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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir d'un chapitre de Philippe Combessie, “Le partage de l’intimité sexuelle. Pistes pour une analyse du pluripartenariat au féminin.” Un chapitre publié dans l’ouvrage sous la direction de Didier Le Gall, Identités et genres de vie. Chroniques d’une autre France, pp. 261-290. Paris: L’Harmattan, éditeur, 2008, 314 pp. Collection: Sociologie et environnement. [Autorisation accordée par l'auteur le 23 avril 2009 de diffuser ce texte dans Les Classiques des sciences sociales.]

Philippe Combessie *

Le partage de l’intimité sexuelle.
Pistes pour une analyse du pluripartenariat au féminin
.” **

Un chapitre publié dans l’ouvrage sous la direction de Didier Le Gall, Identités et genres de vie. Chroniques d’une autre France, pp. 261-290. Paris : L’Harmattan, éditeur, 2008, 314 pp. Collection : Sociologie et environnement.

Introduction
Questions de terminologie et construction d’objet

« Échangisme » ?
« Libertinage » ?
Décalage de point de vue, construction d’objet spécifique
Où commence le pluripartenariat ? Six degrés pour y voir plus clair
Des pratiques considérées comme déviantes et analysées en termes de carrière

Les débuts de carrières avec engagement sentimental premier
Les débuts de carrière avec engagement sentimental second
Développements de carrières de sexualité hyperdéveloppée avec pluripartenariat

Neuf types d’articulations entre sexualités et sentiments

Registres d’analyse socio-anthropologiques
Niveaux macro-, micro- et méso-sociologique
La sexualité comme fin ? la sexualité comme moyen ?

Un nouveau « révolutionnarisme sexuel » ?
Bibliographie

« S’il y a une pudeur, l’acte sexuel est l'acte impudique par excellence ; il viole la pudeur, il en est la négation et, puisqu'elle est une vertu, il a, par cela même, un caractère immoral. Mais, d'un autre côté, il n'est pas d'acte qui lie plus fortement les êtres humains ; il a une puissance associative et, par conséquent, moralisatrice, incomparable. Est-il étonnant que, en face d'une relation aussi complexe, aussi ambiguë, la con­science morale reste hésitante, troublée, perplexe, divisée contre elle-même ? Elle ne peut ni le préconiser, ni le condamner, ni le louer, ni le flétrir, ni surtout le déclarer indifférent ; car s'il l'émeut en des sens contraires, il n'est pas un côté par où il la laisse insensible. C'est pourquoi elle l'accepte, mais tout en prescrivant qu'il s'enveloppe d'ombre et de mystère. »
Émile Durkheim (1911),
« Débat sur l’éducation sexuelle » [1]

« Une action n’est pas morale seulement en elle-même et dans sa singularité ; elle l’est aussi par son insertion et par la place qu’elle occupe dans l’ensemble d’une conduite ; elle est un élément et un aspect de cette conduite, et elle marque une étape dans sa durée, un progrès éventuel dans sa continuité. »
Michel Foucault (1984),
Histoire de la sexualité. L’usage des plaisirs

INTRODUCTION

L’enveloppe d’ombre et de mystère qui, d’après Durkheim, s’impose lorsqu’il est question de sexualité, fait que la sociologie des pratiques sexuelles est rarement abordée de front [2]. Le plus souvent, on la trouve dans le cadre d’analyses concernant la fécondité, la vie conjugale, les métiers du sexe, ou, plus récemment, la santé publique ; à tel point que Michel Bozon (2002 : 6) peut écrire que « la sociologie de la sexualité n’existe pas ». Même lorsque Antony Giddens (2002) développe le concept de « sexualité plastique », il le fait dans le cadre d’une analyse globale de l’intimité inséparable de relations sentimentales. à l’instar de quelques travaux récents [Le Gall, Bigot (2005)], la recherche présentée ici traite de façon directe, centrale, des comportements sexuels de femmes, c’est-à-dire des personnes sur lesquelles pèsent le plus fortement les injonctions d’articulation entre sexualité et sentiments. Le terrain retenu concerne des pratiques statistiquement marginales mais il permet d’éclairer certains aspects des comportements sexuels contemporains bien au-delà des pratiques exceptionnelles dont il est question ici.

J’ai commencé à recueillir des données par entretiens après avoir participé à trois soirées-débats consacrées à la série télévisée Sex & the City dans laquelle quatre New-yorkaises trentenaires parlent de leur vie sexuelle. J’avais été présenté comme sociologue. L’organisatrice des débats m’avait dit considérer leurs comportements comme « un peu “limite” » ; ces femmes, dont aucune n’entre dans une catégorie de professionnelles du sexe (nous verrons pourtant qu’il est parfois question d’argent), ont pour caractéristique  commune d’envisager volontiers des relations intimes avec plusieurs partenaires. Aucune ne se considère comme exclusivement homosexuelle ; la plupart se définissent comme « hétéro », mais plusieurs rectifient, comme cette esthéticienne de 29 ans qui ajouta « ou peut-être bi… oui, maintenant je peux dire que je suis bi, enfin… un peu ». Certaines vivent en couple, auquel cas c’est toujours avec un homme ; les autres vivent seules. Parmi les premières, certaines partagent avec leur conjoint des formes de sexualité de groupe (à trois, quatre, ou beaucoup plus), d’autres vivent leurs rencontres intimes de façon autonome, ou, en tous cas, en dehors de la présence de leur conjoint — et c’est alors, bien souvent, à l’insu de ce dernier. Plusieurs de mes informatrices utilisent des services de petites annonces [3] ; la plupart d’entre elles fréquentent des espaces de sexualité collective [4].

Devant la spécificité des caractéristiques sociodémographiques de la population que j’ai d’abord rencontrée (des femmes âgées de 30 à 45 ans, plus diplômées que la moyenne, ayant des revenus confortables et résidant en région parisienne), j’ai cherché à entrer en contact avec des femmes d’autres milieux sociaux et d’autres régions de France, sur une tranche d’âge plus étendue, de façon à obtenir l’éventail le plus large possible à tous égards, y compris en termes de  niveau scolaire, de revenus et donc de groupe social d’appartenance, le tout dans une perspective d’analyse qualitative aussi précise que possible des différentes modalités des comportements sexuels dont il est question ici.

La plupart des entretiens sont enregistrés au magnétophone puis retranscrits ; je tiens régulièrement un journal de terrain où je consigne mes observations diverses et auquel j’annexe tous mes échanges de courrier électronique liés à cette recherche. Lors de ma première rencontre avec une informatrice, je lui propose qu’on se retrouve quelques mois plus tard pour engager une forme de suivi de ses pratiques ; à défaut de nouveaux entretiens, je suggère une poursuite des échanges par l’Internet. Cette démarche de recueil de données à la fois longitudinale et qualitative me permet d’apprécier l’évolution des discours ; celle-ci peut indiquer des changements de pratiques et/ou d’appréciations. J’ai insisté auprès de mes informatrices qui me disaient disposer d’un réseau d’« amies » étendu pour qu’elles me mettent en contact avec des femmes habituées aux mêmes pratiques mais présentant un profil sociodémographique différent du leur. J’ai ainsi, petit à petit, été en mesure de recueillir des informations concernant des femmes de milieux assez variés [5]. Ce procédé de recrutement d’informateurs selon le principe de la boule de neige a déjà été utilisé pour l’analyse de pratiques sexuelles, notamment, en France, par Janine Mossuz-Lavau (2002). Il paraît d’autant mieux adapté à mon propre terrain que les pratiques que j’analyse se développent dans le cadre de réseaux — ce qui n’était pas le cas de la recherche sus évoquée, comme l’a remarqué, notamment, Pascal Le Brest (2003). Parmi mes informatrices qui tiennent un journal intime, certaines m’en offrent la lecture en me transmettant les passages dont elles pensent qu’ils peuvent m’aider à comprendre leurs pratiques. Deux d’entre elles ont créé un site Internet, où elles partagent avec leurs lecteurs une part de leur vie sexuelle, plus ou moins romancée.

Questions de terminologie
et construction d’objet

Le choix des mots et expressions pour désigner des pratiques et des pratiquant(e)s est toujours délicat en sciences sociales, source d’hésitations et de tâtonnements. Les difficultés se trouvent renforcées lorsqu’il est question de comportements sexuels dans la mesure où, comme le souligne Durkheim, des jugements moraux sont très rapidement mobilisés. Par ailleurs, et c’est essentiel, chaque terminologie renvoie à une construction d’objet spécifique, donc à un cadre d’analyse distinct.

« Échangisme » ?

Des chercheurs en sciences humaines, surtout des psychologues mais aussi des sociologues [6], ont repris du langage courant le terme « échangisme ». Plusieurs éléments m’ont conduit à préférer ne pas l’utiliser. D’une part ce terme est à la fois péjorativement connoté (lorsqu’il est employé par des personnes extérieures à ce milieu) et réducteur (lorsqu’il est employé par des adeptes de ces pratiques, qui le distinguent par exemple de « côte-à-côtisme », « mélangisme », « triolisme » [7], etc.). D’autre part, il caractérise explicitement un comportement de couple, alors même que les chercheurs qui reprennent cette expression remarquent que beaucoup de personnes ne participent pas à ces activités en couple : leurs analyses, en reprenant ce terme, du fait même de l’usage du concept d’échange de partenaire, font comme si la norme était que ce type de pratique doive se développer ainsi. Ces analyses tendent donc à occulter les pratiques de ceux et celles qui peuvent fréquenter des lieux éventuellement désignés comme « échangistes » sans être eux-mêmes dans une logique d’échange de partenaire. Or tel n’est pas le cas d’une proportion importante de mes informatrices (cf. (Combessie, 2006)) – ou alors pas systématiquement [8] – soit qu’elles ne vivent pas en couple, soit qu’elles vivent en couple mais préfèrent « sortir » à leur choix : toutes seules, entre copines, avec un(e) partenaire extraconjugal régulier, avec un(e) partenaire chaque fois différent(e), avec un compagnon qui sert de « chevalier servant [¼] garde du corps » [9], etc.

« Libertinage » ?

La terminologie indigène la plus courante est celle de « libertinage » ; nombre de mes informatrices apprécient de se voir désignées comme « femmes libertines », faisant le plus souvent expressément référence, lorsque je leur demande de préciser les raisons de cette dénomination, à un sentiment ou à une recherche de liberté. « Je pense vraiment que ça transforme la sexualité d’une femme que de fréquenter ces lieux-là, et d’avoir du plaisir dans ces lieux-là ! Ça te donne une liberté ensuite, dans tes rapports avec les autres hommes, dans la vie, ça t’émancipe ! » dit Barbara, une parisienne de 41 ans, titulaire d’une licence de psychologie, fonctionnaire, divorcée et sans enfants, qui déclare être à la recherche d’un nouveau compagnon stable. Marthe, Bordelaise, 38 ans, profession libérale, « redevenue célibataire » après 5 ans en couple, indique : « Pour moi, le mot libertine renvoie à l’absence de lien… de sujétion. J’ai choisi de vivre ce type de vie ; ça me regarde. C’est ma liberté ! Maintenant je suis redevenue célibataire, c’est vraiment ce à quoi j’aspire le plus. N’avoir de compte à rendre à personne sur ma sexualité ! ». Elle dit avoir « commencé le libertinage à 30 ans », et sa vie en couple a été vécue comme une « parenthèse pendant les trois premières années ». Elle ajoute : « après j’ai craqué, c’était trop pénible cette pression, il me surveillait, il me pistait, c’était vraiment terrible. Et, pour lui, sortir en boîte libertine, c’était exclu. Pour lui, les femmes qui sortent là, c’est des salopes ! ». On retrouve les termes « libertin » et « libertinage » dans les publications d’adeptes de ce type de pratiques [10]. Cette insistance sur l’absence de contrôle masculin sur la vie sexuelle, et même, de façon plus générale, de lien de sujétion, évoque le concept de « femme non liée » développé par Nathalie Heinich [11] (2003 : 7-22), et il serait possible de parler, pour les femmes qui tiennent ce type de discours, de sexualité de la femme non liée.

