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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir de l'article d'Ellen CORIN, “Manières de vivre, manière de dire. Réseau social et sociabilité quotidienne des personnes âgées au Québec.” In La culture et l’âge. Questions de culture, no 6, sous la direction de Fernand Dumont, pp. 157-190. Québec: Institut québécois de recherche sur la culture (IQRC), 1984, 198 pp.

[22]

MANIÈRES DE VIVRE, MANIÈRES DE DIRE

Réseau social et sociabilité quotidienne
des personnes âgées au Québec

Ellen Corin

L'intégration sociale des personnes âgées a trop souvent été étudiée de façon linéaire, sans que l'on dispose de moyens permettant de s’interroger sur la signification de données recueillies par un questionnaire. Les recherches rapportées ici se sont appuyées sur les concepts développés par l’analyse des réseaux sociaux. Les données sur les relations sociales ont été recueillies par quatre biais différents : des questions générales portant sur diverses catégories de relations informelles, des questions sur les comportements de la dernière semaine, des questions sur les relations sociales mobilisées en cas de difficulté ou de problème, des questions portant sur les personnes importantes. Notre hypothèse est que les réponses recueillies par chacun de ces biais renvoient à des niveaux distincts de l’intégration sociale des personnes et que les glissements observés entre les approches sont indicateurs de la dynamique de l’intégration sociale des personnes âgées. Nous avons aussi voulu contextualiser les données recueillies, en examinant la manière dont le milieu de vie influence les formes de sociabilité privilégiées par les personnes et en interprétant ces données à partir de la notion de « stratégies sociales d’existence ».

[157]

Questions de culture, no 6
“La culture et l’âge.”

 “MANIÈRES DE VIVRE,
MANIÈRES DE DIRE
.

Réseau social et sociabilité quotidienne
des personnes âgées au Québec
.

par
Ellen Corin *

I. DE QUEL SOCIAL PARLE-T-ON ?

Il est difficile d’articuler une approche significative de la vie sociale dans nos sociétés, qui fasse sens par rapport aux acteurs de cette vie sociale tout en permettant de répondre à certaines questions à caractère plus théorique. L'objectif principal de cet article est de mettre en évidence différentes dimensions qui constituent la réalité sociale des personnes âgées et d’indiquer certains repères qui organisent ce que l’on pourrait appeler la mouvance de leur social quotidien. Il veut aussi montrer la nécessité de conjuguer plusieurs approches de la réalité que l’on cherche à comprendre.

La signification même du terme « social » n'est pas univoque. Pour mieux caractériser la perspective que nous avons adoptée dans notre étude du monde social des personnes âgées, nous allons partir d’une distinction entre trois niveaux différents du social :

— un social que l'on pourrait qualifier d’objectif dans la mesure où il est situé tout entier à l’extérieur de la personne et où il définit les champs de forces et d’influences dans lesquels elle se trouve située ; à ces facteurs généralement macrosociaux correspond un social catégoriel, constitué par un ensemble de variables qui [158] permettent de préciser la place que des individus occupent dans le champ des forces sociales : la classe sociale, la profession, le statut socio-économique par exemple ;

— un social proche, qui représente la façon dont un individu s'inscrit dans un champ relationnel. Les relations sociales qui constituent ce dernier sont souvent saisies sur le mode de l’énumération ou de l’addition. L’analyse des réseaux sociaux a cependant montré que l’entourage social peut aussi être étudié comme un système doté de caractéristiques structurelles et transactionnelles. On a émis l’hypothèse que le réseau social manifeste l’action des grands facteurs sociaux dans le monde social des individus (Hammer, 1981), comme il exprime en retour la réaction des individus à l'action de ces facteurs sociaux (Mitchell, 1969). Ce second aspect a été moins touché dans les études concrètes en raison de sa complexité : il manifeste l’action conjuguée de facteurs de personnalité, de facteurs sociaux et de facteurs culturels ;

— un social intersubjectif, qui est de l'ordre de la représentation. Pour les acteurs comme pour le chercheur, la réalité sociale n’est jamais une réalité strictement objective ; elle est toujours investie de significations qui s'élaborent dans un contexte social et culturel particulier, à partir d’un certain nombre de schèmes collectifs et qui se négocient au cours des interactions (Berger et Luckman, 1966 ; Walsh, 1972). Ce système se répercute sur notre perception de nous-mêmes, par le biais de l’intériorisation de l’image que les autres nous renvoient de nous.

Les études portant sur l’intégration sociale des personnes âgées ont rarement pris en considération ces différents niveaux du social. Les relations sociales des personnes âgées ont le plus souvent été étudiées à partir d’un schéma déficitaire qui appliquait au champ social l’idée de détérioration, associée aux études sur le vieillissement biologique. Balier (1976) a émis l’hypothèse que le fait de ramener le vieillissement à un processus essentiellement biologique a largement contribué dans notre société à créer une représentation dévalorisée de la vieillesse.

La notion de perte est ainsi mise en avant pour expliquer les modifications dans l'insertion sociale des personnes âgées : pertes au niveau des rôles sociaux, où la retraite, le départ des enfants, le décès du conjoint amèneraient la disparition progressive des rôles sociaux qui avaient naguère structuré l'identité sociale de la personne, sans que ces rôles soient remplacés par de nouveaux rôles aux normes clairement définies (Rosow, 1974) ; pertes également sur le plan des relations sociales, résultant de la disparition progressive des membres de sa génération et des ruptures de contacts dues aux pertes de rôles. La théorie du désengagement (Cumming et Henry, 1961) a donné à ces [159] pertes un caractère normatif en les situant dans le cadre d’un retrait progressif et volontaire des personnes âgées du champ social.

D’autre part, les études interculturelles sur la position des personnes âgées dans des sociétés non occidentales (Simmons, 1945 ; Shelton, 1965 ; Maxwell et Silverman, 1970 ; Cowgill et Holmes, 1972 ; Guemble, 1980 ; Corin, 1982) ont montré que le rapport des personnes âgées avec le milieu qui les entoure varie fortement d'une société à l’autre. Même s’il peut être difficile de départager dans ces études ce qui relève des discours officiels tenus sur les personnes âgées et des attitudes concrètes développées à leur égard (Bengston et al., 1975), les données recueillies indiquent quand même l’existence d’un écart ou d'une différence par rapport à ce que nous définissons comme la position sociale des personnes âgées. Arcand (1982) suggère que la distinction même d’une catégorie spéciale de personnes définies comme âgées est liée à la structure de production et au style de vie privilégiés par notre société.

Dans cette dernière, l’homogénéité du discours tenu sur les personnes âgées semble attester l’existence d’un « schème typificatoire » (Berger et Luckman, 1967) qui concerne les personnes âgées, mais sans que ce à quoi ce schème renvoie soit tout à fait évident : reflète-t-il l’essentiel de la réalité concrète des personnes âgées dans nos sociétés occidentales ou exprime-t-il plutôt notre relation culturelle à la vieillesse et, à travers elle, à la temporalité, aux valeurs, à la différence ?

Certaines recherches permettent cependant de dessiner un autre portrait du vieillissement et insistent sur sa dimension sociale, entendue au triple sens donné plus haut à ce terme.

Au plan des facteurs macrosociaux, des travaux ont montré que les réactions ou pertes accompagnant le vieillissement et le style de vie des personnes âgées varient avec la classe sociale (Zay, 1981). En général, cependant, les auteurs s’intéressent relativement peu aux processus permettant d'expliquer cette influence. Parmi les exceptions, citons l’étude de Guillemard (1973) qui a montré que les systèmes de relations sociales dans lesquels se trouvent insérés les retraités sont directement fonction de l’importance relative du capital qu'eux et leurs enfants possèdent : ressources financières, culturelles, sociales qui sont l’écho de la position occupée dans la structure sociale durant la vie active passée.

Les études du champ relationnel des personnes âgées ont généralement été effectuées par deux biais différents : celui d’une approche quantitative des relations sociales et des échanges et celui d’une investigation portant sur les relations intimes. Elles se sont montrées peu critiques quant à la validité des résultats obtenus par des questionnaires fermés. Un reproche similaire a été adressé aux études quantitatives [160] portant sur les réseaux sociaux (Sokolovski et Cohen, 1981). On trouve relativement peu de travaux sur les réseaux sociaux des personnes âgées et encore moins sur la signification des données recueillies dans ce champ.

Sur le plan des représentations, on a suggéré que les images négatives du vieillissement que véhiculent notre culture et, dans une certaine mesure, nos politiques d’assistance (Conseil des affaires sociales et de la famille, 1979), orientent la représentation d'elles-mêmes qu'élaborent les personnes âgées. Matthews (1977) a montré comment le concept de stigmatisation élaboré par Goffman (1963) permet de rendre compte de ce processus, en indiquant parallèlement la façon dont opèrent les processus de déstigmatisation (Ablon, 1981 ; Mead, 1934) élaborés par les personnes âgées.

Dans le texte qui suit, nous allons surtout nous situer au second de ces trois niveaux, mais nous allons nous référer à chacun des deux autres pour comprendre le sens des données relatives à l’intégration sociale des personnes âgées ; d’abord en examinant l'impact de facteurs de contexte sur la vie sociale des personnes âgées, puis en nous interrogeant sur la place des représentations dans les données recueillies au cours de nos enquêtes.

