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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir de l'article de Norman Clermont, “Un chapitre marginal dans l’histoire de l’anthropologie: l’origine européenne des Inuit.” Un article publié dans la revue Études Inuit/Studies, vol. 2, no 2, 1978, pp. 49-57. Québec: Département d'anthropologie, Université Laval.

[49]

Norman Clermont

Anthropologue, professeur émérite,
Département d’anthropologie, Université de Montréal

Un chapitre marginal
dans l’histoire de l’anthropologie:
l’origine européenne des Inuit. [1]

Un article publié dans la revue Études Inuit/Studies, vol. 2, no 2, 1978, pp. 49-57. Québec: Département d'anthropologie, Université Laval.


RÉSUMÉ

Un chapitre marginal dans l'histoire de l'anthropologie :
l'origine européenne des Inuit.

L'origine européenne des Inuit fut une thèse marginale mais aussi une idée largement répandue en Europe entre 1866 et 1930. Ce qui étonne le chercheur contemporain est la nature des bases sur lesquelles on l'a fondée. Dans cet article, nous essaierons de montrer quelques étapes principales qui ont marqué son développement ainsi que le jeu des facteurs qui ont présidé à son succès.

ABSTRACT

A marginal chapter in the history of anthropology :
The European origin of the Inuit.

The European origin of the Inuit has been a marginal, yet fairly widespread view in Europe. between 1866 and 1930. Contemporary scientists cannot help to be astonished when they consider the evidence on which this view rested. The present paper attempts to trace the main stages of its development and the reasons why it has been so successful.



L'anthropologue est essentiellement un créateur de signification qui en récupérant des indices multiples, arrive à créer des systèmes d'intelligibilité rendant compte de divers aspects du phénomène humain. L'histoire de l'anthropologie est cependant jonchée de systèmes que des analyses critiques poussées ont rendu vétustes. L'origine européenne des Inuit est un bon exemple de mauvais « bricolage » collectif (paradigmatique) récupérant des matériaux douteux, les soumettant de façon sélective à une intuition simpliste, acceptant a posteriori des arguments médiocres et qui s'est écroulé sous le poids de nouveaux modèles.

Les connaissances anciennes
sur les Inuit


Si on excepte les vieux récits scandinaves qui ont parlé de façon trop générale des Hyperboréens d'Amérique et une possible tradition orale ancienne bâtie à coups de récits de voyageurs anonymes ou d'archives aujourd'hui perdues, on peut dire que c'est avec les explorateurs du passage vers le Nord-Ouest que s'est constituée la première banque définitive de données descriptives sur les Inuit (Oswalt 1972). Dès 1589, Richard Hakluyt colligea ces journaux de bord des navigateurs intrépides qui s'étaient butés au mur continental dans leurs élans infructueux pour y trouver la route des épices.

Leur surprise fut grande de découvrir dans ces latitudes désolées des populations organisées et, après s'être assurés qu'ils étaient des hommes [2], ils procédèrent à une première description. « They be like Tartars » écrivait Hall, compagnon de Frobisher et Settle, un autre membre de l'expédition, allait, avec quelques détails, décrire leurs habitations, leurs vêtements, leurs moyens de transport, leurs armes et quelques-unes de leurs coutumes (Hakluyt 1589 : [50] 622-630). À son tour, l'équipage de Davis allait remarquer ces « Tartares » idolâtres, sorciers, voleurs, mangeurs de viande crue, qui « live in the nature of fishes » (ibid. 782) et qui étaient probablement anthropophages.

Ces découvertes posaient un problème d'intelligibilité. On accepta très tôt leur statut d'humain, mais « as the country is barren and unfertile, so are they rude and of no capacitie to culture the same to any perfection : but are contented by their hunting, fishing, and fouling, with raw flesh and warme blood to satisfie their greedy panches, wich is their only glory » (Hakluyt 1589 : 629). Ils apparaissaient comme des humains dégénérés, regroupés en hordes nomades comme les Tartares et les Samoyèdes et ayant une origine commune.