Cela dit, plusieurs femmes que j’ai rencontrées n’inscrivaient pas leurs pratiques dans une telle revendication d’absence de lien ; quelques unes jugeaient même qu’un lien de sujétion important était indispensable  pour développer une sexualité qui soit aussi hors normes. Une institutrice lyonnaise m’a ainsi présenté son point de vue : « Je vais te dire pourquoi c’est mieux de se laisser dominer par un mec pour ces trucs [¼] Le fait de te laisser guider par le mec te dédouane… du fait d’assumer ton propre désir, et de te dire “je vais dans ces boîtes-là”, “j’aime coucher avec d’autres hommes !”, “je me permets aussi d’avoir du plaisir avec d’autres hommes !”. Tout ça, c’est finalement beaucoup plus confortable quand on accepte de se placer dans une logique de soumission. ». D’autres informatrices, en particulier parmi les moins diplômées, m’ont déclaré se sentir mal à l’aise avec l’expression libertinage, comme cette mère célibataire de 27 ans, intérimaire dans le tertiaire : « Je ne sais pas trop. Moi je sors là parce que j’aime baiser. Il y en a que ça choque que je dise ça, mais moi, le cul, c’est vraiment ce que je kiffe le plus dans ma putain de vie ! Libertinage, c’est plutôt des couples qui vont dans des soirées truc-muche, avec des masques et tout, comme à Venise. Moi c’est vraiment pour le cul, c’est tout. Mais bon, si tu veux dire que je suis une libertine, ok, mais moi, c’est pas comme ça que je le sens quoi ! ». Par ailleurs, libertinage renvoie aussi à des problématiques philosophiques et historiques — qui ne sont sans doute pas étrangères au fait que nombre de mes informatrices apprécient cette dénomination — dont les comportements sexuels sont parfois absents et qui relèvent d’autres registres d’interprétation.

Décalage de point de vue, construction d’objet spécifique

Une mise à plat des pratiques est nécessaire. Quatre paramètres permettent de caractériser les types de comportements des femmes que j’ai rencontrées :

  • nombre de partenaires sexuels très supérieur à la moyenne [12] ;
  • courte durée de l’intervalle temporel entre le moment de la rencontre avec un partenaire potentiel et le premier rapport sexuel (un rapport sexuel le jour même d’une rencontre est considéré comme normal) ;
  • absence de frein au développement d’un rapport sexuel hors engagement affectif préalable (parfois même, au contraire, on recherche le rapport sexuel, et on voit après si on envisage un engagement sentimental [13]) ;
  • nombre et fréquence des rapports sexuels supérieurs à la moyenne [14] ; ce quatrième et dernier paramètre semble être un corollaire des trois précédents, et se révèle moins systématique que les autres (certaines des femmes que j’ai rencontrées ne développent ce type de comportement que pendant une période de temps limitée).

Bien qu’il soit possible d’envisager chacun de ces paramètres de façon séparée, ils constituent une dynamique globale de rapport à la sexualité qui permet de réunir ces femmes dans ce que l’approche socio-anthropologique dénomme un « ensemble populationnel cohérent » (Bouvier, 1995 : 119-127). Trois de ces paramètres étant quantifiables, j’ai retenu d’abord une dénomination soulignant cette caractéristique ; lorsqu’on s’écarte des valeurs moyennes ou modales, on trouve, d’un côté, des pratiques qu’on pourrait dire hypodéveloppées, avec pour limite l’abstinence [15], de l’autre, des pratiques qu’on dira hyperdéveloppées [16]. Dans la mesure où le nombre de partenaires marque davantage la spécificité des pratiques analysées ici que la fréquence des coïts [17], je retiens le terme de pluripartenariat. Cela dit, les condamnations morales fréquemment associées à la multiplication du nombre de partenaires sexuels (Combessie, 2007) fait que plusieurs de mes informatrices se reconnaissent davantage dans des dénominations ne mettant pas l’accent sur cet élément : à côté de libertinage, j’entends régulièrement parler de pratiques coquines, épicuriennes, sensuelles, hypersexuelles…

Où commence le pluripartenariat ?
Six degrés pour y voir plus clair

Le pluripartenariat constituant la caractéristique commune des pratiques sur lesquelles portent mes analyses, il convient de préciser ce qu’on peut entendre par cette expression, qui peut, en effet, recouvrir des comportements différents. Si on laisse de côté le cas des relations strictement amoureuses — consécutives ou simultanées — pour ne retenir que les situations où l’engagement sentimental est parfois moins manifeste et le rythme de changement des partenaires soutenu, on peut distinguer globalement six formes de pluripartenariat :

1. plusieurs partenaires qui se succèdent rapidement : on ne peut pas dire, alors, que la femme a des relations avec plusieurs partenaires à la fois [18] ;

2. plusieurs partenaires pendant une même période, mais pas dans le même lieu [19] : les (ou des) partenaires peuvent donc ignorer l’existence d’un(e) autre ou de plusieurs autres amant(e)s de la même femme ;

3. dans un même lieu se trouvent plusieurs partenaires, dont l’un entretient une relation sentimentale avec la femme, cette dernière ayant des rapports sexuels successifs avec plusieurs personnes mais sans contacts physiques simultanés : sous le regard d’une ou plusieurs autres personnes, elle ne donne et ne reçoit des caresses que d’une seule personne à la fois ; elle est, à chaque fois, en binôme ;

4. plusieurs personnes dans un même lieu où la femme entretient des relations physiques simultanées avec deux partenaires, l’un d’eux étant son conjoint ou un amant régulier [20] ;

5. plusieurs personnes dans un même lieu où la femme entretient des relations physiques simultanées avec plus de deux partenaires, l’un d’eux étant son conjoint ou un amant régulier [21] ;

6. plusieurs partenaires dans un même espace avec des relations physiques simultanées avec plus de deux partenaires dont aucun n’entretient de relations sentimentales avec la femme : il s’agit d’inconnus ou de partenaires qui ne sont rencontrés que dans ce cadre de sexualité collective [22].

La typologie pourrait être affinée : certaines informatrices différencient davantage les situations possibles [23]. On pourrait aussi retenir que les deux premiers groupes de pratiques peuvent se dérouler de façon strictement duelle alors que les quatre suivants impliquent une forme de visibilité [24] de la sexualité, donc un partage plus manifeste de l’intimité.  Dans l’ordre de présentation de ces six formes de pluripartenariat, j’ai essayé d’établir une forme de gradation : on pourrait parler de degrés ou de seuils d’hyperdéveloppement de l’activité sexuelle ou de pluripartenariat [25]. Sans que toutes les femmes parviennent au sixième échelon (très rare semble-t-il), voire même au cinquième (considéré comme un maximum par beaucoup de mes informatrices), bien que certaines puissent éventuellement sauter une ou deux étapes, la progression d’un type de pratique à l’autre s’opère en général dans l’ordre que j’ai retenu.

Des pratiques considérées comme déviantes
et analysées en termes de carrière

Traiter des modalités selon lesquelles des femmes en viennent à partager sans contrainte manifeste leur intimité sexuelle avec plusieurs partenaires conduit à aborder le contrôle social de ces activités. Il s’agit de pratiques marginales [26], pénalement sanctionnées dans certains états (surtout pour les femmes mariées), et moralement réprouvées [27] dans presque toutes les sociétés — en dehors de petits groupes d’adeptes qui, de ce fait, tendent à les tenir discrètes. Il est donc possible de les considérer comme déviantes. Lorsque ces pratiques se prolongent dans le temps, il semble pertinent et fécond de mobiliser le concept de carrière, un peu comme Howard Becker (1963) l’a fait pour parler des fumeurs de marijuana [28]. Trois caractéristiques déterminantes d’une carrière déviante se trouvent en effet réunies — les deux dernières étant étroitement liées au contrôle social dont ces activités sont l’objet :

1. l’apprentissage parfois long, qui se fait par étapes, et pour lequel l’appui et les conseils de personnes plus expérimentées dans ces pratiques considérées comme déviantes est souvent très utile ;

2. le secret ou à tout le moins la discrétion qu’il faut conserver autour de ces mêmes pratiques ;

3. la stigmatisation dont les adeptes deviennent ou peuvent devenir l’objet, qui contribue à installer, maintenir ou renforcer une logique de ségrégation à leur égard.

La prise en considération des pratiques déclarées et des points de vue, motivations et justifications énoncés par les acteurs — en l’occurrence principalement les actrices — permettent d’esquisser des typologies de comportements et d’attitudes.

Emmanuel Kant a formalisé ce qu’il appelle un impératif catégorique en vertu duquel un acte sexuel étant considéré comme une façon de se procurer personnellement une jouissance à travers l’usage du corps d’une autre personne, il faut impérativement qu’un engagement sentimental fort lie les deux amants ; faute de quoi l’un instrumentaliserait l’autre, ce qui ne serait pas conforme au nécessaire respect que tout être humain doit à ses semblables. Cet impératif catégorique (ou l’un de ses avatars) surplombe l’ensemble de la morale sexuelle occidentale traditionnelle et conditionne les représentations collectives, qui distinguent, en matière de sexualité, ce qui est admis de ce qui doit être proscrit.

à partir de son étude des Inuit, Marcel Mauss (1906 : 103-104) introduit la notion de « communisme sexuel » [29] ; il précise : « Le communisme sexuel est une forme de communion, et peut-être la plus intime qui soit. Quand il règne, il se produit une sorte de fusion des personnalités indivi­du­elles les unes dans les autres. [¼ Cette fusion] affecte [¼] les idées, les représentations collectives, en un mot toute la mentalité du groupe. »

Comprendre les effets entraînés par le pluripartenariat sexuel ne peut se faire sans observer les différentes voies par lesquelles les femmes en arrivent à développer ce type de comportement. Il faut donc préciser les modalités d’articulation entre sexualité et sentiments qui précèdent la carrière de pluripartenariat. Par la force des choses, on ne peut avoir accès à cette période que de façon rétrospective, à partir de discours construits a posteriori par les informatrices, à un moment où leur sexualité évolue d’une façon qu’elles n’imaginaient pas auparavant.

Pour la période qui précède l’entrée dans la carrière d’une sexualité avec pluripartenariat, l’analyse des entretiens permet de distinguer de façon dichotomique deux types de pratiques, en fonction de la présence, ou non, de ce qu’on appellera un engagement sentimental. Celui-ci implique une relation de dépendance mutuelle qui s’étend dans l’espace et le temps et dont la dynamique de don et de contre-don — pour reprendre l’approche de Marcel Mauss (1924) — dépasse le strict cadre des échanges sexuels et l’englobe dans une logique totalisante. On distinguera donc les pratiques sexuelles AES (avec engagement sentimental [30]) et les pratiques sexuelles SES (sans engagement sentimental) [31]. La quasi-totalité des femmes qui développent une carrière de sexualité avec pluripartenariat connaissent les deux, mais il est important de distinguer l’ordre dans lequel elles ont été amenées à les découvrir de façon pratique ; on est en présence de deux cheminements :

1. carrière de pluripartenariat sexuel avec engagement sentimental premier (lorsque la découverte pratique de la sexualité AES précède celle de la sexualité SES) ;

2. carrière de pluripartenariat sexuel avec engagement sentimental second (lorsque la découverte pratique de la sexualité SES précède celle de la sexualité AES).

