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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

L’identité dans le prisme de la maladie et des soins (Guyane).” (1996)
Introduction


Une édition électronique réalisée à partir de l'article de Jean Chapuis, “L’identité dans le prisme de la maladie et des soins (Guyane).” Un article publié dans l'ouvrage sous la direction de Jean Benoist, Soigner au pluriel. Essais sur le pluralisme médical, pp. 35-71. Paris: Les Éditions Karthala, 1996, 520 pp. [Autorisation formelle accordée par l’auteur le 28 janvier 2008 de diffuser cet article dans Les Classiques des sciences sociales. Autorisation confirmée par M. Jean Benoist, médecin et anthropologue.]

Introduction

 

« Il faut définir une civilisation encore plus par [...] ses refus d’emprunter que par ses emprunts. »
M. Mauss, Oeuvres, t. 2, p. 564

 

C’est le fait d’entendre les Indiens chez qui je travaille me parler de « maladies des Blancs », de « médecine des Blancs » ou de « fièvre des Blancs » qui m’a incité à aborder à travers le prisme de la maladie les catégories identité / altérité qui leur semblent pertinentes. 

Si l’on en croit W. Byam « le premier chrétien qui jamais tenta de prendre pied en Cayenne, vers le sud de l’Orénoque en 1530, fut Pedro d’Acosta, un Espagnol, avec deux petites corvettes et 300 hommes » (Hurault 1972). Cependant c’est un Français, La Ravardière, qui en effectue en 1604 pour le compte d’Henri IV une première reconnaissance sérieuse, inaugurant « l’histoire moderne de la Guyane française » (Mouren-Lascaux 1990). Hurault résume avec justesse les tentatives d’implantation ultérieures : « La plupart des colonies qui suivirent furent le fait d’initiatives privées, et n’étaient reliées à aucun plan coordonné. Elles furent presque toutes détruites en quelques années soit du fait des Indiens, soit plus vraisemblablement du fait des maladies tropicales dont à l’époque on ignorait tout ». 

Dès ses débuts, la politique française à l’égard des Indiens fut de leur donner toutes facilités pour qu’ils viennent s’installer du côté français en délaissant les territoires portugais ou hollandais. Il fallait « se les attacher ». Selon un accord tacite initial les Indiens ne dépendaient que du gouverneur, et l’on reconnut aux chefs traditionnels, qui servaient d’intermédiaires pour les questions indigènes, un pouvoir presque indépendant pour régler les problèmes autochtones. On renonça, au commencement du XVIIIe siècle, à soumettre les Indiens à la loi civile française. C’était, comme le remarque Hurault, « reconnaître le droit à la coutume des tribus, pour tout ce qui se rapporte à la condition des personnes et au droit privé ». Un extrait des instructions du roi à Turgot et à Chanvallon (1763-64), alors gouverneur de la Guyane, donne une idée de la place reconnue, et réellement attribuée, aux Indiens à cette époque dans la région, totalement à l’opposé de celle des Noirs, peu nombreux en Guyane, considérés par définition comme des esclaves : « Sa Majesté ordonne expressément que les gouverneurs et intendants ne négligent aucun moyen pour se rendre les Indiens favorables. Son intention est qu’ils fassent tous leurs efforts pour engager ceux qui seront errants à venir s’établir sur les terres de sa domination où elle leur assure une liberté entière... Il encouragera les mariages entre les colons et les Indiens... » 

En 1766 le ministre précise : « ... a l’égard des Indiens, comme ils sont d’une origine libre, lorsqu’ils s’établissent parmi les Européens, ils ne doivent pas être traités différemment qu’eux ». La Révolution ne modifiera pas les choses : en 1791 l’assemblée coloniale accorde la qualité de citoyen à tous les Indiens mais non à leurs métis avec les Noirs. Quoiqu’il en soit, souvent par des moyens détournés, un commerce d’esclaves subsista longtemps, car si les Indiens de la Guyane française étaient considérés comme libres, on ne s’opposait pas à ce qu’ils vendent en tant qu’esclaves leurs semblables capturés sur le territoire portugais, et les Portugais n’agissaient pas différemment vis-à-vis de la zone française. Il n’y eut cependant en Guyane jamais plus de quelques dizaines d’esclaves indiens, d’après Hurault [1]. 

