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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

L’État faible. Haïti et République dominicaine. Édition revue et augmentée. (2011)
Introduction


Une édition électronique réalisée à partir de l'article d'André CORTEN, L’État faible. Haïti et République dominicaine. Montréal: Les Éditions Mémoire d'encrier, 2011, 398 pp. Édition revue et augmentée. Une édition numérique réalisée par Peterson BLANC, bénévole, Licencié en sociologie-anthropologie de la Faculté d’ethnologie de l’Université d’État d’Haïti animateur du Groupe de Recherche Intégrée [RAI]. [Autorisation de l'auteur de diffuser ce livre en libre accès dans Les Classiques des sciences sociales accordée le 19 septembre 2016.]

[11]

L’État faible.
Haïti et République dominicaine

Introduction

États faibles : un quart de siècle plus tard


Haïti/République Dominicaine : des différences énormes, mais pourtant une même dégradation humaine. État faible, État fragile, État failli : trois expressions. Laquelle est adéquate pour qualifier Haïti et la République Dominicaine ? Il y a vingt-cinq ans, les deux pays pouvaient être considérés comme dotés d'un État faible, car leur économie de rente était totalement tournée vers l'extérieur. Sur le modèle des « Veines ouvertes de l'Amérique latine ». Mais en 2011, l'écart entre les deux pays s'est terriblement accentué.

Au lendemain de la catastrophe sismique du 12 janvier 2010, l'État haïtien apparaît inexistant. Craignant le pire, les États-Unis y dépêchent 20 000 marines et contrôlent à cette fin l'aéroport. La République Dominicaine est le premier pays à porter secours, notamment au plan médical. Face à la situation d'exception, l'État dominicain fait preuve de décision.

Deux questions principales se posent : l'avance remarquable en termes de revenu per capita pris par la République Dominicaine est-elle le signe que son État ne peut plus être qualifié de faible ? Quant à Haïti, la stagnation économique des cinquante dernières années couplée à l'instabilité chronique du dernier quart de siècle, en quelque sorte stigmatisée par la présence d'une force militaire des Nations Unies et une incurie au plan des infrastructures sociales, fait-elle chuter Haïti de son statut d'État faible à État failli ? [12] Ou bien la nouvelle catégorie d'État fragile devenue courante dans le langage des institutions internationales depuis 2001 qualifié-telle bien le pays ? (Châtaignier, Magro, 2007).

La notion d'État fragile

Précisons le vocabulaire. D'abord, y a-t-il un emploi différent de la catégorie d'État faible et d'État fragile ? Bien que dans le langage politiquement convenu des enceintes internationales le terme d'État fragile s'est généralisé, certains auteurs plus minoritaires continuent à parler d'État faible (Darbon & Quantin, dans Châtaignier, Magro, 2007 : 486). Lorsque c'est le cas, la notion d'État faible a d'ailleurs une teneur conceptuelle généralement critique de celle d'État fragile. Quant à la catégorie d'État failli (Failed State) ou « État en déliquescence », elle est plus volontiers utilisée dans une perspective de sécurité stratégique et correspond souvent à des situations de crise humanitaire très graves. Selon Foreign Policy (2005-2007), Haïti était classée en 2007 en 12e position parmi les États les plus « faillis ». Qu'en est-il actuellement ?

Aujourd'hui néanmoins on parle surtout d'État fragile. Qu'entend-on par cette expression ? Trois critères principaux sont généralement retenus pour définir un État fragile ou une société fragile : des faiblesses au niveau de la gouvernance politique, de la sécurité et du développement. On peut y ajouter dans certains cas l'effet nocif produit par les interventions inappropriées des pays donateurs et de façon plus générale la contre-efficacité de l'aide publique au développement. Dans certains textes, on fait état de l'impossibilité de contrôler le flux de migration et de façon récurrente on insiste sur le problème de la corruption.

Le thème central est celui de « gouvernance ». La « bonne gouvernance » dépend de « la concordance des intérêts de l'élite et du reste de la société », concordance qui devrait être assurée dans une démocratie. Néanmoins selon Chauvet et Collier (dans Châtaignier & Magro, 2007 : 438), il arrive que la société ne connaisse pas son intérêt propre. La situation peut encore se compliquer lorsque l'élite, elle non plus, ne connaît pas son intérêt propre. Cette problématique soulève rarement la question des inégalités sociales qui, même dans le cas d'un État stable dit démocratique, témoigne [13] pourtant du fait que les intérêts de l'élite ne coïncident que très mal avec ceux de la société. La problématique de la concordance des intérêts et de la bonne gouvernance est plutôt traitée dans le cadre des théories de la « transition démocratique » et en a toutes les limites (Carothers, 2002, Corten 2001).

La situation peut se compliquer lorsque la société ou l'État se trouvent engagés dans un conflit interne ou externe, armé ou révélant une violence civile diffuse. La « mauvaise gouvernance » peut déboucher sur une crise et des conflits ou au contraire ce sont ces dernières qui rendent la « bonne gouvernance » hypothétique. Ces crises peuvent être jugées comme des « menaces pour la paix » et entrer dans une logique principalement internationale. Avec la fin de la guerre froide et la diminution des conflits interétatiques de caractère militaire, un nouveau concept est apparu à cet égard depuis 1994, celui de « sécurité humaine ». Notamment inspiré par les travaux d'Amartya Sen (Stiglitz, Sen, Fitoussi, 2009), l'indicateur inclut sept types de sécurités (économique, alimentaire, sanitaire, environnementale, personnelle, de la communauté et sécurité politique). L'indicateur de sécurité humaine développe l'IDH, l'indice créé par le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD) en 1990 et qui s'appuie essentiellement sur trois facteurs : la longévité mesurée par l'espérance de vie à la naissance, le taux d'alphabétisation des adultes (depuis 2010 la durée moyenne de scolarisation) et le niveau de vie mesuré par le RNB (revenu national brut [1]) par habitant. L'indice de développement humain d'Haïti en 2010 était de 0,404 et classait le pays à la 145e position sur 169 pays, celui de la République Dominicaine de 0,663 et la plaçait en 88e position. L'indice de sécurité humaine permet néanmoins mieux d'identifier la vulnérabilité d'une société que l'indice plus courant de développement humain.

[14]

Selon ces études, sur l'État fragile, la « bonne gouvernance » peut par ailleurs être entravée par l'absence de ressources naturelles comme elle peut l'être également par une abondance incontrôlée de celles-ci. Rien que pour sa carence de ressources naturelles (les richesses parfois annoncées à grand fracas n'ont jusqu'à présent pas été confirmées) et sa dévastation écologique, Haïti entre dans la catégorie des États fragiles.

Haïti : une notion conceptuelle
d'État faible versus une notion administrative
d'état fragile


Jour après jour, la situation est de plus en plus complexe en Haïti. Dans cette complexité, il y a tout à la fois une imprévisibilité et une sorte de blocage. Le vocabulaire des institutions internationales lorsqu'il parle d'État fragile le dit, c'est l'imprévisibilité de la régulation sociale dans son ensemble - voire son incapacité à en élaborer une - qui fait classer un État particulier dans la catégorie d'État fragile. Cette incapacité se traduit par le fait que dans certains cas ladite communauté internationale ne peut même plus aider cet État-problème, car il a des arriérés face au Fonds monétaire international (FMI) le rendant inapte à obtenir des prêts ou une assistance technique. Ce sont donc en quelque sorte les règles de la « communauté internationale » qui définissent en aval ce qu'est un État fragile davantage qu'une définition conceptuelle tendant à faire émerger des explications.

Avant le séisme de 2010, Haïti semblait entrer dans cette définition en rapport avec la plupart des critères en partie tautologiques avancés dans les cénacles internationaux (Châtaignier, Magro, 2007 : 12). Elle entrait aussi dans un critère qui advient en conséquence ou en confirmation de tous les autres : le refus des institutions internationales d'accorder une aide ou des prêts. Comment sortir alors de la trappe de financement ? (Raffinot & Rosellini, dans Châtaignier, Magro, 2007 : 451-471). Haïti a été pour des périodes plus ou moins longues inapte à recevoir de l'aide et coincé dans cette trappe. Aujourd'hui, cette inaptitude passée n'est pas sans rapport avec l'extrême lenteur du déblocage des fonds promis. L'expérience d'Haïti confirme que l'État fragile est essentiellement un État qui ne répond pas à certaines conditions définies par les [15] institutions internationales pour recevoir de l'aide. Que ces États aient ou non effectivement besoin de l'aide reste une question par contre difficile à traiter, car d'une part les institutions internationales essaient parfois de contourner leurs règles pour malgré tout fournir à certains États prêts ou assistance, d'autre part l'aide restant, pour de bonnes ou mauvaises raisons, objet de controverse, la demander ou la refuser ne traduit en soi aucun besoin structurel et est peut-être d'ailleurs sans rapport avec la qualification d'un État fragile (Chauvet et Collier, dans Châtaignier & Magro, 2007 : 435-450).