Quel que soit l’ordre dans lequel ces sexualités sont découvertes par une femme, elles peuvent se développer de façon alternée (par exemple une sexualité AES, remplacée par une sexualité SES après une rupture, est elle-même remplacée par une sexualité AES à l’occasion d’une nouvelle rencontre amoureuse, et ainsi de suite), de façon parallèle (la femme mène à la fois une sexualité AES et une sexualité SES mais sans lien évident entre les deux [32], hors une éventuelle stimulation de l’une par l’autre), ou encore de façon imbriquée (la sexualité AES et la sexualité SES sont développées simultanément, ce qui implique qu’un, ou plusieurs, partenaire(s) régulier(s) [33] participe(nt) aux pratiques de sexualité collectives). Dans les cas où l’une des deux formes de sexualité supplante l’autre, c’est semble-t-il plus souvent la sexualité AES. A tout le moins, force est de constater que lorsqu’une femme me dit être en train de vivre une sexualité SES depuis une longue période, elle insiste toujours sur sa quête simultanée de sexualité AES. Peut-être peut-on considérer cette déclaration d’intention comme une des traces de la condamnation morale fréquente de la sexualité SES, qui serait encore plus difficile à admettre si elle était la seule forme de sexualité vécue et envisagée par une femme qui, de surcroît, ne déclarerait même pas en chercher aussi une autre qui soit plus conforme au modèle dominant.

Les débuts de carrières
avec engagement sentimental premier

Dans la situation que j’ai rencontrée le plus souvent, les femmes ont commencé par une sexualité AES à laquelle se sont adjointes des pratiques sexuelles SES. Après avoir intériorisé le modèle social dominant qui préconise une articulation entre des rencontres sexuelles et un engagement sentimental, et l’avoir mis en pratique dans leur vie privée, ces femmes avaient donc dû s’en dégager pour pouvoir envisager des rapports sexuels SES. Les modalités de ce dégagement se différencient notamment en fonction de la durée et de la nature de l’union (ou des unions) sentimentalo-sexuelle(s) initiale(s).

Lorsque la période qui sépare la sexualité AES et la découverte de la sexualité SES est de courte durée, en particulier en l’absence de vie commune, le mode archétypal d’argumentation ressemble plus ou moins à celui-ci, reconstitué à partir d’extraits de différents entretiens mis bout à bout : « je suis romantique [34] », « je croyais à la fidélité à la vie à la mort », « [mon compagnon] m’a trompée, tout a volé en éclat », « je me suis d’abord sentie abattue, puis j’ai repris le dessus », « je me suis trouvée salie mais aussi libérée… C’est étrange. En fait, je peux le dire maintenant, comme libérée d’un carcan qui pesait sur moi depuis mon enfance [¼] Le monde où les princesses épousent des princes, et ils eurent tout plein d’enfants, et gna-gna-gna, et ils vécurent heureux tout le restant de leurs jours… j’ai bien compris que c’était du bidon ! ». C’est la « tromperie » d’un homme qui d’abord fait « voler en éclats » une représentation de l’amour dite alors « romantique » mais dont ensuite on se sent « libérée ». Cette représentation est tout particulièrement celle des plus jeunes des femmes que j’ai rencontrées. L’homme qu’on considère comme responsable n’est pas forcément un amoureux ; des éléments de l’histoire familiale peuvent être mobilisés : « Mon père a eu plein de maîtresses. Ma mère, rien, pas un seul amant. Quand j’ai passé mon annonce, je crois que c’était un peu pour prendre la revanche que ma mère n’a pas pu prendre. Prendre la revanche sur la vie… sur notre vie depuis des siècles, sur les mecs. Ils nous prennent pour des objets ? Ok ! Ben nous aussi ! », m’a déclaré une femme professeur de lettres classiques dont la petite annonce était libellée simplement « J’aime les rencontres. Pas vous ? ».

Lorsque la période de sexualité AES a été plus longue, notamment lorsqu’elle s’est articulée sur une vie commune, voire s’il y a eu des enfants [35], des médiations sont souvent nécessaires pour qu’une femme parvienne à se dégager du modèle dominant. L’histoire de Bénédicte est symptomatique des multiples intermédiaires qui font passer d’une vie sexuelle conforme aux normes dominantes à une pratique de pluripartenariat. âgée de 46 ans, issue de la bourgeoisie parisienne, mère de quatre enfants qu’elle accompagne à la messe tous les dimanches, elle a commencé sa vie sexuelle avec son mari. Elle a « ressenti un grand choc » lorsqu’elle crût surprendre ce dernier, dans la rue, avec une prostituée, c’était « peu de temps après [leur] mariage ; alors [qu’elle était] enceinte de [son] aînée ». Elle se fait confirmer « [ses] soupçons » par un détective privé. Elle dit n’en avoir parlé à aucun moment à son mari, et tout ignorer de ses éventuelles relations extraconjugales. Lorsqu’elle atteint l’âge de 40 ans, elle se fait « draguer » par un voisin, marié et père de famille également : « Il avait une opiniâtreté diabolique ! Sa cour a duré huit mois ! Trois fois on est allés à l’hôtel [¼] et arrivés dans la chambre, j’ai dit : “C’est pas possible ! Je ne peux pas !” Mais il était patient, patient… c’était désarmant ! C’est un homme, il avait eu des centaines de femmes, peut-être même plus… et, avec moi, il a été d’une patience d’ange ! ». Leur relation sentimentalo-sexuelle devient assez rapidement passionnée, et Bénédicte prend peur, dit-elle, de l’ampleur que cela occupe dans sa vie. Cet amant lui parle de « soirées spéciales, avec une cinquantaine de personnes », il évoque des formes de sexualité plurielle, de domination, il lui dit qu’il est « un maître » ; et il envisage de « l’initier ». Elle refuse d’entrer dans « ce type de jeu ». Elle accepte en revanche de mettre en place avec lui occasionnellement un autre type d’échange. Un jour où elle ne souhaitait pas de rapports sexuels et où il s’est montré insistant, elle lui a demandé à se faire payer. « Je lui ai dit : “C’est mille balles !” [36] Il a voulu négocier, je suis restée ferme. Et il a sorti sa carte, il est allé tirer ses mille balles au distributeur, et j’ai eu mon fric ! Mais après j’ai dégusté hein, il m’a vraiment prise comme une pute ! Trois fois on l’a fait comme ça ! Comme un jeu. Quand j’ai pas envie : “Ce sera mille balles !” ». Elle a toujours refusé de l’accompagner dans des espaces de sexualité collective, mais était tentée par ce qu’il lui en disait. Elle s’est donc, dit-elle, « laissé convaincre » par deux amies, collègues de travail, pour aller dans une « boîte de cul ». Elle-même, dit-elle, n’a, ce soir-là « fait que regarder », ce qui lui a permis de se « sentir plus sûre » d’elle-même ; parallèlement, sur les conseils de ses amies, elle s’inscrit sur des sites de rencontres sur internet. Un internaute « très bien sur lui », lui propose d’aller « en amis », dans la même « boîte » : « Je n’ai rien fait avec lui : il s’est tapé deux ou trois petites blondes, pendant que moi j’étais dans mon coin. Et c’est là que je me suis fait prendre par un mec par derrière, dans la salle où il y a la balançoire. Je ne l’avais pas vu venir. C’était pas super sur le moment, parce que c’était la première fois avec un véritable inconnu, j’étais pas tranquille tranquille quand même, mais, plus j’y ai repensé, plus je me suis dis que c’était quand même pas mal ! ». Depuis, il lui arrive d’aller de temps en temps dans des soirées de sexualité collective, jamais ni avec son mari ni avec « [son] amant », le plus souvent avec une ou deux copines qui se font accompagner de copains « toujours très bien ». Elle dit avoir l’impression que les libertés qu’elle s’octroie dans ces soirées sont une forme de « soupape » par rapport à la tension de la relation avec « [son] amant », qui demeure assez « passionnée ». Un jour, elle a accepté de jouer le rôle de « cadeau d’anniversaire » pour le conjoint d’une amie d’amis (qu’elle ne connaissait pas) : « On a fait une partie à trois, c’était pas mal du tout ! Elle je l’avais rencontrée juste une fois dans un café, pour qu’on mette au point le plan, et lui je ne l’avais vu qu’en photo. En plus, il était bien monté : c’était pas mal du tout ! Mais bon, le pauvre, pour deux nanas qui en veulent : à la fin, il était vidé! ».

L’éducation bourgeoise, les pensionnats de filles, les principes de vie catholiques qu’elle a reçus et qu’elle transmet à ses enfants attestent le conditionnement et la stricte morale sexuelle traditionnelle dans lesquels baigne son univers familial. Le « choc » qu’elle dit avoir reçu en découvrant les relations de son mari avec des professionnelles du sexe a comme introduit un coin dans ses convictions. Plus de quinze ans séparent cette scène de sa première relation sexuelle extraconjugale, et il a fallu l’« opiniâtreté diabolique » d’un voisin conquérant pour la faire franchir un premier pas ; mais celui-ci ne parvient pas, malgré ses insistances, à la faire pénétrer dans des espaces où l’intimité sexuelle est exposée à diverses formes de partage. On peut penser que c’est en partie parce qu’il inscrivait ce type de démarche dans une réaffirmation de la position dominante qu’il avait conquise sur le plan de leur relation privée, position dominante qu’elle n’a pas accepté de voir se renforcer dans un espace collectif. Ils ont alors tous les deux trouvé leur compte dans le simulacre de prostitution : lui, en introduisant une variante dans sa stratégie de domination, elle, en s’affranchissant pour une première fois, de façon en partie ludique, du lien entre sentiment et sexualité [37]. Il a fallu tout ce cheminement avant qu’elle envisage de pénétrer dans un espace de sexualité collective, dans un premier temps, avec des « amies de confiance », mais où elle n’a « fait que regarder », puis de se laisser surprendre et « prendre par derrière » dans une soirée où elle était inconnue parmi de parfaits inconnus, avant, ultérieurement, d’accepter d’être « offerte » à un inconnu par une quasi-inconnue — mais amie d’amis de confiance.

Qu’on ait affaire à une sexualité AES de courte ou de longue durée avant l’engagement dans une sexualité SES, toutes ces femmes attribuent à un homme la responsabilité [38] de leur entrée dans la carrière du pluripartenariat sexuel : souvent un « amoureux » ou un « conjoint », parfois leur père, ou encore un autre homme de leur entourage familier.

Les débuts de carrière
avec engagement sentimental second

À l’inverse des situations que je viens de décrire, de nombreuses informatrices déclarent des formes de sexualité SES qui précèdent leurs comportements sexuels AES. Ensuite, les deux types de sexualité peuvent se poursuivre de façon plus ou moins alternée, parallèle ou imbriquée, et se développer selon les six degrés indiqués plus haut. À moins, bien sûr, que la sexualité AES vienne à remplacer, plus ou moins rapidement, la sexualité SES. Dans ce cas, cette dernière peut alors être considérée comme la phase de marge d’un processus initiatique, conformément à la logique des rites de passage décrits par Van Gennep (1984), qui distingue ainsi la « phase de séparation », la « phase de marge » et la « phase de ré-agrégation ». Pour les plus jeunes de mes informatrices, il est donc parfois difficile de déterminer si l’on a affaire à un début de carrière de sexualité hyperdéveloppée avec pluripartenariat ; tout dépend de la façon dont elles se représentent les pratiques auxquelles elles participent [39].

Les femmes que j’ai rencontrées dont les récits présentaient un début de carrière de pluripartenariat sexuel avec engagement sentimental second avaient pour caractéristique commune une forme de découverte précoce d’articulations entre sexualité et engagement sentimental différentes de la norme dominante. Les entretiens réalisés m’ont conduit à distinguer, dans ce cas, trois types de modalités :

1. découverte affectivo-intellectuelle à travers des informations et des exemples de non-conformité au modèle dominant présentés par les adultes qui ont élevé la future femme ;

2. découverte sensible à travers la lecture de textes ou la vue de spectacles mettant explicitement en scène des relations sexuelles ;

3. découverte pratique à travers des rapports sexuels vécus dans l’enfance.

Ces trois situations présentent des similitudes deux à deux. Les situations de découverte que j’ai dénommées affectivo-intellectuelle et sensible ont pour caractéristique de n’engager aucune pratique corporelle d’échanges de caresses génitales, ce qui les distingue de l’initiation que j’ai dénommée pratique [40]. Les situations de découvertes sensible et pratique ont pour caractéristique leur grande précocité, alors qu’il semble que des cas de découverte affectivo-intellectuelle tardive soient plus fréquents — du moins sont-ils rétrospectivement identifiés comme plus tardifs par mes informatrices.

