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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir de l'article de Jhon Picard BYRON, “La pensée de Jean Price-Mars. Entre construction politique de la nation et affirmation de l’identité culturelle haïtienne.” In Jhon Picard Byron, (dir.). 2014. Production du savoir et construction sociale. L’ethnologie en Haïti, pp. 47-80. Québec/Port-au-Prince: Les Presses de l’Université Laval & Les Éditions de l’Université d’État d’Haïti. [L’auteur nous a accordé, le 10 mars 2016, son autorisation de diffuser en accès libre à tous le texte de ce chapitre d’un livre dans Les Classiques des sciences sociales.]

[47]

Jhon Picard BYRON

Ph. D. en ethnologie et patrimoine
Département anthropologie-sociologie
Faculté d'ethnologie de l'Université d'État d'Haïti (UEH)

La pensée de Jean Price-Mars.
Entre construction politique de la nation
et affirmation de l’identité culturelle haïtienne
.”

In Jhon Picard Byron, (dir.). 2014. Production du savoir et construction sociale. L’ethnologie en Haïti, pp. 47-80. Québec/Port-au-Prince : Les Presses de l’Université Laval & Les Éditions de l’Université d’État d’Haïti.

Introduction [47]
Price-Mars : le politique et l’ethnologue [52]

Construction politique / institution de la nation haïtienne selon Price-Mars : formation d’une hégémonie politique [62]

Création d’une identité nationale haïtienne : production d’une hégémonie culturelle pendante à l’hégémonie politique [67]

Conclusion [75]

Bibliographie (79]



INTRODUCTION

La permanence de l'intérêt pour l'œuvre de Price-Mars est manifeste. Un fait le dénote : la réédition canadienne récente d'Ainsi parla l'onde [1928] en 2009 (Édition Mémoire d'encrier, Montréal), accompagnée d'un ouvrage collectif intitulé à dessein Revisiter l'oncle. Cette réédition se propose donc de renouveler les lectures de Price-Mars. La dernière [1] datant de 1996, cette récente édition a le mérite de rendre accessible une œuvre qui tendait à disparaître sous les gloses. Cependant, malgré les bonnes intentions des différents contributeurs, certains articles réunis dans l'ouvrage collectif Revisiter l'oncle présentent des commentaires du chef-d'œuvre de Price-Mars qui ne font que traduire, bien souvent, sous l'apparence d'une nouvelle doxa, les veilles idées reçues sur l'œuvre de Jean Price-Mars.

Comme toutes les idées reçues, celles sur l'œuvre et la pensée de Price-Mars ont l'air évident et incontestable. Nous nous proposons, dans cette communication, d'analyser celle qui consiste à associer la pensée [48] de Price-Mars au nationalisme haïtien sous l'une ou l'autre de ses diverses variantes [2].

En fait, il est presque impossible de ne pas voir dans les œuvres principales de Price-Mars (La vocation de l'élite [1919] et Ainsi parla l'oncle [1928]), conçues et développées en plein cœur de cette période (1916-1930), une réaction à l'occupation américaine, d'autant plus que l'auteur a été impliqué, très fortement et en première ligne, dans la résistance. En effet, revenu au pays après un court séjour en France où il a occupé la fonction d'ambassadeur plénipotentiaire d'Haïti à Paris de juillet 1915 à juillet 1916 [3], Price-Mars a participé à la fondation de l'Union patriotique. Il s'est trouvé, ainsi, allié à d'importantes personnalités de différents horizons et sphères sociaux de la bourgeoisie ou des élites haïtiennes, des figures emblématiques du nationalisme haïtien, telles que, pour ne citer que ces noms, H. Baussan, L. E. Pouget, H. Pauléus Sannon, Sténio Vincent, Arthur Holly, Abel N. Léger, Seymour Pradel, Hénec Dorsainvil, Justin C. Dorsainvil, Edmond Roumain, Paul Laraque [4].

Il est certain que la pensée de Price-Mars a contribué grandement au développement et au renforcement idéologique du nationalisme haïtien. Par l'usage que l'auteur a fait de l'histoire d'Haïti, ses productions intellectuelles ont réellement enrichi et ont donné plus d'amplitude au [49] discours nationaliste. Cependant, la lecture de l'œuvre de Price-Mars centrée sur l'occupation et sur le discours nationaliste ne rend pas compte de sa spécificité et de son originalité. Elle ne rend pas compte du fait que la pensée de Price-Mars se démarque et présente de fortes nuances (pour ne pas dire des écarts profonds) par rapport aux différentes formes de nationalisme que nous avons mentionnées.

Au point de départ de l'analyse d'une œuvre, il faut effectivement se concentrer sur « l'univers intellectuel de l'auteur ». Mais cela ne suffit pas. Il faut tenir compte également de l'intention propre de l'auteur. En effet, son propos est aussi à cerner dans le dialogue qui s'instaure entre lui et ses pairs écrivains, entre lui et d'autres acteurs/interlocuteurs de la société [5].

Contrairement donc à ce que pense Laënnec Hurbon, un des contributeurs de Revisiter l'onde, l'occupation américaine, lieu commun où s'exprime le nationalisme haïtien, ne saurait être le lieu d'où l'on pourrait saisir « le geste de rupture » que Price-Mars opère avec « le dispositif de pensée » qui marque, sous différentes formes, son époque, en l'occurrence les années 1920 (Hurbon, 2009, p. 275) ou plus globalement toute la première moitié du XXe siècle. Il nous semble, par ailleurs, que Hurbon se trompe sur les interlocuteurs de Price-Mars et le contexte de la publication d'Ainsi parla l'oncle [6]. C'est pourquoi son article est imprégné de lieux communs et ne permet pas aux lecteurs de saisir ce qui fait la singularité de l'africanisme de Price-Mars et de sa défense du vodou.

Jean Price-Mars est l'un des rares auteurs ou peut-être le seul à s'inscrire dans une perspective interne en analysant la crise politique coïncidant avec l'occupation américaine. Sa critique se dirige particulièrement contre les classes dominantes locales. Il n'épargne pas pour autant les forces externes. Dans un même mouvement, Price-Mars adhère au nationalisme, participe à la résistance contre l'occupation et critique la résistance, remet en cause d'une certaine manière le nationalisme haïtien. Dans cette dynamique, il propose une nouvelle idée de la nation, une [50] ré-institution de celle-ci. Bien plus qu'une variante du nationalisme haïtien qu'il enrichit [7], il nous semble que l'auteur propose une pensée de la (re-)construction de la nation.

L'originalité de cette pensée de la nation réside dans la façon toute particulière dont Price-Mars manipule des objets discursifs que les nationalistes mobilisent en général. Price-Mars aborde la crise haïtienne du début du XXe siècle suivant une démarche qui renverse les perspectives. Il est en porte-à-faux avec les nationalistes haïtiens qui ne peuvent envisager une telle démarche, puisqu'ils s'inscrivent entièrement dans une perspective externe selon laquelle l'impérialisme serait responsable de tous « nos malheurs » ; ce qui leur permet d'éviter toute interrogation sur les formes internes de domination.