II. LE CONTEXTE DE LA RECHERCHE

Nous allons nous référer ici à des données recueillies au cours de deux enquêtes effectuées auprès de personnes âgées au Québec [1]. La première avait un caractère exploratoire ; elle a porté sur un échantillon au hasard de 79 personnes sélectionnées dans un milieu défavorisé et dans une petite ville de banlieue caractérisée par la présence d’une industrie unique : le Canadien national. Cette première recherche a essentiellement visé à mettre au point, avec la collaboration d’étudiants, une approche dynamique de la vie sociale des personnes âgées et de la signification dont ces dernières l’investissent [2]. La seconde a été plus [161] extensive, portant sur un échantillon au hasard, stratifié en fonction de l'âge et du sexe, de 239 personnes âgées [3]. Ce second projet s'inscrivait dans un contexte particulier, celui d'une réflexion sur l’orientation des politiques ministérielles à l'égard des personnes âgées ; il visait entre autres à proposer un modèle d’intervention articulé sur la dynamique du milieu social des personnes âgées et sur leurs stratégies d’affrontement des problèmes.

Dans ce texte, nous allons partir des systèmes de support naturel, que l’on peut considérer comme une forme d’actualisation des relations sociales dans la vie quotidienne. Par le biais du recours à des analyses factorielles et discriminantes, nous verrons quels sont les différents patterns d'associations qui existent entre systèmes de support naturels et intégration sociale et nous nous interrogerons sur la signification des associations observées. Nous examinerons aussi quelles sont les stratégies de sociabilité que les personnes âgées élaborent face à différents facteurs de contrainte.

Une de nos hypothèses était que l’intégration sociale des personnes âgées ne s’effectue pas dans un vacuum ; elle est toujours portée par un contexte social et culturel particulier, qui contribue à l’orienter. Dans notre enquête plus extensive, nous avons ainsi constitué notre échantillon dans trois milieux différents : un milieu rural, que nous appellerons ici le comté de Châtelet, un milieu urbain défavorisé, que nous appellerons le centre-ville et un milieu urbain favorisé que nous appellerons Saint-Paul. Dans les deux premiers de ces milieux, nous avons chaque fois sélectionné les personnes interrogées dans ce que nous avons appelé deux micro-milieux, définis en terme de village pour le comté rural et en terme de paroisse pour le centre-ville. Les micro-milieux ont été choisis en fonction de leurs traits différentiels dans le cadre d’un même milieu :

- en milieu rural :

* Saint-Charles, qui paraît caractérisé par une dynamique de régression ; le village autrefois important s’est fait détrôner par un autre village dans lequel a été localisé le CLSC (Centre local de services communautaires) ;

* Saint-André, village très actif sur les plans social et culturel au cours de ces dernières années.
- dans le centre-ville :

* Saint-Marc, qui paraît caractérisé par plus de problèmes sociaux et une plus grande proportion de chambreurs ;
[162]

* Saint-Sulpice, dont la population est plus stable et paraît avoir davantage conservé ses anciens modes d'organisation.

Une partie importante des analyses a visé à faire ressortir l’influence du contexte sur l’intégration sociale des personnes âgées : par le biais de tests statistiques de signification dans le cas des milieux (le plus souvent, par le calcul des chi-carrés [4]), par celui de l’examen de l’orientation générale des résultats dans le cas des micro-milieux, où le nombre réduit de cas ne nous a pas permis d'utiliser de tests statistiques.

Le fait qu’il existe certaines relations entre les milieux et les caractéristiques de l'intégration sociale des personnes âgées ne signifie pas que ces relations aient une signification causale. Nous verrons comment aux traits spécifiques des milieux correspondent certaines caractéristiques des personnes âgées qui y résident. Nous tâcherons de voir si les différences observées peuvent être ramenées à une pure traduction des contraintes liées à ces caractéristiques ou si elles paraissent également renvoyer à des déterminations d’un autre ordre, qu’il s'agirait alors de découvrir. On peut ainsi dire que nous avons considéré le milieu social à la fois comme un facteur de contrainte et comme un facteur de stratégie.

III. LES OPTIONS MÉTHODOLOGIQUES

Les options méthodologiques adoptées pour l’étude des systèmes de support naturel et de l’intégration sociale des personnes âgées reposent sur certaines options épistémologiques :

- Dans les sciences humaines, comme, à un degré moindre, dans toute science, il n’existe pas de fait brut dont la réalité pourrait être cernée par des méthodes objectives ; la méthode utilisée oriente notre appréhension des faits.

- Plutôt que de nous centrer sur les caractéristiques objectives de l’intégration sociale des personnes âgées, nous avons choisi de mettre l’accent sur la configuration interne des données et sur leur signification par rapport aux acteurs eux-mêmes ; nous optons [163] ainsi pour une approche « émique » de la réalité sociale, où c’est le contexte qui indique le sens des données plus que des théories que l'on se donnerait pour objectif de vérifier.

- Nous avons choisi de nous centrer sur ce que Dumont (1981) appelle une « sociologie du prochain ». Dans la ligne de de Certeau (1980), nous considérons que les pratiques quotidiennes constituent un effort de dépassement des conditions objectives, objet de l’analyse macrosociale.

Par ailleurs, Mayol (1980) insiste sur la nécessité de se donner certains repères, d’établir un système de contrôle, pour cette étude du quotidien, afin de ne pas se laisser noyer par cette « rumeur de l’océan quotidien ». Nous avons choisi de nous référer à l’analyse des réseaux sociaux et de la prendre comme fil conducteur pour notre étude des pratiques de la vie quotidienne.

Nous avons souligné plus haut que l’analyse des réseaux sociaux vise à permettre de rendre compte de ce qui s'organise en marge des groupes constitués, définis par le système de parenté ou le système de production par exemple. Par ailleurs, les méthodes quantitatives utilisées le plus souvent dans les études de réseaux sociaux ne nous paraissaient pas permettre de rendre compte adéquatement de « la matrice sociale développée informellement » (Sokolovski et Cohen, 1978). En nous appuyant sur les prémisses épistémologiques définies plus haut, nous avons privilégié une approche des réseaux sociaux qui passe par le biais d’une investigation des comportements, suivant en cela Sanjek (1978) de même que Sokolovski et Cohen (1978). D’autre part, pour pouvoir faire ressortir les processus de construction à l’œuvre dans la vie sociale des personnes âgées, nous avons complété cette approche comportementale par d’autres types d’approches. Notre étude des réseaux sociaux s’est ainsi située à trois niveaux différents :

1) L’établissement de la « carte des relations » de la personne à partir de questions ouvertes, visant à reconstruire systématiquement les relations sociales de la personne interrogée en utilisant la méthode du génogramme étendu de Garrison et Podell (1981). Nous considérons que ce mode d’approche nous donne accès à la représentation que se fait la personne âgée des relations qui l’entourent. Les personnes citées par ce biais constituent ce que nous avons nommé le réseau élargi (RE) ; nous considérons que ce dernier constitue le potentiel relationnel du répondant, tel qu’il existe au niveau de ses représentations. En lui demandant d’estimer la fréquence habituelle des contacts avec les différentes personnes citées, nous avons constitué le réseau actuel (RA) sur la base d’une fréquence minimale d’un contact par mois ; nous considérons que le réseau actuel nous indique la proximité perçue des différentes [164] personnes citées, au plan de la représentation que le répondant s’en fait.

2) La reconstruction, par le biais de questions précises, des relations sociales que le répondant a eues au cours de la dernière semaine, qu’il s’agisse de contacts face-à-face ou de contacts téléphoniques. Nous avons calculé ici deux types d’indices :

- un indice qui révèle le nombre de personnes citées par ce biais ; il nous donne accès à ce que nous appelons le réseau relationnel (RR), indicateur de la manière dont les relations citées dans la carte des relations s’actualisent dans les comportements de la vie quotidienne ;

- un indice qui décrit le nombre de contacts noués avec les personnes de différentes catégories ; il correspond au réseau contact (RC), indicatif de l’espace-temps occupé par les relations dans la vie concrète.

3) La reconstruction du système de support naturel de la personne par le biais de questions portant sur la manière dont elle s’organise dans différents domaines de la vie courante et lors des situations de crise rencontrées au cours de la dernière année. L’indice calculé tient compte du nombre de mobilisation des différentes catégories de relations dans ces diverses circonstances et non du nombre de personnes concernées. Nous nous intéressons en effet à l’espace-support correspondant aux différentes catégories de relations afin de le comparer à la disponibilité des relations et à l’espace qu’occupent ces dernières dans la vie concrète.

Les données recueillies à ces trois niveaux ont été analysées en fonction des caractéristiques structurales des réseaux sociaux : la taille, l’accessibilité, l’importance relative des différentes catégories de relations (homogénéité du réseau). Nous avons aussi posé des questions portant sur les personnes qui comptent aux yeux du répondant (importantes, confidentes, conseils). Nous ne nous intéressons pas ici au contenu des transactions avec les différentes catégories de relations.