La situation la plus typique d’une découverte affectivo-intellectuelle présentée comme explication du développement d’une première forme de sexualité SES se trouve lorsque le couple des parents vit séparé, que la jeune femme qui développera plus tard une carrière de sexualité hyperdéveloppée avec pluripartenariat est élevée par sa mère seule et que cette dernière ne lui masque pas — voire souligne — les possibilités de déconnexion entre la sexualité et l’engagement sentimental fort. La jeune femme peut alors envisager un stratagème pour se « faire dépuceler » (une autre informatrice m’a dit « décapsuler ») de façon quasi anonyme, par un partenaire qu’elle sait ne pas revoir ensuite, et à qui, bien souvent, elle cache le fait qu’il s’agit de sa défloration. Les premières relations sexuelles sont donc vécues dans une perspective de mise au point de savoirs pratiques, que mes informatrices disent avoir alors projeté d’utiliser ultérieurement dans une relation AES — ce qui fut, le plus souvent, le cas.

La situation la plus typique d’une découverte sensible présentée comme explication du développement d’une première forme de sexualité SES se trouve lorsqu’une femme a eu très tôt l’occasion de lire des textes, ou de voir des scènes, où des pratiques sexuelles étaient flagrantes. Lorsqu’elles étaient très jeunes, certaines de mes informatrices issues de milieux bourgeois ont lu en cachette Emmanuelle, Histoire d’O et les œuvres les plus connues de Sade [41] ; d’autres, issues de milieux plus variés, ont regardé très jeunes des cassettes de films classés X, ou encore, en milieu rural comme en milieu urbain, ont découvert des adultes ayant des relations sexuelles en plein air ou sans trop chercher à se cacher, de façon décrites comme « libres » ou « sauvages ».  Au cours des entretiens, ces femmes ont établi un lien direct entre ces expériences de jeunesse et leurs pratiques d’adultes, qui s’articulaient, dans leur auto-analyse rétrospective, avec des « attirances fortes » pour le fait de « pénétrer un monde interdit », de « [se] tester » elles-mêmes, savoir si elles seraient « capables de… ». Lorsque Magali était enfant, souvent seule, elle a très vite trouvé « la réserve de cassettes porno de [son] frère ». Elle situe avec précision le début de sa vie sexuelle : « à treize ans [¼] J’ai entraîné un ami de mon frère [alors âgé de 21 ans] dans les toilettes… pour baiser ! ». Elle précise que c’est toujours elle « qui prend l’initiative », et que jamais, au cours des quatre années suivantes, elle n’a eu de relations sexuelles dans un lit. C’est à l’âge de 17 ans qu’elle découvre le sentiment amoureux, envers un de ses amants ; c’est avec lui qu’elle dit avoir « éprouvé du plaisir pour la première fois ». Elle se demande si c’est parce que cette rencontre lui a permis de découvrir une forme de « plaisir » [42] qu’elle ne connaissait pas qu’elle est tombée amoureuse ou bien si c’est l’inverse ; elle opterait plutôt pour la première hypothèse. Aujourd’hui âgée de 23 ans, et amoureuse d’un homme pour la troisième fois, elle souligne qu’elle distingue « faire l’amour » et « baiser », avant de préciser « en fait, j’adore le sexe, sous toutes ses formes ». Elle regrette d’avoir du mal à en parler aux jeunes femmes de son âge, qui « sont complètement inhibées [¼ et] ne comprennent pas du tout [son] attitude ».

Dans d’autres cas, les influences se diffusent dans la durée. Chimène, qui avait visionné des films classés X « pendant toute [son] adolescence, même avant !  [rires] » n’en a pas moins commencé sa vie sexuelle avec un homme dont elle était amoureuse, puis dont elle s’est séparée. Elle a alors vécu plusieurs rencontres sexuelles sans lendemain, dont une avec deux hommes à la fois, dont elle garde « un très bon souvenir ». Elle tombe ensuite de nouveau amoureuse, et se marie. « Pour mettre toutes les chances dans la balance », elle invite son mari à regarder avec elle des films classés X. Lui qui n’était pas du tout habitué à ce type de pratiques, s’en accommode : « c’est devenu comme une habitude ». Chimène précise : « c’est quand même mieux que de faire ça devant le journal télévisé ! ». Au bout de quelques temps, « avec une petite idée derrière la tête », elle choisit des films montrant des scènes de sexualité collective, avant de proposer à son mari de découvrir et partager, avec elle, ce type de pratiques. Elle précise : « Au total, ça m’a quand même pris trois ans pour l’emmener là ! ». On peut donc dire que lorsque la sexualité AES s’est développée, elle avait été précédée par initiation sensible à des formes de sexualité SES, qui n’a pu être mise à exécution qu’à partir du moment où le partenaire pour ces jeux collectifs était trouvé, puis « patiemment amené à ça ». Dans les deux cas précédemment évoqués, les spectacles mettant en scène des pratiques sexuelles réelles étaient construits en tant que spectacles (cinématographiques en l’occurrence), d’autres informatrices m’ont dit avoir été témoin de rapports sexuels découverts à l’improviste, relations sexuelles non destinées à produire un spectacle mais non ou mal dissimulées. Les effets produits sur elles étaient désignés de la même façon. Et, de la même façon, ces informatrices-là disent s’être demandé, à la fin de l’adolescence, si elles aussi seraient un jour « capable de » connaître une vie sexuelle aussi « libre ». Michela Marzano (2003) établit un lien entre « pornographie » et « épuisement du désir » ; plusieurs de mes informatrices présentent la sexualité SES comme détachée des logiques de désir ; après plusieurs approches divergentes, Michel Foucault (1976 : 208) l’a finalement considéré comme un obstacle : « Contre le dispositif de sexualité, le point d’appui de la contre-attaque ne doit pas être le sexe-désir, mais le corps et ses plaisirs. »

Le cas de la découverte pratique de la sexualité précoce est assez différent, bien qu’il ait été présenté par deux informatrices comme la cause de leur orientation première vers une sexualité SES [43]. L’une d’elle m’a raconté avoir participé, vers l’âge de dix ans, à des échanges de caresses sexuelles avec ses deux parents. Elle m’a précisé que cette expérience était « non violente » mais « traumatisante ». Ses deux parents sont décédés dans un accident lorsqu’elle avait treize ans, et elle a parfois du mal à faire le départ entre ce qu’elle a réellement vécu et ce qu’elle a pu avoir « comme fantasmes [¼] et bien sûr comme cauchemars » [44]. Elle n’a ensuite aucune relation sexuelle avant l’âge de trente ans, et dit avoir délibérément opté pour des relations sexuelles SES ; l’argument mis en avant étant celui d’une vérification d’aptitude physique et de mise en condition du corps, avant d’envisager une relation sexuelle AES. Ce sera d’abord avec un inconnu rencontré lors d’un voyage lointain, puis dans des séances de sexualité collective organisées chez un particulier, où elle est seule femme avec deux ou trois partenaires. Elle insiste pour dire qu’elle envisage un jour une relation amoureuse avec sexualité AES, mais estime qu’elle n’est « pas encore prête ».

Une autre informatrice a été « initiée par [sa] cousine » lorsqu’elle avait « même pas dix ans », et son premier partenaire masculin fut, quelques années plus tard, le demi-frère de cette dernière, au cours d’une « partie à trois », alors que les deux filles avaient treize ans, et le garçon quatorze. Elle m’a précisé : « On avait fumé tous les trois. Lui, c’était vraiment une petite frappe ! D’ailleurs, depuis, je crois que c’est à cause de lui que je suis surtout attirée par les voyous ».

Un clivage sépare ce troisième groupe des deux précédents : dans les deux premiers cas, les discours présentent la découverte initiale comme un atout pour la vie sexuelle ultérieure — voire « vraiment une chance » — alors que dans le troisième, les avis sont moins nets, et l’expérience initiale peut même être rétrospectivement identifiée comme un handicap. Notons que je n’interroge que des femmes ayant développé une forme de pluripartenariat. Il n’y a aucune symétrie et il est donc vraisemblable que de nombreuses femmes qui ont connu des déconnexions entre sexualité et engagement sentimental de leur mère, vu précocement des images de rapports sexuels, ou été l’objet d’abus sexuels dans l’enfance n’envisagent pas du tout de développer ensuite une carrière de sexualité avec pluripartenariat [45]. Il n’en demeure pas moins que, si l’on écoute ces femmes, la découverte affectivo-intellectuelle présentant la déconnexion possible entre sexualité et engagement sentimental ainsi que la découverte sensible par la consommation précoce de littérature ou images d’ébats sexuels sont plutôt vécues ultérieurement comme un atout dans la découverte de la sexualité à l’âge adulte et le passage par une sexualité d’abord SES présentée comme un instrument permettant de se développer au mieux. À l’inverse, la découverte pratique par la participation à des ébats réels dans l’enfance est souvent présentée comme un handicap, et le passage par une sexualité SES comme un remède destiné à sortir du traumatisme de l’abus sexuel ou de l’expérience « traumatisante » subis.

Développements de carrières de sexualité
hyperdéveloppée avec pluripartenariat

L’une des spécificités des comportements sexuels, soulignée par Durkheim, réside dans le fait qu’ils renvoient, de quelque côté qu’on les prenne, à un positionnement moral et à un point de vue tranché de façon dichotomique : le moral et l’immoral, le louable et le condamnable, etc. Cela entraîne une sacralisation de la sexualité, et explique en quoi elle peut être considérée comme tabou.

Au fur et à mesure que les femmes progressent dans une carrière de sexualité hyperdéveloppée avec pluripartenariat, la participation à des pratiques qui peuvent s’apparenter à ce que Mauss appelait un « communisme sexuel » « affecte », comme il l’indiquait, « les idées » et « les mentalités ». Tous les discours recueillis évoquent une banalisation de la sexualité, qui entraîne un effacement de la dichotomie entre la sexualité acceptable, morale, et qu’on pourrait dire sacrée (d’une part parce qu’elle est englobée dans une dynamique de lien fusionnel — conjugal ou amoureux —, d’autre part parce qu’elle est dissimulée aux regards extérieurs) et celle qu’on pourrait dire profane, vulgaire, immorale : la sexualité sans amour, qui peut être liée à une logique récréative, et dont on envisage qu’elle puisse adopter un caractère public — comme on parle de « femmes publiques » [46] — qu’on imagine donc éventuellement visible, qu’une logique puritaine peut déclarer sale, immonde [47], etc. Peut-on parler d’une forme de désacralisation ? A tout le moins, on voit que la séparation entre sexualité AES et sexualité SES tend à s’estomper au fur et à mesure que se développent des pratiques de pluripartenariat, et l’on voit se dessiner, et se multiplier, d’autres formes d’articulation entre les comportements sexuels et les sentiments.

La construction de ces nouveaux modèles d’articulation, à la fois plus variés et plus subtils, passe par une appréhension plus fine d’une part de ce que chacune des informatrices attend de la sexualité, d’autre part de ce que chacune entend par sentiment, ce qui entraîne une multiplication des articulations possibles entre les caresses des corps et les attaches affectives. Il est impossible d’évoquer toutes les situations ayant permis de dresser la typologie à laquelle on est parvenu, mais il peut être pertinent de présenter quelques exemples des distinctions qui apparaissent dans les points de vue de mes informatrices.

Le premier concerne ce qu’on peut entendre par « plaisir sexuel » ; le terme de « plaisir » revient plus souvent dans les entretiens que celui de « désir » [48]. On peut se demander dans quelle mesure le développement des pratiques dont il est question n’entraîne pas celui d’une approche du plaisir semblable à celle de l’art érotique évoqué par Michel Foucault (1976 : 77) : « Dans l’art érotique, la vérité est extraite du plaisir lui-même, pris comme pratique et recueilli comme expérience ; ce n’est pas par rapport à une loi absolue du permis et du défendu, ce n’est point par référence à un critère d’utilité, que le plaisir est pris en compte ; mais, d’abord et avant tout, par rapport à lui-même ».