Que la problématique des États fragiles soit en partie extérieure à la question posée dans ce livre sur l'État faible se manifeste lorsqu'on part, pour l'étude d'Haïti, de la fracture radicale qui constitue ce pays. Dans la société haïtienne, il y a un fossé infranchissable entre les 80% de la population vivant dans la misère et la survie perpétuelle et les 20% essayant de fonctionner dans un mode de comportement et de consommation moderne, desquels 7% ont des revenus d'entre 700 et 4 000 $ et 1% des revenus supérieurs à 4 000 $. De cette fracture radicale résulte un rapport constitutif de mépris social [2] qui n'oppose pas seulement le peuple haïtien et l'élite, c'est-à-dire d'un côté les 95% de la population et de l'autre les 5% composés d'Haïtiens aisés et riches ainsi que d'étrangers à revenus élevés. Non, la fracture divise d'un côté la masse des analphabètes (encore estimés à 40%), des chômeurs structurels et des paysans pauvres et de l'autre côté les instruits, ceux qui parlent français - parfois l'anglais -, les employés d'administrations ou d'entreprises industrielles, commerciales et de service ainsi que ceux ayant des parents dans la diaspora. S'y ajoutent la dizaine de milliers d'experts et de coopérants.

[16]

Une fracture radicale,
radicalement occultée


Les 80% d'exclus sont toujours regardés à travers les yeux des 20% restants, du quintile supérieur. Dans celui-ci ne figurent pas que des privilégiés : s'y trouvent également des femmes et des hommes de basses classes moyennes. Qu'il s'agisse d'agents de l'État (y compris inférieurs), de commerçants (petits, moyens ou gros), d'enseignants, de personnel médical ou paramédical, de ministres du Culte (prêtres ou pasteurs), d'agronomes ou de techniciens agricoles, de petits entrepreneurs dotés d'un petit capital, de membres étrangers ou nationaux d'ONG ou de bénévoles d'organisations féministes ou populaires, dans tous les cas - ou presque - ce sont eux qui portent les normes avec lesquelles sont mesurés les comportements, les réactions plus ou moins violentes et les besoins des 80% d'exclus. Les organisations les portent, mais pas toujours. On a vu, dans une période récente, la mutation d'organisations dites populaires en gangs de délinquants : les « chimères » (Corten, 2000 : chap. 7 & 8). Les chimères, bien que façonnées par le système et même téléguidées par lui, ne se mesurent que négativement par rapport aux normes.

Certes, on invoquera les associations paysannes issues d'en bas. Elles expriment parfois des revendications contraires à l'ordre établi. Elles pourraient être soumises à la même dérive que les chimères, mais jusqu'à présent les modèles d'organisation et les mots d'ordre viennent souvent de l'étranger ou du moins des cadres mentaux des organisateurs des villes. Il reste néanmoins qu'au fond de la mémoire haïtienne les soulèvements paysans sont des jalons historiques. On y reviendra.

L'hypothèse esquissée dans cette introduction au sujet de l'évolution d'Haïti est que les normes de régulation mises en forme à partir des cadres mentaux du quintile supérieur s'avèrent toujours marquées d'incohérence par leur incapacité de penser la fracture radicale de la société. À cette incohérence de régulation de la société (qui ne peut s'instituer en société civile [Corten, 1998]) se couple le profond désajustement d'un État construit en 1804 sur le modèle stato-centré de la puissance coloniale, mais dans un univers de terres brûlées et face à un événement littéralement impensable : une révolte victorieuse d'esclaves (Trouillot,  1995). Est-ce une [17] conséquence ? Encore aujourd'hui, cet État ne parvient pas à coordonner ses champs de compétence et ses appareils : agraire, urba-nistique, sécuritaire, relations extérieures et d'infrastructure sociale (éducation/santé), etc. Le paradoxe de cette incapacité se traduit dans la démultiplication des institutions (État/ONG) jusqu'à se polariser, pour monopoliser la violence, dans la formation de structures parallèles qui à leur tour menacent continuellement le monopole. La conjoncture de 2003-2004 en fournit une illustration saisissante lorsque des bandes armées suscitées dans la phase antérieure par le pouvoir d'État se sont retournées contre lui.

Ainsi, la fracture ne date pas d'hier, elle date du XVIIIème siècle. Certes, comme disent Hector et Hurbon (2009 : 32), le ressassement de l'histoire peut fonctionner comme trop-plein de mémoire rendant difficile de penser l'avenir. En particulier lorsqu'il s'agit de rappeler des hauts faits du passé. Cependant, pour mettre au jour la fracture radicale qui marque la composition sociale haïtienne actuelle, il faut retourner au mode de peuplement d'Haïti avant et au moment de sa libération ainsi qu'aux conditions de fondation du nouvel État dans ce contexte. Le livre Genèse de l’État haïtien (1804-1859) dirigé par Michel Hector et Laënnec Hurbon est de ce point de vue d'un apport considérable. En 1791, rappelle Hurbon, « l'essentiel du peuplement de la colonie compte à peine un siècle de présence sur le territoire » (Hurbon, dans Hector & Hurbon, 2009 : 19). Plus encore, « près des deux tiers des travailleurs ayant conquis leur liberté sont de nouveaux arrivants » (Id.). « Le pays est doté d'une population encore ethniquement hétérogène, fraîchement installée et toujours en instance d'homogénéisation... C'est surtout le lien politique de conquête et de sauvegarde de la liberté et de l'indépendance sur la base anticoloniale et antiesclavagiste qui à l'origine unit le plus fortement les différentes composantes de cette nouvelle communauté. » (Ibid. : 20)

Jean Casimir ajoute immédiatement un autre élément politique : la division entre élites (surtout militaires) et masse. En effet, dit-il, « la fracture entre les "anciens" et les "nouveaux" libres n'est pas le fruit d'une mobilité sociale, mais d'une décision politique » (Casimir, dans Hector & Hurbon, 2009 : 79). Cette décision ne va pas dans le sens de l'émancipation, mais du système moderne [18] de domination. Et Casimir d'affirmer : « L'État en Haïti est l'institutionnalisation de la disjonction entre les orientations de base de la mobilisation populaire qui débouche en 1804 et les exigences de la modernité... » (Ibid. : 80). Et de poursuivre : « Le fossé qui sépare les masses des autorités ne peut se combler puisque les gouvernements sont convaincus - de nos jours encore, soit dit en passant - qu'il est de leur devoir de civiliser ces ignares, alors que non seulement ils ne possèdent aucun des moyens de leur politique, mais surtout ils n'ont ni la volonté ni la nécessité de les mettre en pratique puisque leurs projets de "développement économique" de type plantationnaire ne réclament pas de main-d'œuvre qualifiée. » (Ibid, : 81). « La faille entre la classe des représentants et les masses est constitutive de cet État. Elle peut servir à un dispositif efficace de domination, mais non de gouvernement. La cassure dans les systèmes de pensée du pays annule toute gouvernabilité et toute "justiciabilité". » (Ibid. 82) « Les gouvernements échouent les uns après les autres dans l'achèvement de leurs buts déclarés, mais non dans l'entretien de la structure de l'État en Haïti qui leur permette de faire à leur guise et surtout d'échouer à leur guise sans être le moindrement justiciables. » (Id.)

Dans son livre de plus en plus cité L’univers rural haïtien : le pays en dehors, Gérard Barthélémy avait développé il y a plus de vingt ans une analyse approfondie du conflit historique entre bossales (les anciens esclaves nés en Afrique et leurs descendants immédiats) et créoles. Il y insiste sur le rôle des bossales dans la culture du marronnage en Haïti. Les bossales constituent la majorité des Haïtiens vivant dans les campagnes et forment une société à part. Selon cette conception binaire forgée à partir des notions de société bossale et de société créole, deux sociétés parallèles s'affronteraient constamment en Haïti depuis 1804.

