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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

L'autre moitié de l'Amérique du Sud. Lettres à mon petit-fils. (2008)
Avant-propos


Une édition électronique réalisée à partir du livre d'André CORTEN, L'autre moitié de l'Amérique du Sud. Lettres à mon petit-fils. Préface de Normand Baillargeon. Montréal: Mémoire d'encrier, 2008, 175 pp. Collection En bref. Une édition numérique réalisée par Peterson BLANC, bénévole, Licencié en sociologie-anthropologie de la Faculté d’ethnologie de l’Université d’État d’Haïti animateur du Groupe de Recherche Intégrée [RAI]. [Autorisation de l'auteur de diffuser ce livre en libre accès dans Les Classiques des sciences sociales accordée le 27 septembre 2016.]

[9]

L’autre moitié de l’Amérique du Sud.
Lettres à mon petit-fils.

Avant-propos

COMMENT LE DIRE ?
À QUI LE DIRE ?


Au pied d'une montagne aride creusée de trous aveugles. De véritables cratères lunaires. Alors que nous terminons l'entrevue d'un retraité avenant, mon assistant péruvien relève l'allure austère de l'endroit. Il me fait remarquer qu'aussi âpres soient-ils, ces monts, à Lima, sont couverts de masures, de telle sorte que les cratères eux-mêmes s'effacent devant l'entassement et la misère. Ces cratères se perdent également dans le smog qui, en hiver, couvre la capitale péruvienne, smog dont parlaient déjà les historiens du XIXe siècle.

Lima est la seule ville que je ne connaisse pas dans ce périple d'entrevues en Amérique du Sud. Et ce n'est pas la Lima de la vice-royauté que je découvre, ni la Lima orgueilleuse, ni même la Lima des beaux quartiers de Miraflores. Ce n'est pas non plus le Pérou profond, le Pérou des autochtones, le Pérou des Andes. Elle y est néanmoins adossée [10]et, comme Bogota, la Lima que j'explore est en partie composée de ceux qui ont fui la violence de la sierra et de l'Amazonie. Elle est l'autre moitié de la ville et des campagnes.

Je connaissais les autres villes : La Paz (Bolivie), São Paulo (Brésil), Buenos Aires (Argentine), Santiago du Chili, Bogota (Colombie), Caracas (Venezuela)... Aucun de ces endroits ne m'avait ménagé en surprises. Que ce soit en Bolivie ou au Brésil, à Buenos Aires ou à Caracas, j'ai découvert des personnages intenses dont je ressens encore dans le moment présent toute l'émotion du contact. Je me souviens de ce vieux paysan vénézuélien aux yeux verts, au ventre plat et buriné par le soleil des tropiques, ou bien aussi de cet étudiant interviewé à la faculté de philosophie et de lettres de Buenos Aires. Il avait un léger sourire gentiment batailleur. Les deux essayaient de déconstruire, non sans appétit, les questions posées. Partout j'ai découvert des horizons, des arbres, des toits, des fenêtres, des carrelages, des grillages, je les décris. Ceux-ci permettent, en quelque sorte, de mettre ces personnages en scène. Que ce soit à Santiago, à La Paz ou à Bogota, je sens ces êtres dans leur rapport aux montagnes. Un peu dans la mythologie de la Terre mère : Pachamama. À la manière du touriste aussi, je ne me lasse pas de regarder et de chanter les beautés de la cordillère des Andes.

[11]

Mon objectif de recherche est, accompagné dans chaque pays d'un assistant ou d'une assistante différent, de mener des entrevues auprès de trois milieux : les pobladores (ou les habitants des quartiers paupérisés), les habitants des zones rurales, généralement situées à deux heures de bus de la capitale et les étudiants universitaires. L'entrevue dure en moyenne de trente minutes à une heure. Cela fait neuf semaines de travail difficile, mais aussi de rencontres quelquefois extraordinaires. Souvent, debout au pas de la porte. Parfois, s'appuyant sur une table ou assis sur le bord d'un trottoir. Mon assistant péruvien -toujours lui- ne s'assoit jamais de crainte de salir son pantalon de fine laine. Incontestablement le plus élégant de mes assistants, il revendique sa coquetterie et s'en prévaut comme d'une espèce de respect vis-à-vis des interviewés. Il prend les notes debout, stoïquement.

Je mène les entrevues moi-même, car je souhaite non seulement écouter et enregistrer, mais également observer et sentir. Je voudrais surtout saisir l'expression, car ce qui est extraordinaire et ce qui est important, c'est rarement ce qui est dit, mais la manière singulière dont c'est dit. L'expression n'est pas en premier lieu une signification, un sens, elle est une position, une posture, un style, une intonation, une façon de regarder. Que tirer de cette posture, de cette façon ?


[12]

Comment rendre compte de ce style, sinon en lui donnant un relais dans une expression différée ? Je l'ai exprimée comme mon expérience immédiate de vie. Expérience de ces quelques semaines prolongeant néanmoins toute une carrière de recherche et d'enquête. Le récit qu'on va trouver plus loin est celui de mon expérience de terrain, telle que je l'ai vécue, telle que je l'ai ressentie. Ecrit, soir après soir, au retour, dans un de ces multiples locaux Internet qui pullulent dans les villes latino-américaines.

Il me fallait également trouver à qui le dire... l'expression est dans celui qui reçoit la parole. Celui-ci devient un nouveau relais, car il donne l'hospitalité, en l'écoutant, à la manière de dire. À qui donc le dire ? C'est alors que j'ai pensé en particulier à l'un de mes petits-fils. C'est d'abord une manière de poursuivre les conversations que j'ai eues avec lui. De répondre à des réactions qu'on m'a rapportées de lui. Mais, surtout c'est en imaginant mon interlocuteur que j'espère pouvoir le découvrir. Il est, de ce point de vue, imaginaire. Par ailleurs, ce récit n'est pas nécessairement destiné à une seule personne, tous y sont des destinataires. Non seulement parce que j'ai plusieurs petits-enfants qui pourront se sentir, le moment venu, interpellés, mais également parce que, dans les dialogues que j'invente, j'imagine mon interlocuteur dans les années qui [13] viennent, grandissant, me posant des questions, m'interpellant, s'objectant à moi. Ce petit-fils imaginaire acquiert alors une posture qui me résiste.

Par un retournement de places, cette posture qui résiste donne consistance aux paroles de cette femme ou de cet homme rencontrés. Cette femme compagne d'un chef de pandilla (gang de rue) à Bogota, cet homme jouant avec ses enfants aux abords d'une rivière presque asséchée à La Paz. Les nombreux portraits que j'ai esquissés prennent à la lecture une indépendance. Chaque personne, dans son geste, sa réserve, son sourire et parfois ses pleurs, peut être vue alors comme expression de la souffrance.

A. C.

[14]



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le jeudi 28 septembre 2017 6:42
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 
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