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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Femmes et contre-pouvoirs (1987)
Présentation


Une édition électronique réalisée à partir du livre sous la direction de Yolande Cohen, Femmes et contre-pouvoirs. Montréal: Les Éditions du Boréal Express, 1987, 244 pp. [Autorisation accordée par l'auteure le 26 mars 2007 de diffuser toutes ses publications dans Les Classiques des sciences sociales.] Une édition numérique réalisée par Marcelle Bergeron, bénévole, professeure à la retraite de la l'École polyvalente Dominique-Racine de Chicoutimi.

Présentation

par Yolande Cohen et Michela De Giorgio 

 

En pure logique politique, la question de savoir si ce sont les hommes ou les femmes qui gèrent les affaires publiques devrait être de peu d'importance. Pourtant l'avènement de la démocratie libérale institue une séparation de fait entre le pouvoir public des hommes et la société privée des femmes. Dès lors qu'une société se dote du suffrage universel (masculin), elle adopte une définition des rôles sexuels qui aboutit pratiquement à l'exclusion des femmes du pouvoir politique. De cet état de fait et de sa permanence, il sera question ici. 

Les théorisations les plus diverses attribuent aux déités patriarcales, au machisme universel et plus précisément à la démocratie libérale doublée du pouvoir phallocratique, l'exclusion des femmes de la politique. L'image la plus répandue est donc celle d'un pouvoir masculin auquel les femmes seraient au pire dévouées, au mieux étrangères. Derrière ce portrait peu gratifiant, se profilent les figures de ces femmes aliénées qui perpétuent un pouvoir qui les opprime et les exclut ; ou, si elles y sont admises, elles déploient un courage héroïque quand ce n'est pas le pur abandon de leur féminité. 

Nous avons voulu délibérément rompre avec une forme de dogmatisme, certes efficace quand il s'agit de revendication, parfois moins évident au niveau de l'analyse. L'objet du colloque, qui réunit à Montréal une vingtaine de chercheurs de dix pays, fut une tentative pour aborder en toute franchise les questions soulevées par la participation « particulière » des femmes au politique. Plutôt que d'en occulter la forme parce qu'elle ne correspondrait sans doute pas aux ambitions que nous leur prêtions, nous nous sommes penchées sur les expériences et stratégies politiques diverses que les femmes ont déployées. 

L'étude des pays plutôt périphériques des grandes démocraties occidentales, comme le Portugal et l'Espagne, des situations de crise (l'Argentine des années 70, la Pologne des années 80), mais aussi de la relative stabilité (le Québec et le Canada des années 20) permet de multiplier les points de vue. Le croisement de cas nationaux avec la thématique du féminisme et du féminin devrait déboucher sur une appréciation plus nuancée des grands problèmes qui nous préoccupent ; au-delà de la comptabilisation des votes et des postes, comment les femmes interviennent-elles dans un mouvement de démocratisation (cas de la transition espagnole), dans un groupe d'action catholique ou bénévole (cas de la Gioventù Femminile Cattolica italienne, des Women's Council d'Ottawa ou des Cercles de fermières canadiennes-françaises), à l'intérieur d'un mouvement de libération nationale (cas des Algériennes dans le FLN) ? Peut-on entrevoir des formes récurrentes de leur action au cours du 20e siècle ? 

Selon les époques, les femmes acquièrent une visibilité plus ou moins reconnue. Nul ne peut plus nier l'effet mobilisateur des guerres et des révolutions sur les populations touchées, hommes et femmes ensemble (colloque de Harvard, 1984). À cette historicité diversement interprétée, il faut ajouter les moments forts, mais particuliers, qui traduisent l'émergence d'une conscience parfaitement subjective du mouvement féministe. C'est ainsi que la lutte pour que le droit de suffrage soit accordé aux femmes obéit, au 20e siècle, à la logique propre du mouvement d'émancipation des femmes, avec sa temporalité et son rythme particuliers. De ces premiers langages collectifs, qui apparaissent au détour d'une action ou qui sont sciemment planifiés, découle la visibilité sociale des femmes. 