Michel Hector (dans Hector & Hurbon, 2009 : 37) affirme qu'une économie paysanne centrée sur le lakou s'est épanouie durant la seconde moitié du XIXe siècle (en particulier de 1859 à 1889) permettant paradoxalement « à l'État de faire face à ses obligations financières, surtout en ce qui concerne le paiement de la "double dette" de l'indépendance » (Id.). Même dans ce contexte, les luttes pour le pouvoir qui opposent plusieurs élites excluent [19] quasi systématiquement les bossales du pouvoir. On ne cite qu'un seul bossal devenu président : quelques mois... Il s'agit du général Jean-Louis Pierrot (1845-1846) qui, se méfiant des intrigues de Port-au-Prince, déplaça la capitale à Cap-Haïtien, ce qui lui valut d'être rapidement renversé. Comment classer Soulouque, l'empereur Faustien Ier qui règne de 1849 à 1859 ?

Globalement, ce qui domine le XIXe siècle, ce sont les luttes pour le pouvoir entre élites urbaines. La paysannerie en est exclue. Celle-ci ne choisit-elle pas néanmoins son propre terrain en se resserrant autour de l'institution du lakou7. N'est-ce pas dès lors qu'elle sent cette institution menacée qu'elle se soulève ? Pour Claude Moïse (in Hector & Hurbon, 2009 : 52), les soulèvements paysans furent limités dans le temps et dans l'espace. Selon Hector, l'explosion de 1843-1848 « entraîne un véritable collapsus de l'État unitaire » (Hector, dans Hector & Hurbon, 2009 : 37). Tant la révolte des Piquets (1844) que celle des Cacos (1918-1920) sont classiquement présentées comme des jacqueries écrasées dans le sang, mais symboles de la résistance populaire. Récemment et un peu par hasard Emmanuel Renault (2008 : 104-108) est parvenu à donner à la révolte des Piquets un nouveau relief en mettant en évidence leur statut de souffrants. Les paysans ne s'y auto-désignaient-ils pas « armée souffrante » ?

Société souffrante, mais non victimaire

Pour Renault, la souffrance n'est pas acceptation du statut victimaire. Elle n'est pas simple résistance sans espoir. « Contrairement à des préjugés répandus, le discours de la souffrance n'enferme pas les individus dans une position de victime : ce sont surtout le silence et l'incapacité à exprimer la souffrance qui condamnent à l'impuissance. Il ne participe pas seulement d'un biopouvoir qui assujettit les individus en faisant de leur corps et leur esprit le point d'application d'une technologie de la santé : il constitue aussi un instrument de contestation des définitions technocratiques de la santé et des politiques étroites qui s'en inspirent. Par ailleurs, si l'on veut transformer le monde, il faut, comme Marx lui-même le remarquait, analyser non seulement ses structures, mais aussi la manière dont les individus vivent en elles » (Renault, 2008 : 6-7). C’est pourtant [20] en prêtant au discours sur la souffrance un statut victimaire que Louis Naud Pierre traite le courant historico-anthropologique dans une série d'études réunies dans un ouvrage collectif.

Dans une introduction au livre Haïti. Les recherches en sciences sociales et les mutations sociopolitiques et économiques, Naud Pierre distingue en fait deux courants, un courant historico-anthropologique caractérisé par un enfermement dans le passé et finalement par un catastrophisme et un courant d'inspiration marxiste attribuant l'échec de construction de l'État à la violence des rapports de classe. Pour sortir de l'impasse épistémologique, l'auteur propose de prendre en compte la face instituante des mutations, soit l'instauration d'un cadre représentationnel commun qui devrait permettre la « bonne gouvernance » et la mise en place d'un espace public commun. Naud revient ainsi au mythe de la bonne régulation (en fait du marché) qui par défaut aboutit aux catégorisations de l'État fragile.

Il est vrai que, dans son pessimisme et son fatalisme radical, le livre de Christophe Wargny Haïti n’existe pas (2004) peut conforter Naud Pierre dans l'idée d'une impasse épistémologique. Plus généralement, le conforte dans sa conviction l'idée véhiculée par des courants religieux et intellectuels qui attribuent le manque d'engagement réciproque des individus (bloquant l'avenir d'Haïti) à une constante actualisation mentale du système d'esclavage. Le conforte le principe de sens commun selon lequel l'incivisme est une qualité commune à tous les anciens esclaves. D'un autre côté, il se sent conforté par la seule prise en compte par les chercheurs « d'inspiration marxiste » de la violence des intérêts économiques tant nationaux qu'étrangers postulant par là même la « fragilisation des mécanismes de régulation » (Naud Pierre, 2007 : 29).

Les conceptions de Price-Mars, de Hurbon et de Barthélémy mettent justement en évidence les facteurs de la fracture radicale de la société haïtienne permettant de saisir les fondements de la faiblesse de l'État, sans aboutir à une vision fataliste ou une conception victimaire. Certes ces analyses comportent aussi leurs points aveugles, les empêchant d'être totalement convaincantes, mais elles fournissent les fondements d'une lecture en termes de « société souffrante » qui a sa propre histoire. Price-Mars (Price-Mars, 2009) [21] associe le mépris au rapport central de la société haïtienne à un certain type d'éducation qui reproduit les principes d'exclusion et d'inégalité hérités du système esclavagiste. Mais comment en sortir ? Grand penseur de la négritude - on le sait -, il revalorise la culture populaire haïtienne (désignée dans d'autres textes comme inarticulée) en soulignant son origine africaine. Insistant sur l'Afrique, il affaiblit par là le caractère national de cette culture. Grand intellectuel, occupant des fonctions publiques de haut niveau, il ne parvient pas à fournir à la génération suivante une ligne directrice de démarcation par rapport au duvaliérisme qui s'empare, en la falsifiant, de la culture haïtienne.

La génération suivante reprendra avec énergie le thème price-marsien du bovarysme et du mimétisme culturel tout en essayant de mieux cerner les contours du vodou considéré comme le ciment de la culture populaire haïtienne. Hurbon qui, sur le plan de l'analyse, a contribué à faire sortir le vodou de la manipulation duvaliériste, montre comment ce ciment culturel échoue pourtant à être intégré dans les organes juridiques et politiques officiels de la nation, même s'il parvient à s'adapter, ce qui se traduit notamment par l'organisation du vodou dans la diaspora aux États-Unis et au Canada (Hurbon, 2009). Mais, tout en cernant beaucoup d'éléments, il y a chez Hurbon une incapacité de penser l'intégration du fait de sa conception d'une société civile déjà là qui n'attendrait qu'un cadre juridique pour faire respecter les droits humains. Les droits humains et la violence se trouvent dès lors mis face à face sans possibilité d'articulation.

C'est sans doute Barthélémy qui a pensé le plus radicalement l'unité de la culture populaire haïtienne. S'étant tourné vers la paysannerie, il est difficile de parler pour lui d'enfermement dans le passé. Haïti a représenté durant longtemps une exception historique. Alors que partout ailleurs en Amérique latine l'urbanisation réduisait inexorablement la proportion de la population rurale, celle-ci restait majoritaire en Haïti. En 1970, 80% de la population était rurale. En 2008, 53%, mais la population a augmenté de telle façon que, en nombre absolu, la population rurale est restée constante. En 1970, Haïti était autosuffisante au plan alimentaire, aujourd'hui, elle importe au moins 60% de sa consommation. [22] La présence massive des bossales en milieu urbain a éclaté au grand jour au lendemain du séisme du 12 janvier 2010. Malgré la tendance d'une partie de cette population à retourner dans leur milieu d'origine, tendance en parole encouragée de tout bord, 1,3 million de gens de milieu populaire se retrouvaient dans les camps. Alors qu'au lendemain du séisme, on brassait des schémas de délocalisation y compris du siège administratif de la capitale, on se trouve face à une nouvelle évidence : les bossales ne sont plus uniquement en milieu rural. Par ailleurs, installés en ville, ceux-ci s'adaptent et transforment leur cadre d'identité culturelle. Il en résulte que, quelle que soit la validité de l'analyse de Barthélémy dans les années 1980, il n'y a plus désormais un ensemble culturel cohérent bossale séparé de la culture urbaine créole. Mais reste la thèse fondamentale de Barthélémy selon laquelle le système de valeurs mis en place dans la paysannerie haïtienne est une riposte d'ensemble aux valeurs du Nord. Ainsi, souligne-t-il dans Créoles et Bossales : conflits en Haïti (2000) que « la culture d'Haïti bien plus que d'autres cultures afro-caraïbes a pu marquer les domaines fondamentaux de la religion, de l'expression artistique et musicale en Occident ». Elle a marqué aussi ce nouveau rapport collectif avec soi-même qu'est l'expression publique de la souffrance. Celle-ci s'est propagée au plan planétaire, mais elle a aussi été instrumentalisée par une nouvelle armée d'experts (Corten, 2011). En Haïti avec le séisme, ce contrôle du savoir sur la souffrance par les experts internationaux s'est énormément renforcé, mais l'autonomie d'expression se manifeste aussi. Contrôle/autonomie sont l'enjeu majeur de la société haïtienne à partir duquel l'État peut se donner une nouvelle forme. Face à la politique de la pitié des ONG et des experts, il y a dans les camps et dans les quartiers populaires une interpellation plébéienne [3] qui aujourd'hui encore moins qu'auparavant s'adresse à l'État.