La plupart des femmes que je rencontre adoptent implicitement cette approche ; certaines semblent même aller plus loin, en y introduisant des nuances, voire quelque distinguo sexuel explicite. Une informatrice m’a dit un jour : « Je peux faire des tas de trucs, mais, si je ne suis pas amoureuse, je ne ressens rien du tout ! », puis, dix mois plus tard : « Pour que je prenne vraiment mon pied, faut surtout pas que je sois amoureuse. L’idéal, c’est avec un inconnu sur lequel je peux fantasmer un max ! ». Interrogée sur la contradiction apparente entre les deux affirmations, elle m’a répondu qu’elle parlait dans un cas du « plaisir ressenti [lors des] échanges de caresses [et des] pénétrations », dans l’autre de la possibilité d’avoir un orgasme [49]. Il n’y avait aucune contradiction mais simplement deux définitions différentes du plaisir sexuel chez une même personne.

Deuxième registre d’interrogations : qu’est-ce qu’un attachement sentimental ?  Quelques informatrices m’ont dit n’envisager jamais de relations sexuelles sans sentiments [50], mais elles précisent que ces sentiments peuvent n’être que très fugaces. L’une m’a écrit : « Je ne sais pas comment nommer ça à part te dire que je peux avoir des relations amoureuses ultra courtes et directement sexualisées », une autre m’a parlé de « relations amoureuses éphémères » ; la définition de la situation amoureuse est donc pour le moins malléable.

Comment, troisièmement, envisager l’articulation entre sexe et sentiments ? Certaines informatrices m’ont dit que lorsqu’elles rencontraient, hors contexte sexualisé, une personne dont elles commençaient à devenir amoureuse, elles préféraient différer le moment de l’engagement des relations sexuelles avec elle — ce que facilitait le fait, a précisé l’une d’elles, qu’elle ne manquait pas « d’occasions de [s]’envoyer en l’air » — comme pour distinguer cette personne de leurs autres amant(e)s de rencontre. D’autres, à l’inverse, n’envisagent pas d’engager une relation amoureuse avec une personne « avant de lui avoir fait subir l’épreuve du plumard ! », comme le dit une quinquagénaire divorcée.

Neuf types d’articulations
entre sexualités et sentiments

Nous venons d’envisager la complexité de chacun des trois niveaux séparément, mais nous sommes restés dans une logique de non-contradiction. Or le suivi longitudinal qualitatif me donne des éléments attestant d’importantes variations de l’articulation entre sexualité et sentiments, pas toujours univoques. Pour beaucoup cela semble dépendre des configurations ponctuelles de rencontres avec tel(le) ou tel(le) nouveau partenaire, sentimental et/ou sexuel. Les contradictions apparentes que cela induit me permettent d’appréhender certaines finesses de distinctions qu’un autre mode de recueil des données rendrait peut-être impossible.

Par ailleurs, au fur et à mesure qu’elles progressent dans la carrière de sexualité hyperdéveloppée, les femmes que je rencontre me parlent d’autres fonctions de la sexualité que celle du plaisir ; voici les plus fréquentes : réassurance sur leur propre capacité de séduction, renforcement des liens avec le partenaire, fonction somnifère, exercice gymnastique, aboutissement d’une stratégie de conquête dans un cadre de jeu voire de pari, satisfaction d’une forme de besoin compulsif.

En l’état actuel de mes investigations, je suis en mesure d’établir une distinction entre neuf types d’articulations entre sexualité et sentiment susceptibles de se développer dans le cadre ou à partir d’une carrière de sexualité hyperdéveloppée avec pluripartenariat (trois sont de type AES, deux de type SES, quatre de type intermédiaire). Pour donner un peu de chair à cette typologie, j’ai ajouté, dans chacun des cas, une expression ou une phrase tirée d’un entretien permettant d’illustrer ce que certaines des femmes que j’ai rencontrées peuvent m’en dire.

A / Les pratiques sexuelles AES peuvent donc prendre trois formes différentes qui diffèrent en fonction de la participation du conjoint :

1. Les pratiques sexuelles avec engagement sentimental mais sans participation du conjoint – il est dans l’ignorance, ou à tout le moins à l’écart, du pluripartenariat sexuel – on parlera de pratiques AES-conjoint-à-l’écart ; « Mon mari c’est mon mari, je l’adore… mais mes histoires de cul ça ne le regarde pas ! » ;

2. Les pratiques sexuelles avec engagement sentimental et avec participation pratique du conjoint – il participe totalement à la vie sexuelle selon l’une ou l’autre des modalités de participation qui ont été décrites plus haut – on parlera de pratiques AES-conjoint-complice ; « Michel c’est un ange, on partage tout, on ne se cache rien ! On ne se trompe pas : je lui choisis des nanas qui me plaisent aussi… et il sait me choisir des mecs qui me branchent ! » ;

3. les pratiques sexuelles avec engagement sentimental auxquelles le conjoint participe par sa présence mais sans engagement physique autre que pour regarder – on parlera de pratiques AES-conjoint-voyeur ; « Ce qui l’excite, c’est surtout de me voir avec un autre homme ! C’est pas toujours facile mais, il aime voir que j’aime le sexe ! » ;
B / Les pratiques sexuelles SES peuvent prendre deux formes différentes :

4. Les pratiques sexuelles sans engagement sentimental qui se développent dans une dynamique de jeu ou de loisir – on parlera de sexualité SES-ludique ; « Une bite dans chaque main, je me sens forte ! et c’est super marrant ! » ;

5. Les pratiques sexuelles sans engagement sentimental mais dont les femmes parlent en faisant état d’une forte dépendance physique à l’égard de leurs rencontres – on parlera de sexualité SES-accro ; « Putain ! ce mec, je l’ai dans la peau moi ! Remarque, c’est comme le précédent… » ;
C / Enfin, quatre types d’articulation apparaissent, qui s’établissent dans le cadre de relations sentimentales pour lesquelles la notion d’engagement est plus floue :

6. les pratiques sexuelles qui se développent dans un contexte de relations amicales – on parlera de pratiques de type copains-câlins ; cette expression est directement tirée d’un extrait d’entretien : « On est très copains câlins » ;

7. les pratiques sexuelles complices et tendres mais qui se développent sans relations extérieures autres que les rencontres sexuelles – on parlera de pratiques de complicités-strictement-sexuelles ; « On se voit, on baise, c’est cool ! je demande rien d’autre ! » ;

8. les pratiques sexuelles qui se déroulent très rapidement après une rencontre et pour lesquelles la pulsion physique est décrite comme liée à une attraction personnelle aussi forte que passagère – on parlera de pratiques de type amours-fugaces ; « Un mec beau comme un dieu ! A chaque fois je craque !! » ;

9. les pratiques sexuelles se développent dans le cadre de relations où le sentiment amoureux est affiché mais sans aucune demande d’exclusivité d’aucune part – on parlera de pratiques amoureuses-non-exclusives ; « Il faut au moins trois mecs à la fois pour se sentir sereine, et librement amoureuse ! Sinon c’est prise de tête ! ».

À cette multiplication des types d’articulation entre sexualité et sentiment s’ajoute le fait que la même femme se révèle en mesure de vivre des sexualités différentes avec des articulations entre pratiques sexuelles et sentiments différentes. On peut même dire qu’il n’y a pas de carrière de sexualité hyperdéveloppée sans la présence d’au moins deux de chacun des neuf types d’articulations entre sexualité et sentiments indiqués ci avant.

Une autre spécificité de comportement sexuel qui se développe au cours d’une carrière de pluripartenariat sexuel est la bisexualité. Une majorité des femmes que j’ai rencontrées m’ont dit se considérer aujourd’hui comme bisexuelles, alors qu’elles ne se définissaient pas ainsi au début de leur vie sexuelle — même lorsqu’elles avaient pu être amenées, à l’adolescence, à échanger des caresses avec des personnes du même sexe, de leur génération ou plus âgées. Cet élément confirme que l’évolution des pratiques sexuelles entraîne une évolution des représentations [51]. Il ne s’agit pas, là, de représentations collectives mais de représentations de soi, de représentations de sa propre intimité saisie à travers les représentations de ce qu’on appelle communément son orientation sexuelle. Foucault avait souligné à quel point celle-ci est le fruit d’une construction sociale plus que d’une « structure particulière » du désir ; il y voyait l’effet de contextes socio-historiques [52], nous constatons que cela peut aussi être entraîné par l’engagement dans une carrière de pluripartenariat qui commence d’abord dans une logique hétérosexuelle mais dont les modalités tendent à banaliser les caresses génitales, donc à les dissocier des cadres normatifs les plus rigides — cadres d’autant plus rigides que le contexte historique et social institue la monogamie hétérosexuelle comme une norme.

Au regard de l’analyse des relations en termes de don et de contre-don, il est à noter que la sexualité de type copains-câlins est souvent décrite comme hors jeu d’échange — où, à tout le moins, elle n’entre pas dans un échange de type agonistique. Telle que la décrivent ces femmes, l’essentiel de la relation réside dans sa dynamique amicale — qui est constituée, en elle-même, dans une logique d’échange —, quant au caractère sexuel de certaines caresses, il ne vient que comme un adjuvant, éventuellement facultatif. Dans une articulation inverse, pour laquelle la dimension sexuelle est au cœur de la relation d’échange, on trouve la sexualité SES-accro, qui semble constituer une des portes d’entrée dans la sexualité hyperdéveloppée mais tend à disparaître au fur et à mesure que la carrière progresse vers un pluripartenariat affirmé, comme s’il ne pouvait s’agir que d’une étape passagère.

Les trois types d’articulations qui demeurent dans le cadre d’une sexualité AES poursuivent la logique de don et contre don qui dépasse et englobe la relation sexuelle. En ce qui concerne les sexualités de type amours-fugaces et de type complicités-strictement-sexuelles, les échanges peuvent se développer aussi selon une logique de don et contre-don, mais ils sont limités aux espaces physiques et temporels des rencontres, ce qui ne les empêche pas d’être réactivés lors d’une nouvelle rencontre, réactivation systématique dans le cadre d’une sexualité de type complicités-strictement-sexuelles, plus rare, semble-t-il, lorsqu’il y a une relation de type amours-fugaces — quelques informatrices, cependant, m’ont décrit des situations dans lesquelles la relation présentée comme amoureuse et éphémère se poursuivait sur le même registre lors de nouvelles rencontres fortuites ; mais, si cela se poursuit plus longtemps, la sexualité devient de types complicités-strictement-sexuelles ou copains-câlins. Dans les relations de sexualité de type SES-ludique,  on me parle souvent de « jeu » [53] qui passe par une dépersonnalisation des échanges ; certaines femmes m’ont expliqué comment elles essayaient de se débrouiller pour ne pas voir le visage de leur partenaire : positions du corps spécifiques, participations à des soirées masquées, usage de « glory holes » [54], etc. La logique d’échange est alors purement instrumentale : mettre une partie de son corps à disposition de l’autre. Les femmes qui développent ces pratiques déclarent souvent refuser d’embrasser leurs partenaires sur la bouche ; pratiques que l’on retrouve dans certaines formes de prostitution. Quant aux pratiques sexuelles de type amoureuses-non-exclusives,  on les trouve chez des femmes mariées ou, à tout le moins, vivant en couple, et qui déclarent ne plus être « amoureuse[s] » de leur conjoint, et, parfois, n’avoir pratiquement plus de rapports sexuels avec lui ; conjoint qui est, en général, tenu dans l’ignorance de ces pratiques ; on a alors affaire à des pratiques sexuelles de type AES-conjoint-à-l’écart.

