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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Les jeunes, le socialisme et la guerre. Histoire des mouvements de jeunesse en France (1989)
Avant-propos


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Yolande Cohen, Les jeunes, le socialisme et la guerre. Histoire des mouvements de jeunesse en France. Avant-propos de Madeleine Rebérioux. Paris: Les Éditions l'Harmattan, 1989, 253 pp. Collection : Chemins de la mémoire. Une édition numérique réalisée par Marcelle Bergeron, bénévole, professeure à la retraite de la l'École polyvalente Dominique-Racine de Chicoutimi. [Autorisation accordée par l'auteure le 26 mars 2007 de diffuser tous ses livres dans Les Classiques des sciences sociales.]

Avant-propos

par Madeleine REBÉRIOUX

Le tournant du siècle a vu s'affirmer deux personnages représentatifs de ce milieu confus que l'on appelle « la jeunesse » et sur lequel des historiens d'âges divers – voyez en France Gérald Cholvy [1] et Rémi Fabre [2] ou, hors de France Patrizia Dogliani [3] et Georges Weisz [4] – s'interrogent depuis quelques années : le jeune ouvrier qui, en grande majorité, ne reçoit toujours aucune formation professionnelle [5], et les étudiants dont la population, toujours peu nombreuse si on la compare aux foules d'aujourd’hui, a pourtant quadruplé entre 1875 et 1905 [6]. Il s'agit sans doute d'un phénomène européen comme l'a montré une récente recherche collective consacrée aux étudiants [7]. C'est pourtant en France qu'apparaissent les conditions qui facilitent au mieux à ce moment de l'histoire, son émergence : l'obligation scolaire qui fixe un âge officiel pour la fin de l'enfance et celle du service militaire auquel est de fait associé le droit de vote, le développement enfin, tardif mais réel, d'un véritable enseignement supérieur, créateur du monde estudiantin : des jeunes gens pourvus de l'indispensable baccalauréat – la barrière et le niveau –, nés le plus souvent en bonne bourgeoisie, susceptibles, et eux seuls, de transcender l'âge du service militaire en arguant de la nécessaire continuité de leurs études. Mais en même temps la France est, de tous les pays d'Europe, celui où la natalité a le plus fortement et le plus précocement diminué, celui où le vieillissement de la population est visible, en tous cas lisible à l'œil nu [8]. Et les innovations technologiques sont, sauf exception, d'une nature telle qu'elles n'exigent pas une maîtrise dont les gens d'âge mûr seraient incapables. 

Pour toutes ces raisons, et sans doute pour bien d'autres encore, la société française hésite devant sa jeunesse. Certes dans certains milieux catholiques comme dans les communautés réformées, et à la Ligue de l'enseignement, l'idée apparaît d'encadrer les adolescents au-delà de la scolarité obligatoire et de continuer à les former au nom des idéaux confessionnels ou laïques. Mais ces tentatives comme celles, plus tardives, des différents scoutismes [9] ne s'épanouiront vraiment qu'après la grande guerre : l'entre-deux guerres sera une période privilégiée pour les mouvements de jeunesse ; elle le devra largement à l'état exsangue de la démographie française au lendemain du grand massacre et, du coup, à la conscience grandissante de la nécessité de reconnaître à ces mouvements une assez large autonomie. Nous n'en sommes pas là avant 1914. Le poids de la jeunesse n'est pas tel qu'il puisse influencer de façon décisive le comportement des adultes ni même que ceux-ci se sentent sommés d'en tenir compte. Moins gérontocratique qu'on l'a dit bien souvent, la Troisième République, dans l'ensemble tient pourtant sérieusement en lisière sa jeunesse : cet âge n'est-il pas celui de l'irresponsabilité, voire, dans certains cas, celui de la concurrence ? [10] 

C'est sur cette toile de fond que se détache l'histoire des relations entre les jeunes et le socialisme, telle que la narre et l'analyse Yolande Cohen. J'ai trop conscience d'avoir accompagné, depuis de longues années, ce beau travail, trop conscience de la façon dont il a évolué grâce à la réflexion personnelle de son auteur, grâce aussi à l'influence des différents milieux où s'est épanouie sa personnalité, pour avoir aujourd'hui le droit de le commenter, de le redoubler. Il est clair cependant que ce livre ne relève pas seulement de la catégorie « jeunesse », mais aussi de la contestation de gauche – car il existe aussi des formes de contestation de droite – les camelots du roi en ont été au début du siècle les plus beaux fleurons – et même, explicitement, du socialisme, voire, in fine du syndicalisme, ces mouvements qui ont alors la conviction d'être les porteurs de l'histoire, les moteurs de l'avenir. 