Plusieurs autres descriptions allaient être faites entre ces premiers contacts et le milieu du XVIIIe siècle mais Buffon, qui résuma alors ces connaissances dans son traité sur les variétés humaines, devait reprendre les mêmes conclusions. Les Inuit représentaient aussi pour lui un groupe humain dégénéré sous des conditions climatiques extrêmes et ils devaient être regroupés dans une même race avec les Lapons, les Samoïèdes, les Tartares Septentrionaux « puisqu'ils se ressemblent par la forme, par la taille, par la couleur, par les moeurs, et même par la bizarrerie des coutumes » (in Cuvier 1831 : 186-193). Quant à leur origine, « on peut présumer avec une très grande vraisemblance, écrit-il, que les habitants du nord de l'Amérique au détroit de Davis, et des parties septentrionales de la terre de Labrador, sont venus du Groenland... et, quant à la manière dont le Groenland aura été peuplé, on peut croire, avec tout autant de vraisemblance, que les Lapons y auront passé depuis le cap Nord » (ibid. 314).

Des connaissances beaucoup plus détaillées allaient bientôt être révélées par les Moraves et les grands explorateurs anglais : John Ross, William E. Parry, Elisha K. Kame, George F. Lyon, Henry Ellis... On put dès lors disposer de bien meilleures descriptions sur l'apparence physique, le mode de vie, l'adaptation et la langue des Inuit mais les spéculations d'ordre historique ne changèrent guère.

John McLean, un membre de la Compagnie de la baie d'Hudson, reconnaissait comme tout le monde que les Inuit devaient représenter un groupe nettement différent des Indiens nomades plus méridionaux, mais il répétait encore, au milieu du XIXe siècle, que par leur apparence, leur habillement, leur nourriture, leur habitation et leur mode de vie, ils se rapprochaient des autres peuples circumboréaux : « I think the conclusion is irresistible that the Laplanders and Esquimaux are of the same race » (McLean 1849 : 132). À son avis, ils se seraient installés sur les côtes américaines après un transit au Groenland et en suivant une voie nord-atlantique.

Ni l'augmentation des connaissances ethnographiques, ni le contact prolongé n'avaient donc transformé le paradigme fondamental lié à une façon de voir l'homme et de comprendre la situation des « barbares » souvent rejetés en bloc dans les marges de l'histoire « progressiste » et « cumulative ». C'était l'époque des déterminismes simples où on croyait aux caractères acquis et à la créativité du milieu. On pouvait espérer que l'essor de l'anthropologie, avec un programme nouveau et des méthodes plus strictes, allait enfin changer ces visions d'un univers « pré-scientifique ».

L'intuition simpliste

En 1859, l'année même de la publication de l'Origine des Espèces et de la création de la première société d'Anthropologie à Paris, la préhistoire obtint ses premières victoires importantes avec l'acceptation officielle des trouvailles de Boucher de Perthes et l'acceptation conséquente des humanités quaternaires. Ces mouvements intellectuels allaient provoquer de nombreuses recherches et rapporter des dividendes immédiats.

[51]

Rappelons que pour ces premiers anthropologues, les vieilles hypothèses de la colonisation américaine par les tribus d'Israël, les Cananéens, les Phéniciens, etc., n'étaient pratiquement plus que des fables et que les discussions sur l'origine des Amérindiens opposaient de nouveaux arguments qui n'avaient presque rien en commun avec le récit biblique. Ces arguments pouvaient être regroupés en deux camps : celui qui soutenait l'autochtonie fondamentale des Amérindiens et celui qui admettait que le peuplement de l'Amérique était le résultat d'une vieille migration.

Le premier camp avait peu de partisans. L'extrémisme d'Agassiz qui soutenait la thèse de l'origine des Amérindiens en terre américaine était rejeté par la majorité des spécialistes européens quoique Clémence Royer lui reconnût encore quelque possibilité en 1891 et qu'Ameghino tentât de la faire revivre au début de ce siècle (1909). Ceux qui croyaient à une création particulière pour au moins certains Amérindiens (Bollaert 1867 ; Simonin 1869 ; Hervé 1891 ; etc.) ne formaient aussi qu'un groupe marginal peu influent.

En réalité, les discussions cherchaient surtout à cerner les principaux attributs des premiers émigrants qui avaient colonisé l'Amérique et c'est dans ce camp que l'hypothèse d'une colonisation primitive par des familles ressemblant aux Inuit prit forme.

