RECHERCHE SUR LE SITE

Références
bibliographiques
avec le catalogue


En plein texte
avec Google

Recherche avancée
 

Tous les ouvrages
numérisés de cette
bibliothèque sont
disponibles en trois
formats de fichiers :
Word (.doc),
PDF et RTF

Pour une liste
complète des auteurs
de la bibliothèque,
en fichier Excel,
cliquer ici.
 

Collection « Les sciences sociales contemporaines »

En quoi la montée du multiculturalisme est-elle susceptible de transformer les représentations
de la communauté politique et les institutions démocratiques ?
(2000)
Introduction


Une édition électronique réalisée à partir de l'article de Raphaël Canet, En quoi la montée du multiculturalisme est-elle susceptible de transformer les représentations de la communauté politique et les institutions démocratiques ? Deuxième question de synthèse posée par le professeur Gilles Bourque, comme exigence partielle du doctorat en sociologie à l’UQÀM. Document de travail de la Chaire Mondialisation, citoyenneté et démocratie, UQÀM, janvier 2000, 95 pp. Sous la direction de Gilles Bourque, Gilles Dostaler et Jacques Beauchemin. [Autorisation formelle accordée par l’auteur le 25 août 2008 de diffuser ce texte dans Les Classiques des sciences sociales.]

Introduction

« le gouvernement du peuple, tout d'abord, porte le plus beau des noms : isonomie [qui signifie l'égalité des droits civils et politiques]. Puis, il ne s'y fait rien de ce que fait le monarque : on y obtient les magistratures par le sort, on y rend compte de l'autorité qu'on exerce, toutes les délibérations y sont soumises au public. J'opine donc pour que nous renoncions à la monarchie et que nous élevions le peuple au pouvoir ; car c'est dans le nombre que tout réside. » [1] 

Ce fervent appel à la démocratie semble sortir tout droit de la bouche de ces révolutionnaires français qui effrayaient tant Edmund Burke. Il remonte cependant à l'Antiquité grecque, telle que nous la relate Hérodote, le père de l'histoire, comme la première manifestation historique (histoire écrite) de la querelle du meilleur régime. Cet éloge de la démocratie fut prononcé par Otanès qui s'opposait à Mégabyse défendant l'oligarchie et Darius préférant la monarchie, dans une délibération sur le mode de gouvernement dont il fallait doter la Perse. Darius fît triompher ses arguments, mais la querelle entre ces trois formes de gouvernement se retrouve en filigrane de toute l'histoire des idées politiques. 

Notre modernité politique semble illustrer la revanche d'Otanès sur Darius. En effet, celle-ci se caractérise par un déplacement de la source de la légitimité du pouvoir. Jadis concentré entre les mains d’un seul (le Roi) ou de plusieurs (l’aristocratie), la souveraineté s’est depuis élargie au peuple. Certes, cette notion de peuple ne recouvrait pas les mêmes réalités au XVIII° siècle qu’aujourd’hui, cependant elle contenait dans son principe intrinsèque une dimension universaliste. C’est ainsi que nous pouvons affirmer que l’idéal démocratique de l’égalité de tous les citoyens qui fonde leur liberté et légitime nos institutions politiques modernes, s'est développé conjointement avec la montée de l'individualisme, conformément à l'esprit des Lumières. 

La perspective universaliste et contractualiste (Locke, Hobbes, Rousseau) qui fonde nos régimes politiques modernes suppose une logique de l’abstraction. Ce sont des entités abstraites (le citoyen, la nation) qui légitiment l’exercice du pouvoir par une autre entité abstraite (l’État) aux noms d’idéaux (l’égalité, la liberté…). Ce choix philosophique et politique suppose la transcendance de la réalité sociale. Cette transcendance des conditions réelles d’existence permettant l’éclosion d’une sphère essentiellement politique, est le fruit d’un processus cognitif reposant sur le postulat de l’existence d’un individu rationnel libéré de ses entraves communautaires ou ethniques. [2] Le débat philosophique actuel entre libéraux et communautariens, qui reprend et prolonge le débat classique entre le romantisme allemand et l’esprit des Lumières, souligne cette antinomie radicale entre l’individu libre penseur et la communauté source d’identité. [3] 

Ce mode de pensée universaliste (parce que transcendant) caractéristique de la modernité, qui a trouvé sa réalisation historique la plus accomplie dans la France révolutionnaire, a façonné les représentations de la communauté politique ainsi que les institutions démocratiques qui l’organisent. 

Le concept de nation définit la communauté politique et permet d’unifier, en la transcendant, la société qui se caractérise essentiellement par son hétérogénéité perçue alors comme une source de conflictualité. La nation est conçue comme une communauté imaginée [4] de citoyens formellement égaux, et la citoyenneté qui, par l'octroi de différents droits, va susciter chez l'individu à la fois un sentiment d'appartenance et un sentiment d'engagement [5], dessine les contours de cette communauté politique. 

Les institutions politiques qui ont en charge la vie de la collectivité sont issues de la volonté nationale. Ce sont principalement des instances de délibération où se décident, selon la loi de la majorité, les principales orientations de la vie collective. Le pouvoir dont sont dotées ces instances législatives leur est conféré par la nation selon les principes de la démocratie représentative. 

En d’autres termes, dans la modernité naissante, c’est la nation, en tant qu’entité homogène (une communauté de citoyens égaux), qui se trouve être à la source de la légitimité des institutions démocratiques. La souveraineté est nationale et repose sur le principe d’une citoyenneté universaliste. 

Le multiculturalisme, en tant que projet sociétal, suppose la reconnaissance de l’aspect positif de la différence au sein de nos sociétés contemporaines. La diversité serait alors conçue comme une source de richesse et non plus de division. Sur le plan politique, cela se traduit par une reconnaissance institutionnelle de droits spécifiques accordés à certains individus sur la base de leur culture d’appartenance ou de leur groupe de référence. 