IV. SYSTÈME DE SUPPORT NATUREL
ET RÉSEAU SOCIAL :
UNE CONVERGENCE GLOBALE


Le modèle factoriel

Pour examiner la manière dont la mobilisation des ressources sociales en cas de problème reflète les caractéristiques de l’intégration sociale, nous avons examiné globalement, pour l’ensemble de notre [165] échantillon, le rapport qui existe entre le système de support naturel et le réseau social des personnes interrogées. Ce rapport a été examiné par le biais d'analyses factorielles et discriminantes.

Les analyses factorielles ont été utilisées comme des éléments descriptifs. Les règles de l'analyse factorielle exigent que le nombre de variables considérées ne dépassent jamais 10% du nombre de sujets interrogés, soit 23 dans notre cas. Nous avons dès lors eu recours à deux méthodes pour sélectionner les variables pouvant entrer dans le modèle factoriel :

1) Une vérification de l’admissibilité des variables pertinentes par un examen de leur rapport aux variables descriptives des systèmes de support naturel (taille, importance relative du conjoint, des enfants, des membres de la parenté, des amis et voisins), à l’aide du tau de Kendall. Nous avons fixé le seuil de signification à .01.

2) Des analyses factorielles préliminaires visant à voir quels sont les niveaux de l’intégration sociale qui présentent la plus grande communauté avec les variables qui permettent de décrire le système de support naturel ainsi qu’avec les variables qui décrivent les stratégies ; nous avons chaque fois procédé à l’analyse des composants PAI, suivie de la rotation VARIMAX, en nous servant des logiciels SPSS (Nie et al., 1975). Ce procédé nous a notamment permis de sélectionner le réseau actuel plutôt que le réseau élargi dans la carte des relations et le réseau relationnel plus que le réseau contact dans l’approche comportementale de la semaine reconstruite. Dans le modèle final des systèmes de support naturel (SSN), c’est le réseau relationnel, présentant le plus grand degré de communauté, qui a été retenu. Ceci fournit une première indication importante : c’est la présence des relations sociales dans la vie quotidienne plus que leur disponibilité dans le système des représentations qui est liée à leur utilisation comme support.

Le modèle d'analyse factorielle définitif construit par ce procédé a permis d’examiner les patterns d’association entre six catégories de variables :

- des variables relatives à l'importance qualitative des relations sociales : la place relative du conjoint, des enfants, des membres de la parenté (y compris les frères et sœurs) parmi les personnes qui comptent [5] ;

- des variables de réseau social : taille du RR (réseau relationnel) ; importance relative qu’y possèdent enfants, membres de la parenté [166] et amis-voisins ; un indice de l'accessibilité géographique des membres du réseau élargi ;

- des variables de système de support naturel : l'importance de sa mobilisation ; la place relative qu’y occupent conjoint, enfants, membres de la parenté et amis et voisins ; un indice de l’accessibilité géographique des membres du système de support naturel ;

- des variables positionnelles socio-démographiques : âge, sexe, état civil ;

- pour certaines analyses, le milieu par le biais de l'examen de la façon dont chacun des trois milieux investigués se différencie des deux autres.

Le modèle factoriel construit sur cette base considérait une possibilité de huit facteurs, qui expliquent 72,8% de la variance. Les six premiers d’entre eux expliquent 63% de la variance d’ensemble. Comme seuil de sélection des variables permettant de décrire chacun des facteurs isolés par l'analyse, nous avons retenu .3000 ; cela signifie que la variable incluse dans le facteur considéré explique au moins 9% de la variance [6].

Les enseignements de l'analyse factorielle

1) Le fait d’avoir fortement recours à son système de support naturel est associé au fait d’être femme, âgée et de faire surtout appel à ses enfants. Il s'agit de veuves dont la sociabilité paraît rétrécie à un entourage immédiat. Elles tendent également à citer leurs enfants comme personnes qui comptent, lorsqu’on isole le milieu rural des deux autres. Les analyses factorielles préliminaires ont montré que ces femmes âgées ont tendance à être en mauvaise santé. Dans ces différents cas donc, il semble bien que la mobilisation d’un support social important corresponde à un besoin réel et s'appuie sur la disponibilité des enfants dans le milieu proche. Ici, c’est la place des enfants comme personnes qui comptent, plus que leur importance quantitative dans l’univers social quotidien de la personne âgée qui est largement liée à leur mobilisation.

D’autres analyses préliminaires ont montré que dans le cas des hommes, le recours à un support social important se présente dans un contexte très différent : il s’agit d’hommes en bonne santé et qui s’appuient surtout sur leur épouse ; les enfants sont absents de ce [167] système de support naturel, d'une manière statistiquement significative. Dans la mesure où cette mobilisation importante d’un support social n’est liée à aucune caractéristique de l’intégration sociale et n’est pas rattachée à un mauvais état de santé, le fait de s'appuyer essentiellement sur son épouse paraît davantage refléter une habitude sociale ou une norme de vie qu’être la traduction de contraintes comme c'était le cas pour les femmes faisant largement appel à un système de support naturel.

2) Lorsqu’on examine quel est le type de relation sociale qui est mobilisé de manière prioritaire dans le système de support naturel et les caractéristiques du contexte associé à cette mobilisation, deux configurations symétriques et inverses apparaissent.

La première représente une polarisation sur les enfants : au point de vue des contacts effectués durant la semaine, au plan du système de support naturel et à celui de l'investissement affectif des enfants comme personnes qui comptent. À chacun de ces niveaux, les relations à la parenté sont largement absentes. L’introduction du milieu dans l’analyse montre que cette configuration caractérise les milieux autres que le centre-ville ; des analyses factorielles préliminaires ont montré qu’elle se retrouve davantage à Saint-Paul, milieu urbain favorisé.

La seconde, qui est apparue dans les analyses factorielles préliminaires, indique des relations polarisées sur le registre des membres de la parenté, aux trois mêmes niveaux. Les enfants étant grandement absents à ces trois niveaux, on peut penser que ces personnes sont sans enfants. Cette configuration est largement associée au centre-ville.

Ce qui domine donc la sociabilité dans ces deux cas, c'est une polarisation sur un registre de relations ; le fait qu'il s'agisse des enfants ou de la parenté pourrait être un reflet de l’action de la contrainte que représente le fait de ne pas avoir d’enfants ; nous verrons plus loin que ce n'est pas entièrement le cas.

Il faut noter que cette polarisation sur un registre de relations n’est pas liée à la taille ni à l’accessibilité du réseau. Il faudrait, dans des cas concrets, examiner dans quelle mesure ce sont la ou les mêmes personnes qui reviennent continuellement dans les contacts quotidiens, comme source d’aide et comme pôle d’investissement et, dans ce cas, quel est le risque d'une surcharge de l'un des membres du réseau social. Nous pensons par exemple à une des femmes âgées que nous avons interrogée ; tout en ayant élevé 13 enfants, elle se reposait entièrement sur une petite fille élevée par elle ; elle mentionnait peu de relations de parenté, pas d’amis ni de voisins et ne participait à aucune association.

3) On trouve également une autre opposition au niveau des formes de sociabilité. Un autre facteur met en évidence l’existence de [168] personnes qui ont des contacts quotidiens dominés à la fois par les enfants et par les membres de la parenté, tout en rencontrant très peu d’amis. Une configuration inverse apparaît lorsqu'on introduit la variable milieu ; elle caractérise les gens du centre-ville : le fait d’avoir surtout des contacts avec des amis et voisins durant la semaine reconstruite et très peu avec des enfants ou des membres de la parenté. Par ailleurs, ces deux orientations de la sociabilité quotidienne ne se prolongent ni dans le registre affectif ni dans le système de support naturel.

4) Deux configurations ressortent en ce qui a trait à l’accessibilité des relations sociales. La première, est caractérisée à nouveau par un certain repli de la sociabilité : le réseau élargi comporte une proportion importante de membres partageant la même résidence ou le même immeuble, le soutien social vient très peu du milieu proche (la paroisse ou le village) et le système de support naturel inclut très peu d’amis et de voisins, sinon aucun ; ces personnes ont plus facilement recours à des membres de leur réseau plus éloigné. Ce qui caractérise ces répondants est le fait qu'ils demeurent avec une personne autre que leur conjoint ; ils sont veufs ou mariés. On a ainsi l’impression que les personnes qui résident avec un tiers, qu’il s’agisse d'un enfant ou d'une autre personne, vivent dans un univers social relativement restreint et ont peu d’articulation importante sur le milieu avoisinant.

La seconde configuration indique à l'inverse un fort enracinement dans la paroisse : tant au niveau des membres du réseau élargi qu’à celui de la provenance du support social. Lorsqu'on introduit la variable milieu dans l’analyse, cet ancrage dans le milieu proche caractérise surtout le milieu rural.

5) Les analyses préliminaires ont aussi permis de faire ressortir deux configurations particulières associées au fait de vivre seul : une tendance à s’appuyer beaucoup sur ses amis et voisins et très peu sur son conjoint, ce qui est associé au milieu de la basse-ville, et le fait de privilégier plutôt dans ses stratégies un recours à des ressources professionnelles, ce qui se trouve associé au milieu rural. Nous verrons plus loin comment d’autres données relatives à la dynamique de la sociabilité en milieu rural permettent d’interpréter cette dernière configuration.