L'origine précise de cette thèse est difficile à déceler et nous avons vu que la ressemblance entre les Inuit et certaines populations eurasiatiques était déjà une constatation commune des voyageurs et compilateurs des siècles précédents. Il semble cependant que, sous sa forme anthropologique, elle soit fille des premières années d'activité en préhistoire et qu'elle soit indissociable de la recension que W. Boyd Dawkins fit, en 1866, de la célèbre monographie de Lartet et Christy sur les grottes préhistoriques de France. Dans cette critique, on retrouve en effet plusieurs idées qui seront maintes fois reprises par la suite mais, au delà de l'argument peu élaboré, on sent une intuition probablement nourrie à la fois par les récits de voyageurs, plus particulièrement par les ouvrages récents de Parry (1821-26), et par les nouvelles perspectives permises par le développement de la préhistoire. L'auteur part de la constatation que l'homme quaternaire de France vivait surtout d'espèces qui firent retraite vers le nord lors de l'amélioration climatique post-glaciaire.

May not the races that lived on these two animals (reindeer, musk-sheep) in Southern Gaul have shared also in their northern retreat, and may it not be living in company with them still ? The thruth of such an hypothesis as this is found by an appeal to the weapons, implements, and habits of life of the Esquimeaux. The fowling-spear, the harpoon, the scrapers, the marrow-spoons are the same in the ice-huts of Melville Sound as in the ancient dwellings of Southern Gaul. In both, there is the same absence of pottery, in both, bones are crushed in the same way for the sake of the marrow, and accumulate in vast quantities. The very facts of human remains being found among the relics of the feast is explained by an appeal to what captain Parry observed in the Island of Igloolik... Their small size also is additional evidence.

The only inference that can be drawn from these premisses is that the people in question were decidedly Esquimaux, related to them precisely in the same way as the reindeer and musk-sheep of those days were to those now living in the high North American latitudes. (1866 : 713).

W. Boyd Dawkins (né en 1837) n'avait pas encore l'autorité suffisante pour faire valoir cette thèse et il n'avançait pas d'arguments très forts mais la critique fut reçue en France au moment où on discutait vivement d'une thèse apparemment sans relation avec celle-ci. En effet, Retzius avait soutenu dans les années 1840 la préséance des populations brachycéphales sur les populations dolichocéphales au cours du temps. Or Broca, fondateur de la Société d'Anthropologie de Paris, critiquait alors vivement cette thèse et essayait. d'établir qu'au contraire les dolichocéphales représentaient la couche la plus ancienne de l'humanité. Les débats réussirent à convaincre les participants de la justesse de vues de Broca. Or, les Inuit étaient considérés comme les hommes « les plus dolichocéphales de l'univers » (Topinard [52] 1876 : 258). Cette double démonstration de l'antériorité de la dolichocéphalie et de l'hyper-dolichocéphalie des Inuit fit alors croire que ces derniers représentaient « un ancien élément autochtone dans le peuplement de l'Amérique » (ibid. : 512).

La dolichocéphalie apparaissait alors comme un attribut fondamental des liens génétiques et historiques qui reliaient différentes populations entre elles mais les Mongoloïdes asiatiques étaient connus comme brachycéphales et les théoriciens ne pouvaient facilement accepter la retraite asiatique impliquée par la « thèse » de Boyd Dawkins pour expliquer la présence des Inuit en Amérique. On retenait l'ancienneté supposée du peuplement inuit et la ressemblance de ceux-ci avec l'homme des grottes préhistoriques de France mais on dut inventer d'autres stratégies de peuplement.

Topinard résuma en 1881 les idées qu'il professait à ce sujet vers 1875. Il soutenait alors que les deux Amériques avaient été « à une époque lointaine, habitées par une race esquimoïde, analogue aux Esquimaux actuels. Une race brachycéphale, venant de je ne sais où, vraisemblablement d'Asie, celle qui forme aujourd'hui la race américaine prédominante, s'est répandue sur elle, s'est mélangée et croisée avec elle sur certains points, l'a exterminée sur d'autres et en a refoulé plus ou moins intactes une partie vers l'extrême Nord et une autre vers l'extrême Sud » (1881 : 781), où on trouvait une autre population à tête allongée, les anciens Patagons révélés à la science par Moreno en 1874.