Cette originalité réside également dans l'appropriation faite par Price-Mars de la démarche européenne de « création des identités nationales ». En arrière-plan de l'analyse de la société haïtienne, se trouvent implicitement les expériences française et allemande, anglaise et américaine de construction nationale. Une compréhension de la modernité politique, autrement dit, des sociétés capitalistes avancées, est esquissée en filigrane dans les deux œuvres majeures de Price-Mars. C'est pourquoi nous osons faire un rapprochement entre lui et son contemporain Antonio Gramsci. En tenant compte de l'histoire de la réception de l'œuvre de Gramsci en Italie comme dans les autres pays d'Europe, il est complètement impossible d'imaginer Price-Mars lecteur de Gramsci. Nous tenterons néanmoins d'interpréter l'œuvre de Price-Mars à travers le concept gramscien d'hégémonie. Price-Mars, comme Gramsci, a compris les formes modernes de relation de pouvoir politique. En tenant compte de ces formes, il a voulu instituer de nouveaux rapports de pouvoir en Haïti. Mais, là où Price-Mars perçoit dans ces formes une sorte d'émancipation, Gramsci est plutôt critique.

Dégager la spécificité de la pensée price-marsienne de la construction nationale nous oblige : 1) à rendre compte de l'intrication à son projet politique du savoir anthropologique et sociologique ; 2) à souligner, par-delà sa critique des élites haïtiennes, sa vision de l'institution de la nation haïtienne, proposition de formation d'une hégémonie politique ; [51] 3) à saisir toute la signification et la portée de l'effort de création d'une identité culturelle haïtienne comme production d'une hégémonie culturelle, pendant nécessaire à la production d'une hégémonie politique.

Notre lecture des principaux ouvrages de Price-Mars rejette d'emblée l'approche culturaliste qui est souvent mobilisée dans les études consacrées à l'œuvre. Nous nous refusons à questionner le discours price-marsien en tant que réponse adressée exclusivement à la question de l'identité culturelle des haïtiens. La quête price-marsienne d'une culture partagée par toutes les composantes de la société haïtienne (l'élite et la masse) ne saurait trouver toute son explication en elle-même. Nous interrogerons les textes de Price-Mars sur leur double pertinence politique : celle de la reconnaissance (ou de sa réhabilitation) des pratiques culturelles propres aux classes populaires, en particulier à la paysannerie ; et celle de sa réhabilitation du vodou. C'est pourquoi nous mettrons l'accent non seulement sur le contexte discursif de l'œuvre, mais aussi, sur les idées ou représentations que l'auteur produit lui-même.

Cette démarche entend également rétablir, dans l'analyse de l'œuvre de Price-Mars, la continuité chronologique entre les principaux ouvrages de l'auteur : La vocation de l'élite [1919] et Ainsi parla l'oncle [1928]. Les études sur Price-Mars ont toujours mis l'accent presque exclusivement sur Ainsi parla l'oncle. Certains auteurs étrangers ignorent complètement La vocation de l'élite. Or ce n'est qu'en partant de cette dernière qu'on peut saisir les motivations politiques à la base de l'ensemble de la production écrite de Price-Mars et le sens de sa défense de la culture populaire comme matrice de la culture nationale.

Pour rétablir cette continuité entre les deux principaux ouvrages de Price-Mars, nous nous efforçons au préalable de souligner le lien entre l'homme politique et « l'homme de sciences ». Nous nous démarquons quelque peu de certains analystes de l'œuvre de Price-Mars et de quelques-uns de ses biographes qui insistent, le plus souvent, uniquement sur le côté « homme de science » (ethnologue ou anthropologue) et sur celui d'« homme de lettres » de l'auteur, occultant plus ou moins l'aspect « homme politique » (Paultre, 1933 ; Trouillot, 1956). Nous partons d'emblée de l'expérience politique de l'auteur en nous inspirant de ceux qui s'y sont intéressés pleinement (Antoine, 1981 ; Shannon, 1989 ; Magloire, 2005) et moyennement (Trouillot, 1993). L'expérience politique de Price-Mars informe ses productions « scientifiques ». Elle rend compte de l'unité de cette production écrite diverse qui présente un caractère très éclectique et qui s'inscrit à la fois dans les sciences de l'homme et dans les mouvances socioculturelles et politiques du XXe [52] siècle. Bien mieux, on peut considérer qu'entre 1900 et 1930, l'auteur n'est en fait qu'un politique qui a su bien utiliser ses talents d'écrivain (ou d'essayiste) et mobiliser, pour sa cause, le discours ethnologique.

Price-Mars : le politique et l'ethnologue

Au milieu des années 1950, quand Price-Mars s'apprête à prendre sa retraite, deux ans avant son jubilé [8], il fait une affirmation importante, lourde de conséquences. Selon l'auteur, « [sa] vocation d'ethnologue est un avatar de [son] patriotisme » (Price-Mars, 1954, p. 4). Il importe de saisir toute la portée d'une telle affirmation. Quels sont les grands moments du parcours politique de Price-Mars ? Comment l'ethnologie s'inscrit-elle, s'accommode-t-elle de ce parcours politique ? Quelle est la vision politique de Price-Mars ? Comment Price-Mars, en tant qu'homme politique, s'approprie-t-il un discours ethnologique ?

Fils d'un ancien député, Éléomont Mars, ami d'Hannibal Price [9], Jean Price-Mars se retrouvera très tôt dans les affaires politiques du pays grâce à ses cousins Tirésias Simon Sam [10] et Vilbrun Guillaume [11]. Avec ce dernier, Price-Mars entretiendra, selon Jacques Antoine, « a big brother relationship » (Antoine, 1981, p. 29). Si on tient compte de ses mémoires, Price-Mars avait 24 ans quand il est nommé à son premier poste dans une ambassade d'Haïti à l'étranger (secrétaire de légation à Berlin). Mais, selon Jacques Antoine, Price-Mars, qui bénéficiait d'une bourse que le président Sam lui avait accordée en 1899 pour poursuivre ses études médicales à Paris, occupait déjà cette fonction de secrétaire de légation dans cette ville [12]. Se référant à Jacques Antoine, Michel-Rolph Trouillot dira que « Tirésias-Président fait de [Price-Mars] un étudiant-diplomate [53] à Paris, aux frais de la nation » (Trouillot, 1993, p. 34). Price-Mars a été donc transféré à Berlin, Tirésias Simon Sam ayant voulu profiter du décès de l'ambassadeur d'Haïti à Paris, le général François Manigat, pour écarter du pays deux adversaires politiques potentiels (« to kill two birds with one stone ») : Anténor Firmin, nommé ambassadeur et son allié Massillon Coicou, nommé secrétaire de légation (Antoine, 1981, p. 39-40).