Expression populaire massive
et violence du droit


Armée souffrante, société souffrante, mais en effet aussi interpellation. Lorsqu'Aristide gagne haut la main les élections présidentielles en 1990, personne n'a pensé que se mettrait en place un État efficace. [23] Ne fût-ce que parce que le gouvernement était composé d'un personnel tout à fait inexpérimenté. Au moins pouvait-on espérer que la fracture radicale de la société soit prise en compte. Mais vouloir que cette prise en compte se fasse à travers le droit serait escamoter le rapport entre le droit et la violence. Comme nous le disent des textes de théorie politique (Benjamin, 1921, 2000), il n'y a pas de violence plus forte que celle destinée à préserver le droit (contre, dit-on, l'anarchie ou le désordre). Par contre, il semble bien que ce soit au nom du droit qu'en 1991 le Parlement haïtien interpelle de plus en plus vivement le gouvernement engagé dans des programmes d'alphabétisation, de lutte contre la vie chère et d'augmentation du salaire minimum. Il s'ensuit une situation confuse où les organisations populaires (Smarth, 1998) en viennent à encercler les parlementaires et à les menacer.

Le coup d'État du 30 septembre 1991 prend prétexte de l'incitation au lynchage - le supplice du père Lebrun - qui aurait été lancée par le président Aristide le 27 septembre à son retour de New York où il avait prononcé un discours devant la 46e Assemblée générale de l'ONU. Le président aurait exhorté ses partisans à être vigilants en utilisant le cas échéant « l'instrument », se référant au « Pè Lebrun ». Plus généralement, les militaires justifient leur intervention en dénonçant une « dérive de la démocratie ». La violence du coup se justifie, dans le discours des militaires, par la nécessité de préserver le droit. Depuis 1987, date de la promulgation de la Constitution, on assiste à toutes sortes d'improvisations constitutionnelles ; avant le coup d'État et durant le coup d'État, les improvisations reprennent de plus belle. Le Rapport sur la Question constitutionnelle rédigé par Claude Moïse et Cary Hector le rappelle point par point. Parlant du coup d'État, ils affirment ex post ce qui est peut-être une réécriture du rapport de la politique au droit. Parlant du coup d'État du 30 septembre 1991, ils affirment près de vingt ans plus tard :

Il s'agit ni plus ni moins d'une rupture de l'ordre constitutionnel. Ce qui est remarquable, c'est l'acharnement pathétique des putschistes à trouver un habillage constitutionnel à leur coup de force. L'Exécutif est renvoyé, mais contrairement à la tradition, pas les Chambres législatives. Soumises cependant à de fortes pressions, celles-ci sont sommées d'utiliser les [24] provisions constitutionnelles pour remplacer l'Exécutif. Dans la foulée, des mesures sont prises (nouvelles nominations à la Cour de cassation par exemple) en vue d'une rapide institutionnalisation du nouvel ordre des choses... Le Parlement reste en place, mais il est pratiquement inopérant. Les assemblées locales ne sont pas constituées. Le renouvellement du tiers du Sénat prévu pour 1992 est réalisé dans des conditions confuses, depuis la formation d'un CEP dit Conseil électoral permanent d'exception jusqu'aux élections scabreuses de neuf sénateurs. En plus du président constitutionnel en exil, mais accepté internationalement comme le chef légitime de l'État, le Pouvoir exécutif contrôlé par les militaires passe par des transformations successives qui donnent : 1) un président provisoire (Joseph Nérette) et un premier ministre (Jean-Jacques Honorât), 2) un premier ministre sans président (Marc Bazin), 3) un Conseil des ministres sans premier ministre à la suite de la démission de Bazin, 4) un premier ministre investi en vertu de l'Accord de Governors Island (Robert Malval) gouvernant de concert avec le président en exil sous la surveillance ombrageuse des putschistes encore en place, 5) un président sans premier ministre (Jean Jonnassaint). Tout cela enrobé de prétentions constitutionnelles.

Dès le 30 septembre, une répression impitoyable s'abat sur les partisans d'Aristide déclenchant d'une part un retour des populations vers les provinces et d'autre part un renforcement du flux de boat people (Corten, 1992) vers les États-Unis. Le Parlement haïtien continue cependant à fonctionner et entérine la nomination de Nérette comme président « constitutionnel » puis celle de Bazin comme premier ministre. Haïti est habitée par deux consciences opposées, celle de la violence et celle d'un soi-disant respect du droit. Sans se laisser duper, les populations des quartiers pauvres restent mobilisées ; elles font preuve d'un courage parfois héroïque face aux exécutions sommaires, aux viols et à la torture.

Au plan international, coexistent également ces deux consciences. D'un côté, il y a la peur d'une explosion sociale d'autant plus forte qu'Aristide a polarisé toute la force du mouvement social en croissance en Haïti depuis 1983, de l'autre il y a le principe de la continuité constitutionnelle et démocratique au nom duquel les coups d'État sont, après la chute du mur de Berlin, condamnés au nom de l'idéologie de la « fin de l'histoire ». Plus la peur est grande, plus [25] on cherche des moyens négociés, et à défaut conformes au droit international, pour intervenir.

L'embargo s'avérera la solution qui ne fera pas plier les militaires haïtiens, mais qui désarmera considérablement les masses dans leur volonté de lutte. Il est une autre manifestation de la violence du droit. À la répression toujours intense viennent s'ajouter la cherté du coût de la vie et la faim. Alors que les militaires ont partie liée avec la contrebande que l'embargo induit et que les commerçants profitent de l'augmentation des prix, les populations de Cité Soleil ou de Raboteau vivent dans la violence et la promiscuité. Elles ne savent finalement plus quelle est la situation d'exception, celle de cette vie quotidienne sans merci ou celle de la torture qu'on leur inflige dans les commissariats.

Même si les populations des quartiers pauvres essayent de croire que l'embargo est un résultat de leur lutte puisque, à la clef, il y a le retour d'Aristide, elles sentent que celui-ci les dépouille de la prise sur les événements. Désormais tout est décidé de l'extérieur et c'est de l'extérieur qu'on attend les nouvelles. Le sentiment de force qui habite les milieux pauvres depuis les premiers soubresauts contre le régime de Jean-Claude Duvalier en 1983 et qui avait triomphé dans l'élection d'Aristide en 1990, se fragmente non pas sous l'effet pourtant terrible de la répression, mais sous l'impression de ne plus être que les spectateurs d'un jeu d'échec entre chefs. Tout en observant les mesures de resserrement de l'embargo, ils ne comprennent pas toujours pourquoi le jeu ne se conclut pas plus rapidement. Pourquoi le gouvernement américain, qui a la force et le droit international pour lui, n'exerce-t-il pas l'ultime coup de boutoir ? Pourquoi a-t-il fallu tant attendre pour faire passer la résolution 840 (du Conseil de sécurité) permettant une intervention armée (Corten, 1995) ?

Au retour d'Aristide en septembre 1994 après les terribles séquences de la répression des paramilitaires du Front pour l'Avancement et le Progrès d'Haïti (FRAPH) - 2003-2004 - et y compris de la transformation de certains militants pro-Aristide en « attachés » du FRAPH, toute la force populaire accumulée durant plus de dix années de lutte semble épuisée et ceci d'autant plus que le retour du président ne s'accompagne d'aucune réforme, bloqué [26] qu'il est dans son action gouvernementale par le double contrôle du gouvernement américain et du FMI. Du moins est-ce ainsi que ses partisans s'expliquent cet immobilisme. Par ailleurs, son mandat se termine sans qu'il puisse récupérer les années perdues en exil.

La période suivante est marquée par une guérilla institutionnelle entre le président Préval en fonction depuis février 2006, Aristide retranché dans sa luxueuse demeure de Tabarre et un parlement dont le parti principal, l'OPL, s'est dissocié de son chef lavalassien (l'Organisation politique Lavalas s'étant transformée en Organisation du Peuple en Lutte). Le droit public se transforme en procédurite incessante aboutissant à asphyxier l'État et à faire stagner l'économie. Une nouvelle fois, le droit se manifeste comme violence.