C'est précisément cette recherche d'une parole des femmes qui, par sa diversité, nous a conduites à l'interrogation majeure de ce volume ; en effet, mues par la volonté de comprendre les parcours originels dans leur inscription historique, nous avons choisi un thème qui devrait laisser émerger le langage social des femmes. Car, dès que les femmes ont la parole, une multitude de langues apparaissent, chacune porteuse d'espoirs, d'ambitions, de styles et de manières. Cette pluralité d'attitudes nous est rapportée par des textes qui se réfèrent explicitement à un corps de savoirs étendu. 

Perplexes devant une telle profusion de comportements, nous nous sommes interrogées sur celles qui nous en rapportaient l'existence. La recherche et la conceptualisation de chacune de ces études conféraient au chercheur sa propre physionomie. D'où la conscience de distinctions entre nous, et la jubilation toute nouvelle de constater qu'elle n'est plus synonyme de faiblesse ! Le cheminement est grand, depuis quinze ans, qui nous a menées du bloc compact et monolithique féministe à cette acceptation tranquille de notre engagement intellectuel. 

Ainsi comment aborder le débat sur le passage de la transition à la démocratie ? Voilà un thème qui soulève toutes les passions et qui est abordé de diverses façons dans cet ouvrage. Selon qu'on est en Espagne, au Portugal ou en Argentine, l'expérience qu'elle soit militante, savante ou personnelle marque très fort l'interprétation que ces chercheurs en font. 

Plus encore, le degré zéro du discours politique, celui qui touche à la narration et à la chronologie des événements, retient tout notre intérêt. On éprouve une véritable voracité à l'égard de tous ces détails qui nous semblent toujours plus révélateurs de la réalité que les grands discours si souvent menteurs... Notre préférence pour une narration collée à l'histoire, pour tout ce qui révèle des processus en cours, nous conduit à y donner une signification plus grande. 

Ayant ainsi brisé le carcan des dichotomies considérées comme fondamentales (théorie/pratique, pouvoir et contrepouvoir, infrastructure/superstructure, femmes/hommes, femmes héroïnes/femmes opprimées, femmes gagnantes/femmes perdantes), il devient plus aisé de repérer les rapports de force entre acteurs et structures sociales et les enjeux qui les animent. Bien que cette démarche pose la question essentielle d'une identification collective, même si elle est morcelée (le « nous » du groupe de femmes, des militantes...), il nous semble pourtant que le progrès soit net par rapport aux saint-simoniennes dont parle Christine Planté. Il renvoie au long cheminement du « nous collectif » enserré dans l'épopée de l'individualisme, d'un côté, et dans le grand soulèvement collectif, de l'autre. 

Inséré dans le mouvement de libération des femmes, le « nous » est désormais présent dans la mentalité collective des femmes d'aujourd'hui. Il se traduit de façon éloquente par une prise en compte inédite du sujet féminin qui intervient à tous les niveaux de la société. Regroupées dans un commun projet d'émancipation, les femmes ont dès lors une identification forte sans qu'elles aient nécessairement à se poser comme alternatives dans les couples dichotomiques précités. 

Et même si le projet émancipatoire reste vague, il suffit à ordonner l'action des femmes. Dès lors, ne se définissant plus seulement autour d'une revendication (le droit de vote), d'une oppression ou d'inégalités, les femmes trouvent en elles-mêmes les chemins de leur histoire. Ces différents parcours, clarifiés par la recherche et l'action féministes, deviennent des pôles de références pour toutes les femmes. Cette prise en compte du sujet féminin constitue l'affirmation nouvelle de son pouvoir. Car la différence n'est plus présentée comme une réglementation despotique des appartenances : nous/eux, nous les féministes/elles les autres femmes, nous qui combattons/elles qui subissent, nous qui ne faisons pas de compromis avec les hommes/elles qui vivent dans la complicité, la ruse, la séduction... La rapidité avec laquelle le féminisme des années 70 a allié une politique de la différence avec la subversion sociale pèse d'un poids théorique, difficile à gérer. 