La carrière politique et diplomatique de Price-Mars se poursuivra au-delà de la présidence de Tirésias Simon Sam. Rappelé de son poste à Berlin, en 1903, après la chute de Tirésias, Price-Mars sera, la même année ou l'année d'après, candidat malheureux aux élections législatives dans la circonscription de Grande-Rivière-du-Nord (Antoine, 1981, p. 41). En 1904, le gouvernement de Nord Alexis l'envoie aux États-Unis à titre de membre d'une commission qui représentera Haïti à l'exposition universelle de Saint-Louis dans l'État du Missouri. En 1905, Price-Mars sera élu député dans la circonscription de Grande-Rivière-du-Nord, considérée comme le fief de la famille Sam et tenue jadis par son père Éléomont Mars, puis par son cousin Vilbrun Guillaume. Price-Mars représentera sa circonscription jusqu'en 1908 à la Chambre des députés. En raison de ses démêlés avec le gouvernement de Nord Alexis, il ne sera pas candidat à sa réélection. Après la chute de Nord Alexis, il sera de nouveau, sous le gouvernement d'Antoine Simon, secrétaire de légation en poste à Washington. Revenu par la suite au pays, il occupera, à partir de 1912, la fonction d'inspecteur général de l'Instruction publique.

En février 1915, Vilbrun Guillaume accède à la présidence de la République après avoir pris la tête d'une de ces insurrections « cacos » (Antoine, 1981, p. 86-87) ayant marqué la période tumultueuse précédant l'intervention militaire des États-Unis en Haïti en juillet 1915. Price-Mars participe activement à la formation du cabinet ministériel de son cousin-président (ibid.). Il le nomme dans la foulée ministre plénipotentiaire, envoyé spécial d'Haïti à Paris en juillet 1915. Malgré le décès de Vilbrun Guillaume, emporté par les tumultes qui l'ont conduit au pouvoir, Price-Mars restera en poste à Paris jusqu'en 1916. À cette date, Tertulien Guilbaud nommé par Louis Borno, ministre des Affaires étrangères du président Sudre Dartiguenave, le remplacera à ce poste.

De retour en Haïti, au moment où l'occupation militaire du pays par les Américains commence à se renforcer, Price-Mars échoue aux élections législatives de janvier 1917. Il s'impliquera sous d'autres formes dans la résistance à l'Occupation. Son action politique à compter de cette date consistera essentiellement en sa militance au sein de l'Union patriotique, association dont il est le co-fondateur avec d'autres compatriotes lettrés. [54] Durant cette période allant de 1917 à 1930 où Price-Mars enseigne au Lycée national, il prononcera de nombreuses conférences qui seront, pour la plupart, reprises dans ses deux principaux ouvrages.

En 1930, deux ans après la publication d'Ainsi parla l'oncle, Price-Mars participe aux élections qui assureront le rétablissement des chambres législatives qui, à leur tour, allaient désigner un président constitutionnel (Antoine, 1981, p. 166). Elu sénateur du Nord, Price-Mars, qui visait la présidence de la République, ne réussira pas à se faire élire par ses pairs à cette élection au second degré à laquelle avaient participé Sténio Vincent et Seymour Pradel. Il conservera néanmoins son poste de sénateur de la République jusqu'en 1935, date à laquelle le président Sténio Vincent révoque, à l'instigation d'un groupe de députés, onze sénateurs, dont Price-Mars.

Nous nous limitons à cette période de la carrière de Price-Mars qui s'étend de 1900 à 1930. Elle correspond au moment où sont conçus et diffusés les deux principaux ouvrages considérés par la postérité de l'auteur comme deux classiques de la pensée sociale ou ethnologique haïtienne. Elle correspond également à une période où Price-Mars n'avait pas vraiment une relation professionnelle à l'ethnologie. Enseignant au Lycée national, médecin [13], Price-Mars pratiquait l'ethnologie à ses heures. Homme politique actif, Price-Mars s'est approprié certains éléments du discours savant et les a mobilisés dans l'intérêt de sa cause, précisément durant cette période de crise ouverte qui s'est développée avec l'occupation américaine.

Cette période de la carrière politique (et d'écrivain) de l'auteur comporte deux moments qui sont limités par l'occupation américaine. Cet événement a été sans doute décisif dans l'évolution politique ultérieure de Price-Mars et dans sa manière de s'approprier l'ethnologie. Nous tenterons de situer la rencontre de Price-Mars avec l'ethnologie dans ces deux sous-périodes.

Price-Mars a vécu en France (1898-1900) dans une conjoncture politique et scientifique très particulière (Byron, 2012b, p. 181). Nous nous préoccupons, ici, de mettre en évidence les influences politiques déterminantes qui marqueront plus tard son œuvre et son action politique. Nous reviendrons par la suite à sa formation scientifique.

[55]

Revenant plus d'un demi-siècle après sur cette conjoncture particulière (où la société française se trouve en ébullition avec, entre autres événements, l'affaire Dreyfus), Price-Mars reconnaîtra l'effet de séduction que le discours socialiste de Jean Jaurès a exercé sur son jeune esprit (Price-Mars, 1954, p. 5). Jacques Antoine décèle cette influence jaurésienne sur l'auteur dans deux textes de celui-ci : « Les Corbeaux » et « Son idéal » (Antoine, 1981, p. 32). Il lie cette influence à une certaine préoccupation sociale exprimée chez Price-Mars, quelque temps avant son départ d'Haïti, dans un article sur l'Hôpital militaire paru dans Le Journal des étudiants édité par l'auteur lui-même (ibid., p. 27 et 33).

On retrouvera dans La vocation de l'élite des idées qui confirment cette influence de Jean Jaurès sur la pensée de Price-Mars. Cet ouvrage présente quelques références à la pensée sociale française. Relativement peu nombreuses, elles ne renvoient pas directement aux idées jaurésiennes. Elles laissent entrevoir, à travers un auteur mineur comme Jules Delvaille, l'idée de solidarité de Durkheim et le solidarisme de Léon Bourgeois (Byron, 2012a, p. 28).

Price-Mars a sans doute pris connaissance des idées principales des nationalistes français dont il a dû lire les articles parus dans la presse lors des controverses liées à l'affaire Dreyfus. Certains auteurs cherchent à rapprocher sa pensée d'un nationalisme empreint d'une tendance excessivement particulariste et profasciste. Nous ne pouvons pas attester l'influence sur Price-Mars d'un nationalisme du genre à concevoir le « consensus » national au moyen du « rejet d'éléments étrangers ». Mais nous retrouvons dans ses ouvrages une idée-phare propre à certains nationalistes français. Comme certains nationalistes, Price-Mars vise « la consolidation du "Groupe-nation" » au moyen de « la question sociale » mobilisée pour « dépasser des oppositions intérieures » (Byron, 2012b, p. 210).

Ces idées qui ont marqué l'œuvre de Price-Mars à partir de 1915 ont-elles eu une conséquence immédiate sur l'homme politique Price-Mars ? Jusqu'en 1915, rien ne laisse transparaître dans son action politique un positionnement qui, en rupture avec l'idéologie des élites haïtiennes traditionnelles, serait plus ou moins teinté de socialisme.

