fois politiques et économiques, - la seule planche de salut est l’immigration aux États-Unis, et ils savent que la conjoncture actuelle leur offre une chance qui ne se reproduira pas.

Stratégie ancienne déjà : migration massive à Cuba au début du siècle (250 000), puis en République Dominicaine, freinée, en 1937, après la tuerie, à la frontière, de 12 000 Haïtiens par les troupes du dictateur Trujillo. Bilan de ces expériences : pour beaucoup, rester, ce n’est pas une survie, c’est une mort lente, en tout cas la privation des droits essentiels [2].

La répression duvaliériste provoque, à partir de 1957, le départ de militants politiques et de cadres (vers Mexico, Miami, Montréal, la Martinique et la Guadeloupe, la France, l’Afrique). Ensuite, c’est un mouvement massif de la petite classe moyenne rurale et urbaine (vers les Bahamas, Miami, New-York, la Guyane). Devant l’afflux d’Haïtiens (400 000), de Dominicains (500 000), d’autres Caraïbéens et surtout de Mexicains - le nombre d’Hispaniques et de Caraïbéens est évalué à plus de 20 millions aux États-Unis, - le Congrès vote, en octobre 1986, la loi Simpson-Rodino, entrée en vigueur le 5 mai 1987. Son objectif : intégrer les populations hispaniques dans la société américaine mais expulser les nouveaux arrivants.

La crise haïtienne consécutive au renversement du Père Jean-Bertrand Aristide, en septembre 1991, risque de mettre en cause ce beau règlement. Jamais coup d’État n’aura suscité un tel tollé de la communauté internationale organisée. Et, depuis la mi-novembre 1991, les diplomaties américaine, canadienne et européennes, comme celles des pays d’Amérique latine, déploient beaucoup d’activité pour rétablir l’État de droit représenté par le président Aristide [3]. D’autres facteurs entrent en ligne de compte : la rivalité aigue¨ entre la France et les États-Unis à propos de ce pays de la communauté francophone, et également la nature même de l’État haïtien ; de façon plus concrète, il y va du dispositif de verrouillage des pays du Nord à l’encontre de l’immigration des pays du Sud, à un moment où ceux-ci se sentent exclus du développement économique mondial après les bouleversements intervenus à l’Est.

Face au néolibéralisme triomphant, la revendication des peuples du Sud risque de se formuler de manière plus précise. "Vous êtes pour l’ouverture des marchés, des produits, des capitaux, des technologies ; pourquoi ne pas l’être également pour la main-d’oeuvre ? Vous êtes pour la constitution de larges zones d’intégration économique ; pourquoi n’y laissez-vous pas circuler librement la force de travail ?" Cette revendication semble d’autant plus fondée pour Haïti qu’il apparaît impossible que, compte tenu de sa structure sociopolitique et de ses ressources naturelles, ce petit pays soit en mesure d’assurer la prospérité ou même tout simplement une vie digne à ses 6 millions d’habitants...

Tant les Américains que les Européens ont prévu des réponses à cette question. D’un côté, l’Initiative du bassin des Caraïbes (CBI) et le système des préférences généralisées (SPG), de l’autre, la convention de Lomé IV à laquelle Haïti et la République Dominicaine ont adhéré conjointement en 1989 [4], sont destinés à faciliter l’intégration des deux pays dans le cadre d’une économie transnationalisée. En clair : fixez la population dans chacun des deux États de l’île pour qu’elle puisse constituer un bassin de main-d’oeuvre à bon marché pour les zones franches, ne laissez pas fuir la force de travail qualifiée dont vous avez besoin, dont nous avons besoin, bref, contenez l’"invasion" qui transformerait, chez nous, les poches de pauvreté en océan de misère.

C’est dans ce contexte que s’inscrit la campagne internationale de protestation contre l’esclavage des braceros (coupeurs de canne) dans les plantations sucrières dominicaines [5]. Les rapports annuels d’Amnesty International dénoncent, depuis 1980, les brutalités policières dont sont l’objet les travailleurs haïtiens : "Ils sont obligés de travailler contre leur volonté (...) dans des conditions très dures, apparemment avec l’acquiescement des autorités dominicaines" , note le rapport de 1989. En juin 1990, trois importantes organisations privées de défense des droits de l’homme des États-Unis - Americas Watch, la Coalition nationale pour les réfugiés haïtiens et Caribbean Right - affirment, dans un rapport de soixante-dix pages, qu’en dépit des dénonciations faites à la fin de la zafra (récolte) de 1989 sur les "pratiques de travail abusives contre les Haïtiens le Conseil d’État du sucre (CEA) a continué à recourir à la force armée pour obliger les Haïtiens à couper la canne [6]". Ces organisations, en particulier Americas Watch, adressent une pétition au gouvernement de Washington pour que - conformément aux lois américaines sur les droits de l’homme - soient retirés à la République Dominicaine les bénéfices de la CBI [7] et du SPG, ainsi que ses quotas sucriers sur le marché des États-Unis. Des pressions sont également exercées pour que ce pays soit privé des avantages de la convention de Lomé IV et du marché commun des Caraïbes (CARICOM).