En matière de sexualité, chacun cherche sa voie entre des définitions conflictuelles de la bonne pratique et de la bonne représentation ; pour envisager une sexualité à partenaires multiples, le développement de réseaux [55] d’interconnaissance s’impose. Ces deux caractéristiques du terrain font qu’on peut se demander dans quelle mesure les femmes qui développent une carrière de sexualité hyperdéveloppée ne participent pas à une forme de société intermédiaire, qui correspond à un « concept ‘faible’ de société » décrit par Aldo Haesler (2005) lorsqu’il parle de « structure fragile métastable, en proie constante aux forces centripètes de la relation et aux forces centrifuges des institutions » ? L’hyperdéveloppement de l’activité sexuelle (sauf pendant l’éventuelle période passagère au cours de laquelle elle peut prendre la forme d’une dépendance sexuelle, dans le cas d’une sexualité SES-accro) tend à apprivoiser les forces centripètes parce qu’elle banalise la relation sexuelle, et à tenir à distance les forces centrifuges par le fait même de renforcer les liens intermédiaires entre les partenaires d’un soir ou d’un week-end « libertin », qui pourront se retrouver, quelques semaines ou quelques mois plus tard. Parfois les rencontres, d’abord fortuites dans une logique SES-ludique, se développent en relation de type complicités-strictement-sexuelles à l’occasion de rencontres renouvelées — le plus souvent dans des espaces organisés de sexualité collective. Lorsque les échanges de caresses intimes s’articulent autour d’une relation avant tout amicale, nous avons affaire à une sexualité de type copains-câlins. Lorsque les amants d’un soir miment en y croyant les jeux de l’amour physique et du partage des sens et se séparent sans aucun lendemain, nous avons affaire à une sexualité de type amours-fugaces.

La figure de la sexualité la plus banalisée, la plus désacralisée, se trouve dans  les formes de sexualité de types copains-câlins et SES-ludiques ; la première parce qu’elle n’intervient que comme complément accessoire et facultatif d’une relation avant tout amicale, la seconde parce qu’elle l’envisage dans une logique de hobby, comme on peut le faire pour tout autre type de pratique.

Une question n’est pas abordée ici, mais le sera dans d’autres publications : celle des fins de « carrière ». La pertinence du choix du paradigme de carrière déviante se justifie en effet aussi parce qu’il est particulièrement intéressant d’analyser les modalités selon lesquelles ce type de pratique évolue, dans de nombreux cas, vers la diminution ou la cessation d’activité [56]. Ce qui peut être suivi, plus tard, par des formes de reprise de carrière, par exemple à l’occasion d’une séparation, ou à l’inverse lors de la rencontre d’un nouveau partenaire, ou encore « lorsque les enfants ont quitté la maison ».

Registres d’analyse socio-anthropologiques

Niveaux macro-, micro- et méso-sociologique

Trois niveaux d’analyse sociologique sont nécessaires pour rendre compte des pratiques de pluripartenariat. Au niveau macrosociologique correspond l’omniprésence de l’imposition des valeurs morales sur tout ce qui concerne les comportements sexuels ; omniprésence qui prend forme d’ambivalence ­– « la conscience morale reste perplexe » écrivait Durkheim ­– à travers la coexistence de logiques opposées et même inconciliables : on ne peut ni condamner, ni louer, et encore moins rester indifférent. Au niveau microsociologique correspondent les multiples ajustements qui permettent d’apprivoiser son propre corps dans la relation aux autres corps, pour rendre possible, acceptable, puis éventuellement jouissive [57], une forme plus ou moins avancée de partage de l’intimité sexuelle, avec plusieurs partenaires, selon toutes les modalités que nous avons décrites (distinction des six niveaux). Au niveau mesosociologique, enfin, à ce niveau construit et mobilisé de plus en plus souvent pour analyser certains phénomènes sociaux qui se développent sous forme de réseaux, correspond le développement d’un groupe social qu’on pourrait dire intermédiateur, qualificatif qui correspond à deux logiques distinctes et complémentaires. Il est intermédiateur d’une part comme tout réseau en ce qu’il organise et constitue le lien entre les personnes qui vont participer à ces rencontres sexuelles ; sans cette possibilité de lien, point de rencontre possible. Il est intermédiateur d’autre part en ce qu’il participe à l’élaboration de règles éthiques spécifiques. Par son existence même, il participe à la construction sociale de normes sexuelles alternatives par rapport à la stricte opposition entre les deux façons classiques d’envisager la sexualité. L’acte sexuel « émeut » la conscience morale « en des sens contraires » (Durkheim, 1911) ; ces appréhensions contradictoires prennent la forme d’injonctions paradoxales, qui, concernant les femmes de la société occidentale contemporaine, empruntent deux figures caricaturales : d’un côté la maman, personnage fait d’amour quasiment asexué, et de l’autre la putain, vagin ambulant offert à tout venant. Les savoirs pratiques développés au fur et à mesure que progresse la carrière de sexualité hyperdéveloppée construisent les clivages et les séparations nécessaires pour que les femmes qui développent de telles pratiques parviennent à cumuler les avantages de ces deux figures : obtenir la liberté de son corps attribuée à la déconnexion entre sexualité et engagement sentimental de la putain tout en conservant la respectabilité de la maman. Le pluripartenariat ne peut se développer que dans le cadre de réseaux de participants qui co-construisent des modèles alternatifs d’articulation entre pratiques sexuelles et engagement sentimental — articulation centrale pour toutes les questions de morale sexuelle.

La sexualité comme fin ? la sexualité comme moyen ?

Cette approche du partage de l’intimité sexuelle dans le cadre d’une analyse du pluripartenariat au féminin ne permet pas uniquement de valider la pertinence du concept de carrière pour étudier en sociologue des pratiques déviantes, de dresser un certain nombre de typologies et de montrer les effets des pratiques sur les représentations.  Elle permet en outre de mieux comprendre la place que peut occuper la sexualité dans la vie sociale. Schématiquement, deux modèles d’interprétation à la fois opposés et complémentaires se présentent. Dans le premier, la rencontre sexuelle est envisagée comme un objectif, dans le second, elle est considérée au contraire comme un moyen destiné à atteindre un objectif autre.

Si l’on se place dans la perspective d’une rencontre sexuelle en tant qu’objectif,  on pourra considérer les différentes formes d’institutionnalisation de l’union (matrimoniale, sentimentale, etc.) comme des modalités permettant d’organiser et de réguler les rencontres sexuelles. Dans cette perspective, la mise en place d’une forme d’anonymat [58] et les cadres strictement délimités à un contexte espace-temps précis (de telle heure à telle heure, à tel endroit) dans lesquels se développent souvent les pratiques de pluripartenariat offrent aux femmes qui déclarent chercher « d’abord et avant tout à baiser » un contexte de sociabilité temporaire apte à les affranchir des règles sociales qui lient de façon trop forte une rencontre sexuelle et un engagement sentimental. La sexualité de type SES-ludique, par son caractère direct et son absence d’échange autre que celui des contacts épidermiques, permet de dissocier les plaisirs du corps de la dynamique des sentiments ; et même lorsque la question du plaisir n’est pas la première préoccupation [59], ce type de pratique contribue à isoler la rencontre sexuelle, la plaçant dans une forme de cocon à l’écart des codes sociaux ordinaires ; « ces soirs-là, même lorsqu’un homme me donne son prénom, c’est étrange mais mon cerveau est ailleurs, et je l’oublie dans l’instant même. A tel point que si on se croise au bar dix minutes après, je suis incapable de m’en souvenir. C’est parfois gênant !  » m’a déclaré un jour Eugénie, médecin dans une ville de province, mariée et mère de trois enfants.

Si l’on se place dans la perspective d’une rencontre sexuelle en tant que moyen, on pourra l’évaluer en fonction de ce qu’elle permet comme amélioration d’une position sociale, celle-ci étant entendue de façon plus ou moins spécifique (au sein d’une cellule familiale, d’une entreprise, etc.), ou, plus simplement, pour raffermir les liens sociaux. Cette perspective est assez régulièrement mise en avant par les femmes qui pratiquent le pluripartenariat avec leur conjoint ; les sexualités de type AES-conjoint-complice et AES-conjoint-voyeur offrent une stimulation qui peut réactiver la sexualité du couple ; plusieurs de mes informatrices ont souligné le regain de sensualité au sein du couple dans les heures et les journées qui entourent le passage dans un lieu d’échanges sexuels pluriels. Elle est aussi présente, mais c’est moins systématique bien sûr, lorsqu’elle permet au couple de s’inscrire ou de se maintenir, malgré le passage du temps, dans un cadre d’exclusivité sexuelle — hors, bien sûr, ces espaces bien délimités qui sont alors constitués, m’a dit une de mes informatrices, comme des formes « soupapes » — c’était le cas de Chimène, sus évoqué. Dans le premier contexte, nous avons affaire à une recherche de sexualité pour le plaisir, et tout ce qui entoure la fréquentation de ces lieux est destiné à favoriser ce que des informatrices appellent leur « épanouissement sexuel », leur « vie intime et secrète » ou encore leur « libido sauvage », c’est ici qu’on trouve, bien sûr, les cas de dépendance physique des rencontres SES-accro, qui peuvent être considérés comme des cas extrêmes de sexualité SES ; dans le second, la sexualité est envisagée comme une modalité permettant d’obtenir autre chose — en l’occurrence, le plus souvent, de renforcer la vie de couple. Quant aux sexualités de types copains-câlins et complicités-strictement-sexuelles, elles servent, pourrait-on dire, de musique de fond à un type de relation amicale ou amicalo-amoureuse, elles n’instituent la sexualité ni comme un objectif, ni comme un moyen, mais comme un complément : complément de la relation amicale dans le premier cas, complément d’une vie dont l’essentiel des relations sociales se situent à l’extérieur de ces rencontres dans le cas des relations de type complicités-strictement-sexuelles.

Un nouveau « révolutionnarisme sexuel » ?

Lorsque André Béjin et Michaël Pollak évoquaient, en 1977, un « révolutionnarisme sexuel », tant les positions dans l’espace social des groupes qu’ils considéraient comme tels (« couches jeunes des fractions dominées-ascendantes de la classe dominante, à distance le plus souvent de la production matérielle (intellectuels, artistes, professions libérales, étudiants...) ») que « leur plasticité normative et leur « tolérance » [en matière de morale sexuelle] » correspondent bien aux informatrices que je rencontre et aux comportements dont elles me parlent. Il est toutefois difficile de dire si les pratiques de pluripartenariat sont amenées à se développer. Il est impossible de produire de statistiques précises en la matière, on peut dire qu’elles demeurent tout de même assez rares. Pour celles qui se développent en marge de la vie conjugale — situation fréquente parmi mes informatrices — on peut toutefois constater qu’un certain nombre de mutations de la société contemporaine tendent à les rendre de plus en plus accessibles aux femmes : le contrôle  des naissances, l’accès facilité au travail, le développement des moyens de communication (en particulier l’Internet et le téléphone portable), l’allongement de la durée de la vie, le déclin de l’emprise religieuse, le légitime désir d’émancipation qui peut passer par des formes d’imitation des comportements réputés typiquement masculins [60], etc.. Cela dit, l’ensemble de ces mutations facilitent tous les types d’activités autonomes des femmes (en particulier des plus diplômées et des plus citadines d’entre elles), sans pour autant que cela les conduise sur la voie d’une sexualité hyperdéveloppée. De nombreux obstacles contribuent à entraver le développement de ces pratiques. Lorsque des femmes parlent de leurs propres pratiques de pluripartenariat, elles évoquent quatre types d’obstacles :

  • les infections sexuellement transmissibles, qui semblent prendre une place proche de celle qu’occupait la grossesse dans les peurs liées aux relations sexuelles ;

  • les effluves spécifiques aux sécrétions corporelles et aux mélanges de transpirations et de parfums dans les espaces clos où se déroulent les ébats collectifs, qui semblent difficiles à accepter (dans un premier temps), et à apprécier (lorsque la carrière se poursuit), en particulier à l’époque contemporaine où l’on tend de plus en plus à masquer les senteurs naturelles trop fortes ;

  • la peur de perdre ses repères affectifs ordinaires, tant l’image dominante de la sexualité est associée à celle des sentiments, en particulier pour les femmes ;

  • la peur de voir ses pratiques découvertes (par le conjoint lorsqu’il l’ignore, par les enfants, les parents, les collègues, les voisins) — phénomène inhérent à la plupart des pratiques déviantes.