Aucun des biographes de Price-Mars, à l'exception de Jacques Antoine, n'a insisté sur le fait que Price-Mars était bien ancré dans l'oligarchie haïtienne. Selon Jacques Antoine : « Although, Ti-Price had come from rural Haïti, he was nonetheless a member of the elite class which had joined with the General to exploit peasants while mercilessly shedding [56] their blood in civil wars to satisfy personal political ambitions » (Antoine, 1981, p. 33).

Entre 1900 et 1915, on peut dire que le parcours de Price-Mars se dessinait comme celui de tous les éléments des élites traditionnelles haïtiennes qui ont eu le privilège de bénéficier d'une certaine formation académique. Au cours de cette période, on ne retrouve aucune remise en cause de « la domination de l'élite ». Price-Mars a eu d'ailleurs une forte implication dans cette domination. En témoigne, le rôle très actif qu'il a joué au moment de son accession au pouvoir et sous la présidence de Vilbrun Guillaume (Antoine, 1981, p. 86).

Il faut noter que les écrits de cette période ne sont pas nettement différents de ceux des écrivains haïtiens du XIXe siècle du point de vue de la rhétorique nationaliste. Price-Mars est encore dans la lignée de ces « défenseurs de l'indépendance les plus fervents [qui] s'avèrent souvent socialement et politiquement conservateurs » (Nicholls, 1991, p. 121-122). Bien mieux, si l'on pose les mêmes questions que formule David Nicholls à propos du baron de Vastey en s'appuyant sur Frantz Fanon, on peut dire qu'au cours de cette période allant de 1900 à 1915, le conservatisme de Price-Mars est plus proche de « la variante » qui vise à « adoucir la transition du régime colonial à l'indépendance - alors plutôt nominale - en remplaçant le pouvoir et les privilèges de l'ancienne élite coloniale par ceux d'une nouvelle élite d'indigènes » que de celle qui « fournit la base d'un radicalisme réel, qui trouve les racines de l'identité d'un peuple et fonde sur cet héritage commun la résistance contre les politiques coloniales et néo-coloniales » (ibid., p. 107-108 et 121-122).

On pourrait même ajouter que, loin d'être « un radical authentique », Price-Mars ne serait qu'un porte-parole de cette « élite égoïste » qui s'est substituée à l'élite coloniale depuis 1804. Cette manière d'appréhender l'action politique de Price-Mars d'avant 1915 n'est pas qu'une vue de l'esprit. Le mode d'insertion de l'auteur sur la scène politique en rend assez facilement compte. La connivence de Price-Mars avec l'oligarchie haïtienne est évidente dans ce texte tardif de l'auteur sur Vilbrum Guillaume Sam. Il y rend un hommage sincère et loyal à ce président haïtien décédé tragiquement dans ce chevauchement d'événements dont l'occupation militaire américaine du pays est consécutive. L'honnêteté intellectuelle de Price-Mars ne l'engage pas, dans sa défense de son cousin-président, à remettre en cause la condamnation de Vilbrun [57] Guillaume Sam lors du « procès de la consolidation [14] ». Cette défense n'est pas pour autant moins ambiguë. Price-Mars, dans son livre Vilbrun Guillaume Sam : ce méconnu, publié en 1961, dénonce l'acharnement avec lequel on avait poursuivi Vilbrun Guillaume Sam et les autres dignitaires du gouvernement de Tirésias Antoine Simon Sam et insiste sur le fait que ce procès « exemplaire » n'a pas permis d'enrayer les pratiques de corruption qui ont été sanctionnées (Price-Mars, 1961).

Comme nous l'avons déjà souligné, la proximité de Price-Mars avec les élites traditionnelles haïtiennes peut être saisie également dans cette continuité manifeste de ses premiers textes avec celle des auteurs du XIXe siècle. Ces textes à portée théorique ou savante traitant de la question de la race, écrits avant 1915 et qu'on retrouve dans La vocation de l'élite, témoignent quelque peu de cette proximité. Ils s'inscrivent encore dans l'esprit ou ont un certain relent du nationalisme haïtien du XIXe siècle qui dénonce avec véhémence les velléités coloniales des grandes puissances mais qui se tait sur la domination et l'exploitation des masses par les élites haïtiennes, un thème qui occupera particulièrement l'esprit de l'auteur dans La vocation de l'élite.

Quoique tardivement, Price-Mars revendique une certaine filiation entre sa pensée et celle d'Anténor Firmin, une grande figure du nationalisme haïtien du XIXe siècle (Price-Mars, 1954, p. 11-12). Il ne tarit pas d'éloge à l'endroit de celui-ci qui, à son avis, a su « défendre la communauté nègre d'Haïti contre toute stigmatisation d'infériorité raciale » (ibid., p. 14). Les deux articles repris dans La vocation de l'élite dans la partie intitulée « De l'esthétique dans les races », datés de 1906 et 1907, sont effectivement dans l'esprit d'Anténor Firmin et de tous ces penseurs du XIXe siècle qui critiquent avec véhémence le racisme blanc. Ces textes[58] ont en commun avec ceux des auteurs du XIXe siècle le fait qu'ils ne posent pas vraiment de regard critique sur la société haïtienne. Bien mieux, dans un souci de défendre le pays contre des attaques de journalistes et d'écrivains étrangers, on insiste presque exclusivement sur l'aptitude à la civilisation et au progrès du nègre haïtien et, par voie de conséquence, de la société haïtienne. Tel est par exemple l'esprit des ouvrages comme La République d'Haïti et ses visiteurs (Paris, éd. Marpon et Flammarion, 1883) de Louis-Joseph Janvier et De la réhabilitation de la race noire par la République d'Haïti (Port-au-Prince, 1900) d'Hannibal Price qui, au début du siècle passé, inspire encore Price-Mars.

L'occupation américaine est à la base d'une tout autre attitude de Price-Mars, d'un véritable revirement de l'auteur, au moins, dans son discours politique. Cet événement marque en effet un point de départ dans la pensée de l'auteur. Les textes qu'il rédige à son retour en Haïti, quelques temps après la fin de sa mission d'ambassadeur à Paris, traduisent de nouvelles préoccupations de l'auteur. La différence est très nette avec ceux rédigés avant l'occupation. Il développe une critique qui nous paraît très forte en dépit de sa manière très mesurée de l'exprimer. L'auteur semble prendre des gants pour s'adresser aux élites haïtiennes. Il feint la posture du conseiller stratégique des classes dominantes pour rendre son discours audible. Mais il interroge les relations sociales et politiques internes du pays. Il questionne cette oligarchie haïtienne dont il fait partie.