Cette conception apparemment généreuse pose cependant de graves problèmes philosophiques dans le sens où elle se heurte directement au principe qui se trouve au fondement même de la modernité et qui légitime nos institutions démocratiques en vigueur : la séparation entre les sphères privée et publique de la vie sociale induite par la logique de l’abstraction qui caractérise ce mode de pensée. 

Nous nous proposons donc d'analyser dans ce travail, les conséquences induites aujourd'hui par la montée du multiculturalisme sur les représentations de la communauté politique et le fonctionnement des institutions démocratiques. 

Cette perspective de recherche nous conduira à aborder le concept de citoyenneté dans sa fonction d'intégration, et ainsi à remonter jusqu'aux origines de la communauté politique, dans le sens moderne où nous l'entendons aujourd'hui. [6] Ainsi, nous essayerons de saisir la dynamique de la citoyenneté depuis l'avènement de la modernité politique, en construisant une typologie qui se décompose selon trois moments. Certes, chacun des modèles construits peut être plus ou moins proche d'une réalité historique particulière (en ce sens le modèle de la démocratie politique se rapproche du modèle français et le modèle de la démocratie culturelle du modèle canadien), cependant, ce sont avant tout des constructions théoriques, des types-idéaux dans la conception wéberienne, qui vont nous permettre de rendre plus explicite une tendance de fond : l'élargissement progressif de la sphère publique. Dès lors, il sera possible de mieux comprendre la nature de l'État qui se met aujourd'hui en place, en fonction de la configuration particulière que prennent les institutions politiques ayant pour tâche de réguler la société. 

Nous aborderons ainsi, dans une première partie, la théorie de Thomas H. Marshall sur la citoyenneté, en mettant en évidence les différents types de droits qui fondent selon lui la communauté politique, pour ensuite en discuter les limites et introduire une réflexion sur la nature des droits qui sont reconnus. Nous nous pencherons ensuite, dans une seconde partie, sur la dynamique de l’élargissement de l’espace public, telle qu’elle fut décrite par Jürgen Habermas, afin de jeter les bases d’une analyse de la reconfiguration des rapports qui vont s’établir entre la société et l’État au cours de ce processus. Cette réflexion sur la nature des droits, articulée avec la dynamique de l'élargissement de la sphère publique, nous permettra, dans une troisième partie, de définir trois grands types de démocratie illustrant théoriquement l'évolution de la modernité politique. Nous analyserons enfin, dans une quatrième partie, un cas historique particulier, celui du Canada, en le situant dans cette dynamique de la modernité. Dominique Schnapper [7] affirme que la Grande-Bretagne a inventé la liberté et le parlementarisme, les États-Unis la démocratie et la France la nation. Sans toutefois tomber dans des simplifications hâtives, nous pourrions justifier le choix de notre exemple historique en affirmant que le Canada, quant à lui, a inventé le multiculturalisme.


[1] Hérodote, Histoires, Paris, Édition Les Belles Lettres, 3° éd., 1958, Livre III (Thalie, §80), p.132.

[2] « La nation se définit par son ambition de transcender par la citoyenneté des appartenances particulières, biologiques (telles du moins qu'elles sont perçues), historiques, économiques, sociales, religieuses ou culturelles, de définir le citoyen comme un individu abstrait, sans identification et sans qualification particulière, en deçà et au-delà de toutes ses déterminations concrètes. » Dominique Schnapper, La communauté des citoyens. Sur l'idée moderne de nation, Paris, Gallimard, 1994, p. 49.

[3] Cette antinomie peut se retrouver dans la dialectique de la Raison et du Sujet qu'Alain Touraine identifie comme le moteur de la modernité. Il affirme en effet que « la modernité se définit précisément par cette séparation croissante du monde objectif, créé par la raison en accord avec les lois de la nature, et du monde de la subjectivité, qui est d’abord celui de l’individualisme, ou plus précisément celui d’un appel à la liberté personnelle », (Critique de la modernité, Paris, Fayard, 1992, p.13).

« Sans la Raison, le Sujet s’enferme dans l’obsession de son identité ; sans le Sujet, la Raison devient l’instrument de la puissance. En ce siècle, nous avons connu à la fois la dictature de la Raison et les perversions totalitaires du Sujet ; est-il possible que les deux figures de la modernité, qui se sont combattues ou ignorées, se parlent enfin l’une à l’autre et apprennent à vivre ensemble ? » (Ibid., p.15).

[4] Benedict Anderson, L’imaginaire national. Réflexions sur l’origine et l’essor du nationalisme, Paris, La Découverte, 1996.

[5] Jean Leca, « Individualisme et citoyenneté », in Pierre Birbaum et Jean Leca, Sur l'individualisme. Théories et méthodes, Paris, Presses de la FNSP, Chap.7, 1991, pp.159-209.

[6] Et il y a ici une limite à mon travail que je dois dès à présent souligner. Je me suis cantonné au modèle originel de la communauté politique, tel qu'il a été élaboré par les révolutionnaires français, et principalement Sieyès, laissant ainsi de côté toute la réflexion anglaise antérieure sur ce concept. Cependant, le modèle révolutionnaire français, en tant qu'il entendait construire une nation transcendante incarnant parfaitement la volonté universaliste de la citoyenneté est d'une importance majeure pour comprendre la problématique actuelle liée à la reconnaissance de droits particularistes.

[7] Dominique Schnapper, op. cit.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le mercredi 27 août 2008 17:35
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi.
 
Commanditaires




Saguenay - Lac-Saint-Jean, Québec
La vie des Classiques des sciences sociales
dans Facebook.
Membre Crossref