En réalité, ce qu'il faut lire sous cette prose, c'est qu'on trouve en Amérique des brachycéphales et des dolichocéphales, qu'on sait que les dolichocéphales sont plus anciens que les brachycéphales en Europe, que l'Amérique est occupée depuis longtemps, que la succession dut y être semblable, que les dolichocéphales actuels se retrouvent majoritairement chez les Inuit et les anciens Patagons, que ces dolichocéphales doivent donc représenter la première vague migratrice et que la dislocation de cette nappe dolichocéphale a dû être provoquée, comme en Europe, par l'arrivée de brachycéphales « supérieurs » qui ont dû refouler les « primitifs » dans des zones refuges et marginales.

Cette thèse reprise par W. Boyd Dawkins en 1874 et 1880, était aussi soutenue par Hamy (1870), Manouvrier (1891), Merejkowsky (1882), Royer (1882), Zaborowski (1882), etc. Basée sur la valeur de l'indice crânien et l'acceptation de sa signification historique ainsi que sur des ressemblances culturelles et écologiques assez vagues, elles devait cependant, pour s'imposer, offrir une démonstration moins impressionniste ou être appuyée par les spécialistes les plus éminents.

Arguments à l'appui

Dans un premier temps, G. de Mortillet, un des grands maîtres de la préhistoire française à ce moment, allait appuyer cette thèse du poids de sa grande autorité avec une argumentation en plusieurs points soulignant la ressemblance fondamentale entre les Magdaléniens et les Inuit (« Groënlandais ») :

1. « Comme l'homme de la fin des temps quaternaires, le Groenlandais est très dolichocéphale...

2. Comme leurs ancêtres, ils sont à peu près nomades, changeant souvent de résidence, suivant les saisons et les migrations du gibier...

3. ils sont restés à l'industrie de la pierre jusqu'à ces derniers temps, conservant l'instrument le plus répandu en Europe pendant l'âge de la pierre, le grattoir...

4. ...par les instruments en os, les Groenlandais se reportent à l'époque magdalénienne...

5. Les instruments en os du Groenland, comme ceux de la Madeleine sont fréquemment ornés de sculptures et surtout de gravures...

6. Les Groenlandais vivent au milieu de leurs débris de repas et de leurs ordures comme les hommes de la Madeleine...
53

7. Tout comme les Magdaléniens, les Groenlandais n'ont aussi aucun respect des morts

8. les Groenlandais n'avaient aucun culte, aucune idée religieuse, tout comme l'homme fossile. Comme on le voit, il y a la plus grande ressemblance, tant sous le rapport physique et moral que sous le rapport artistique et industriel, entre les hommes de la Madeleine et le Groenlandais. Cette ressemblance est telle que nous pouvons en conclure que les seconds sont les descendants des premiers. » (1883 : 869-870).

Un deuxième appui considérable allait être fourni par l'analyse de l'homme de Chancelade, trouvé dans un niveau magdalénien, en 1888. Le travail de Testut (1889) allait signaler et défendre avec talent l'existence d'un fort apparentement morphologique entre les Inuit et les restes de ce Magdalénien français. Des spécialistes comme Wilson (1876 : 114) et Flower (1887 : 201) n'acceptaient pas comme un argument historique valable le seul indice céphalique et ils trouvaient plusieurs différences significatives entre la morphologie de l'homme de Cro-Magnon et celle des Inuit.

Or, dans son Mémoire, Testut démontre que l'homme de Chancelade était également dolichocéphale, qu'il n'appartenait pas à la race de Cro-Magnon, et que « de toutes les races anciennes ou actuelles, celle qui [lui] parait avoir le plus d'analogie avec le squelette de Chancelade est celle des Esquimaux et principalement des Esquimaux de l'Est » (Testut 1889). Son étude appuyait donc explicitement la thèse de la migration déjà soutenue avec des arguments ethnographiques et archéologiques.

La démonstration exigeait cependant encore deux choses importantes : la haute antiquité de l'homme en Amérique et une route plausible de migration. Les graviers de Trenton, dans le Delaware allaient combler le premier de ces deux besoins. Plusieurs géologues (Cook, Lewis, Wright, McGee) appuyaient la thèse de l'âge pleistocène de ce gisement qui avait aussi livré des ossements de mammouth, mastodonte, renne, etc., et plusieurs outils lithiques, certainement en position remaniée, mais dont certains pouvaient présenter une allure paléolithique. Le compte rendu des visites de Boule (géologue) et de Gaudry (paléontologue) à Trenton en 1891 (Boule 1893) et celui de la visite de Topinard (anthropologue) deux ans plus tard (Topinard 1893) allaient convaincre les spécialistes européens sur ce point. Une des conclusions de Boule était : « ce qui est certain c'est que les Mammifères ci-dessus sont des Mammifères fossiles, appartenant à la faune quaternaire ; les pierres taillées qu'on trouve dans le même gisement que ces fossiles sont donc quaternaires, c'est-à-dire paléolithiques » (Boule 1893 : 38). Quant à Topinard, il acceptait une antiquité de 15,000 ans pour les graviers de Trenton et pour le début de la civilisation en Amérique du Nord (Topinard 1893 : 339).