Dès le 13 janvier 1991, le président Aristide appelle son peuple et celui de la République Dominicaine à "un effort pour lutter contre l’esclavage des braceros haïtiens qui travaillent dans l’industrie sucrière dominicaine" . La réaction est immédiate à Saint-Domingue et se développe dans le cadre de l’anti-haïtianisme traditionnel. Le président de la commission des relations extérieures du Sénat dominicain déclare, le 17 janvier : "Le Père Aristide sait mieux que personne, pour avoir vécu longtemps chez nous, que les conditions de travail dans l’industrie sucrière sont celles d’un pays sous-développé et qu’elles affectent également les Haïtiens et les Dominicains." Et le sénateur réformiste social-chrétien (du parti du président Balaguer) d’ajouter : "Nous considérons que le gouvernement dominicain doit profiter de ces déclarations (...) pour expulser de notre territoire tous les Haïtiens qui y résident illégalement (...). Ainsi nous démontrerons au Père Aristide et au monde que ces immigrants représentent une charge très lourde pour notre pays et n’apportent aucun bénéfice économique et d’emploi comme on aime l’insinuer [8]".

Saint-Domingue déporte

Le président Joaquin Balaguer ne peut pas se permettre de passer immédiatement aux actes. M. George Bush ne s’est pas encore prononcé sur la pétition d’America’s Watch, et les conséquences d’une exclusion du SPG seraient désastreuses pour la République Dominicaine : 130 000 travailleurs - surtout des femmes - sont employés dans les zones franches. Pour temporiser, M. Balaguer signe deux décrets sur l’amélioration des conditions de travail dans les cannaies. Enfin, le 25 avril, le président américain rejette la pétition. Le dossier n’est cependant pas clos. Il est relancé le 30 mai, lorsque la chaîne américaine ABC présente un reportage sur le traitement des enfants dans les plantations sucrières dominicaines, puis par des audiences à la Chambre des représentants. Finalement, le 13 juin, M. Balaguer annonce la publication du décret 223-91 légalisant la déportation de mineurs et de vieillards haïtiens. "On nous accuse du mauvais traitement qu’on leur inflige dans les bateys [sucreries], laisse-t-il entendre, eh bien soit, nous mettons fin à cette situation en les rapatriant [9]." 6 000 Haïtiens seront ainsi déportés de juin à septembre. Les jeunes sont arrêtés par l’armée ou la police, sous la supervision de la direction nationale des migrations ; ils sont regroupés dans des locaux gouvernementaux - notamment le bâtiment du Bon Pasteur - puis déportés. Parmi eux, des enfants et des jeunes nés en République Dominicaine de parents haïtiens et qui, selon la Constitution, sont citoyens dominicains.

Le gouvernement de Port-au-Prince proteste. Ce ne sont, du reste, pas seulement des jeunes qui sont déportés. Dans une atmosphère qui frise parfois le pogrom, de nombreux Haïtiens décident de partir volontairement, d’autant plus que l’élection du Père Aristide leur ouvre une perspective d’espoir. Dans son discours du 25 septembre aux Nations unies, le président haïtien parle de 50 000 rapatriés. D’autres estimations fixent leur nombre à 30 000. En tout cas, un poids considérable pour une économie qui n’a pas pu se redresser en si peu de temps [10]. Un poids qui influe sur le coup d’État qui se prépare. Du haut de la tribune de l’Assemblée générale, le Père Aristide dénonce : "Nous tenons (...) à condamner aux yeux de l’humanité tout entière la violation flagrante des droits des Haïtiens vivant en République Dominicaine." Et de lancer : "Nous proclamons avec fierté et dignité : Plus jamais nos sœurs et nos frères haïtiens ne seront vendus pour transformer leur sang en sucre amer [11]."

M. Raoul Cedras, nommé général début juillet, attend le retour du président pour perpétrer son coup de force. Certains secteurs de l’armée considèrent qu’il faut éliminer physiquement le Père Aristide, ce qu’évitera de justesse la courageuse intervention de l’ambassadeur français, M. Jean-Raphaël Dufour. Du côté dominicain, l’indignation est à son comble après le discours des Nations unies. Dans certains milieux, le dirigeant haïtien est perçu comme "un ennemi déclaré, extrêmement dangereux et plein de haine contre la République Dominicaine [12]" . Sans doute la complicité du gouvernement dominicain dans le coup d’État n’est-elle pas établie, mais, comme le déclare le professeur Juan Bosch, président du Parti de la libération dominicaine (PLD) - premier parti d’opposition, frustré de la victoire lors de l’élection présidentielle de 1990 par des fraudes colossales, - le gouvernement a pu jouer un rôle [13]. En tout cas, par sa politique de déportation.