Ainsi la violence ne fut-elle pas toujours au rendez-vous contrairement à ce que beaucoup affirment [2], et la structuration des rapports Indiens / Blancs a pu s’établir sur d’autres bases que la coercition, l’alcool, le viol... 

* 

C’est Patris et Mentelle qui, en 1766, effectuant une expédition dans l’intérieur du pays, entrèrent pour la première fois en contact avec les Wajana dont on avait entendu parler sans jamais les rencontrer, un siècle et demi après que la Guyane fut passée sous drapeau français... Il n’y eut à leur égard ni violence ni tentative de « persuasion ». Les relations, rares, furent cordiales. Mais un fait historique allait modifier ce tableau idyllique et avoir des répercutions durables et majeures ; les affections épidémiques importées par les Blancs décimèrent les populations autochtones. Moins d’un siècle après leur découverte, les Indiens de la côte et ceux de l’Oyapok étaient presque totalement éliminés. Quant aux Wajana les plus septentrionaux, à la suite du voyage de Leblond (1789), donc vingt ans après leur « découverte », il semble qu’ils étaient atteints par des épidémies contractées lors de rapports commerciaux avec les Missions de l’Oyapok. Si l’atteinte fut plus tardive, son impact n’en fut que retardé. Le processus ne devait pas s’arrêter puisqu’en 1940 le groupe Wajana de la Guyane française ne compte plus que 50 personnes, et l’ensemble du groupe 550 contre 3 000 en 1760, époque du premier contact. À partir des années cinquante, où une dernière vague épidémique éclaircit encore la population, la politique de vaccination mit fin à ce processus. 

La Guyane actuelle, « département français » de 91 000 km2, est couverte à plus de 90 % par la forêt primaire, et constitue une véritable mosaïque ethnique comme en témoigne l’éventail des origines de ses 120 000 habitants (officiels), dont 95 % sont regroupés sur la côte : Créoles (35 %), Métropolitains (15 %), Haïtiens, Brésiliens, Surinamiens, Chinois, Dominicains, « Syro-libanais », du Laos, plusieurs peuples noirs marrons, Indiens (de l’Inde). et à peine 5 % d’Amérindiens répartis en six tribus (Galibi, Palikur, Wajana, Wajampi, Arawak, Emerillon) [3]. Si une grande partie de la population officielle possède la nationalité française, le reste pose d’énormes problèmes, notamment migratoires, la population réelle étant estimée à plus de 150 000 personnes. Le pouvoir politique créole local ne cache pas son mépris des Indiens et autres populations indigènes. Pour la métropole, dans ce dom reculé et peu dynamique, à l’activité économique stagnante et qui dépend en grande partie d’elle, seuls les Indiens et la fusée Ariane fascinent et motivent l’intérêt. 