La reconstruction des événements à partir de nos désirs de subversion absolue nous conduit à tracer des lignes de force dans l'histoire. Il n'est plus tellement question alors d'oubliées et d'héroïnes, mais plutôt de temps forts et de temps faibles, d'espaces ouverts et fermés, de grande participation politique et de petite intervention sociale. 

* * *

Dans la présentation faite au colloque, Yolande Cohen a abordé le problème lié à la périodisation des stratégies avancées par les mouvements de femmes. À chaque époque correspond une certaine façon de s'engager, qui ouvre sur les rapports particuliers entre le champ du politique (des partis et des institutions) et celui des mouvements sociaux (de l'agitation et des contre-pouvoirs). 

Dans les périodes d'effervescence, le conflit latent entre ces deux camps se cristallise et, presque toujours, sont remis en cause les rôles sexuels et la délimitation du privé et du public. 

Quand vient le temps des refroidissements, c'est par l'affirmation de la différence, dans le champ du contre-pouvoir d'un social encore flou, que s'expriment les catégories minorisées par la politique. 

Si l'intervention des femmes est semblable à celle des hommes dans les périodes d'effervescence (action publique et collective, militantisme), dans les périodes de refroidissement, l'accent est mis sur le mouvement lent de la reproduction, sur les effets permanents, invisibles, de l'influence sociale. Mais la révolution tranquille des phénomènes quotidiens, lents et profonds, modèle le politique jusqu'à en dénoncer le sens niveleur. Deux niveaux, d'essence radicalement différents, surgissent : d'une part, on cherche à s'intégrer à un modèle (celui de la démocratie) et, d'autre part, on le conteste rigoureusement et l'analyse politique s'en trouve complètement transformée. 

Nous avons voulu explorer ces hypothèses et en avons fait l'articulation de cet ouvrage. 

Dans l'époque particulièrement brillante des années qui ouvrent le siècle, on voit apparaître autant une mythologie de la femme nouvelle que les figures, encore exemplaires, de ces nouvelles femmes. La biographie ici se confond avec l'histoire sociale des modèles culturels ; à nous de comprendre les difficultés qui ont marqué les itinéraires de ces femmes à la recherche d'elles-mêmes au milieu des images de leur époque. 

Nous voyons Armida Barelli, fondatrice de la Jeunesse catholique italienne, inventer une pratique d'intervention dans la grande politique tout en cherchant le soutien – phénomène inédit – auprès d'une autre femme, à la fois la vice-secrétaire du mouvement et son amie. Michela De Giorgio montre bien, au cours de son analyse des associations catholiques, comment à travers cette pratique émerge une nouvelle façon de concevoir le « nous collectif » en politique, même si le discours catholique en tisse la trame générale. Cette pratique du couple féminin militant, loin d'être typiquement italienne ou même seulement catholique, se retrouve dans des contextes laïcs tels que le National Women Party aux États-Unis tout au long de cette période. S'agit-il d'une réaction défensive à l'égard de l'extrême solitude créée par la vie politique ou au contraire d'une façon de vivre la politique plus intégrée à son quotidien ? 