Les écrits de Price-Mars qui datent de l'occupation sont des interventions, même si ces textes s'adressent à un public, plutôt restreint, de lettrés. À travers ces textes, l'auteur va au-devant du « désarroi » de l'élite face à « l'intervention américaine dans les affaires d'Haïti » (Price-Mars, 1919, p. I et II). Ils n'ont pas été élaborés en vue de résoudre des questions scientifiques. Ce sont des textes à visée nettement politique. Price-Mars a voulu surtout faire œuvre d'écrivain essayiste plutôt que de scientifique. Mais il s'attachera à procurer, sans doute après coup, à ces interventions publiques une certaine autorité scientifique. Les sous-titres de ces ouvrages n'ont pas été choisis au hasard : « Sociologie » pour La vocation de l'élite, et « Essai d'ethnographie » pour Ainsi parla l'oncle. On s'entend donc que l'auteur a été dans une démarche stratégique et politique. L'analyse de ces textes nous permettra de rendre compte de ces caractéristiques qui opèrent en leur soubassement, même si, dans le cas d'Ainsi parla l'oncle, le vocabulaire ethnologique est déterminant.

[59]

Comment Price-Mars rencontre-t-il les sciences de l'homme ? Quelle est la place de l'ethnologie et de l'anthropologie dans le développement de sa vision politique ?

Comme il l'indique dans Le bilan des études ethnologiques en Haïti, Price-Mars rencontre les sciences de l'homme dès son premier séjour en France. En marge de ses études médicales, il a commencé à s'initier, de manière quasiment autodidacte, à l'anthropologie par la lecture d'auteurs comme Quatrefages, Broca, Manouvrier et Hamy. Il a suivi également, comme auditeur, des cours au Musée d'histoire naturelle, à celui du Trocadéro et à l'École d'anthropologie (Price-Mars, 1954, p. 7).

En 1903, après avoir été rappelé de son poste de secrétaire de légation à Berlin, Price-Mars retourne à Paris. Jacques Antoine indique qu'il en profite, avant de rentrer en Haïti, pour reprendre ses études de sociologie et d'anthropologie. Il passe son temps entre la Sorbonne, Sciences Po et le Collège de France (Antoine, 1981, p. 41).

En 1916, devant rentrer au pays, après avoir séjourné en France une année comme ambassadeur plénipotentiaire d'Haïti, Price-Mars est resté quelque temps à Paris. Cette fois-ci, il s'est préoccupé de rencontrer l'anthropologue et sociologue Gustave Lebon (Antoine, 1981, p. 94).

Price-Mars reviendra assez longuement dans Le bilan des études ethnologiques en Haïti et dans ses mémoires sur cette rencontre avec Lebon. À part ses lectures d'anthropologues français et de Lebon, en particulier, il souligne avec insistance les ouvrages de penseurs haïtiens qui ont inspiré ou influencé ses ouvrages (Anténor Firmin, Duverneau Trouillot, Elie Lhérisson, Hannibal Price, François-Denis Légitime, J. C. Dorsainvil) (voir Price-Mars, 1954, p. 7-18).

Il ne dira pourtant rien à propos des « ethnographes coloniaux ». Or on retrouve dans Ainsi parla l'oncle près d'une dizaine d'auteurs appartenant à ce groupe dont certains sont cités abondamment dans les passages qui traitent de l'Afrique [15]. Il ne dira rien non plus sur l'école sociologique française. Mais on doit noter qu'Ainsi parla l'oncle est marqué d'importantes [60] références à Emile Durkheim. On y retrouve une longue citation [16] tirée des Formes élémentaires de la vie religieuse : le système totémique en Australie (Paris, Alcan, 1912). Dans Ainsi parla l'oncle, Price-Mars discute également des idées d'une autre figure importante d'un de ces disciples de Durkheim qui a eu une part active dans la fondation de l'Institut d'ethnologie de Paris, le philosophe Lucien Lévy-Bruhl [17].

Price-Mars est conscient du fait que ce sont des finalités politiques qui ont animé son intérêt pour l'ethnologie. Mais on se demande s'il ne confond pas les enjeux politiques des études ethnologiques d'une époque à l'autre. On se demande s'il ne confond pas les enjeux qui l'animent dans ce contexte particulier où il fait son bilan, c'est-à-dire cette période post-1946, avec les enjeux qui l'ont animé au début du siècle, ou encore avec ceux de cette période d'après 1915, dite période de l'occupation américaine.

Quand Price-Mars fait son bilan, en 1954, Haïti est encore dans cette période post-quarante-sixard du XXe siècle. La décennie marquée, en ses débuts, par la chute d'Elie Lescot et la montée de Dumarsais Estimé, en 1946, et, à sa fin, par la chute de Paul Eugène Magloire, en 1956, n'est pas finie encore. Les débats d'idées sont dominés à l'époque par le courant dit Noirisme. Certains partisans de ce courant ayant fait partie de la revue Les Griots, François Duvalier en tête, avaient revendiqué, dès 1939, les idées de Price-Mars. François Duvalier comme Jean Price-Mars a eu son portefeuille de ministre dans le gouvernement d'Estimé. Nombre de partisans d'Estimé verront dans la monté de François Duvalier au pouvoir une revanche des estimistes.

On comprend fort bien pourquoi, dans son « story » de la discipline ethnologique en Haïti, Price-Mars cite, parmi les pères fondateurs, les noms de deux éminents penseurs du XIXe siècle, Anténor Firmin et Hannibal Price. Il revendique, en même temps, une mission de l'ethnologie qui aurait été fixée, semble-t-il, dès la fondation de la discipline. Selon Price-Mars, qui se réfère aux ouvrages d'Anténor Firmin et de Duverneau Trouillot, parus en 1885,

[...] au seuil même des études ethnologiques entreprises par des Haïtiens, nous rencontrons chez l'un des deux promoteurs de ces études la pensée dominante de défendre la communauté nègre contre toute stigmatisation d'infériorité raciale et chez l'autre la démonstration qu'une survivance de [61] croyance païenne dans nos masses populaires n'est pas un témoignage qu'elles sont réfractaires au christianisme [...] (Price-Mars, 1954, p. 14).

Cette interprétation pourrait être juste. Elle correspond sans doute à ce que visent les auteurs en question. Mais on sent que la mission que Price-Mars attribue à l'ethnologie répond, comme nous l'avons dit précédemment, au contexte où il fait son bilan [18]. En effet, ce contexte, paraît-il, entraîne Price-Mars à renouer avec une certaine vision politique assez proche des penseurs haïtiens du XIXe siècle. Il retrouve la vision qui était la sienne dans ses écrits du début du XXe siècle. Or, si on prend en compte les écrits élaborés entre 1916 et 1930, notamment La vocation de l'élite et Ainsi parla l'oncle, on aurait tendance à appréhender autrement la mission de l'ethnologie que Price-Mars se serait fixée à cette époque. Au lieu d'une ethnologie ayant pour mission la défense de la race, de la communauté haïtienne face aux puissances étrangères, l'ethnologie price-marsienne de la période de 1916 à 1930 s'inscrit dans une perspective de construction nationale. Même si l'auteur ne l'explicite pas formellement, cette ethnologie consisterait en une réappropriation des pratiques culturelles des classes populaires, érigées en formes authentiques de la culture nationale, en vue de leur utilisation comme liants dans la formation de l'unité nationale. Nous dégagerons ces finalités de l'ethnologie price-marsienne de cette période dans les pages qui suivent.