Les partis socialistes, le parti unifié à partir de 1905, avaient-ils des raisons majeures d'entériner l'autonomie inévitablement souhaitée par des groupes de « jeunesses » qui, exclus du suffrage universel, ce mode fonda-mental de participation des citoyens à la vie de la cité, et en rupture de la barricades depuis la victoire de la République, ne pouvaient que difficilement se résoudre au rôle de colleurs d'affiches auxquels d'aucuns auraient aimé les limiter ? Au-delà de toutes les différences, d'une tendance à l'autre, d'une décennie à la suivante, que Yolande Cohen présente avec minutie, finesse et parfois drôlerie, c'est à l'évidence sinon le rejet, du moins la réticence qui l'emporte. Caricaturale, mais représentative, voici la motion Thiercelin adoptée en 1895 par le congrès du Parti ouvrier français : il est « impossible de définir... ce qu'on appelle la jeunesse... puisqu'elle ne correspond ni à un groupe corporatif ni à une catégorie économique ». En effet... et puisqu'on ne peut la définir, pourquoi l'aiderait-on à s'organiser ? Ainsi se paie la réduction des groupes sociaux aux « catégories économiques ». La SFIO, largement structurée autour des perspectives de conquête électorale, tendra plutôt à aggraver les choses qu'à les améliorer lors des débats soulevés par la création de la « 42e section ». 

Et pourtant... l’histoire ne se réduit jamais à la rationalisation de l'histoire. Jamais écrite d'avance, en fonction de Dieu sait quel destin, elle laisse place à mille événements, à cent diversités. C'est à son côté chaotique, non à ses seules lignes de force que s'attache, aussi, Yolande Cohen. C'est aux hommes – bien peu aux femmes, hélas ! la « citoyenne Braguières » fait en 1905 figure d'exception – qu'elle s'intéresse, et non aux seules organisations – Charles Allemane, le fils du typographe communard, Charles fondateur à douze ans de la Jeunesse socialiste du XIe arrondissement de Paris  ; Georges Boisserolles, le héros du premier congrès des Jeunesses en septembre 1895, Georges pour qui indépendance des « JS » signifie pratique unitaire des organisations  ; Jean Longuet, le petit fils de Marx, qui quitte le groupe des étudiants collectivistes par dreyfusisme, en 1898 [11] ; Gaston Lévy qui lente cet exploit : faire vivre les JS dans la SFIO. De Paris à Marseille, de Toulouse à Lyon, elle s’est attachée à eux, non sans amour, non sans humour. Elle a suivi leurs trajectoires souvent brèves : nombreux sont en effet ceux qu’on ne retrouvera, ainsi Boisserolles, dans aucune organisation adulte. 

Il est vrai enfin – et c'est ce qui justifie le titre de ce livre – dans son déploiement flamboyant, que la dénonciation de l'armée, du militarisme, de la guerre unifie ces mouvements d'ouvriers, d'employés, d’étudiants. Jeunesses socialistes, jeunesses dreyfusardes, jeunesses syndicalistes – les dernières à s'organiser quand les autres reculent –, leurs membres lisent le Pioupiou, le Conscrit – leurs journaux – et se passionnent pour la Guerre sociale, l'hebdomadaire fondé en 1906 par l'anarchiste Almereyda, le père du cinéaste Jean Vigo, et Gustave Hervé, l’homme qui avait parlé de « planter le drapeau de Wagram dans le fumier ». Même s'il y a loin de l'antimilitarisme, au reste riche en nuances, à l'anti-impérialisme, même si la France n'a pas d'équivalent de Karl Liebknecht ou de Henri de Man, même si la majorité de ces jeunes va se reconnaître dans l'union sacrée au tragique soleil de l'été 1914, ils ont été marqués par l'irrespect qu'ils ont un temps porté à l'institution militaire. Et l'on peut supposer que jusque dans leur vieillesse il leur en est resté quelque chose. 

Madeleine REBÉRIOUX


[1]   G. CHOLVY (sous la direction de) Mouvements de jeunesses chrétiens et juifs. Sociabilité juvénile dans un cadre européen, 1799-1968, Paris, Éd. du Cerf, 1985.

[2]   R. FABRE, La Fédération française des Étudiants chrétiens 1898-1914, thèse de 3e cycle, Université Paris I, 1985.

[3]   P. DOGLIANI, La scuola delle reclute, L’Internazionale giovanile socialista dalla fine dell'otto cento alla prima guerra mondiale, Torino, Luigi Einandi editore, 1983.

[4]   G. WEISZ, The emergence of the French Universities 1863-1914, Princeton University Press, 1983.

[5]   Cf. B. CHARLOT et M. FIGEAT, Histoire de la formation des ouvriers 1789-1984, Paris, Minerve, 1985.

[6]   D'après les calculs d’Antoine PROST ils étaient un peu moins de 10 000 en 1875, ils sont un peu moins de 40 000 en 1906.

[7]   Y COHEN et C. WEILL (sous la direction de), Entre socialisme et nationalisme : les mouvements étudiants européens, numéro spécial du Mouvement social, juillet-septembre 1982.

[8]   En 1881, 354 personnes sur 1000 ont moins de 19 ans ; en 1911 : 338 seulement.

[9]   Comme on le sait, il existe un scoutisme adolescent : cf. Philippe LANEYRIÉ, Les scouts de France, Paris, Éd. du Cerf, 1985.

[10] Cet état d'esprit s'exprime de façon particulièrement claire, dans certains métiers qualifiés, par les efforts déployés pour limiter le nombre des apprentis.

[11] Cf. Jean Longuet, La conscience et l'action, textes rassemblés par Gilles CANDAR, préface de Maurice AGULHON, Paris, Éd. de la Revue politique et parlementaire, 1988.


Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le mercredi 3 octobre 2007 14:44
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi.
 
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