Dans le cas de cette identification aussi passionnée à leur « objet politique », il apparaît clairement que, bien qu'héroïques, ces débutantes en politique sont marquées par la difficulté d'investir le champ du politique au seul nom des femmes. Plus encore, en même temps qu'elles réalisent l'osmose entre leur mode de vie, déjà émancipé, et leur activité militante, elles se font piéger dans ce qui finit par devenir un carcan. En ce sens, ayant elles-mêmes enfanté leur propre créature politique (l'association catholique ou le parti national des femmes), elles s'identifieraient totalement à ce qui constitue un corps politique homogène. Or, c'est précisément cette entité politique, très proche du corporatisme et d'ailleurs largement revendiquée par le conservatisme catholique, qui fait déboucher l'action des jeunes femmes catholiques italiennes dans une sorte de conservatisme teinté de modernité. Cette politique de la différence radicale a fait gagner à la couche dirigeante son émancipation et une certaine reconnaissance sociale du fait féminin. Parce qu'il endossait un discours conservateur de retour aux valeurs féminines, on a fait de ce mouvement le précurseur du corporatisme fasciste. S'il est indéniable que le fascisme a repris à son compte la politique de la différence sexuelle, il n'en reste pas moins vrai que l'action de la Jeunesse catholique permit l'affirmation première des femmes en politique. Elle dévoile un mode d'appréhension du changement social inédit et encore peu élaboré. 

En jouant dans les arcanes de la politique familiale et communautaire, les associations catholiques de femmes débouchent sur une appréhension du pouvoir et en remodèlent les contours. Caroline Andrew montre bien comment, à la même époque, le Conseil des organismes sociaux d'Ottawa a été à la base de l'État-providence, en préconisant l'élargissement des responsabilités de l'État dans les domaines de la santé, du bien-être et de l'éducation. Cette action concertée d'associations bénévoles s'exerce de façon particulière auprès de l'État et s'inscrit dans une redéfinition du rôle de ce dernier à l'égard de l'ensemble des citoyens. On voit bien à travers ces deux textes quelles ont pu être les stratégies déployées par les femmes pour « féminiser » la politique. 

À l'instar de ces regroupements essentiellement urbains, les Cercles de fermières définissent un mode d'intervention particulier des femmes dans le monde rural québécois. L'association volontaire leur sert tout à la fois de lieu de sociabilité et de réseau d'entraide, d'instrument servant à la reconnaissance et à la valorisation de leurs savoirs et d'outil d'intervention publique. Yolande Cohen montre bien les difficultés qu'un regroupement, qui fonctionne sous le mode du consensus plutôt que du conflit, éprouve pour se définir des modalités d'action politique. Ce n'est ni au niveau du discours, alimenté abondamment par l'Église catholique, ni au niveau d'une revendication qu'il faut chercher l'originalité de ce groupe ; en fait, le Cercle de fermières permet que se développe une pratique d'autonomie relative pour ses membres. Leur regroupement en association confère aux fermières une influence nouvelle dans le milieu rural. 

Si par le biais des cercles, les fermières expérimentent la formule de la démocratie à la base, elles n'envisagent pas pour autant d'articuler un discours politique en rupture avec la hiérarchisation des pouvoirs. Yolande Cohen pose la question cruciale du rapport entre les changements que les cercles impriment effectivement au monde rural et le renforcement du corporatisme canadien-français qui semble en être l'issue. 

Bien que s'exerçant sur un autre registre, celui d'un pacifisme inhérent aux femmes, l'action et le rêve des pionnières de la paix poussent Micheline De Sève à s'interroger sur leurs rapports improbables. Elle soulève la question complexe du sentiment intime des militantes face à leur action. Dans l'idéal pacifiste, elle voit le mouvement potentiel des femmes vers une politisation qu'elle avait espéré être un parcours naturel dicté par la différence sexuelle, mais dont elle constate le relatif échec. 

Étudiant la place reconnue aux femmes dans la lutte de libération nationale algérienne, Marie-Blanche Tahon questionne la nécessité, pour une révolution, de valoriser l'action des femmes et le rétrécissement de l'espace politique que cette valorisation peut signifier. 

Critiques toutes deux à l'égard d'une marginalisation politique perçue par les militantes elles-mêmes, Micheline De Sève et Marie-Blanche Tahon s'interrogent sur ce qui les a conduites à une telle situation. 