Les personnes qui envisagent volontiers de partager leur intimité sexuelle avec plusieurs partenaires contribuent à dédramatiser la sexualité et à apaiser les tensions afférentes aux rencontres sexuelles. Cela dit, dans un contexte général ambiant de sexualité toujours considérée comme sacrée, elle doit demeurer de l’ordre du secret. Il est nécessaire que ces comportements hors normes restent les plus discrets possibles, faute de quoi les adeptes risquent de se voir rapidement condamnés, en particulier sur ce qu’on appelait il y a quelques décennies le marché conjugal et qu’on peut nommer aujourd’hui le marché sentimental. Une aide-soignante de 27 ans m’a confié avoir rencontré, hors contexte de sexualité collective, un garçon qui lui plaisait beaucoup : « [Il] me plaisait vraiment. Mais vraiment vraiment ! Alors j’ai commencé à lui parler de moi. Je voulais qu’on soit en confiance. Et, dès que je lui ai raconté ça, mes sorties avec les copines, et tout... Ben, tout de suite, il m’a zappée ! Je l’avais déçu quoi, il ne croyait pas que j’étais “une fille comme ça”. » Durkheim écrivait que les pratiques sexuelles doivent être enveloppées « d’ombre et de mystère » ; c’est encore plus vrai, assurément, des comportements de femmes qui partagent leur intimité sexuelle avec plusieurs partenaires. Il n’en demeure pas moins que ces pratiques, bien que marginales et discrètes, contribuent à faire évoluer les représentations des articulations possibles entre relations sexuelles et engagements sentimentaux, et, ce faisant, la place et les fonctions de la sexualité.

Toutes les sociétés contrôlent, d’une façon ou d’une autre, les comportements sexuels. Sans parler des religions qui, pour la plupart, érigent en la matière des règles particulièrement strictes, les sociétés humaines qui prétendent s’affranchir des dogmes les plus coercitifs assignent une place particulière à l’espace des échanges de caresses intimes, le plus souvent dans l’ombre ou à l’écart. L’espace du sacré se transforme, il connaît des déplacements parfois importants, mais il semble que toujours la sexualité doit être contrôlée. La « pratique de soi » dont parle Michel Foucault concerne directement les procédés par lesquels les comportements sexuels façonnent l’éthique d’un groupe social : la relative autonomie de chacun en ce domaine peut permettre d’accéder à une forme de « souci de soi » dont l’horizon n’est autre que la liberté. Cette quête, quelle qu’en soit l’orientation, ne va pas sans une forme de discipline, voire d’ascèse. Les carrières marginales et considérées comme déviantes dont nous venons de tracer quelques contours soulignent à quel point certaines formes d’affranchissement des normes dominantes en matière de comportement sexuel exigent de maîtrise et de contrôle de soi de la part des adeptes de ces pratiques, en particulier lorsqu’il s’agit de femmes.

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* Chapitre paru dans le livre Identités et genres de vie. Chroniques d’une autre France, sous la direction de Didier Le Gall, Paris : L’Harmattan, collection « Sociologies et environnement », 2008, pages 261-290.

** Professeur de socio-anthropologie à l’Université Paris Ouest – Nanterre - La Défense, chercheur au Groupe d’analyse du social et de la sociabilité (UMR 7022 CNRS-Paris 8).

[1] Victor Karady est l’auteur du titre donné au texte dont ce passage est extrait, à l’occasion de sa réédition en 1975 (cf. bibliographie en fin de chapitre). Texte téléchargeable dans Les Classiques des sciences sociales :

http://dx.doi.org/doi:10.1522/cla.due.deb4

[2] Je tiens à remercier Dominique Merllié pour ses nombreux commentaires sur cette recherche hors normes. Je n’ai pas pu tenir compte de l’ensemble de ses remarques dans cet article, mais elles me serviront pour l’ouvrage que je prépare à partir de ce terrain.

Deux collègues féminines, spécialistes, comme lui, d’autres domaines de la sociologie, ont lu des versions précédentes de ce texte et m’ont apporté des critiques fécondes qui m’ont aidé à l’amender. Toutes deux m’ont demandé de ne pas citer leur nom, comme si elles redoutaient de le voir associé à ces pratiques (l’une des deux fait partie de mes informatrices, l’autre m’a dit être totalement étrangère à « cet univers », dont les pratiques lui semblent même « choquantes »). Ces détails me semblent révélateurs de la gêne que peut représenter l’approche sociologique directe de pratiques sexuelles hors normes pour des femmes, et ne m’empêche pas de les remercier ici, de façon anonyme.

Tout comme je remercie, de façon anonyme cela va de soi, l’ensemble des personnes qui me font part, régulièrement, de leurs expériences sexuelles hors normes.

[3] Certaines ont utilisé ou utilisent encore des petites annonces de la presse écrite (presse traditionnelle autrefois, presse spécialisée aujourd’hui), mais la plupart préfèrent depuis quelques années les petites annonces par Internet : sites ordinaires de rencontres sentimentales (il s’agit alors, pourrait-on dire, de détournements de la raison sociale officielle de ces sites qui annoncent un objectif de rencontres sentimentales voire matrimoniales — en 2002, deux de mes informatrices ont d’ailleurs « eu des difficultés » avec les « modérateurs » de ces sites qui trouvaient alors leur comportement « inacceptable » ; ceux-ci semblent plus tolérants depuis), ou sites plus spécialisés dans les rencontres sexuelles.

[4] Clubs dits « échangistes », soirées dites « privées », matinées dénommées « after », hammams « mixtes », vacances « libertines », etc.

[5] La plus jeune de mes informatrices avait vingt ans lors de notre premier entretien, la plus âgée soixante-six ; la plus riche est assujettie à l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF), la plus démunie touche le revenu minimum d’insertion (RMI) ; la plus diplômée est titulaire d’un doctorat tandis qu’une autre a arrêté sa scolarité avant 15 ans ; une de mes informatrices habite une maison individuelle de 300 mètres carrés, une autre partage une « chambre de bonne » ; toutes parlent français mais certaines sont de nationalité étrangère ; la plupart ont été élevées dans la tradition chrétienne mais certaines ont des parents musulmans ou israélites, beaucoup se déclarent « sans religion » ; leurs orientations politiques sont diverses, quelques unes disent ne pas voter. Début 2007, une cinquantaine de femmes m’avaient fait part de leurs pratiques ; celles qui m’indiquent d’autres informatrices sont surtout celles qui écrivent, soit dans leur métier, soit comme activité secondaire : des romans ou des nouvelles (plus ou moins érotiques, plus ou moins autobiographiques) ou d’autres formes de textes (parfois poétiques, parfois scientifiques), comme s’il y avait une connivence entre ma dynamique de recherche et leurs travaux d’écriture.

Il m’est arrivé aussi de recueillir des propos d’hommes ; parmi ceux, bien sûr, qui partagent les pratiques de leur compagne.

[6] En France, cf. Welzer-Lang (2005), Bénard (2000) ; en anglais on dit « swinging », cf. Bartell (1971).

[7] Ces termes figurent dans la fiche d’inscription sur le site www.netechangisme.com. Côte-à-côtisme : les couples font l’amour côte à côte mais ne se touchent pas ou guère ; mélangisme : les couples se caressent mutuellement, mais les pénétrations vaginales et anales sont proscrites, tout comme, bien souvent, l’éjaculation dans la bouche ; triolisme : un couple plus un autre partenaire (homme ou femme).

[8] Plusieurs de mes informatrices « sortent » certains soirs avec leur conjoint, d’autres soirs sans lui.

[9] C’est le cas de plusieurs de mes informatrices ; l’homme, amant ou ami, veille à ce que la dame qu’il accompagne ne soit « pas importunée », en particulier dans les soirées au cours desquelles la surreprésentation masculine est forte.

[10] Chatel (2002), Demessence (2004).

[11] Nathalie Heinich évoque une tendance générale d’émancipation des femmes, et souligne notamment : « ce n’est pas par l’“amour pur”, invoqué par Bourdieu (1998) à la fin de sa réflexion, qu’on sort en réalité de la domination masculine, mais par toute une série de déplacements dans les valeurs, les structures mentales, les institutions, les lois, les comportements, les corps » (2003 : 11).

[12] On connaît la sous déclaration fréquente du nombre de partenaires de la part des femmes interrogées par questionnaire sur leur sexualité. Le mode de recueil de données que j’ai adopté (qualitatif longitudinal), et l’objet même de ma recherche, me conduisent sans doute à recueillir des informations qui, en la matière, sont moins sous-évaluées que les résultats des questionnaires. D’après l’enquête sur le Contexte de la sexualité en France (CSF), en 2006, le nombre moyen de partenaires déclaré par les femmes de 18 à 69 ans était de 4,4 sur la vie entière et de 1,8 sur les 12 derniers mois (Leridon, 2008 : 219).

[13] Auquel cas on est en présence d’une instrumentalisation du rapport sexuel pour s’assurer que l’éventuel engagement sentimental ultérieur sera mis en place avec un partenaire « compatible au niveau cul » m’a dit une informatrice.

[14] En la matière, tous âges confondus, d’après l’enquête CSF sus évoquée, en 2006, les femmes ayant déclaré avoir eu des rapports sexuels dans les douze derniers mois en ont eu, en moyenne, un peu moins de neuf au cours du dernier mois (8,7), soit environ deux par semaine.

[15] Ainsi que ce qu’on dénomme l’asexualité ; cf. dans ce volume, le chapitre signé par Maud Anquetil.

[16] Il m’est arrivé de parler de sexualité « hyperactive » (http://www.lemague.net/dyn/spip.php?article2533), mais cette expression présente l’inconvénient de renvoyer à une terminologie psychiatrique ou psychologique.

[17] On remarquera toutefois le lien fréquent entre les deux. En cas de relation strictement monogame par exemple, l’enquête CSF indique que la fréquence des rapports sexuels chute de moitié dans les trois premières années de la relation  (Bajos, Bozon, 2008).

[18] Ce type de comportement se rencontre parfois à la suite d’une rupture sentimentale, il peut être de courte durée ; on notera qu’il introduit toutefois une période, aussi limitée soit-elle, de sexualité hyperdéveloppée ; période qui, bien souvent, sera ultérieurement occultée (de façon plus ou moins consciente). Lorsque c’est le cas, cela contribue à expliquer la sous déclaration fréquente du nombre de partenaires sexuels de la part des femmes.

[19] « Pas en même temps dans le lit, mais en même temps dans la semaine quoi ! Voire dans la même journée ! » m’a dit une informatrice.

[20] Nous regroupons là deux types de « trios » non strictement homosexuels (deux hommes et une femme, deux femmes et un homme), ainsi que les « parties carrées » (deux couples).

[21] Dans le film documentaire de Daniel Karlin Et si on parlait d’amour (2002) c’est le cas de Violette, cf. Karlin (2003 : 77-89).

[22] Dans le film documentaire évoqué ci avant, c’est le cas de Cathy, cf. Karlin (2003 : 235-270).

[23] Dans les types 3 à 5, elles distinguent trois situations selon le statut du partenaire, celui-ci pouvant être : 1/ le conjoint, 2/ le compagnon régulier mais sans cohabitation, 3/ un amant régulier alors que la femme vit maritalement avec un autre homme.

De plus, au sein du type 3, on peut distinguer les cas où la femme et son compagnon sentimental ont des rapports sexuels ensemble dans des lieux de sexualité collective et les cas où ils n’en ont (ou elle n’en a) qu’avec d’autres.