La route de migration était une autre affaire. Hovelacque écrivait en 1891 : « si l'origine asiatique des plus anciens Américains à tête allongée est inadmissible, il faut bien songer à l'origine européenne, et cette origine, possible par voie de terre, est justifiée par la comparaison des formes crâniennes » (1891 : 248). Il proposait donc une solution à ce problème en soutenant que « les immigrateurs auraient pénétré, non par une Atlantide plus ou moins fabuleuse, mais par les terres qui ont rejoint le continent européen aux Féroé, à l'Islande, au territoire américain du nord-est » (1891 : 247), mais c'est encore G. de Mortillet qui allait intervenir et appuyer l'idée du pont trans-atlantique. « Pendant le quaternaire et même le tertiaire supérieur, disait-il, il y a eu une jonction entre l'Europe et le nord de l'Amérique. Mais il n'y en eut qu'une. Cette jonction, partant certainement de France, peut-être d'Espagne, englobait les îles Britanniques, les îles Féroé, l'Islande et aboutissait au Groënland, au Canada et aux États-Unis, surtout vers l'Ohio » (1897 : 451).

C'est donc avec une somme d'arguments et d'appuis divers que l'on a su formuler peu à peu la thèse du peuplement esquimoïde de l'Amérique à la fin du Pleistocène.

[54]

Certes tous ne furent pas d'accord. Wilson (1876) trouvait les analogies très faibles. Selon Flower, « similar external conditions may have led to the adoption of similar modes of life » (1887 : 201) et Laloy empruntait le même raisonnement quant aux productions artistiques : « la similitude des productions de l'homme préhistorique et de l'Eskimo tient à l'analogie de leurs conditions d'existence, à l'emploi des mêmes matériaux et au fait que les deux races avaient sous les yeux et ont cherché à représenter des animaux de même espèce, le renne notamment » (1898 : 586). Déchelette reprenait aussi le même argument (1908) et Le Gros Clark (1920) trouvait injustifié le rapprochement entre l'homme de Chancelade et les Inuit.

Cependant, si ces raisonnements pouvaient susciter des doutes et devenaient des appels à la prudence dans la méthode de bricolage, ils ne détruisaient pas les arguments et ils se présentaient seulement comme des possibles alternatifs.

La thèse fut reprise, augmentée et largement diffusée par Sollas en 1924 et 1925. En 1931, A. Keith, pourtant un opposant farouche de cette idée (cf. 1925), ne pouvait que constater : « At the time at which I write (1930) most students of ancient man are convinced that the people who inhabit Europe in Magdalenian times were not members of the white race, but were closely akin to the Eskimo, and were therefore representatives of the yellow or Mongolian stock of mankind » (1931 : 392). C'était le cas de Sullivan (1924), Saller (1925), Morant (1926), Boule (1921), etc.

C'est à partir de cette date cependant que la thèse commença à s'effriter sous le coup de nouvelles analyses de l'homme de Chancelade (Le Gros Clark 1920 ; Keith 1925 ; Vallois 1946), d'une meilleure connaissance des données ethnologiques et archéologiques, d'une meilleure compréhension de la dynamique évolutive et de nouvelles découvertes en préhistoire américaine.

En réalité, les Américains n'y croyaient déjà plus depuis longtemps et, depuis une génération on discutait davantage les thèses de Rink (1887) ou Murdoch (1888). Holmes (1919) s'étonnait même que la question de la vieille occupation paléolithique ait pu être posée à propos de la vallée du Delaware et, dès 1893, Geikie affirmait qu'il n'y avait « not a single scrap of evidence » pour appuyer l'hypothèse d'un pont nord-Atlantique (cf. aussi Brinton 1891 ; Chamberlain 1912).