Pour Somer Brodribb, la réponse est apportée par les théoriciennes féministes qui, avec elle, critiquent durement l'État patriarcal et ses théoriciens les plus reconnus. Pour y faire suite et prendre acte, Margaret Gillett établit, à partir des propositions issues du mouvement féministe international, un éventail d'actions précises. Cet inventaire atteste qu'il existe bien des modalités concrètes d'action politique et sociale à la portée des femmes. La question est bien sûr de pouvoir les mettre en œuvre ; mais il s'agit aussi de choisir la solution la plus efficace par rapport aux objectifs du groupe qui les porte et du contexte dans lequel elles s'exercent. 

L'analyse des stratégies déployées par les groupes de femmes dans les contextes politiques nationaux donne tout son sens à leur action. L'exemple pris par trois chercheurs, de la transition à la démocratie, indique une préférence commune face à un problème national d'envergure. Elles témoignent du problème de la participation des femmes au débat politique national qui secoue leur pays. Chacune à sa manière comprend et interprète différemment ces questions. 

Judith Astelarra regrette que les organisations féministes restent à l'écart du processus de démocratisation espagnol, en ne faisant pas valoir leurs capacités politiques particulières. Elle oppose ainsi les cadres féminins du parti socialiste, aptes à la gestion politique, aux groupes féministes autonomes qui acceptent difficilement la médiation de leurs savoirs politiques – séparatisme, auto-conscience, mouvements communautaires – dans l'arène politique. Cette médiation des savoirs politiques des femmes est au centre de la conceptualisation de leur participation politique. 

À l'inverse, Gloria Bonder nous présente le cas des Mères de la Place de Mai comme l'événement accompagnant la chute de la dictature argentine. Les protagonistes ont, dans ce processus de transition, tenu à leur statut de mères, sans jamais revenir sur une qualification sociale dont elles n'avaient pas besoin de souligner les qualités morales. 

Entre ces deux analyses de la transition démocratique apparaissent tout autant les différences nationales que les processus particuliers des modalités d'intervention politique des femmes. Plus que des stratégies divergentes (la politique égalitaire contre celle de la différence, le féminin et le féminisme), ces analyses reflètent l'intérêt des chercheurs pour la grande trame politique, tissée par l'ensemble des rapports sociaux. 

Cet intérêt manifeste à sa façon les débats en cours dans les sciences sociales : histoire des mentalités et sociologie politique ; sciences économiques et anthropologie historique ; sociologie de la culture et approches biographiques. Ces analyses donnent des contours plus précis à ce qu'on entend par « macro » et « micro » étude. Le « petit » englobe la sphère privée, les rapports amicaux, les mythologies et les désirs des individus ; le « grand », les époques, les événements, les classes, les nations, les mouvements et les partis. Au centre de cette corrélation se situe l'exigence de comprendre de quelle façon concrète les individus font l'histoire et composent la société. 

La féminisation accélérée de la société portugaise, due en grande partie à l'émigration des hommes seuls jusque dans les années 60, oblige à appréhender l'histoire de cette société de plusieurs manières. Maria Belo interprète le cas portugais comme une démonstration de l'enfermement totalitaire qui se calque sur le féminin. Assimilant la dictature de Salazar tour à tour à celle d'une ménagère économe, d'une mère abusive et répressive, Maria Belo s'interroge sur le rapport entre cet aspect du pouvoir et l'image de la femme portugaise, seule à gérer l'économie domestique et familiale. La marginalisation économique du Portugal transparaît aussi bien dans les grandes affaires du pays que dans les choses de la vie quotidienne, conférant ainsi au symbole féminin une place reconnue dans l'accomplissement de l'histoire nationale. Cette reconnaissance soulève la question épineuse de l'association du féminin à l'autarcie en matière économique et à l'enfermement en matière politique. 