En 2000, Aristide accède à la présidence dans une atmosphère délétère. Ayant perdu son charisme, il projette une image de dictateur en bout de course. « Aristide utilise tous les moyens pour rester au pouvoir : corruption, milices de jeunes fanatisés, diabolisation des États occidentaux, exhortation du peuple... Il a aussi fait appel aux méthodes habituelles du leader populiste : encadrement de la société par la terreur, les médias, le parti, la fraude électorale, la corruption... Son échec provient des limites de ses soutiens (milices armées incontrôlables, poids et rôle incertains des mafias de la drogue, division interne à son parti, faiblesse de la police, absence d'armée, isolement international). » (Jalabert, 2005)

La population s'est appauvrie encore. Face à la misère croissante, la figure des chimères, ces anciens militants d'organisation populaire transformés, surtout depuis 1997-1998, en bandes de délinquants au service du pouvoir, fournissent pour l'observateur international la figure du peuple ignare et violent. À partir de la fin de 2006, ils sont écartés de leur champ d'intervention dans la capitale par une action répressive de la Mission des Nations Unies pour la stabilisation en Haïti (MINUSTAH). Cette action n'est en effet pas simplement policière, mais répressive ; elle s'abat sur les partisans d'Aristide et plus généralement sur la population pauvre des bidonvilles (Hallward, 2007). Les dirigeants de Lavalas dont l'ancien premier ministre Yvon Neptune sont emprisonnés sans jugement (2004-2006). Par ailleurs, sous prétexte de leur division et de [27] la confusion qui en résulte, les candidats lavalassiens ne peuvent se présenter aux élections sénatoriales de 2009.

La mise à l'écart en 2004 d'Aristide, maintenu en exil en Afrique du Sud jusqu'en 2011, a fait manquer une occasion exceptionnelle d'articuler dans une situation de haute conflictivité les forces sociales et les forces politiques. Avec l'instauration du gouvernement temporaire de Gérard Latortue (premier ministre d'Haïti du 12 mars 2004 au 9 juin 2006), les milieux populaires sont confondus avec les bandes de délinquants et les forces politiques s'éparpillent rapidement, y compris dans le camp d'Aristide. La présidence de Préval (2006) intervient comme un processus de sécularisation d'un imaginaire religieux qui avait depuis plus de quinze ans diabolisé les acteurs politiques. Elle se solde par une décomposition des forces des milieux pauvres et une illusoire recomposition de la société civile à travers l'institution de commissions présidentielles [4].

Cet état des lieux avant le séisme catastrophique du 12 janvier 2010 rend compte d'une autre occasion manquée, celle d'une décision politique le lendemain du séisme face à l'état d'urgence. L'absence totale de visibilité de l'exécutif durant les journées suivant le cataclysme ne s'explique pas seulement en fonction du caractère inouï de la catastrophe ou des faiblesses psychologiques du président, mais en fonction du délitement d'un processus qui avait mis en scène depuis 1983 une force plébéienne. Au cours des épisodes parfois tragiques qui scandent cette période de vingt ans, l'État faible basé sur une totale dépendance à l'exportation ne s'était pas restructuré en un État qui tienne compte du changement drastique de la composition de la population et des activités (ou des formes d'inactivité). Au lendemain du séisme, des conceptions illusoires continuaient à prévaloir - nécessité du renvoi des populations dans les campagnes et existence d'une société civile longtemps proclamée par les ONG en attendant de trouver un partenaire local.

[28]

L'intervention d'une décision politique dans une situation exceptionnelle dépend de la capacité de rassembler la population dans une unité politique. Même si elle était dans une gangue religieuse et même si elle avait été falsifiée par la suite, cette unité s'était manifestée de façon éclatante en 1990. Même encore l'élection de Préval en 2006 s'y référait à son corps défendant. Pourquoi donc, devant l'immensité des tâches à accomplir, une décision souveraine ne s'institue-t-elle pas, obligeant les institutions internationales à en prendre acte ?

La nature de l'État est tributaire de facteurs structurels. Dans la première édition de L'État faible, ces facteurs ont été cernés : l'indifférenciation des masses et une économie de rente totalement tournée vers l'extérieur. Ce dernier quart de siècle, ces facteurs se sont en partie transformés. L'indifférenciation des masses, qui était encore largement rurale, est devenue en partie urbaine. D'autre part, la dépendance s'est installée dans la structure d'importation : Haïti importait en 2008 près de 55% de ses besoins alimentaires et l'aide alimentaire représentait à elle seule 28.3% de l'ensemble des importations.

Face à ces facteurs structurels, il y a la décision. La décision n'est pas seulement un acte ponctuel, elle est une unité par rapport à laquelle des unités plus fortes ne parviennent pas à se constituer. La situation exceptionnelle, elle-même, n'est pas non plus ponctuelle. Elle ne peut pas non plus être de caractère purement naturel, comme l'est le séisme. La situation exceptionnelle est de caractère politique. Dans la perception de celui-ci peut s'affirmer le statut de souverain. Les années qui viennent vont dire si à l'occasion de cette catastrophe inouïe, on n'aura non pas refondé Haïti (comme il est convenu de le dire dans la doxa des discours postséisme), mais fait surgir le principe du souverain. Sur la base de ce principe, se seraient établies non seulement la réarticulation de l'État avec la société, mais la cohérence nouvellement inventée de ses appareils. Laissons la chance à cette perspective !

L'interpellation plébéienne peut dans certaines conditions voir s'affirmer le principe du souverain. Dans une situation sans précédent, les 80% méprisés socialement peuvent contraindre à la formation d'une unité bouleversant la fracture radicale. Mais [29] l'interpellation plébéienne peut aussi dépasser le cadre national. C'est à ce moment qu'entre en jeu l'autre fracture, la fracture de l'île non seulement en deux nations, mais en une structure globalement réglée par le mépris social.

Haïti/République Dominicaine :
une fausse symétrie.


Tournons-nous maintenant vers l'État voisin, la République Dominicaine. S'agit-il encore d'un État faible ? Dans le passé, il y avait une similitude d'évolution entre les deux pays : occupation américaine du début du siècle, intermède, dictature et transition pour sortir de la dictature. Dans cette comparaison, on a déjà effacé des différences. En Haïti, l'occupation américaine (1915-1934) se fait dans le contexte d'un climat social et politique très agité. En République Dominicaine (1916-1924), c'est surtout le défaut de paiement à l'extérieur qui justifie l'occupation.

Second point : en Haïti, la dictature de Duvalier n'est nullement en continuité ni avec le contexte de l'intervention ni avec l'occupation elle-même, tandis qu'en République Dominicaine Trujillo est quasi mis en selle par les Américains. En effet, commençant en 1918 une carrière militaire, Trujillo monte rapidement en grade dans la Garde nationale entraînée par le corps des Marines américains. En 1930, il prend le pouvoir - le 24 mai, il est proclamé président de la République. Il conserve le pouvoir durant trente-et-une années. Pendant sa dictature, marquée par une répression féroce et un culte de la personnalité sans limites - la capitale est rebaptisée Ciudad Trujillo -, une bonne partie de l'économie passe sous son contrôle. Il mène une politique de grands travaux et parvient à assainir la situation financière. Le discours officiel, où il est souvent question de progrès et de droit (Trujillo se targuait de respecter les normes constitutionnelles), ont fait passer la dictature de Trujillo comme une étape décisive dans le démarrage économique de la République Dominicaine par opposition avec la stagnation économique qu'engendre la dictature des Duvaliers.

Dans un livre percutant, Collapse (traduit en français sous le titre Effondrement. Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie), Diamond identifie trois différences entre Haïti et la République Dominicaine :  1) « en partie pour des raisons [30] liées à l'environnement » (Diamond, 2006 : 403), le sol en République Dominicaine est plus riche, notamment en potentiel forestier, hydroélectrique et agricole qui favorise à la fois l'industrialisation et l'agriculture ; 2) la colonisation, la France a fait d'Haïti une colonie d'exploitation intensive, ce qui explique d'une part la déforestation, d'autre part la surpopulation. En reprenant le contrôle de son destin, Haïti se ferme à l'extérieur. Au contraire, l'autre peuple d'Hispaniola, délaissé par l'Espagne, se voit beaucoup plus ouvert à l'immigration et aux investissements étrangers (Ibid. : 404-405). En troisième lieu, si les deux pays ont connu au xxe siècle des dictatures, Trujillo qui, souligne Jared Diamond, était un bâtisseur, a développé les industries et les infrastructures de son pays. « Trujillo a cherché à développer une économie industrielle et un État moderne - à son profit assurément -, mais pas Duvalier. » (Ibid. : 405)

Cette dernière explication rejoint celle de l'économiste et historien dominicain Bernardo Vega. Selon lui, c'est de 1930 que date le décalage de croissance économique entre les deux pays. Bernardo Vega affirme même que « jusqu'au milieu des années 1920, Haïti était un pays plus puissant et plus riche que la République Dominicaine. Port-au-Prince est une ville plus cosmopolite que Santo Domingo, les Dominicains craignaient davantage l'armée haïtienne que vice-versa, Haïti exportait plus, collectait davantage d'impôts, avait une population plus nombreuse et avec une élite probablement plus cultivée que l'élite dominicaine » (Vega, 2005).