Conclusion

Il ne reste plus rien de cette construction intellectuelle née de l'idéologie populaire, édifiée à coups de comparaisons superficielles, d'arguments d'autorité, d'observations mal faites, d'inventions, de vraisemblance et de « logique » débridée. Il peut cependant sembler surprenant qu'un tel échafaudage construit sur du vent ait duré si longtemps. Peut-être cela vient-il simplement du fait que l'origine des Inuit n'a, finalement, jamais été un problème important pour les spécialistes de cette époque. Mais il ne fait aucune doute qu'il s'agit aussi d'une tentative d'intelligibilité scientifique d'un phénomène. Sa construction et sa résistance posent donc le problème de la méthodologie scientifique de l'époque.

La science existe à partir du moment où l'objet d'étude est considéré comme un événement déterminé et à partir du moment où le chercheur s'attarde à comprendre les déterminismes de cet événement. Dans cette hypothèse l'objet d'étude était la ressemblance perçue entre les hommes du paléolithique supérieur français et les Inuit. Cette ressemblance multivariée posait un problème d'intelligibilité qui fut résolu par la théorie évolutive, dominante à l'époque aussi bien en ethnologie qu'en biologie. Les Inuit descendaient des Magdaléniens et représentaient en même temps une image presque fidèle de l'humanité magdalénienne. On peut dire que la méthode utilisée était une méthode scientifique et que les conclusions étaient [55] aussi des conclusions scientifiques. Mais la science ne produit pas toujours des conclusions absolues. Les faits scientifiques sont par nature des faits probables et l'hypothèse doit toujours être comprise avec un préambule, ordinairement tacite, qui est que « sachant ce qu'on sait, tout se passe comme si ... » La raison d'être d'une hypothèse est double. Dans un premier temps, elle constitue une tentative de mise en ordre, d'intelligibilité et, dans un second temps, elle devient un programme d'étude et appelle des vérifications qui risquent de la bouleverser. La fausseté d'une hypothèse n'entraîne donc pas nécessairement la conclusion que sa construction n'a pas été scientifique mais peut signifier que la masse de connaissances à partir de laquelle l'hypothèse a été édifiée s'est qualitativement transformée.

L'hypothèse de l'origine européenne des Inuit semble aujourd'hui fantaisiste parce que la connaissance de base des dossiers apparaît comme ridiculement faible. « Sachant tout ce qu'on sait, tout se passe comme si... » mais on savait fort peu de choses et la ressemblance entre les Magdaléniens et les Inuit « 'unité d'attention des spécialistes) s'est révélée, au mieux, d'ordre aussi superficiel que celle entre les Inuit et les Lapons alors que, dans plusieurs cas, elle était absolument fausse. L'objet disparaissant, la thèse n'avait plus de raison d'être. Mais il y avait autre chose. En effet, la connaissance elle-même n'est pas gratuite : on ne connaît que ce que l'on peut connaître et notre possibilité de connaître dépend de notre possibilité d'attaquer les apparences du réel, laquelle est indissociable d'un conditionnement complexe qui inclut, entre autres choses, la pression des théories dominantes et des autorités en place. On voit donc souvent ce qu'on est conditionné à voir et l'engagement de G. de Mortillet semble avoir été important dans l'histoire de cette hypothèse en anthropologie en créant une sorte de paradigme d'autorité qui ne pouvait être adéquatement remplacé qu'avec de nombreux documents nouveaux. L'abandon de l'évolutionnisme unilinéaire, les révélations plus éloquentes de la préhistoire, une façon différente de voir l'histoire des peuples et de penser la biologie sont aussi indissociables dans la décomposition de ce bricolage qui n'a été, répétons-le, qu'un chapitre marginal dans l'histoire de l'anthropologie.

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1892 : « Esquimaux », La Grande Encyclopédie, Paris, vol. 16 : 377-378.



[1] Texte d'une communication présentée lors de la première Conférence Inuit, Université Laval, Québec, 19 -22 octobre 1978.

[2] Lors d'une bagarre avec les Inuit à Bloodie Point les matelots saisirent deux femmes et un enfant. « The old wretch, whom divers of our Saylers supposed to be eyther a devill, or a which, had her buskins plucked off, to see if she were cloven footed, and for her oughly hew and deformity we let her go : the young woman and the child we brough away » (Hakluyt, 1589 : 626).


Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le dimanche 20 janvier 2013 19:25
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi.
 
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