Dans le passé, d’importants secteurs du parti réformiste social-chrétien de M. Balaguer avaient apporté leur appui au candidat Leslie Manigat, soutenu à bout de bras par l’armée haïtienne, et le gouvernement dominicain l’avait ouvertement appuyé pendant sa courte présidence. Saint-Domingue avait aussi accueilli généreusement les Lafontant, Namphy, Romain et bien d’autres duvaliéristes. Lors de son coup d’État manqué du 7 janvier 1991, le docteur Roger Lafontant, ancien ministre de l’intérieur et de la défense nationale, était, selon plusieurs témoignages, entouré de Dominicains [14]. Quelle que soit la véritable nature du coup d’État du 30 septembre 1991, il n’a pu que renforcer les connexions, au plan des affaires et peut-être du narcotrafic [15], entre les oligarchies des deux pays.

La répression s’abat depuis sur le peuple haïtien. Après le coup d’État du 30 septembre, plus de 1 500 personnes ont perdu la vie selon la Commission interaméricaine des droits de l’homme. La peur fait fuir. Port-au-Prince se vide. Des rapatriés volontaires demandent à retourner en République Dominicaine. D’autres, plus téméraires, plus désespérés ou plus lucides, et sans doute moins pauvres, fuient par la mer. Ne pouvant pas les renvoyer en Haïti, les autorités américaines s’adressent aux gouvernements de la région pour les recevoir, au moins provisoirement : au Belize, au Honduras, au Venezuela et, évidemment, en République Dominicaine. La boucle est bouclée...

Des couches importantes du peuple haïtien - mais aussi du peuple dominicain, - et pas des plus déshéritées - sont convaincues que leur avenir réside dans l’émigration aux États-Unis, bloquée depuis 1987. Pour les gouvernements de Port-au-Prince et de Saint-Domingue, l’envoi d’argent de ces émigrés devient la première source de devises. Quant aux gouvernements occidentaux, ils misent sur l’intégration des deux économies et, de facto, sur l’absorption du surplus de main-d’oeuvre haïtienne dans l’économie dominicaine.

On peut juger paradoxal que le gouvernement de Washington soutienne efficacement le retour du président Aristide à Port-au-Prince, alors qu’il est si peu à son goût et si peu à celui de son allié dominicain. Il ne s’agit pas seulement de droits de l’homme ou de rétablissement de la légalité, on s’en doute. Il y va aussi et surtout de la protection de la société américaine contre une invasion venue du Sud.

André Corten



* Professeur au département de science politique à l'université du Québec à Montréal.

[1] 10 000 autres étaient attendus (voir articles du New York Times des 2, 3 et 10 décembre 1991).

[2] Voir Jean-Pierre Alaux, "L’espérance du droit en Haïti", le Monde diplomatique, janvier 1991.

[3] Voir Jean-Pierre Alaux, "L’espérance du droit en Haïti", le Monde diplomatique, janvier 1991.

[4] Voir Alain Gresh, "L’horizon brouillé des relations Nord-Sud", le Monde diplomatique, janvier 1989.

[5] Voir Catherine Humblot, "Les "braceros" haïtiens sous la loi du peso", le Monde diplomatique, mai 1983.

[6] Hector Cary et Jadotte Hérard (sous la direction de), Haïti et l’après-Duvalier : continuités et ruptures, Éditions Henri-Deschamps/CIDIHCA, Port-au-Prince-Montréal 1991.

[7] Voir Jean-Michel Caroit, "Menaces de cyclone dans les Caraïbes", le Monde diplomatique, septembre 1990.

[8] Hoy, Saint-Domingue, 18 janvier 1991.

[9] Ayti, Republica Dominica, au seuil des années 90, CRESDIP, Port-au-Prince, le 4 juin 1991, annexe 4, p. 155.

[10] Jean-Pierre Alaux, "Trop de pauvres pour la démocratie en Haïti", le Monde diplomatique, novembre 1991.

[11] Haïti en marche, 2-8 octobre 1991, vol. V, n° 33. Voir le livre de Maurice Lemoine, Sucre amer. Esclaves aujourd’hui dans les Caraïbes, Encre, Paris, 1981.

[12] El Nacional, Saint-Domingue, 2 octobre 1991.

[13] Listin Diario, Saint-Domingue, 2 octobre 1991.

[14] Max Puig, "Haïti y Republica Dominicana : un esquema de relaciones puesto en entredicho", colloque international. "La cuestion haïtiana en Republica Dominicana." Saint-Domingue, FLACSO/UQAM/CIDIHCA/ Université Quisqueya, 2-4 décembre 1991.

[15] "Jean-Bertrand Aristide a dénoncé aujourd’hui à Caracas le fait que les militaires impliqués dans le coup d’État reçoivent de l’aide économique du narcotrafic à partir de la République Dominicaine", El Caribe, Saint-Domingue, 10 décembre 1991.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le lundi 27 février 2017 18:29
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 
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