Les premiers auteurs qui vont aborder le sujet, au début des années 1940, retiennent surtout le rôle de « satrape » et d'accapareur de Trujillo (Almoina : 1949, de Galindez, 1956). Ils vont d'ailleurs le payer de leur vie. Le dictateur s'empare d'une grande partie de l'économie (Bosch, 1959). En effet, à sa mort, on évalue que 60% des travailleurs dominicains travaillent pour lui. Plus tard le bilan se fait plus positif. Dans les années 1980, les auteurs sont amenés à souligner le rôle « capitaliste » de Trujillo, parallèle à celui de Somoza au Nicaragua. Roberto Cassa (1982) en fait sa thèse, même si, pour l'historien marxiste, capitaliste n'est pas un qualificatif nécessairement laudatif. Dans son livre classique, The Dominican Republic : A National History, Frank Moya Pons insiste [31] sur le rôle majeur du dictateur dans le processus de substitution des importations. Durant cette période (1938-1960) dit-il, le nombre d'établissements et de travailleurs employés fait plus que doubler tandis la valeur courante des produits industriels est multipliée par douze. (Moya Pons : 363).

La différence de l'impact économique des deux dictatures est incontestable, mais, si à la veille de la mort de Trujillo (1961), la République Dominicaine connaît une certaine prospérité, c'est dû essentiellement à l'essor de l'économie sucrière. La production sucrière fait plus que doubler. Une grande partie des emplois créés le sont dans ce secteur et avec une main-d'œuvre haïtienne grandissante. C'est vrai aussi que se développe toute une petite industrie légère : verreries, filatures, tissages, brasseries, manufactures d'armes, mines de sel, fabriques de chaussures, abattoirs, usines de produits chimiques, quincailleries, cimenteries, etc. Mais, ce type d'industrie existe tout autant de l'autre côté de la frontière sauf que les entreprises ne sont pas comme en République Dominicaine entre les mains d'un seul homme, celui-ci revendant éventuellement à l'État ses entreprises déficitaires.

Dans l'interprétation donnée dans la lère édition de l'État faible et qui est maintenue ici même, à la mort de Trujillo, l'État est un État rentier. La structure de l'économie est tournée vers l'extérieur. Certes, la guerre (1939-1945) a pu donner à l'État un certain degré d'indépendance et la centralisation des activités a pu donner l'apparence d'un facteur de décision, mais la population a une composition d'indifférenciation qui empêche de fonder solidement une articulation verticale État/société et une articulation horizontale entre les divers appareils de l'État. Armée et douanes sont les deux appareils principaux, mais sans force centripète.

Une mémoire collective
révolutionnaire laminée.


Il est vrai que des mouvements sociaux ou politiques marquent le début de la transition. Ils s'étaient manifestés déjà avant l’« ajusti-ciamento » du tyran avec le Mouvement révolutionnaire du 14 Juin fondé en 1960 (nom donné en commémoration d'une tentative de débarquement d'un groupe révolutionnaire le 14 juin 1959). L'année  1962 est une année électorale où s'affrontent le Parti [32] révolutionnaire dominicain (PRD) fondé par Juan Bosch et l'Union civique nationale (UCN). Juan Bosch est élu président en décembre 1962 ; sa victoire contre le candidat de l'oligarchie représente une première entrée des classes populaires sur la scène politique. Peu habitués à cette présence, armée et oligarchie s'associent pour déposer le président Bosch en septembre 1963. Le soulèvement d'avril 1965, revendiquant le retour de Bosch et qui va occasionner le débarquement de 40 000 marines américains, devient dans la mémoire collective un mouvement populaire qui surdétermine jusqu'à aujourd'hui la scène des partis politiques.

Balaguer est élu président grâce à l'appui des Américains qui retirent leurs dernières troupes du pays en septembre. La tension est extrême. La répression balaguériste vise toutes les pousses d'autonomie surgissant dans les milieux populaires et syndicaux. De 1984 à 1989, des émeutes et des grèves éclatent sans qu'elles structurent néanmoins la lutte sociale. La force sous-jacente du mouvement populaire, dont la guerre de 1965 reste un marqueur symbolique, se note dans la scène politique actuelle où sont en lutte pour le pouvoir deux partis fondés par Bosch et se donnant initialement des objectifs de transformation sociale, bien qu'appliquant de fait une politique essentiellement néolibérale.

En contrepoint de ce mouvement, c'est la figure contre-révolutionnaire, mais aussi la spécificité de la politique de Joaquin Balaguer dirigeant le pays de 1966 à 1978 et de 1986 à 1996 qui impriment un changement de structure à l'économie dominicaine. S'inspirant du concept proposé par Marx dans Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, Wilfredo Lozano (1985) et Roberto Cassa (1986) qualifient ce régime de « bonapartiste ». Profitant des contradictions entre les fractions de la bourgeoisie et du rapport de forces indécis vis-à-vis du mouvement social, Balaguer concentre tous les pouvoirs dans l'exécutif. Le régime va permettre d'intégrer les masses urbaines déracinées. D'économie sucrière, le pays devient une économie urbaine de bas salaire où les travaux publics jouent un rôle d'accumulation. Trois secteurs principaux servent de locomotive économique : le tourisme, les zones franches industrielles et l'envoi de devises de l'étranger. La République Dominicaine qui développe son tourisme à partir des années 1990 devient la [33] destination touristique majeure des Caraïbes avec quatre millions de visiteurs (Cuba : 2,4 millions). Quant aux zones franches industrielles régies par une loi de 1990, elles emploient à un moment près de 190 000 travailleurs, mais la crise de 2008 et la concurrence asiatique font baisser ce nombre à moins de 130 000. Enfin, les remises des travailleurs dominicains à l'étranger (environ un million et demi) dépassent les trois milliards de dollars. Ces recettes correspondent à 75% de celles récoltées par le tourisme et, selon certaines enquêtes, permettent de vivre à 38% de la population résidant en République Dominicaine. Miné par la présence d'une population haïtienne présente dans tous les secteurs et vulnérable, car sans droit, le semi-prolétariat dominicain est désarticulé entre ces trois pôles.

Un premier tournant s'effectue dans les années 1970. Le taux de croissance économique annuel moyen per capita de la décennie dépasse les 6%. Impulsé par une stratégie de grands travaux, se met en place un processus de substitution des importations. L'appareil militaire domine jusqu'alors l'État, encadrant le secteur sucrier et faisant des braceros haïtiens ce qui a été dénoncé comme des esclaves. Cet appareil militaire va subir une évolution. Par ailleurs, neutralisant les luttes de pouvoir entre différents secteurs, Balaguer consolide son système bonapartiste de pouvoir (Lozano, 2002). L'appareil douanier est encore central ; compatible avec un processus de substitution des importations, il n'appelle pas les entrepreneurs à jouer un rôle politique, laissant ceux-ci se concentrer sur leurs objectifs économiques.

Durant les années de gouvernement du PRD (Guzmân, 1978-1982 ; Blanco 1982-1986), l'appareil de l'État se démocratise et laisse une certaine place aux organisations, mais pour devenir plus exposé aux diktats des institutions internationales, en particulier du FMI. Les demandes sociales s'expriment plus librement, cependant dans le contexte des programmes d'ajustement structurel, elles ne peuvent plus s'adresser à l'État, mais à un anonyme international. C'est la période des « émeutes de la faim ». Tant par la dominance des appareils militaire et douanier que par le fait que les demandes sociales n'ont pas l'État comme allocutaire, on est encore dans une situation d'État faible.

[34]

Un virage ou un mirage ?

Mais la situation va changer. L'objet de cette dernière partie est de montrer en quoi et comment ce changement affecte les rapports avec le pays voisin.