Lorsque l'on envisage séparément quel est le support social mobilisé dans les quatre grands domaines investigués : les problèmes de la vie quotidienne, les problèmes de sécurité, les problèmes de santé et les problèmes divers comme gérer son budget, un certain nombre de faits intéressants apparaissent également :

— Dans chacun des domaines, on retrouve le rapport général inverse signalé plus haut entre une polarisation sur les enfants et une polarisation sur la parenté. Dans chacun des cas, la relation  [169] dominante dans les contacts quotidiens est également dominante sur le plan affectif et est associée à un support important dans le domaine considéré. Le caractère compensatoire de la parenté par rapport à une absence d’enfants revêt ainsi une portée générale pour les personnes dont la sociabilité est fortement polarisée.

— La place que revêtent les amis et voisins est moins claire. Nous avons vu qu’ils possèdent une fonction compensatoire par rapport à un manque d’enfants dans les contacts quotidiens ; ce caractère disparaît cependant lorsqu’on examine le système de support naturel, sauf dans le champ de la santé, où une absence des enfants peut être compensée par une mobilisation des amis et voisins.
Diverses analyses secondaires montrent cependant que l'intervention des amis et voisins en cas de problèmes de santé tend à être associée au fait que ces problèmes sont ponctuels plutôt que chroniques et au fait que la personne âgée participe également à la solution de ses problèmes. Ce registre de relations apparaît ainsi comme une ressource d’appoint pour une personne qui demeure relativement autonome. De manière corollaire, quand on examine à l’aide du chi-carré le style de support qui est associé aux différentes catégories de relations sociales, en termes du degré de régularité de l’aide reçue, on s’aperçoit qu’alors enfants et parenté semblent associés à un soutien relativement régulier ; les amis et voisins sont généralement la source d’un soutien plus occasionnel ou ponctuel.

— Indépendamment cette fois du fait que les enfants soient présents ou absents dans le système de support naturel, les amis et voisins interviennent aussi dans la solution des problèmes divers. Dans ce cas, leur action est liée à l’importance des contacts avec amis et voisins dans la vie quotidienne (RR) et non à leur disponibilité dans le réseau social (RA).

Ces quelques données sur le contexte qui sous-tend la mobilisation des relations sociales montrent qu’il tend à exister un rapport entre la place que certains registres de relations occupent dans les contacts sociaux et celle qu'ils possèdent dans les systèmes de support naturel. Nous avons également remarqué que certaines configurations semblent associées à des milieux particuliers ; nous allons maintenant nous interroger sur la manière dont opère cette association.

[170]

V. DES REPRÉSENTATIONS
AUX PRATIQUES SOCIALES : UNE APPROCHE
EN TERME D’ÉCOLOGIE SOCIALE


Les zones d'échantillonnage : des milieux de vie

Au point de départ, nous avons sélectionné les milieux de l’enquête en fonction de notre désir de dégager d’une part l’influence de l’urbanité-ruralité sur les modes de sociabilité des personnes âgées et, de l’autre, celle qu’exerce le caractère plus ou moins favorisé ou défavorisé du milieu. Toutefois, les caractéristiques d’un milieu ne possèdent pas en elles-mêmes de valeur absolue. Elles prennent sens par rapport à une certaine histoire et par rapport à ce qu’elles représentent pour les individus qui y vivent. Dans notre recherche, nous avons procédé en deux temps pour décrire les caractéristiques potentiellement importantes des milieux de l’enquête : en examinant l’évolution des données de recensement recueillies entre 1951 et 1981, et en décrivant les traits distinctifs des personnes âgées qui résident dans ces différents milieux.

Quand on examine les données des différents recensements, on observe que les différences socio-économiques postulées entre les deux milieux urbains se confirment par différents indices (profession-scolarité-revenu-% de locataires) et, surtout, qu’elles s’inscrivent dans deux dynamiques d’évolution contrastées : Saint-Paul apparaît comme un milieu relativement jeune, en expansion, possédant la population la plus mobile bien que l’on assiste à une certaine stabilisation du milieu. Par contraste, le centre-ville paraît en forte régression socio-démographique et possède une population à la fois âgée et de plus en plus vieillissante. Dans ce contexte général, la population de Saint-Sulpice paraît un peu plus stable que celle de Saint-Marc, où le taux de locataires est aussi plus élevé et continue à augmenter ; les revenus sont plus faibles dans cette dernière paroisse.

En milieu rural, la population est beaucoup plus stable. Saint-Charles, que nous avons qualifié comme étant en régression, manifeste le plus grand déclin de sa population ; cette dernière y est plus âgée qu'à Saint-André et cet indice de vieillissement augmente avec le temps. La taille de la population de Saint-André semble s’être davantage stabilisée et on y rencontre une plus grande proportion de propriétaires.

Les personnes âgées choisies au hasard dans ces différents milieux, diffèrent par un certain nombre de caractéristiques :

— On compte nettement plus de célibataires chez les hommes (22%) et les femmes (34%) du centre-ville ; les hommes célibataires se [171] retrouvent surtout dans la paroisse Saint-Marc, où l’on trouve aussi plus de chambreurs ; la proportion de personnes mariées est plus grande en milieu rural pour les femmes et à Saint-Paul pour les hommes, alors que les veuves dominent à Saint-Paul.

— Sur le plan résidentiel, c’est dans le centre-ville que l’on retrouve le plus de personnes seules ; on y trouve aussi un mode de résidence relativement typique : le fait d’habiter avec des personnes autres que son conjoint et de même génération ; les personnes vivant en couple sont plus nombreuses en milieu rural et celles qui vivent avec leurs enfants se retrouvent davantage à Saint-Paul.

— À Saint-Paul, les hommes sont plus scolarisés que dans les autres milieux ; ce sont aussi eux qui ont le plus de chance d’avoir reçu une formation complémentaire et qui décrivent leur cheminement de travail comme ascendant ; quelques cheminements de travail ascendants ont aussi été mentionnés à Saint-André. En milieu rural, la scolarité des personnes âgées interrogées est nettement plus faible que dans les autres milieux, même si les taux de scolarité moyens du milieu rural et du centre-ville étaient voisins ; on peut penser que les personnes âgées du milieu rural connaissent un plus grand décalage sous cet angle par rapport à leur milieu environnant.

— Les données concernant la trajectoire résidentielle nous intéressent particulièrement. Quand on considère la durée de résidence dans le quartier, la démarcation la plus nette a lieu entre Saint-Paul et les autres milieux : on trouve à Saint-Paul très peu de personnes ayant passé entièrement leur vie adulte dans le quartier ou la ville ; les personnes viennent de plus loin et un plus grand nombre d'entre elles se décrivent comme ayant vécu une partie de leur vie adulte en milieu rural, une autre, en milieu urbain. Il est intéressant de noter que les hommes sont plus souvent venus habiter Saint-Paul durant leur vie active et les femmes, après l’âge de 65 ans. On peut supposer que, dans le premier cas, le déménagement se situait dans le cadre d’un cheminement social ascendant ; dans celui des femmes, il s'agissait sans doute davantage de se rapprocher des enfants. Par ailleurs, les personnes âgées de Saint-Paul ont déménagé moins souvent que les autres.

— C’est dans le centre-ville que se situe en milieu urbain la plus grande proportion de personnes ayant passé entièrement leur vie dans la paroisse ; c'est en fait surtout le cas des répondants de Saint-Sulpice, dont plus de la moitié sont nés dans la paroisse, et, dans une moindre mesure, celui des femmes de Saint-Marc. Les répondants de cette dernière paroisse ont beaucoup plus souvent changé de logement, mais ont peu dépassé le périmètre du centre-ville ; plus des trois quarts d'entre eux ont changé de logement durant les quinze dernières années. Ils sont donc [172] caractérisés par une grande mobilité résidentielle, mais cette dernière ne devrait pas faire obstacle à un sentiment de familiarité par rapport au milieu de vie que constitue le centre-ville.

— En milieu rural, les répondants de Saint-André ont davantage déménagé dans le périmètre du grand village, le plus souvent pour passer d’un rang au centre du village, parfois pour venir résider dans le HLM.

Nous voyons ainsi que le mouvement des personnes et celui qui caractérise les milieux se correspondent et tendent généralement à se renforcer. Il faut à présent examiner quelles sont les formes de sociabilité que l’on observe dans ce contexte.

Les différents niveaux de la sociabilité
des personnes âgées


Pour pouvoir comparer entre elles les tailles des réseaux sociaux des personnes appartenant aux différents milieux à chacune des approches, nous les avons exprimées en quartiles ; ceux-ci permettent de situer la position relative de la taille de chaque réseau social investigué par rapport à l’ensemble des tailles calculées selon l’approche considérée.