Le chercheur anglais David Nicholls, dans son article « Idéologie et mouvements politiques en Haïti, 1915-1946 », attribue aux « nationalistes [haïtiens] de la période de l'occupation » un intérêt pour l'ethnologie. Selon Nicholls, « de la même façon qu'au siècle précédent les invasions napoléoniennes avaient amené les Allemands à exhumer les racines d'une identité nationale de leur folklore et des traditions paysannes, le mouvement nationaliste haïtien était étroitement rattaché au mouvement ethnologique » (Nicholls, 1975, p. 658). Nicholls inclut Price-Mars dans le mouvement nationaliste et dans le mouvement ethnologique qui lui est rattaché. Il ne met pas vraiment l'accent sur les nuances existant entre les idées de Price-Mars et celles des autres penseurs de cette période (J. C. Dorsainvil et Arthur Holly).

[62]

Nous ne saurions nier l'implication de Price-Mars dans le mouvement nationaliste contre l'occupation. Mais nous devons reconnaître que par-delà la défense de l'indépendance nationale, Price-Mars envisage une construction politique de la nation, de nouvelles relations entre les différentes catégories qui composent la société haïtienne, l'intégration politique des classes populaires d'une manière différente non seulement par rapport à ses alliés politique de l'Union patriotique, mais aussi par rapport à ses « collègues ethnologues », si on peut vraiment utiliser cette expression.

En effet, si Price-Mars mobilise l'ethnologie dans sa démarche de construction nationale, ce n'est pas pour défendre la spécificité de la culture ou de la nation haïtienne, mais pour entamer le processus d'intégration politique (nationale et/ou républicaine) des catégories qui en ont été exclues.

Dans les pages qui suivent, nous entendons présenter la démarche proprement price-marsienne de construction politique de la nation et la place qu'il accorde au culturel et à l'ethnologie dans cette démarche.

Construction politique / institution
de la nation haïtienne selon Price-Mars :
formation d'une hégémonie politique
. [19]

Alors que, au tournant du siècle, Price-Mars avait toutes les ressources intellectuelles pour rompre avec les habitudes de penser des classes dominantes haïtiennes, son mode d'insertion sociale, le confort qu'il lui procure l'ont sans doute empêché de faire le saut décisif. On entrevoit des lueurs de pensées innovantes dans ses écrits de jeunesse et dans les textes de la première décennie du XXe siècle. Ces premiers articles qui traduisent une velléité à mettre en question des idées reçues restent liés aux problématiques du XIXe siècle. Il a fallu le choc d'un événement majeur, l'occupation militaire du pays par les marines américains, pour décider Price-Mars à interroger ces « élites égoïstes » auxquelles il appartient.

Price-Mars a dû sans doute se questionner d'abord sur les circonstances qui entourent l'occupation américaine. Dans son article sur les [63] mouvements politiques du XXe siècle en Haïti, David Nicholls relève que « l'instabilité du gouvernement haïtien » a été « l'une des excuses invoquées pour l'intervention [militaire] ». Il attribue « la raison principale de cette instabilité » au « déclin du pouvoir de l'élite mulâtre face au mécontentement populaire d'un côté, et [à] la puissance de plus en plus grande des capitalistes étrangers et des marchands syriens de l'autre » (Nicholls, 1981, p. 657). La vocation de l'élite laisse entrevoir, dans certains passages, que Price-Mars avait fait le lien entre ces différents facteurs sur lesquels Nicholls met l'accent : cette instabilité, la montée du mécontentement populaire, la percée des capitalistes étrangers et le déclin de l'élite haïtienne (toutes composantes confondues [20]).

Tout se passe comme si, pour Price-Mars, les ennemis étrangers ont pu trouver dans les classes populaires qui n'ont pas été prises en charge par l'élite des alliés de facto pour prendre le contrôle du pays et évincer l'élite du pouvoir. De l'analyse de ces circonstances de l'occupation qui demeurent implicites dans La vocation de l'élite, l'auteur en vient à se questionner sur les relations entre l'élite et la masse. C'est pourquoi, par-delà la position contre l'occupation qu'il partage avec d'autres éléments des classes dominantes, Price-Mars est l'un des rares penseurs de cette période à les appeler à la construction de la nation haïtienne. L'insistance de Price-Mars sur le délitement de la société haïtienne antérieur à l'occupation militaire nous permet de nous rendre compte de la manière dont il avait vécu cet événement. De façon générale, l'auteur pose l'immixtion de forces étrangères comme le danger principal qu'encourt tout espace « national » qui ne construit pas systématiquement de solides liens entre ses différentes composantes (ou qui ne s'institue pas vraiment comme nation) :

[...] lorsqu'un peuple ne sent pas d'instinct le besoin de se faire une âme nationale par l'intime solidarité de ses diverses couches, par leurs aspirations communes vers quelque haut idéal - même chimérique -, lorsqu'au contraire ce peuple se trouve divisé en des parties à peu près distinctes - la classe dirigeante se désintéressant du sort des masses, celles-ci ignorant même l'existence de la première parce qu’elle n'a avec elles que des rapports purement économiques -, ce peuple est en imminence de désagrégation. Il suffit alors qu'un danger extérieur menace son existence nationale pour que chacune de ces parties sollicitée par ses propres intérêts ne trouve point en elle les forces internes d'attraction qui eussent été seules capables de l'attirer aux autres afin de les grouper en un faisceau de résistance même morale [64] contre l'invasion de leur sol, sous quelque forme qu’elle se présente (Price-Mars, 1919, p. 15).

L'absence d'unité nationale antérieure à l'occupation américaine que l'auteur décrit dans ce passage lui permet de rendre les élites, mêmes les fractions qui revendiquent une position nationaliste, responsables de l'occupation militaire pour n'avoir pas établi de liens entre les différentes composantes de la société haïtienne. Il lui permet également de poser la nécessité d'instituer la nation.

L'auteur développe son idée de construction de la nation dans La vocation de l'élite. Nous ne reprenons pas ici en ses détails le développement de cette idée de Price-Mars que nous avons déjà analysée amplement ailleurs (voir Byron, 2012a). Nous nous contentons d'une présentation plutôt sommaire, laissant de côté le détour par l'histoire qui permet à Price-Mars de souligner l'échec de la révolution haïtienne de 1804 à instituer une nouvelle nation.

Dans la perspective price-marsienne, la construction de la nation est une responsabilité qui incombe à « l'élite », aux classes dominantes. C'est pourquoi il s'adresse particulièrement à ces catégories. La reconstruction de la nation, c'est la reconstitution de l'hégémonie de l'élite. La « campagne de relèvement » qui permettra à Price-Mars de développer les idées qui seront reprises dans La vocation de l'élite avait pour objet « de demander à l'élite de se ressaisir et de ne compter que sur elle-même si elle veut garder son rôle de représentation et de commande » (Price-Mars, 1919, p. I). Mais cette hégémonie, cette prépondérance passe par l'établissement de liens de solidarité avec la masse, de nouveaux rapports politiques entre « l'élite » et « la masse », la substitution de la direction à la domination.