Ce constat appelle pourtant des nuances. Le vécu social des femmes renvoie comme un miroir déformant l'image du pouvoir de Salazar. Ce dernier, incarnant au niveau national la politique d'une famille fermée sur elle-même, reproduit et amplifie le modèle de gestion du privé établi par les Portugaises. Ces femmes, qui racontent à Maria Belo leur vie, ont beaucoup de fierté à gérer leur famille et leur travail en l'absence de leur mari. S'agit-il pour autant d'une émancipation ? En quoi surtout peut-elle être bénéfique aux femmes elles-mêmes et au reste de la société ? 

À cette étape-ci du raisonnement, il nous faut ajouter qu'un tel questionnement ne prend son sens que dans le contexte d'une appréciation des rapports politiques globaux. Le Portugal de cette époque illustre le cas fréquent d'une société où rien ne bouge en apparence, où même les rapports privés obéissent à des codes extrêmement rigides, caractéristiques des « sociétés froides ». À l'examen plus minutieux, les rapports entre les sexes évoluent pourtant : certaines femmes vont jusqu'à devenir députées du gouvernement salazariste. 

Il s'agit alors pour nous de reconnaître cette forme d'émancipation, plutôt répandue au 20e siècle, qui se développe dans un cadre répressif. Articulant souvent une forme de pouvoir totalisant, ces femmes nous sont présentées comme une simple version féminine des politiques réactionnaires ; et, bien qu'occupant des places secondes dans la hiérarchie politique, elles subissent le même opprobre. Il serait en effet aisé d'en faire les ancêtres des Madame Thatcher et d'ignorer les difficultés qu'elles ont eues à surmonter pour y parvenir. Elles ont vaincu les alibis, les apparences, les justifications, bref tout le « naturel social », sans nous rendre manifestes ni l'échange ni le contrat sur lesquels reposent leur démarche vers une émancipation imitative. Outre l'aspect de pionnières des femmes dans l'arène politique que nous devons leur reconnaître en propre, n'oublions pas qu'elles se sont hissées à cette place au nom des femmes et pour défendre leur cause. En conséquence, l'arène politique leur devient un espace familier ; mais c'est un lieu où les pouvoirs sont nettement identifiés et dans lequel elles s'assignent des limites, celles précisément qui leur sont dictées par la représentation sociale de la différence sexuelle. En ce sens, les parcours politiques de ces femmes suivent des cheminements émancipatoires différents qui s'arrêtent tous aux seuils inférieurs de la hiérarchie politique. Ayant payé leur tribut à la vieille politique, en restant à leur place – le corporatisme et la hiérarchie – alors même qu'elles définissaient les contours d'une vision de la société qui tiendrait compte des femmes, ces femmes, ni héroïnes ni martyres, ont ouvert une brèche importante dans l'univers politique. Pourquoi ne l'ont-elles pas élargie ? 

Les raisons de leurs blocages, quand on les cherche, tiennent plus à un phénomène de distanciation complexe que ces femmes ont entretenu à l'égard du politique qu'à leur exclusion des postes décisionnels. Vu leur situation en Italie, au Portugal et même au Canada, ces femmes dirigeantes de grandes associations et élues députées ne briguent pas nécessairement les postes qui pourraient leur échoir. Plus qu'un discours hostile, la politique ne leur offre aucun des réconforts qu'elles trouvent ailleurs dans leurs organisations, leurs regroupements, leurs familles. Caroline Andrew montre bien comment les militantes bénévoles du Conseil des organismes sociaux à Ottawa construisent leur pouvoir autour de l'action collective, antinomique à leurs yeux à l'émergence de chefs, de leaders, de vedettes. L'argument de l'aridité de la politique revient sans cesse pour expliquer le retrait de ces militantes reconnues des paliers supérieurs du pouvoir. Partagé aussi bien par celles qui revendiquent la séparation des sphères entre hommes et femmes, public/privé, que par les militantes appelant à la réalisation de l'égalité politique, ce discours de défiance à l'égard du monde politique et quasi unanime chez les femmes les plus engagées a de quoi surprendre. 