Nous avons suggéré que le réseau élargi, qui est constitué par les différentes personnes citées par le répondant, représente le potentiel relationnel dont il dispose ou, tout au moins, la représentation qu’il s'en fait. On peut penser que le degré d’écart entre le réseau élargi et le réseau comportemental, constitué à partir de la semaine reconstruite, indique la mesure dans laquelle ce potentiel relationnel est actualisé dans la vie quotidienne ; d’autre part, on peut aussi considérer que lorsqu'on passe du réseau élargi au réseau actuel puis au réseau comportemental, on quitte le champ des représentations pour entrer dans celui de la réalité quotidienne. Les différences entre les milieux jouent ici sur deux plans. Lorsqu’on considère la taille du réseau élargi, on observe des différences sensibles entre les milieux : au profit du milieu rural et, en milieu urbain, à celui de Saint-Paul. L’hypothèse selon laquelle l'importance des contacts sociaux dépend des ressources accumulées durant la vie active paraît ainsi se confirmer pour le milieu urbain. Il est intéressant de voir que les différences s’atténuent fortement lorsque l’on passe du réseau élargi au réseau actuel ; le milieu rural demeure privilégié, mais on retrouve à présent le même pourcentage de personnes qui ont des réseaux étendus (quartile 4) dans le centre-ville et à Saint-Paul. La signification statistique des différences disparaît au niveau du réseau comportemental, surtout quand on considère le nombre de personnes vues.

[173]

TABLEAU 1
INFLUENCE DU MILIEU SUR LA TAILLE DES RÉSEAUX SOCIAUX
(RÉSULTATS EN POURCENTAGE)

Milieu

Réseau élargi

Réseau actuel

Réseau comport. relationnel

Réseau comport. contacts

Total

Q1

Q2

Q3

Q4

Q1

Q2

Q3

Q4

Q1

Q2

Q3

Q4

Q1

Q2

Q3

Q4

N

Rural

19

27

20

34

13

29

26

32

21

25

34

20

21

20

25

34

(80)

Centre-ville

37

26

23

14

37

24

20

19

18

33

23

26

21

22

32

25

(79)

Saint-Paul

25

25

26

24

29

24

26

21

20

20

26

34

28

31

25

16

(80)

signif.

.0564 (s)

.0289 (s)

.2778 (ns)

.1711 (ns)

RE (2-34)

RA (0-26)

RR (0-10)

RC [0-56)

Q1 : premier quartile

0-10 membres

0-6 membres

0-2 membres

0-5 contacts

Q2 : deuxième quartile

11-14 membres

7-9 membres

3-4 membres

6-9 contacts

Q3: troisième quartile

15-18 membres

10-12 membres

5-6 membres

10-16 contacts

Q4 : quatrième quartile

19 membres et *

13 membres et +

7 membres et +

17 contacts


Le sens des glissements observés entre les approches fournit ainsi un premier indice du style de sociabilité que l'on trouve dans chaque milieu :

- les personnes du milieu rural voient relativement peu de gens (RR) si on considère leur potentiel relationnel (RE), mais développent beaucoup de contacts avec les personnes rencontrées ;

- les personnes du centre-ville compensent au plan de leur relations (RR) et contacts (RC) de la vie quotidienne le fait qu’elles disposent de peu de relations sociales potentielles (RE) ; cette compensation joue cependant moins pour la paroisse de Saint-Marc ;

- les répondants de milieu favorisé actualisent leur potentiel relationnel étendu dans la vie quotidienne si on considère le nombre de personnes rencontrées (RR) ; les contacts eux-mêmes (RC) demeurent cependant nettement moins nombreux que dans les autres milieux.

Les données relatives à la localisation des relations sociales dans les différents milieux permettent d’expliquer les glissements observés entre les approches. Les différences entre milieux sont en effet très importantes quand on considère la proportion des membres du réseau social qui habitent dans le même village, ainsi que celle de ceux qui résident en dehors du quartier (la ville de Saint-Paul — le centre-ville — le comté de Châtelet). Un tableau plus détaillé des données montre que les différences concernent surtout l’accessibilité des membres de la parenté et celle des amis-voisins ; cette accessibilité différentielle des membres du réseau social reflète l’influence de deux grands types de [174] facteurs : la dynamique du milieu global, qui oriente la mobilité des différentes générations, et le cheminement de vie personnel, qui reflète la première au plan des individus.

Dans le cas du milieu rural, l’ensemble des membres du réseau social sont beaucoup plus proches qu'ailleurs, surtout les amis et les membres de la parenté ; la proximité de ces derniers• manifeste la stabilité du milieu tandis que celle des premiers indique aussi celle des personnes interrogées. À Saint-Charles, la régression relative du milieu se répercute dans le plus grand éloignement des enfants. À Saint-Paul, la distance des amis et surtout celle des membres de la parenté indiquent la double mobilité qui a caractérisé à la fois un milieu en transformation et le cheminement de ceux qui y résident. On y rencontre par contre un plus grand nombre de personnes qui ont une proportion importante de leurs enfants habitant dans le milieu proche, que les personnes âgées aient déménagé pour s’en rapprocher ou que les enfants aient décidé de demeurer dans un endroit en pleine expansion. Le centre-ville occupe une position intermédiaire en regard de l’accessibilité des membres du réseau. Les différences entre les deux paroisses de ce milieu se reflètent dans l’accessibilité différentielle des amis et voisins, résidant plus souvent dans le milieu proche à Saint-Sulpice, plus dispersés à Saint-Marc. Donc le milieu proche des personnes âgées interrogées paraît constitué différemment dans chacun des lieux de l’enquête. Nous allons à présent chercher à suivre les répercussions de ces faits sur la vie sociale des répondants.

Examinons d’abord la composition du réseau social élargi des personnes interrogées dans les différents milieux.

TABLEAU 2
INFLUENCE DU MILIEU SUR L’IMPORTANCE RELATIVE
DES CATÉGORIES DE RELATION DANS LE RÉSEAU ÉLARGI

Milieu

Enfants

Sibl.-parents

Amis-voisins

Total

0

1

2

3

0

1

2

3

0

1

2

3

Rural

13

18

55

11

1

29

46

24

5

32

54

9

(80)

Centre-ville

37

26

28

9

2

9

46

43

13

31

32

17

(79)

Saint-Paul

10

43

29

15

1

29

45

25

10

31

40

19

(80)

signif.

.001

.05

ns

0 pourcentage des personnes qui n'ont aucune relation de cette catégorie.
1 pourcentage des personnes dont 1 à 25% des relations appartiennent à cette catégorie.
2 pourcentage des personnes dont 26 à 50% des relations appartiennent à cette catégorie.
3 pourcentage des personnes dont plus de 50% des relations appartiennent à cette catégorie.

[175]

Deux points paraissent particulièrement saillants : l’importance que revêtent les relations de parenté dans tous les milieux qui, atteste la place que ce registre relationnel continue à occuper dans le champ des représentations des personnes âgées au Québec ; la spécificité du centre-ville, où l’on observe que l'absence relative d’enfants (liée au nombre des célibataires dans ce milieu) semble compensée par la grande importance que revêt la parenté dans ce milieu. Nous retrouvons donc au niveau du réseau élargi, cette substituabilité de deux registres (enfants et parenté) que nous avons vue se manifester dans nos analyses factorielles des systèmes de support naturel.

La manière dont ce potentiel relationnel se concrétise aux autres approches dans chacun des milieux nous apporte d’autres informations. On peut effectuer ici une démarcation entre d’une part le centre-ville et, de l’autre, le milieu rural et Saint-Paul.

TABLEAU 3
INFLUENCE DU MILIEU SUR LE TYPE DE RELATION SOCIALE
DOMINANTE À CHACUN DES NIVEAUX DE RÉSEAU SOCIAL
 [7]

Milieu

Enfants

Siblings-parents

Amis-voisins

RE

RA

RR

RC

RE

RA

RR

RC

RE

RA

RR

RC

Rural

11

25

39

43

24

21

7

14

9

21

31

23

Centre-ville

9

21

25

28

43

20

27

28

14

23

26

26

Saint-Paul

15

28

35

45

25

13

9

14

19

30

15

16

RE : réseau élargi.
RA : réseau actuel.
RR : réseau comportemental relationnel.
RC : réseau comportemental contacts.

Le centre-ville est le seul milieu où l’importance de la parenté se renforce lorsqu'on passe du réseau actuel au réseau comportemental ; celle des amis et voisins tend également à augmenter, surtout à Saint-Sulpice et pour les hommes de Saint-Marc ; c’est dans le centre-ville que l’importance relative des enfants augmente par ailleurs le moins quand on examine les données comportementales, surtout à Saint-Marc. On retrouve une orientation similaire lorsque l’on examine les personnes citées comme importantes. Les membres de la parenté, y compris les [176] frères et sœurs, apparaissent alors beaucoup plus que dans les autres milieux ; les amis et voisins viennent ensuite, surtout à Saint-Marc cette fois et pour les hommes de ce milieu. Il faut noter que les amis et voisins ne sont presque jamais cités comme personnes importantes dans les autres milieux, mais la différence demeure sous le seuil de la signification.