[24] Dans ce cas, comme l’ont remarqué Gilbert D. Bartell (1971), Laud Humphreys (1975) ou Daniel Welzer-Lang (2005) dans des contextes un peu différents mais proches, des spectateurs peuvent éventuellement assister à ces rencontres avec le statut de voyeur. Il m’a donc été possible de compléter de visu certaines informations que je pouvais recueillir par entretiens ; ou bien les scènes auxquelles j’ai pu assister m’ont permis de poser certaines questions auxquelles je n’aurais pas pensé sans ces observations directes.

[25] Dans l’ensemble de cet article, j’emploie indifféremment les termes de pluripartenariat et d’hyperdéveloppement de l’activité sexuelle.

[26] D’après l’enquête ACSF de 1992, 2% des femmes déclarent avoir eu des relations sexuelles avec plus d’un partenaire à la fois, cf. Spira, Bajos et ACSF (1993 : 130). D’après l’enquête CSF de 2006, 0,6% des femmes déclarent avoir eu des relations sexuelles dans des lieux de sexualité collective.

[27] Marcel Mauss distinguait normal et anormal (1936 : 25) : « Rien n'est plus technique que les positions sexuelles. Très peu d'auteurs ont eu le courage de parler de cette question [¼] Il y a toutes les techniques des actes sexuels normaux et anormaux. Attouchements par sexe, mélange des souffles, baisers, etc. Ici les techniques et la morale sexuelles sont en étroits rapports. » Texte téléchargeable dans Les Classiques des sciences sociales :

http://dx.doi.org/doi:10.1522/cla.mam.tec

[28] Comme pour les fumeurs de la marijuana, l’usage de ce concept se révèle surtout heuristique pour l’analyse des débuts et du déroulement même de la carrière ; les trajectoires qui conduisent à délaisser ces pratiques diffèrent en effet souvent de celles d’une carrière professionnelle. Le suivi longitudinal qualitatif permet d’apprécier l’évolution des pratiques.

[29] L’article a été écrit en collaboration avec Hubert Beuchat mais la notion de communisme sexuel a été introduite par Mauss à partir d’une étude qu’il avait confiée à ce sujet en 1905 à son étudiant Maxime David, cf. Fournier (1994 : 298) et Saladin d’Anglure (2004 : 109) ; ce dernier précise que Mauss « rêvait [¼] de liberté sexuelle, lui qui était issu d’un famille de rabbins et de négociants juifs, où [¼] la morale était très stricte ». Texte téléchargeable :

http://dx.doi.org/doi:10.1522/cla.anb.mau

[30] Dans la distinction présentée ici, le concept central est celui d’engagement ;  quant à l’adjectif sentimental, il pourrait aussi bien être remplacé, par exemple, par affectif.

[31] Le film Intimités, réalisé par Patrice Chéreau (2001), conte ainsi l’histoire d’un homme et d’une femme qui se retrouvent une fois par semaine pour avoir des rapports sexuels dans une chambre d’hôtel et se refusent à tout autre forme de relation ; jusqu’au jour où l’homme s’aventure à suivre la femme pour en connaître davantage sur elle… et l’on voit comment la relation, basée sur une forme de contrat implicite de sexualité SES, disparaît quand l’un des partenaires cherche à faire en sorte que la relation dépasse le cadre de leurs échanges sexuels.

[32] C’est le cas lorsqu’une femme indique une double vie, avec partenaire régulier d’une part, sexualité SES de l’autre (avec des copines, avec un ou des amants, un ou des partenaires de sortie, ou encore toute seule).

[33] Nous ne distinguons pas, ici, le fait que l’amoureux soit le conjoint. Nous avons regroupé les situations dans lesquelles l’accompagnateur est un « mari », un « compagnon » sans vie conjugale, un « amant unique » alors que la femme est mariée avec un autre.

[34] Cette expression revient dans beaucoup d’entretiens. On la trouve souvent comme une affirmation fondamentale, qui a peut-être pour fonction d’attester la féminité d’une personne qui pourrait craindre qu’on en doute du fait des pratiques qu’elle évoque, soit comme une affirmation au passé « j’étais romantique », assez rapidement rectifiée en « Non ! Je suis toujours romantique, mais plus lucide », qui semble assigner au premier « j’étais romantique » un équivalent « j’étais naïve ».

[35] à une époque où cette règle était davantage instituée, Durkheim indiquait déjà (1898 : 62) : « L’influence morale de la famille ne peut guère se faire sentir que quand le couple conjugal est devenu une famille proprement dite, c'est-à-dire quand les enfants sont venus le compléter. »

[36] Les sommes ici évoquées en termes de « balles » sont des francs français, cet entretien a été réalisé en 2004 et évoque des échanges antérieurs à l’introduction de l’euro comme monnaie.

[37] Telle est du moins la thèse que développe Marcela Iacub (2002), selon qui la relation prostitutionnelle est peut-être l’une des seules relations sexuelles mises en place sur la base d’un véritable contrat d’échange.

[38] Brenda Spencer (1999) montre comment, en matière de comportement sexuel, l’homme est souvent considéré comme « irresponsable » : une autre façon de lui attribuer la responsabilité.

[39] Cela dit, les points de vue de beaucoup d’informatrices au sujet de leur sexualité sont variables selon les jours ; le choix d’un recueil de données par suivi longitudinal qualitatif permet d’affiner l’appréciation de ces variations.

[40] On peut noter la porosité de cette frontière à travers le concept psychanalytique de relation « incestuelle » qui se distingue de la relation « incestueuse » en ce qu’il n’y a pas de « passage à l’acte » dans le premier cas.

[41] L’une de mes informatrices utilise d’ailleurs Justine comme pseudonyme.

[42] On retrouvera plus loin cette approche plurielle du « plaisir ».

[43] Une troisième informatrice m’a fait état de pratiques comparables, mais elle a commencé ensuite sa sexualité dans une logique AES, et n’a commencé les pratiques SES qu’après son divorce.

[44] Sans faire de parallèle avec les barbaries nazies, il semble que l’analyse de ce type de souvenir ne souffre guère de ces manques de précision, comme Pollak (1988) a pu l’écrire à propos d’une de ses informatrices qui ne savait plus si elle avait réellement participé à l’atroce sélection des candidates pour l’extermination immédiate. Le fait que les faits aient été avérés ou cauchemardés produit des effets similaires et en dit assez long sur les difficultés à survivre à certains traumatismes.

[45] Une quantification est difficile à établir.

[46] A celles-ci on reproche de « vendre » des services sexuels, mais aussi et surtout de le faire sur la voie publique. Des associations de riverains, des textes de lois, des pratiques policières contribuent à empêcher ou limiter la visibilité de cette sexualité, comme ce peut être le cas pour les commerces d’articles sexuels, cf. Coulmont, Roca-Ortiz (2007).

[47] Durkheim parle de « chaos moral » (1898 ; 61-62) : « Comme toute sphère de l’activité humaine où l’idée de devoir et de contrainte morale n'est pas suffisamment présente est une voie ouverte au dérèglement, il n’est pas étonnant que l’attrait mutuel des sexes et ce qui en résulte ait été souvent présenté comme un danger pour la moralité. Il est vrai qu'il n'en est pas tout à fait ainsi de cette union réglementée qui constitue le mariage [¼] comme le commerce des sexes affecte la famille, celle-ci [¼] lui impose certaines règles, destinées à le mettre en harmonie avec les intérêts domestiques. Elle lui communique ainsi quelque chose de sa nature morale. Seulement, cette réglementation atteint les conséquences du rapprochement sexuel, non ce rapprochement lui-même. Elle oblige les individus qui se sont unis à certains devoirs [¼]; tant qu'ils ne sont pas encore légalement et moralement liés, ils sont dans la même situation que des amants [¼]. Le mariage suppose donc une période préliminaire où les sentiments que les futurs époux se témoignent sont identiques en nature à ceux qui se manifestent dans les unions libres. [¼] Le mariage a beau être la forme la plus morale de la société sexuelle, il n'est pas d'une autre nature que les sociétés de ce genre ; il met en jeu les mêmes instincts. Mais alors, si ces deux états d'esprit s'opposent entre eux aussi radicalement que le bien et le plaisir, le devoir et la passion, le sacré et le profane, il est impossible qu'ils se confondent et s'abîment l'un dans l'autre sans produire un véritable chaos moral dont la pensée seule nous est intolérable. » Texte téléchargeable dans Les Classiques des sciences sociales :

http://dx.doi.org/doi:10.1522/cla.due.pro4.

[48] On a indiqué, plus haut, que Michel Foucault (1976), faisant du désir une construction socio-historique liée aux logiques de l’aveu de culpabilité, lui conférait une dimension négative — Gilles Deleuze (2003 : 112-122) l’analyse tout autrement.

[49] André Béjin et Michaël Pollak (1977) ont montré comment « la rationalisation de la sexualité a été rendue possible par [¼] l’émergence d'une comptabilité du plaisir sexuel ayant pour unité de mesure l’orgasme idéal ».

[50] On notera que c’est aussi le cas de l’actrice de films classés X Claudine Beccarie dans le film documentaire de Jean-François Davy Exhibition(s) (1975).

[51] Il s’agit sans doute d’une évolution des pratiques mais aussi d’une évolution des représentations. Laud Humphreys (1975) indique le cas d’hommes qui disent recevoir volontiers des fellations d’autres hommes tout en se déclarant exclusivement hétérosexuels. Les pratiques de pluripartenariat des femmes semblent les conduire à se déclarer plus facilement bisexuelles. Les contextes socio-historiques sont différents : pratiques d’hommes aux États-Unis dans les années 1960 d’un côté, pratiques de femmes en France dans les années 2000 de l’autre.

[52] « Nous avons tendance aujourd’hui à penser que les pratiques de plaisir, quand elles ont lieu entre deux partenaires de même sexe, relèvent d’un désir dont la structure est particulière [¼] il semble qu’il en ait été très différemment chez les Grecs : ils pensaient que le même désir s’adressait à tout ce qui est désirable — garçon ou fille », Foucault (1984 : 249-250).

[53] Au sujet de pratiques à certains égards comparables, Laud Humphreys (1975 : 55-69) développe un chapitre intitulé « Les règles et le rôles » où il met en rapport les comportements qu’il observe avec la théorie des jeux.

[54] Parois fines percées de trous par où des parties du corps peuvent passer (mains, seins, verges) qui permettent de se toucher, se caresser ou se pénétrer sans se voir.

[55] Le développement en réseaux est inhérent à la fois au besoin du pluripartenariat et aux caractérisations déviantes de ces pratiques dans une société qui prône des modèles de sexualité moins extrêmes (Combessie, 2007).

[56] Becker (1963) a montré la pertinence du concept de carrière pour parler des fumeurs de marijuana, Castel (1998), et d’autres, ont analysé les trajectoires de sorties de la toxicomanie.

[57] Becker (1963) désigne le même cheminement pour la consommation de marijuana.

[58] Sur les sites Internet chacun utilise un pseudonyme ; dans les soirées « privées » et les « boîtes libertines », on donne en général son seul prénom, et beaucoup d’adeptes n’utilisent pas celui de leur état-civil ; en la matière, il est singulier de noter que certaines femmes au prénom rare le masquent par un prénom plus banal (deux de mes informatrices se font appeler Catherine et Marie), alors que d’autres au prénom courant préfèrent se choisir un « nom d’artiste » plus original. Les secondes sont plus souvent issues de milieux bourgeois que les premières.

[59] On remarque que cette question n’est pas au centre des écrits de Catherine Millet (2001), comme si elle considérait autant le pluripartenariat sexuel dans une dimension esthétique que comme recherche de sensations particulières.

[60] Il s’agit, en l’occurrence, peut-être moins de comportements « masculins » que de comportements d’homosexualité masculine, cf. Humphreys (1975), Eribon (1999) ou Proth (2002).


Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le vendredi 8 mai 2009 15:48
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi.
 
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