Elle suppose également la remise en cause de l'oppression brutale, du « système de contrainte », héritée de la période coloniale. Elle suppose « l'organisation de la nouvelle société politique » de façon à permettre une plus grande implication de la masse, des classes populaires (la paysannerie, à l'époque).

En somme, la construction de la nation chez Price-Mars n'est autre qu'une recomposition des forces sociales du pays sous la direction des élites concomitant à une refonte totale des relations politiques et à la mise en place des formes de légitimation du pouvoir.

Cette refonte de la nation implique l'accession à la citoyenneté des couches populaires, de « la masse » et donc la reconnaissance de leur droit à la citoyenneté. Cette reconnaissance se fonde d'abord sur le principe [65] du nombre, car ces catégories représentent la majorité de la population haïtienne. Elle se fonde également sur le rôle historique de ces catégories de la nation dans sa fondation, sur leur force de travail qui pourvoit l'État de ses principales sources de revenu.

En effet, Price-Mars, tout en posant avec insistance la nécessité d'une construction nationale sous la direction des élites (Price-Mars, 1919, p. 59), s'inscrit dans une démarche de reconnaissance politique des classes populaires. La vision unificatrice, intégrationniste de la nation se double d'une conception élargie de la citoyenneté qui exige une reconnaissance politique des classes populaires (Byron, 2012a, p. 36). Certains principes sont posés en vue de l'établissement d'un ordre politique démocratique. Mais, par-delà ces principes énoncés dans certains passages de La vocation de l'élite, Price-Mars opère une double reconnaissance du rôle historique de certaines couches populaires, via leurs ancêtres, esclaves de la colonie, dans la guerre de l'indépendance (Price-Mars, 1919, p. 35-36) et leur poids économique (ibid., p. 42). La démarche argumentative qui sous-tend la reconnaissance politique des classes populaires dans La vocation de l'élite se construit sur l'équivalence établie entre, d'une part, les droits politiques réclamés en faveur des masses et, d'autre part, leur rôle dans la fondation de cette nation à construire et leur force de travail.

Cette reconnaissance politique des classes populaires, associée à l'idée de reconstruction de la nation nous engage à saisir la pensée price-marsienne (telle qu'elle est élaborée dans La vocation de l'élite, du moins) comme un véritable projet d'hégémonie que l'auteur propose à l'attention des classes dominantes. Le concept d'hégémonie n'a été utilisé à aucun moment dans cet ouvrage. Cependant, toute une démarche stratégique découle des principaux essais qui composent ce livre. Price-Mars propose en effet aux classes dominantes de doter leur pouvoir d'une plus grande puissance par un ensemble d'actions de légitimation. Autrement dit, Price-Mars suggère aux classes dominantes de consentir à partager avec les classes populaires leur pouvoir et à contribuer à leur bien-être matériel. C'est une invitation adressée aux classes dirigeantes pour les porter à troquer le système politique basé sur la violence et la coercition contre un autre système qui chercherait plutôt l'adhésion des classes populaires. Rapportée à l'occupation américaine où les classes dominantes ont été réduites à une position subalterne, cette démarche viserait à les porter à rallier les classes populaires pour faire face aux Américains.

Notre interprétation met en évidence ce caractère platement stratégique du discours développé dans La vocation de l'élite par Price-Mars. [66] Mais elle rend compte aussi du fait que ce discours traduit en même temps une haute vision de la voie dans laquelle la société haïtienne doit s'engager. Ce qui transparaît dans cet ouvrage, c'est ce souci de l'auteur de rejeter l'héritage colonial d'Haïti et sa volonté d'instaurer une nouvelle tradition, c'est-à-dire de faire entrer ce pays dans la modernité politique. Price-Mars a une idée précise de ce en quoi consiste cette modernité : l'expulsion hors de l'espace politique de la violence et de la coercition, son fonctionnement sous le mode de la légitimation des actions des dirigeants aux yeux des dirigés et l'adhésion de ces derniers aux décisions des dirigeants. Dans cette perspective, le pouvoir ne saurait être pur rapport de force, violence nue comme dans l'espace colonial. Il s'exercerait comme direction, non comme domination. Il impliquerait le consentement des dirigés.

Même si Price-Mars n'utilise pas explicitement le concept gramscien d'hégémonie, on peut rapprocher son concept de direction du concept d'hégémonie, son couple de concepts Direction/Domination du « binôme Hégémonie/Domination », emprunté, selon Jacques Pouchepadas, par Ranajit Guha à Antonio Gramsci (Pouchepadas, 2000, p. 166, note 6). Ce rapprochement improbable de Price-Mars de son lointain contemporain Gramsci et des héritiers de ce dernier nous permet de saisir la forte teneur critique de cette pensée qui est, le plus souvent, caractérisée comme élitiste. Ce rapprochement se justifie dans la mesure où, avec ce concept de « direction », l'auteur remet en question les rapports de pouvoir coloniaux persistant en Haïti au-delà de la période coloniale et propose de nouvelles relations de pouvoir impliquant le consentement des classes populaires.

Fidèle à notre démarche de rapprochement de la pensée de Price-Mars du gramscisme ou du néo-gramscisme (d'un Ranajit Guha, penseur du postcolonialisme), on pourrait se demander si l'auteur ne serait pas un « intellectuel organique » de classes ou catégories sociales avec lesquelles il est en porte-à-faux. Il propose aux classes dominantes un projet d'hégémonie auquel celles-ci n'adhèrent pas. On a pour preuve le destin de sa pensée et cette crise politico-sociale, dont la première occupation militaire américaine du pays a été un moment fort, et qui, traversant tout le XXe siècle, caractérise encore la société haïtienne.

Comme nous ne pouvons évaluer tout l'impact de la pensée de Price-Mars sur la société haïtienne, nous nous proposons dans ce qui suit d'analyser l'expression culturelle de son projet d'hégémonie qui associe la construction de la nation haïtienne à la reconnaissance politique des classes populaires.

[67]

Création d'une identité nationale haïtienne :
production d'une hégémonie culturelle pendante
à l'hégémonie politique


Dans La vocation de l'élite, Price-Mars se préoccupe de la sortie du pays de sa division « en des fractions distinctes », de la sortie de cette situation qui fait des élites « un organisme étranger, superposé au reste de la nation » (Price-Mars, 1919, p. 59). Il dégage de cet ouvrage la voie politique de la construction de la nation. Les élites doivent faire montre de solidarité envers les classes populaires, les prendre en charge socialement et favoriser leur intégration aux sphères du pouvoir d'État par la reconnaissance de leurs droits politiques. Ce qui permettrait d'accroître l'influence de ces élites ou de renforcer leur hégémonie.