Il est intéressant de voir que, même lorsque l'on ne tient compte que des gens mariés et que des gens avec enfants, les répondants du centre-ville citent moins souvent qu’ailleurs conjoints et enfants comme personnes qui comptent, surtout à Saint-Marc. De la même manière, les répondants mariés du centre-ville citent moins qu’ailleurs leur conjoint comme participant aux activités qu’ils effectuent régulièrement (comme des promenades dans la rue ou les centres commerciaux). Ainsi, même lorsque la famille nucléaire est disponible, on a l’impression qu’elle structure moins qu’ailleurs la sociabilité des personnes âgées. Les relations qui sont mobilisées dans le système de support naturel coïncident avec celles qui sont privilégiées par les personnes, soit au niveau des comportements (à Saint-Sulpice où les trois quarts des femmes interrogées disent recourir à leurs amis et voisins également cités dans les contacts de la semaine reconstruite), soit au niveau affectif (à Saint-Marc où la mobilisation différentielle des membres de la parenté par les femmes ainsi que des amis et voisins par les hommes rejoignent les informations recueillies sur les personnes importantes).

La situation se présente très différemment dans les deux autres milieux. La place qu’occupent les enfants dans les relations sociales y augmente fortement lorsqu’on examine la manière dont le potentiel relationnel s'incarne dans la vie courante. C’est particulièrement net à Saint-Paul, où l’importance des enfants s’accentue au détriment de celle des membres de la parenté et de celle des amis et voisins ; nous voyons ainsi qu'il faut nuancer le premier portrait que nous avions dégagé du réseau élargi, qui présentait la sociabilité des répondants de ce milieu comme plus riche qu'ailleurs. Cette polarisation des contacts sur les enfants paraît répondre à la plus grande proximité géographique de ces derniers en même temps qu’à l’éloignement des autres registres de relations. Elle se reproduit de manière statistiquement significative au plan des investissements affectifs tels que mesurés par les personnes importantes, et au niveau de la composition des systèmes de support naturel, mais sous le seuil de la signification. On a ainsi l’impression que les déménagements antérieurs ont introduit une rupture dans la possibilité de se relier concrètement au potentiel relationnel qui demeure disponible. Il faut aussi se référer ici à la remarque de Matthews (1973) qui observe la difficulté qu’ont des personnes déjà âgées à se faire reconnaître comme individu dans un nouveau milieu après un déménagement.

En milieu rural, l’orientation matérielle des données rappelle celle que nous avons observée à Saint-Paul, mais elle nous paraît refléter une

[177]

TABLEAU 4
INFLUENCE DU MILIEU SUR LE SYSTÈME DE SUPPORT NATUREL

Milieu

Conjoint (1)

Enfants (2)

Siblings-parents

Amis-voisins

0

1

2

3

4

Tot.

0

1

2

3

4

Tot.

0

1

2

3

4

Tot.

0

1

2

3

4

Tot.

Rural

0

9

23

35

33

(43)

12

18

21

19

30

(67)

80

6

3

5

6

(80)

61

27

5

4

3

(80)

Centre-ville

9

4

37

41

9

(32)

14

12

34

12

28

(50)

58

11

9

5

17

(79)

47

29

13

1

10

(79)

Saint-Paul

0

7

31

36

26

(42)

18

12

17

20

33

(72)

79

11

6

1

3

(80)

66

23

6

4

1

(80)

signif.

ns

ns

.01

.05

 


0 Pourcentage de personnes dont la relation considérée n'intervient pas dans le système de support naturel ;
1 Pourcentage de personnes dont la relation considérée intervient dans 1 à 25% du système de support naturel ;
2 Pourcentage de personnes dont la relation considérée intervient dans 26 à 50% du système de support naturel ;
3 Pourcentage de personnes dont la relation considérée intervient dans 51 à 75% du système de support naturel ;
4 Pourcentage de personnes dont la relation considérée intervient dans plus de 75% du système de support naturel.
(1) Seules les personnes mariées sont prises ici en considération.
(2) Seules les personnes avec enfants sont prises ici en considération.

[178]

dynamique différente. Ce qui est le plus frappant dans ce milieu est la diminution de l’importance que revêtent les membres de la parenté, tant dans les contacts de la semaine reconstruite que parmi les personnes importantes et dans le système de support naturel ; ainsi la grande accessibilité géographique de ce registre relationnel ne paraît pas suffire à assurer sa place dans la vie quotidienne des personnes interrogées. Par ailleurs, les enfants ne polarisent pas seuls la majorité des contacts quotidiens ; les amis et voisins y occupent aussi une place relativement importante, comme ils l’occupent dans les activités régulières des personnes. Cependant, on ne retrouve pas les amis-voisins parmi les personnes qui comptent et très peu dans le système de support naturel. L’examen des investissements affectifs montre que les personnes de ce milieu accordent une importance beaucoup plus grande qu’ailleurs, de manière statistiquement sensible, à leur conjoint. Rappelons que dans chacun des milieux, nous ne tenons compte ici que des gens mariés. Cette importance du conjoint se retrouve, mais n’est pas significative dans le système de support naturel. On a ainsi l’impression de se trouver dans ce milieu face à ce que nous avons appelé une dynamique de privatisation, indépendante de la disponibilité des personnes dans le milieu proche et qui paraît relever davantage d'une norme culturelle.

Les différences entre les deux micro-milieux ruraux se reflètent à ce niveau également : à Saint-André, où les enfants demeurent plus proches, ceux-ci tendent à revêtir une place plus grande dans les contacts, parmi les personnes importantes et dans le système de support naturel ; on peut penser qu’ils contribuent à médiatiser des relations à un milieu qui a connu des changements récents plus importants. À Saint-Charles, le conjoint paraît davantage présent ainsi que, dans une moindre mesure, les membres de la parenté pour les femmes.

Une articulation différentielle au milieu de vie

Les réseaux sociaux n’épuisent pas les formes de sociabilité des personnes âgées. Lors de notre enquête exploratoire, une reconstruction minutieuse de deux journées nous avait permis de mettre en relief l’existence de ce que nous avons appelé une sociabilité générale pour désigner des relations sociales non particularisées et prenant généralement place dans un lieu public ; elles donnent aux personnes l’occasion de s'insérer dans un champ social sans avoir à s’engager dans une relation individuelle. Cette sociabilité paraissait caractériser surtout les hommes. Lorsque les femmes fréquentaient ce type d'endroit, elles tendaient davantage à s’y faire accompagner ou à y donner rendez-vous à une amie ou à une parente. Nous avons alors posé l’hypothèse que la socialisation des hommes les prépare moins à nouer des contacts affectifs et qu'ils ont disposé de moins de temps durant leur vie active pour tisser [179] de telles relations. Même si on a suggéré (Lowenthal et Robinson, 1976) que personnalités masculine et féminine ont tendance à se rapprocher dans le vieillissement, la première devenant plus expressive et la seconde plus instrumentale, la vie antérieure n'a pas préparé les personnes à effectuer ce glissement.

Durant la première recherche exploratoire, cette forme de sociabilité nous a paru particulièrement importante dans deux contextes différents : dans le milieu urbain défavorisé, où les parcs, les centres commerciaux et les places publiques paraissaient revêtir une place privilégiée, dans la vie sociale des hommes surtout, et dans la petite ville périphérique, où les anciens retraités du Canadien national avaient l’habitude de se retrouver dans une petite épicerie ou une brasserie. Dans le premier cas, le sentiment de l’appartenance à un milieu, la reconnaissance des visages et des lieux semblaient dominer ; dans le second, les discours et les signes (casquettes, insignes...) servaient de symbole permettant de ressourcer et de renforcer une identité sociale enracinée dans le temps du travail passé.

Dans la recherche plus extensive, nous avons voulu confirmer l'existence de cette sociabilité générale et avons considéré trois types d’indices :

- le fait que la personne mentionne des contacts « généraux » en réponse aux questions explorant l’association entre activités et relations sociales ;

- l’orientation des réponses à une question demandant où la personne se rend quand « elle a envie de voir du monde » ;

- la mention de contacts généraux à l’occasion de la semaine reconstruite.

Nous avons observé une corrélation générale entre ces différents indices, ce qui constitue une sorte de validation interne du concept et de sa mesure. Ce sont les personnes du centre-ville et particulièrement les hommes de Saint-Marc qui ont mentionné le plus de réponses allant dans le sens d’une sociabilité générale, surtout lorsqu’on considère le second indice. Nous avons aussi trouvé des contacts généraux en milieu rural, mais presque exclusivement à Saint-André. Ils y sont associés à des activités comme faire des emplettes et assister aux offices religieux, ces activités constituant une occasion de s’articuler sur un milieu connu ; il est possible que la dynamique d’expansion de ce milieu encourage cette forme de sociabilité et se répercute également par ce biais sur la vie sociale des personnes âgées. Dans le centre-ville, les activités offrant des occasions de contacts généraux sont plus « flottantes » : des promenades, la fréquentation d’un centre commercial. Nous avons vu plus haut que le quartier est caractérisé par la double mobilité du milieu et [180] des personnes âgées interrogées, ce qui nuit vraisemblablement à l'établissement de relations sociales stables et se reflète dans la petite taille relative des réseaux sociaux. Nous avons suggéré que le fait que la mobilité de ses habitants soit demeurée circonscrite dans le cadre du quartier permet à ce dernier de demeurer un centre de référence et favorise sans doute l'investissement de certains « lieux sociaux » comme lieux privilégiés de sociabilité. Nous avons aussi formulé l’hypothèse que le fait que cette forme de sociabilité soit particulièrement importante en milieu défavorisé peut s'inscrire dans une stratégie générale d’autonomie valorisée dans un milieu qui tend à être surinvesti par des interventions de tous ordres et dont les membres sont financièrement dépendants.