Les Wajana sont un peuple de langue karib actuellement disséminé entre le Brésil, la Guyane française et le Surinam, ayant assimilé au cours de son histoire un certain nombre d’autres ethnies. Ils sont répartis en villages allant de vingt à plus de cent personnes le long du Litani et du Maroni pour la partie française, chaque couple et ses descendants non mariés habitant un carbet particulier. Ils se nourrissent du produit de la pêche, de la chasse et de l’abattis. Il n’y a pas de chef, l’indépendance étant une des valeurs wajana les plus enracinées, mais dans chaque village il existe un représentant, validé par le préfet, qui sert d’intermédiaire entre l’administration et la population. L’alliance entre cousins croisés bilatéraux a quasiment disparu, notamment du fait des nombreux mariages inter-ethniques (mais intra-Indiens). L’alliance actuelle est conçue comme libre. La descendance se compte sur les deux lignes, et la résidence est traditionnellement uxorilocale. La grande cérémonie d’initiation, le marake [4] ou plus exactement eputop, n’a plus eu lieu pour les garçons depuis 1988 et elle a peu de chances de reprendre, alors qu’elle persiste (mais il s’agit d’une version « allégée ») pour les filles. La vie sociale est ponctuée de nombreuses fêtes profanes pendant lesquelles le cachiri, « bière » de manioc, coule à flots. La vente de gibier ou de poisson à Maripasoula [5], à quelques heures en aval, celle d’artisanat par l’intermédiaire d’associations coopératives ainsi que des activités salariées épisodiques [6] leur apportent les liquidités nécessaires à l’achat et à l’entretien de moteurs hors-bord pour leurs pirogues, de fusils, de cartouches et de petits objets devenus indispensables (récipients en alu, lampes torches...), et à des dépenses somptuaires variées (tee-shirt, chaussures, postes radio...). Il existe une école depuis vingt ans à Twenke, depuis moins de dix ans à Elahe et Antecume, et depuis trois ans à Kayode. La couverture médicale gratuite, dépendant de la direction départementale de l’action sanitaire et sociale de la Guyane, est assurée par les deux médecins du centre de santé de Maripasoula, qui « montent » en tournée mensuelle à bord de pirogues, couvrant en deux jours le « pays indien », et par deux postes de soins tenus chacun par un métropolitain rémunéré mais sans formation particulière, reliés par radio à Maripasoula. 

Contrairement à d’autres groupes amérindiens qui ont eu à souffrir de la colonisation, les Wajana n’affichent pas de volonté politique commune, restant en-dehors des débats qui agitent la Guyane moderne. Fait capital, seuls parmi les Indiens de Guyane ils ont refusé la nationalité française. Ils ne reçoivent pas, de ce fait, d’aides sociales, et l’on peut dire qu’ils ne subissent pas d’influences politiques réelles. Peuple itinérant, ils sont en cours de sédentarisation et d’expansion démographique (ils passent à 920, pour l’ensemble des Wajana, en 1980, et environ un millier aujourd’hui). Habitants de la France sur leurs propres terres, ils ne sont pas des Français sans cependant relever d’un statut de réfugiés ni d’autres régimes précis : leur statut juridique est donc particulier. Toutefois il faut noter un mouvement récent visant à l’acquisition de la nationalité française. L’exemple des Emerillons de Camopi permet cependant de parler d’une véritable pathologie de l’assistance, connue de tous, mais dont personne à ce jour n’a tenu compte afin d’ajuster l’aide.


[1] Il y aurait lieu de s’interroger sur les différences réelles de traitement réservé aux Indiens par les différentes puissances européennes, et la zone allant du Venezuela au Brésil constituerait un remarquable terrain d’étude par la variété des colonisateurs : Espagnols, Anglais, Hollandais, Français, Portugais.

[2] Par exemple : « le génocide a bel et bien été perpétré du nord au sud du continent » Dujovne Ortiz (1992).

[3] L’ordre de citation est en rapport avec l’importance démographique (chiffres tirés de Grenand 1990), les Galibis étant les plus nombreux avec un peu plus de 2 000 représentants, alors que les Emerillons minoritaires en comptaient 180 en 1990. Galibi et Wajana appartiennent à la famille karib, Wajampi et Emerillon à la famille linguistique tupi-guarani, Palikur et Arawak à la famille arawak.

[4] L’alphabet utilisé pour les mots vernaculaires est celui des missionnaires du Summer institute of linguistics.

[5] Bourg de plus de mille personnes, fondé dans les années 40 par l’administration métropolitaine et rapidement peuplé de Créoles, mais actuellement à majorité noir marron Boni.

[6] Guides pour les missions botaniques ou géologiques, défricheurs et « boussoliers » (ceux qui utilisent la boussole pour déterminer le trajet rectiligne d’un layon) pour la prospection minière...



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le mercredi 27 février 2008 10:13
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi.
 
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