Wilfredo Lozano a consacré plusieurs études à analyser le passage à l'après-caudillisme en République Dominicaine. Selon lui, c'est à l'intérieur de ce passage que s'est opérée une transformation de la nature de l'État. Balaguer meurt en 2002 à l'âge de quatre-vingt-quatorze ans après avoir trois fois encore occupé la présidence en 1986-1990, en 1990-1994 et dans un mandat écourté en 1994-1996. Au total, il aura été président durant vingt-quatre ans. Or, durant la dernière période du balaguérisme (1986-1996), on assiste à une mutation de la structure de l'État. Le régime reste patrimonialiste (c'est-à-dire avec une bureaucratie personnellement dépendante du chef), mais un système solide de partis se met en place. La modification la plus importante concerne l'appareil militaire qui perd son rôle cardinal dans l'organisation de l'État. Elle coïncide avec la transformation de la structure d'une économie exportatrice (de produits principalement agricoles) en une économie de services.

Comme dans la phase antérieure, la réalisation de grands travaux dans le domaine de la construction sert de base d'accumulation. Ils permettent non seulement de mettre en place les installations hôtelières et tout leur encadrement routier, mais ils contribuent à restructurer la force de travail. Les entrepreneurs de la construction parviennent à attirer la main-d'œuvre haïtienne. En échange de bas salaires, ils leur donnent une certaine stabilité et une certaine intégration dans la société urbaine, rendant par ailleurs moins impératif le contrôle militaire. Les travailleurs dominicains sont poussés quant à eux vers le secteur des zones franches industrielles ou vers l'émigration aux États-Unis et en Espagne.

Les résultats en termes de croissance sont satisfaisants (de l'ordre de 5%) ; ils apparaissent surtout comme une rampe de lancement pour les années ultérieures en particulier celles des mandats de Leonel Fernandez du Parti de la libération dominicaine (PLD) : 1996-2000, 2004-2008 et 2008-2012. Ce dernier suit la même stratégie d'accumulation à partir de la construction que celle [35] de Balaguer. Obtenant comme lui des taux de croissance assez remarquables de l'ordre de 8%. Il rationalise aussi dans une perspective néolibérale le système fiscal, faisant perdre à l'appareil douanier l'importance qu'il avait jusqu'alors. En fait, une double structure se développe, l'une de rationalisation modernisatrice ayant recours au droit, l'autre clientéliste et néo patrimoniale. L'État dominicain jongle désormais avec les conditionnalités des institutions financières internationales et échappe à toute catégorisation comme État faible ou fragile.

Les transformations économiques en République Dominicaine se concrétisent aussi par un décloisonnement du marché intérieur et par une tendance à exporter les surplus dans le pays voisin. C'est de la fin des années 1980 qu'on date l'ouverture d'un commerce binational avec Haïti. Sans doute, celui-ci existait et continue à exister à un niveau informel étant estimé à cent millions de dollars. Mais, c'est avec la Commission mixte bilatérale (créée en 1996) que les exportations dominicaines apparaissent en nette croissance. Les exportations dominicaines évaluées à 5 millions en 1980-1985, passent à 26 millions en 1997, à 112 millions en 2003 et à 156 millions en 2007. « Haïti constitue le second partenaire commercial de la République Dominicaine après les États-Unis. De même, ajoutent Silié et Segura, la République Dominicaine s'est convertie pour les Haïtiens en leur second territoire extérieur de résidence après les États-Unis. » (Silié, Segura, 2002 : 72) À noter que durant certaines années, la Corée du Sud, destinataire du ferronickel dominicain, s'est placée comme second partenaire commercial.

Il y a un déséquilibre flagrant de la balance commerciale de la République Dominicaine avec Haïti. La République Dominicaine n'importe formellement que peu de marchandises d'Haïti - en 2007, le montant en valeur des importations n'est que de sept millions. L'avis général est cependant qu'avec la chute de toutes les barrières douanières en Haïti (créant une différence de 20% dans le prix des produits), les Dominicains ont pris l'habitude d'y faire des achats de produits de luxe au noir. Aujourd'hui le montant doit être élevé. Inversement, les produits en provenance de République Dominicaine (vendus ou non en contrebande) sont essentiellement agricoles ou de manufacture légère. La situation s'est progressivement [36] transformée avec l'importation par Haïti de ciment et de matériel de construction (notamment des barres d'acier). Suite au séisme du 12 janvier 2010, les exportations dominicaines vers Haïti pourraient, selon certaines estimations, s'élever à un milliard de dollars.

Déjà au début des années 2000, des données de ce type faisaient circuler le spectre de la fusion entre les deux pays, fusion qui serait encouragée par l'Union européenne. S'élaborent des programmes de construction binationale de routes, d'érection de barrages et de centrales électriques, des programmes conjoints de tourisme et l'établissement de zones franches sur la frontière - notamment à Ouanaminthe. Ce spectre est agité par le petit parti ultranationaliste dominicain Force nationale progressiste (FNP), membre de la coalition qui a ramené le docteur Leonel Fernândez au pouvoir et qui l'a poussé à des politiques de déportation massive d'Haïtiens, déportations condamnées par la Cour interaméricaine des droits de l'homme dès 2005. Dans une déclaration du 12 juillet 2010, Pelegrin Castillo, député dominicain et fils du patriarche Vincho Castillo, tonitruant dans son antihaïtianisme, affirmait avec plus de mesure : « Les États-Unis, l'Union européenne et les organismes internationaux ont toujours considéré la République Dominicaine comme un État pivot, indispensable pour administrer la crise d'Haïti. Mais cette approche ne contribue pas à une solution sérieuse des problèmes de viabilité d'Haïti. Cela sert plutôt à aggraver les nôtres comme on a vu après le 12 janvier. »

Avec le 12 janvier, la République Dominicaine s'implique fortement dans la crise haïtienne. La question posée par Pelegrin Castillo est pertinente, mais elle peut être prise dans un autre sens. Un pays comme la République Dominicaine qui parvient à sortir de son statut d'État faible ne peut-il profiter de la situation exceptionnelle du séisme pour s'en arracher d'une façon décisive ? Établissant de nouveaux rapports avec Haïti, peut-il sortir de son complexe de rapports rentiers et de non-droit ?

Il reste en effet une question importante pour chacun des pays et pour leurs relations : l'influence du narcotrafic. Depuis plusieurs années, Washington considère Haïti et la République Dominicaine comme les deux principaux pays de transit de la région, favorisant l'exportation d'environ 20% de la drogue sud-américaine vers les États-Unis.

[37]

Depuis 1992, le narcotrafic a pris pied en Haïti d'abord sous l'égide des militaires et ensuite plus « civilement ». Le narcotrafic est un revenu de rente. Dans le cas d'Haïti, le narcotrafic semble avoir maintenu le pays dans une économie de rente, alors même que les produits traditionnels d'exportation comme le café, le cacao et les huiles essentielles sont au plus bas. Seuls les mangues et certains produits biologiques connaissent un timide essor.

Selon un rapport de l’International Narcotics Control Strategy Report (INCSR) publié par le Département d'État, en République Dominicaine durant les 11 premiers mois de 2009, 4,4 tonnes de cocaïne, 14 010 tonnes de marijuana, 39 kilos d'héroïne, 10 166 tablettes d'ecstasy et 1,3 million de tablettes de pseudoéphédrine ont été saisies. Ont été également confisqués 608 400 $ US.

La République Dominicaine est surtout dans le contexte actuel un lieu de blanchiment d'argent. Par blanchiment d'argent, on entend un processus qui consiste à dissimuler l'origine de profits illicites provenant d'activités criminelles pour faire croire qu'ils ont été obtenus par des moyens légitimes. La construction, le tourisme et le système financier sont des secteurs où le blanchiment peut se faire facilement. La République Dominicaine, bien plus qu'Haïti, est en position d'exposition pour ce processus. Certes, Haïti est un pays avec un système judiciaire faible et où le narcotrafic peut prospérer en toute impunité (et semble avoir atteint durant les présidences d'Aristide les sommets du pouvoir), mais la République Dominicaine, qui possède également un système judiciaire faible, est depuis le boom des années 1996-2000 un cadre attrayant pour le blanchiment d'argent.

Une dégradation humaine surprenante
en République dominicaine


Haïti se trouve en 2010 au 145e rang selon l'indice de développement humain et la République Dominicaine au 88e rang. Les vingt-cinq pays qui entourent Haïti (IDH 0,404) dans cette catégorie sont situés en général en Afrique (l'Afrique ayant un IDH moyen de 0,51). Mais, malgré le grand écart de rang qui sépare les deux pays, la République Dominicaine (IDH 0,663) est aussi mal classée. Elle demeure parmi les pays latino-américains les plus [38] pauvres : Paraguay, Bolivie, les États d'Amérique centrale (l'Amérique latine a un IDH de 0,76). Voilà qui est étonnant et qui tempère le rapport contrasté entre les deux pays !