En milieu rural, l’articulation sur le milieu ambiant s’effectue aussi, principalement devrait-on dire, par le biais d'associations ; les personnes âgées interrogées y font partie d’un plus grand nombre de groupes, depuis plus longtemps et en rencontrent davantage les membres en dehors des réunions. On retrouve cette participation à des associations à Saint-Paul, mais elle est moins intense et demeure plus circonscrite, les contacts ne se prolongeant pas en dehors des réunions. Dans le centre-ville, on ne mentionne que rarement la participation à des groupes ou à des associations et les personnes interrogées y ont exprimé plus qu’ailleurs des attitudes négatives par rapport à cette forme de participation sociale.

La perception globale du voisinage et l’importance que revêtent amis et voisins dans le réseau social constituent deux indices supplémentaires du rapport que les personnes âgées entretiennent avec leur milieu de vie. En milieu rural, les personnes ont exprimé une évaluation plus positive de leurs rapports avec les voisins ; s’ils ont cité plus d’amis que de voisins dans leur réseau social, la situation de ces amis dans le milieu proche indique que ce dernier revêt sans doute un caractère plus personnalisé qu’ailleurs. Les réponses recueillies à Saint-Paul manifestent une relation positive, mais qui « garde ses distances » avec le voisinage, reproduisant dans ce registre les connotations liées à leur participation aux associations. Le rapport avec le voisinage dans le centre-ville se révèle plus difficile à cerner, surtout à Saint-Marc ; les réponses données y sont plus négatives et ambiguës, même si c’est aussi le milieu où les voisins semblent compter le plus sur le plan affectif et celui du support. Ces réponses montrent qu’il faut effectuer une distinction entre la perception globale de leur environnement que peuvent exprimer des individus qui vivent dans des conditions difficiles et la manière dont ils s’articulent à cet environnement dans la vie concrète. Il semble aussi que le caractère « plus âgé » du milieu serve de protection contre le sentiment de marginalisation lié à l'âge, plusieurs fois exprimé dans les autres milieux.

[181]

VI. CONTRAINTES ET STRATÉGIES

Dans chacun de ces milieux, on voit ainsi se développer des formes de sociabilité spécifiques. Certaines semblent associées à des contraintes particulières qui caractérisent les habitants de ces milieux : le fait d’être célibataire et sans enfants dans le centre-ville, la mobilité individuelle et celle du quartier, à Saint-Paul par exemple ; d’autres semblent être l’effet de facteurs plus normatifs qui départagent notamment ce qui relève des sphères publique et privée de l’existence ou la place que revêt la famille nucléaire dans l’ensemble de la vie sociale. Par ailleurs, si la grande proximité géographique des membres du réseau social des personnes de milieu défavorisé a souvent été analysée comme l’effet de contraintes liées à l’absence de ressources, nous avons vu que cette plus grande accessibilité paraissait aussi permettre une diversification des contacts sociaux et des relations affectives.

De la même manière, nous avons vu que l’enracinement dans un milieu, médiatisé par des contacts généraux, pouvait avoir le sens d’une stratégie de sociabilité. Ceci ressort surtout à l'examen de cas particuliers. Nous avons rencontré au cours de nos enquêtes des personnes qui avaient développé des formes particulièrement riches de sociabilité générale sur le double arrière-plan d’un réseau social pauvre pour diverses raisons — comme un déménagement récent, un passé de grande mobilité (ancien marin) ou une spécificité ethnique — et d’une orientation personnelle valorisant l’autonomie individuelle. Dans d’autres cas, une sociabilité générale peut permettre à une personne de compenser la disparition progressive des membres de son réseau social. Nous pensons par exemple à un veuf habitant dans le centre-ville, concrètement isolé à la suite de deuils successifs : la mort de sa femme, qui avait entraîné la perte de contacts avec un beau-frère, et les décès rapprochés de plusieurs amis ; le réseau social était très pauvre et aucun voisin particulier ne s’y trouvait mentionné. Néanmoins des promenades dans les rues permettaient au répondant de recueillir des nouvelles « d’un peu tout le monde » ; l’appartenance à un quartier, portée par la dynamique de milieu spécifique à Saint-Sulpice, permettait au répondant de demeurer articulé sur un important réseau de référence mais invisible au niveau de données portant sur le réseau social.

Nous avons aussi formulé l’hypothèse que le sexe peut être un facteur de contrainte lorsque l’on examine la sociabilité des personnes âgées. Dans notre enquête exploratoire, nous avons observé des différences peu importantes entre la taille des réseaux sociaux des hommes et de ceux des femmes, au profit des premiers. Chez les hommes, le fait d’être marié et de vivre avec son conjoint était associé à une plus grande taille de réseau social, ces facteurs paraissent avoir un [182] effet de soutien à la socialité, alors que chez les femmes, les mêmes facteurs tendaient à être associés à une plus petite taille du réseau, indiquant plutôt un effet de contrainte. Ceci correspond bien aux données citées plus haut sur les systèmes de support naturel des hommes et des femmes. Par ailleurs, cette différence tendait à s'inverser au niveau comportemental, où davantage d'hommes voyaient baisser fortement leur réseau social alors que la taille de celui des femmes demeurait constante ou tendait à augmenter. Ce glissement ne s'est pas confirmé lors de notre enquête extensive, peut-être parce que nous avons considéré des déplacements généraux pour nos échantillons et non les déplacements caractérisant chaque individu en particulier. Les deux enquêtes se rejoignent cependant pour montrer que les réseaux sociaux des hommes, surtout les réseaux sociaux comportementaux, sont davantage polarisés autour des enfants. Les réseaux sociaux des femmes sont plus diversifiés, indiquant une sociabilité plus riche. Nous avons vu plus haut comment une sociabilité de type général permet aux hommes de sortir malgré tout du cercle de la famille restreinte et de s'articuler sur un environnement social plus large. Il faut cependant nuancer ce portrait de la sociabilité différentielle des hommes et des femmes ; en effet, lorsqu'on examine les relations importantes et les relations de support, les femmes se réfèrent beaucoup plus à leurs enfants que les hommes.

La différence la plus nette entre les hommes et les femmes joue au niveau de la parenté. Des questions portant sur la personne qui, dans un couple, joue une fonction de médiateur social par rapport à différents registres de relations, ont confirmé que les relations avec la parenté passent surtout par les femmes. La polarisation sexuelle de la médiation dans le cas des amis et voisins est moins nette : les hommes se donnant davantage comme médiateur de ce type de relation pour le couple, alors que les femmes demeurent plus partagées.

Le type de ménage constitue un autre facteur potentiel de contrainte. En fait, les personnes seules, dont le réseau social élargi est nettement plus petit, développent dans la vie quotidienne des stratégies de sociabilité qui compensent les effets de leur isolement résidentiel ; au plan des contacts sociaux, les réseaux sociaux comportementaux apparaissent nettement plus étoffés que ce à quoi on aurait pu s’attendre à l’examen de leur carte de relations ; l’examen des systèmes de support naturel montre que ces personnes seules font une place plus importante à leurs amis et voisins. Le fait de vivre avec une personne autre que son conjoint paraît moins faciliter le jeu de ces stratégies, au point de vue des contacts, qui demeurent particulièrement peu nombreux quand on examine la semaine reconstruite, et au plan de l'intégration d’amis ou de voisins dans l’univers relationnel ; cependant, lorsque le co-résident non conjoint appartient à la même génération, le recours aux amis et voisins dans le système de support naturel est plus [183] fréquent. Il faut aussi tenir compte du fait que même si une personne habitant avec une ou plusieurs autres personnes a peu de contacts sociaux, elle profite indirectement des contacts et informations dont disposent la ou les personnes avec qui elle vit ; nous avons cependant observé que cette situation peut être génératrice de dépendance et entraîner des conflits importants.

L'effet de l’âge se fait peu sentir, tant sur la taille que sur la composition du réseau social, jusqu’à 80 ans ; après, on retrouve un plus grand nombre de personnes ne mentionnant ni amis ni voisins dans leur monde relationnel. Sur le plan de l'état civil, le célibat et le veuvage nous ont paru définir des champs d’exclusion constituant vraisemblablement des limites à la sociabilité des personnes : les célibataires citent davantage d’amis célibataires et sont peu cités par des gens mariés et veufs ; les gens mariés se choisissent essentiellement entre eux ; les veufs et veuves ont tendance à citer des gens mariés comme amis, mais à être plutôt mentionnés par d’autres veufs(ves) ou par des célibataires. Ces différences entre choix « donnés » et « reçus » indiquent des écarts possibles entre positions assignées et agies ; elles suggèrent une marginalité des célibataires et le jeu d’un processus de marginalisation chez les veufs. Nous avons par ailleurs été frappés de ce que l’on pourrait appeler l’autonomie normative dont faisaient preuve plusieurs des célibataires interrogés, aussi bien chez les femmes que chez les hommes.