On le retrouve à un autre niveau d'élaboration en Pologne. On peut se demander si la question de l'égalité n'est pas liée intrinsèquement au type d'État dont la démocratie libérale s'est dotée. Ainsi R. Siemienska montre bien comment les Polonaises placent au premier plan de leurs préoccupations la réussite de leur vie familiale. Elle suggère de comprendre la place des femmes dans la société polonaise à partir d'une structuration en termes de « groupes primaires » plutôt qu'en termes d'individus. 

Ces niveaux de discours, bien qu'établis sur des prémisses différentes, révèlent une réflexion des femmes sur le pouvoir. En analysant leurs actions, on découvre 1) que leur invisibilité vient surtout du manque d'études qui leur sont consacrées ; 2) qu'elles ont néanmoins établi une réalité sociale féminine ; 3) qu'elles ont développé des stratégies particulières pour y parvenir. Ayant ainsi affirmé l'existence sociale et politique du sujet féminin, il nous faut lui reconnaître un pouvoir, celui-là même dont ces recherches témoignent. Ce qui laisse ouverte la question de la nature de ce pouvoir. La subversion politique préconisée par le féminisme ne serait-elle qu'une utopie ? 

Entre l'émancipation et la libération, ne peut-il y avoir de place que pour l'altérité ? Altérité invariablement avancée autant par celles qui préconisent un « rattrapage » pour aboutir à l'égalité avec les hommes, que par celles qui entendent se camper dans leur différence. 

Au niveau du politique, force est de constater que les brèches ouvertes par les mouvements féministes émancipateurs ne se sont pas transformées en places fortes pour les femmes. Comment, en effet, interpréter que le féminisme n'ait, nulle part, produit de cadres politiques nationaux ? Pourquoi n'arrive-t-on pas à s'identifier à un modèle de femme politique ? En bref, à quoi attribuer le fait qu'il n'existe apparemment pas de voie originale des féministes dans la politique ? Ou qu'il y ait des femmes au pouvoir mais pas nécessairement de pouvoir aux femmes ? Bien que ces questions aient toute leur place, il serait néanmoins erroné de les poser dans le cadre étroit et fermé du court terme. 

Comme tout mouvement social émergent, le féminisme passe par des expériences diverses qu'il serait prématuré de caractériser en termes moralisants de victoires ou d'échecs. 

La présence d'une vision essentiellement contestataire, égalitaire et communautaire des groupes féministes a interdit l'émergence d'une hiérarchie, sinon de chefs, et d'une bureaucratie nécessaires à l'accomplissement des tâches politiciennes. En dehors de certaines expériences, rapidement avortées, de partis de femmes, le mouvement spontané, l'association volontaire, le club sont les formes privilégiées d'action féministe en Occident durant ces vingt dernières années. 

En outre, la peur d'introduire des différences entre femmes (de classe, d'ethnie, d'âge, de religion ...) nous a empêchées d'investir le champ théorique de l'inégalité. Ce qui nous a conduites à souligner les aspects complémentaires de nos actions. 

En revanche, une des voies ouvertes par ces pratiques fut la conceptualisation de notre différence qui s'articule désormais autour du genre féminin (gender) et qui débouche sur une interrogation radicale des rapports hommes/femmes. 

Constituant un corps de références commun, ces savoirs nous font cheminer dans les complexités des voies tracées par diverses expériences de femmes dans la politique. On nommera ces pratiques des stratégies, des tactiques, des résistances, des négociations qui, toutes, prennent forme et valeur dans la construction nouvelle de l'environnement politique. Elles enrichissent d'autant de nuances la compréhension que nous avons du monde. L'espace du politique s'en est effectivement trouvé changé. 

Une autre question est celle de savoir ce qu'il advient des espaces politiques dégagés par l'intervention des femmes ? On a vu des femmes occuper des postes dans leurs partis et être élues partout en Occident ; elles ne sont pas toujours issues des mouvements de femmes, encore moins du féminisme, bien qu'en général, elles en reconnaissent l'impact. L'image qu'elles renvoient ne parvient pas à s'imposer comme un modèle séduisant, ni pour les femmes qui ne votent pas nécessairement pour elles, ni pour les féministes qui n'en font pas leur référence. 