Comparés en termes des trois indicateurs qui font l'IDH, Haïti et la République Dominicaine se distribuent ainsi : 1) espérance de vie à la naissance, 61,7 et 72,8 ; 2) taux d'alphabétisation des adultes, 62% et 87% et nombre moyen d'années de scolarisation, 4,8 et 6,9) ; 3) PIB par habitant, 1 121 $ et 8 647 $ (PNB per capita 949 et 8 273$). En fait, c'est en dépenses d'éducation qu'on constate une curieuse similarité entres les deux pays : 1) en pourcentage du PIB, 1,4% et 1,8% ; 2) en pourcentage des dépenses gouvernementales, 20% et 9,7%. Si on compare la République Dominicaine avec le Mexique, au 56e rang et qui a un PIB 60% plus élevé, on a pour les premiers indices 75,6 ans, 91.6% d'alphabétisés et 8,6 années de scolarisation et enfin 13 271 $ de PNB per capita et 14 266 $ de PIB per capita et pour les dépenses en éducation respectivement de 5,4% et 25,6%. En bref, le Mexique qui a un PIB per capita 60% plus élevé a une dépense en éducation par rapport au PIB trois fois plus grande !

En Haïti, 80% de la population croupit dans la misère avec un taux d'analphabétisme élevé. On sait en effet qu'il faut souvent multiplier par deux les alphabétisés recensés pour avoir les « alphabétisés fonctionnels ». Mais dans la structure de mépris social qui est celle d'Haïti, un bas taux d'éducation de la population pauvre est jugé suffisant aux yeux du quintile supérieur. Ceux-ci, voyant celle-ci cantonnée à la petite agriculture et au secteur informel, ne sont pas convaincus, malgré leurs déclarations, qu'une meilleure éducation est nécessaire. Le quintile supérieur vivant des rentes d'exportation, des devises envoyées de l'extérieur, des emplois publics, de l'aide internationale ou du narcotrafic, n'a littéralement besoin des 80% restants que pour des tâches de petits services.

En République Dominicaine, la main d'œuvre doit être un peu plus qualifiée. Elle est employée dans les zones franches industrielles ou dans les services hôteliers. Il s'agit d'un travail souvent abrutissant que n'accepterait pas une main-d'œuvre plus scolarisée. Avec l'argent qui provient des « Dominican yorks », il y a parfois en compensation de ces tâches à la chaîne un prurit de consommation. [39] L'américanisation du style de consommation est en partie aussi liée aux circuits du narcotrafic qui trouvent dans cette consommation standardisée des occasions d'investissement et de blanchiment d'argent. Par ailleurs, la consommation de drogue dans la basse classe moyenne a l'effet - de premier degré - d'« opium du peuple ».

L'augmentation de la criminalité en République Dominicaine vient éclairer le caractère en partie insolite de ce « miracle économique » qui fait de la République Dominicaine un nouveau dragon latino-américain. La République Dominicaine n'a plus seulement un État de bas salaires, mais un État qui repose sur la reproduction d'une sorte de dégradation de la population. Quoiqu'à un niveau tout à fait différent, il y a une structure quelque part analogue à celle de « désolation » qui caractérise depuis des années Haïti (Corten, 2000).

Conclusion

Malgré les très grandes différences, il y a une structure analogue de dégradation humaine dans les deux pays. Cette structure analogue de la base de reproduction des États n'est pas sans rapport avec la manière dont est géré l'important bassin migratoire haïtien en République Dominicaine. La situation de non-droit dans laquelle se trouvent tant les migrants que les Dominicains d'origine haïtienne conditionne autant la migration des Dominicains vers l'extérieur (principalement aux États-Unis et en Espagne) que la dégradation de la force de travail non qualifiée en République Dominicaine.

Sont côte à côte deux États. Celui de la République Dominicaine a des appareils notamment fiscaux mieux contrôlés, mais sa structure d'État, en retirant la base rentière au système de bas salaires et en le remplaçant par une accumulation de capital fixe (caractéristique du secteur de la construction), a fait perdre aux processus de prolétarisation leur rôle moteur — la mémoire collective de lutte étant dans le même mouvement laminée. L'autre est celui d'Haïti. L'État y a des appareils qui sont de plus en plus la contrepartie volontariste d'appareils internationaux. La population est traitée comme bénéficiaire de programmes d'aide, mais elle est dans un rapport fantomatique avec un État absent ou ne manifestant sa présence que par la tracasserie. La population est « en dehors » [40] de l'État : elle se manifeste dans des expressions religieuses qui lui apparaissent comme un rempart contre la désagrégation sociale et la délinquance. Dans les camps, les habitants prient. Moins il est vrai maintenant que les mois passent !

Si la croissance semble être l'emblème du nouveau petit dragon qu'est la République Dominicaine, la souffrance semble être le destin de l'autre partie de l'île. D'un côté, une machine un peu folle tire la société tout en risquant de la vider de sa substance, de l'autre des ONG essayent de donner à la souffrance un discours la traduisant en demandes. S'y oppose néanmoins la résistance séculaire du « pays du dehors ». Elle le fait dans une histoire discontinue caractérisant la plèbe. Elle pourrait aussi prendre des formes de soulèvement. Le premier pays va-t-il entraîner le second dans sa course et intégrer le marché haïtien dans son mode d'accumulation axé sur la construction ? Les immenses tâches de reconstruction en Haïti pourraient le laisser penser. Ou bien, dans la suite de la chronologie de lutte contre l'esclavage où Haïti s'était placée en première position, Haïti va-t-elle montrer le chemin d'une résistance à la désintégration sociale et à la dégradation humaine ? Et l'imaginaire religieux sera pour longtemps un relais pour une pleine conscience politique. Avec ses fourvoiements, ses remparts et ses renversements.

La dégradation humaine analogue, malgré les énormes différences, réunit les deux pays et fixe le cadre de leur coexistence. Aussi les transformations dans la coexistence des deux communautés sur le sol dominicain peuvent être un point nodal incontournable conditionnant l'avenir des deux nations. C'est un premier lieu du mépris à révolutionner. Mais ce lieu de mépris s'adosse dans chacun des pays - et plus encore en Haïti qu'en République Dominicaine - à une fracture radicale de la société fondée sur un mépris social encore plus profond. L'émancipation passe par la libération de ce mépris, une émancipation qui ne se conforme pas à un souci de « respectabilité ». Cela se fait par la révolte ou par l'ironie, la bruyante ironie populaire qui donne le sacre présidentiel à un comédien !



[1] Le revenu national brut (RNB), (gross national income [GNI] en anglais) est la somme des revenus (salaires et revenus financiers) perçus, pendant une période donnée, par les agents économiques résidant sur le territoire. Le RNB est la somme du PIB et du solde des flux de revenus primaires avec le reste du monde. Le produit intérieur brut (PIB) est défini comme la valeur totale de la production interne de biens et services dans un pays donné au cours d'une année donnée par les agents résidant à l'intérieur du territoire national. Le PNUD prend le PNB per capita dans le calcul de son indice. Généralement la comparaison entre pays se fait en fonction du PIB per capita.

[2] La notion a été définie par Axel Honneth (2006) dans une perspective d'intersubjectivité. Dans le présent texte, on verra que la notion est prise dans une conception de fracture radicale qui se rapproche du concept de sans-parts de Rancière (1990). Pour revenir à Honneth, le successeur de l'École de Francfort se demande : Qu'est-ce qui fait qu'un être humain a de la « valeur », alors qu'un autre sera invisible pour nous ? Comment cela se manifeste-t-il dans notre comportement ? « J'aimerais désigner l'expérience morale que les sujets humains font typiquement dans de telles situations comme le sentiment de subir un mépris social » (Ibid., 193).

[3] Ce concept remis dans un cadre conceptuel d'histoire discontinue est attribuable à Breaugh (2007). Il est repris dans Corten, Penafiel, Huart (2012).

[4] Cinq commissions présidentielles étaient instituées en 2009 par le président Préval. Hormis celle sur la crise à l'Université d'État d'Haïti, il s'agit de la commission sur la compétitivité économique, celle sur les nouvelles technologies de l'information et de la communication, celle sur la réforme de la justice et sur la proposition d'amendement de la Constitution de 1987.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le dimanche 23 juillet 2017 19:32
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 
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