Un des points qui nous est apparu crucial dans notre étude de l’intégration sociale des personnes âgées est la nécessité d'effectuer le départ entre représentations et réalités dans les discours portant sur les relations sociales. Nous avons rencontré ici différentes configurations. Dans certains cas, le plus souvent chez des hommes, le répondant nous a paru attacher une énorme importance à une image de soi comme être sociable, entouré, et avait du mal à affronter, ou tout au moins à décrire, une réalité qui peut être tout autre. La semaine reconstruite peut par exemple faire apparaître que les personnes citées dans la carte des relations sont en fait en contact avec le conjoint, le répondant demeurant fort isolé ; il faut dès lors faire preuve de beaucoup de sensibilité lorsque l’on applique un instrument qui peut faire prendre conscience d’une réalité difficile à supporter. À l'inverse, d’autres personnes semblent minimiser fortement le nombre et l’importance des contacts sociaux effectués durant la semaine, dans le contexte de ce qui paraît être une stratégie d’autonomie, pour une femme célibataire par exemple. Cette réaction se manifeste principalement en regard des relations d’amitié (qui peuvent alors être noyées dans des contacts généraux) et de voisinage. C’est chaque fois la confrontation de données recueillies par le biais de différentes approches qui permet de s'interroger sur la valeur des réponses recueillies et qui indique l’orientation des dynamiques en jeu.

[184]

Le rapport entre réalité et représentations peut aussi se jouer sur un plan plus symbolique, au niveau par exemple d’un jeu entre les axes de la synchronie (la situation présente) et de la diachronie (une histoire) ou à celui d’une scission entre contacts instrumentaux effectifs et investissements affectifs. Dans le premier cas, l’effet négatif d’une situation de dépendance effective peut être désamorcé par le rappel de ce que le répondant fit jadis pour des personnes dont il dépend aujourd’hui ; dans le second, le fait de se référer en pensée et affectivement à des personnes plus éloignées peut permettre d’introduire une certaine distance par rapport à un entourage proche dont la personne dépend pour ses besoins immédiats. Le fait de payer des services reçus peut aussi être une manière de recontextualiser une aide et de l’introduire dans une sphère de réciprocité.

VII. VERS UN AUTRE REGARD

Il nous est apparu nettement, en effectuant nos enquêtes et en analysant nos données, que nous aurions élaboré un portrait très différent, beaucoup plus déficitaire, de la sociabilité des personnes âgées si nous nous étions limités à une étude classique ou « objectiviste » des relations sociales. Par ailleurs, nous sommes conscients qu’il est possible que le fait d’avoir mis autant l’accent sur l’idée que les personnes âgées aménagent leurs relations sociales à travers une série de stratégies de sociabilité peut nous avoir amenés à trop passer sous silence les problèmes réels d’insertion et de reconnaissance sociale que vivent les personnes âgées dans notre société. Nous avons cependant été frappés par la place que revêtent ces stratégies dans la vie des personnes et par la façon dont elles s’articulent entre représentations, comportements et conditions objectives d’existence. Il nous paraît important d’en rendre compte, à un moment où l’on cherche à repenser sur d’autres bases les modes d’intervention qui concernent les personnes âgées.

Nous avons aussi voulu fournir certaines indications concernant les registres sur lesquels se déroulent ces stratégies, pour orienter l’écoute et la compréhension de cas individuels, ainsi que sur certaines conditions de contexte qui les influencent ; il apparaît important qu’une diversification des pratiques professionnelles puisse correspondre à cette diversité contextuelle et en tenir compte.

Enfin, il nous est apparu que ce type d’approche pouvait également permettre de renouveler les études d’anthropologie urbaine et de recueillir des données intéressantes sur la manière dont fonctionne la dynamique d’un tissu social quotidien ainsi que sur la façon dont se négocie le rapport de l’individu à son milieu ambiant.

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Il m’y a fallu du temps, je sais bien, puisque c’est même là toute mon histoire, mais est-ce qu’il est jamais trop tard ? Chaque pas que j’ai fait a été comme quand, avec les yeux, on va d’une lettre à l’autre dans les livres ; prises séparément, elles ne sont rien, et les mots eux-mêmes ne sont rien ; on doit aller jusqu’au bout de la phrase : c’est au bout de ma route que le sens est venu.

Je ne savais pas aimer, il a fallu que j’apprenne ; quand j’ai su, c’était trop tard. Ceux-là s’en étaient allés loin de moi qui auraient eu besoin de moi et de ma science nouvelle ; je ne trouvais plus que le vide où ils avaient habité ; il n’y avait plus que du silence là où avaient été leurs voix. « C’est comme ça, ai-je pensé, ton erreur était d’attendre tout d’eux, quand ils attendaient tout de toi ». Mais j’ai redressé la tête. « Perdus ? ai-je pensé, rien n’est jamais perdu. Tu dis qu’ils sont partis, regarde seulement en toi. Tâche de montrer qui tu es ; et, puisque tu prétends que tu vaux mieux qu’avant, tâche de le prouver... ».

Alors je me suis penché sur moi, et j’ai vu qu’ils étaient vivants. Comme quand il y a du brouillard dans les bois, et d’abord on ne voit que le contour des choses, ainsi des formes vagues se sont d’abord montrées et je ne reconnaissais rien. Mais tout d’un coup, le soleil a paru, une déchirure s’est faite, et c’était comme si les morts se secouaient de leurs linceuls, et ils se dressaient devant moi. « Ah ! c’est vous », ai-je dit ; et eux ils disaient : « Ah ! c’est toi ».

Je n’ai pas su aimer à temps, c’est vrai, mais à présent j’aime en arrière. Ce passé qui n’est plus est repris jour à jour ; ce qui n’a pas été assez vécu est revécu ; les mots qui n’ont pas été dits, alors qu’ils étaient nécessaires, ils me viennent en foule à la bouche ; et eux, n ’est-ce pas ?, ils m ’entendent, eux à qui je m’adresse, en me tournant vers eux, avec tous ces  [190] mots doux. Ils revivent aussi par cette voix que je leur prête, et eux ils me prêtent la leur, et je suis en eux et ils sont en moi. J’ai tout accepté, je suis libre. Les chaînes du dedans sont tombées et celles du dehors aussi. On se tend les bras, on se parle, on est ensemble...

Qu’importe alors mon existence, et le peu que je suis, limité dans ma chair ? Qu’elle cesse, mon existence, je rentre dans l’autre existence ; elle est la petite, il y a la grande ; et mourir, c’est remonter. Je me dis : « Je remonterai », et je suis tranquille. La nuit peut venir sur mon être, je sais que la lumière ne s’éteindra jamais pour les parcelles de mon être, et cette poussière de mon être qui a été serrée ensemble et au jour qu’il faudra s’éparpillera de nouveau, comme ces bonshommes de boue que font les enfants quand il pleut.

Il ne me reste qu’à attendre et à vivre de mon mieux jusqu’au terme fixé. Car l’essentiel est qu’il faut vivre quand même et mourir encore vivant. Il y en a tant qui sont déjà morts quand la mort de la chair vient les prendre. Ils sont morts dans leur cœur depuis longtemps déjà, quand arrive la mort du corps ; et c’est sur ce cœur que je veille, afin qu’il veille jusqu’au bout.

Ramuz
Vie de Samuel Belet



* Avec la collaboration de Jacques Tremblay pour les analyses statistiques, de Teresa Sherif et Luc Bergeron.

[1] Elles ont été réalisées dans le cadre du Laboratoire de gérontologie de l’Université Laval ; le chercheur principal était subventionné par « Santé et Bien-être Social » du Canada.

[2] Cette enquête faisait partie d’un projet collectif subventionné par le fonds « Formation des Chercheurs et Action Concertée » (FCAC), en 1980-1981 ; elle s’est effectuée grâce à la participation de Carole Duval, Lise Lafrance, Claire Laliberté, Christiane Lampron, Michel Mullins et Lucie Rioux, étudiants en anthropologie et en service social à l’Université Laval.

[3] Cette recherche a été effectuée avec la collaboration de Pierre Joubert, de Fleurette Landry et de François Mercier ; Jacques Tremblay était en charge des analyses statistiques. Le projet a été subventionné par le Conseil québécois de la recherche sociale sous le numéro RS-465.

[4] Dans la mesure où ce projet avait comme objectif de mettre en relief des patterns d’associations entre variables pour faire ressortir une dynamique de socialité et élaborer ensuite des hypothèses plus spécifiques, plus que de tester des hypothèses préétablies, nous avons retenu un seuil de signification de .05 ; cette relative liberté prise par rapport aux seuils de signification s’appuie sur les suggestions formulées par Glaser et Strauss (1967) pour ce genre de recherche.

[5] Nous n'avons pas retenu d’indice de l’importance relative des amis et voisins parmi les personnes qui comptent, parce que leur association avec les autres variables n’était pas suffisante.

[6] Les tableaux des données ont été publiés dans le volume 3 du rapport le Fonctionnement des systèmes de support naturel des personnes âgées, disponible au Laboratoire de gérontologie de l’Université Laval.

[7] Les chiffres repris dans les tableaux indiquent le pourcentage de personnes pour lesquelles la catégorie de relation considérée « polarise » plus de la moitié de toutes les relations sociales citées à cette approche.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le dimanche 19 novembre 2017 15:30
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 
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