Tout se passe comme si les femmes agissaient pour un bien collectif dont on n'arrive pas à apprécier la valeur. Ce phénomène, valable aussi pour les hommes en politique – l'ingratitude de ce monde a été souvent signalée – prend tout son relief quand on sait le sort envié réservé aux autres héroïnes. On se tourne plus facilement sur le passé de certaines femmes politiques, rendu glorieux par les nombreuses biographies qui leur sont consacrées. Leur initiative nous parvient chargée de toutes leurs passions et de leurs difficultés, nous les rendant ainsi parfaitement mythiques. Et plus près de nous, celles qui retiennent notre attention, vivifient notre imagination, sont des poétesses, des romancières, les chantres modernes de notre libération. La vie exemplaire et l'œuvre de Simone de Beauvoir en témoignent éloquemment. 

Dès lors, l'intention clairement affirmée par les politiciennes d'investir le champ du pouvoir trouve sa réalisation dans le combat égalitaire. Paradoxale pour un mouvement contestataire, cette insertion institutionnelle n'ouvre pas les perspectives entrevues. Les parcours des femmes politiques, semés d'embûches et de difficultés, ne sont pas légions. Ils dessinent une forme de pouvoir mineur pour celles qui l'exercent. Plus, ils augmentent le dualisme que ces femmes voulaient abolir : il est aujourd'hui encore pratiquement impossible pour une politicienne de faire valoir son désir d'être une femme et d'exercer son métier. Elle a toujours à concilier l'inconciliable, le féminin et le politique. Surtout, elle se présente comme ayant anéanti la distance entre les deux : elle intègre les modes de fonctionnement politique traditionnels comme si elle pouvait faire de la politique comme les hommes tout en se définissant comme femme. Mais pouvait-elle faire autrement et quoi ? 

La critique féministe à cet égard relaye la critique formelle du pouvoir politique ; marqué d'un romantisme révolutionnaire inassouvi par les pratiques politiciennes, le féminisme de la différence s'apparente à l'utopie qui semble ne jamais pouvoir se réaliser mais qui, par sa force critique, modèle des comportements alternatifs. Élisabeth Badinter nous en fait percevoir certains aspects. 

Ainsi ne doit-on pas reconnaître l'investissement croissant des femmes dans la politique comme un des effets les plus immédiats de l'action féministe combinée au développement de l'égalitarisme démocratique ? La visibilité des femmes en politique s'en est trouvée largement améliorée et les revendications inscrites au catalogue du féminisme émancipatoire, prises en compte. La réduction des inégalités (action positive) entre hommes et femmes en est le résultat tangible. L'universalité du discours politique a été brisée par la seule présence de ces politiciennes. Les hommes qui se parlaient entre eux – la plupart du temps dans un langage militaire – sont désormais accompagnés par des femmes. Pourtant, cette cassure dans l'universalisme politicien déjà bien ébréché ne s'est pas accompagnée de l'invention d'un autre langage ni d'une autre utopie. Il nous revient la tâche urgente d'en faire la conceptualisation, car toute transformation sociale ne peut se faire sans sa conceptualisation. 

Une chose est sûre, le Mouvement de libération des femmes a profondément transformé la réalité sociale et politique. À côté de ce fait incontournable, le féminisme bute sur les solutions qu'il doit désormais préconiser. Dans ce contexte, l'univers politique s'élargit forcément aux nouveaux modes d'intervention sociale et doit en rendre compte. 

La perspective d'élaborer les utopies, mais aussi de développer des stratégies qui nous mènent à la libération des femmes, timidement amorcée par le féminisme émancipateur, reste pleinement ouverte.


Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le samedi 25 août 2007 10:48
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi.
 
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