La construction politique de la nation dont l'enjeu principal est, selon Price-Mars, le renforcement de l'hégémonie des élites, avec tous les compromis à l'égard des masses qu'elle engage, suppose tout un processus de légitimation. Celui-ci implique l'édification d'une identité culturelle propre à la nation en question. Il implique également l'élaboration d'un récit national, autrement dit, une certaine réappropriation de l'histoire ou du passé de cette nation qui sera articulé à l'identité culturelle nationale. La tâche de création de cette identité culturelle nationale est celle d'Ainsi parla l'oncle. Dans cet ouvrage, Price-Mars mobilise tout un ensemble d'éléments culturels, issus de certaines catégories sociales, qu'il promeut comme formes authentiques de l'identité culturelle haïtienne. Il réalise dans cet ouvrage l'articulation entre identité culturelle nationale et récit national.

Si, dans Ainsi parla l'oncle, l'auteur opère cette articulation entre identité culturelle nationale et récit national, entre ethnologie et histoire, c'est néanmoins dans La vocation de l'élite qu'il commence à mobiliser l'histoire. En effet, la construction politique de la nation coïncide dans cet ouvrage avec la composition, la re-composition du récit national haïtien dans lequel l'auteur inscrit certaines catégories sociales, particulièrement le monde rural. Cette démarche d'élaboration du récit national haïtien est menée de front avec la reconnaissance politique des classes populaires. Les références à l'histoire sont importantes dans cet ouvrage. Tout se passe comme si l'exigence de droits politiques pour ces catégories est faite au nom de la participation de leurs ancêtres esclaves à la fondation de cette nation.

En rendant compte de la construction politique de la nation chez Price-Mars, nous avons souligné certains aspects généraux de la composition [68] du récit national haïtien ou de l'appropriation de l'histoire à laquelle il procède en même temps. Nous nous proposons maintenant d'analyser la signification et la portée des éléments qui, articulés à cette appropriation de l'histoire ou à la mémoire, forment l'identité culturelle haïtienne telle qu'elle est établie par l'auteur. Avant de procéder à cette analyse, nous décrivons quelque peu le modèle qui inspire Price-Mars.

Comme nous l'avons déjà souligné, Price-Mars a vécu en France à la fin du XIXe et dans les premières années du XXe siècle. De 1899 à 1903, à Paris comme à Berlin, il est dans cette « Europe des nations » où s'achève le long processus historique qui a permis d'établir, un peu avant 1900, « les éléments principaux » de ce qu'Anne-Marie Thiesse nomme « la "check-list" identitaire » (1999, p. 228). Price-Mars a pu saisir la pertinence et l'intérêt des éléments composant les différentes idéologies nationales européennes qu'Anne-Marie Thiesse restituera longtemps après. Il a donc pu saisir ce cadre, ce « modèle » utilisé par les nations européennes pour exprimer leurs identités nationales spécifiques. On peut dire que Price-Mars s'est approprié cette « série de déclinaisons de l'"âme nationale" » mise en évidence par Anne-Marie Thiesse (Thiesse, 1999, p. 13-14).

Ces déclinaisons, Price-Mars les aurait peut-être rencontrées dans une des premières analyses critiques de l'idée de Nation, à savoir dans la conférence d'Ernest Renan, « Qu'est-ce que la nation ? », publiée dès 1882 [21]. Nombreux sont ceux qui se demandent si l'ombre de ce fameux texte de Renan ne plane pas sur les deux premiers ouvrages de Price-Mars. En attendant une étude portant sur les lectures de Price-Mars, ce rapprochement de ces deux auteurs n'est qu'une conjecture.

Il n'existe pas vraiment d'éléments concrets attestant que l'auteur a lu effectivement le célèbre opuscule de Renan. Il ne le cite pas, ni n'en fait mention dans sa bibliographie. La démarche de Price-Mars est loin de celle de Renan qui n'entend pas confondre « la race avec la nation », les « groupes ethnographiques ou plutôt linguistiques » avec « des peuples réellement existants » (Renan, 1997, p. 8). On retrouve, en fait, dans Ainsi parla l'oncle une certaine structure de l'idée de nation que Renan s'attache à remettre en question. Cet ouvrage ne serait-il pas conçu pour restituer, dans leur forme spécifiquement haïtienne, ces principaux éléments qu'Ernest Renan écarte systématiquement de sa définition de [69] la nation dans son fameux texte, tels que l'ethnographie [22] (le folklore) et la religion [23] (les croyances) ? Price-Mars intègre formellement ces éléments que Renan rejette. Il conçoit le cadre théorique de son ouvrage pour préciser les notions qui lui permettront de saisir ces éléments qui, apparemment, ne sont pas fondamentaux dans l'esprit de Renan puisque ce dernier met plutôt l'accent sur un concept politique de nation. Encore que, pour Renan, « la fusion des populations » que l'idée de nation implique est possible en relation avec des « circonstances » où l'ethnographie (langue et religion, en particulier), autrement dit, le culturel, se trouve enjeu (Renan, 1997, p. 11 et 12).

Il faut reconnaître cependant que le concept de nation de Price-Mars n'est différent de celui de Renan qu'en apparence. Nous avons déjà mis en évidence l'aspect politique de la construction de la nation qui est l'objet de La vocation de l'élite. Le point de départ de Price-Mars est donc, comme chez Renan, politique. Sauf que l'accent est mis sur le culturel dans Ainsi parla l'oncle. Là, l'auteur est dans une démarche pratique, pour ne pas dire pragmatique, qui n'est pas pour autant complètement étrangère à la définition de Renan.

Tout en restituant ces éléments que Renan écarte de sa définition de la nation, on dirait que Price-Mars s'accorde pratiquement avec cet auteur sur l'usage du passé tel qu'il l'énonce dans son opuscule. Selon Renan, « l'oubli, et [...] l'erreur historique, sont un facteur essentiel de la création d'une nation, c'est ainsi que le progrès des études historiques est souvent pour la nationalité un danger » (Renan, 1997, p. 13). On ne saurait dire que Price-Mars adhère à ce principe si on ne peut établir qu'il ait effectivement lu Renan dans le texte. Toutefois, on retrouve chez Price-Mars un certain traitement du passé qui pourrait laisser croire qu'il y aurait entre lui et Renan une certaine communauté de vue sur l'usage de l'histoire dans la définition de la nation.

Comme il le fait pour le folklore et les croyances, en s'inspirant des références les plus importantes de ces domaines à l'époque (Paul Sébillot et Émile Durkheim), Price-Mars n'établit pas formellement son concept d'histoire. Il n'énonce pas de règles qui encadrent son usage de l'histoire dans la description de l'identité nationale haïtienne qu'il met en œuvre [70] dans Ainsi parla l'oncle. Cela n'empêche pas que certains passages de cet ouvrage sur l'histoire d'Haïti soient développés avec une très grande méticulosité. L'auteur présente ses sources avec précision dans des notes de bas de page. Price-Mars ne formule pas de façon théorique cette sorte d'indifférence que Renan exprime par rapport à l'histoire. Mais certains passages d'Ainsi parla l'oncle concernant un « fait » spécifique témoigne d'une manière de « faire l'histoire » où la signification d'un fait l'emporte sur ce qui a pu bien se passer réellement.

À propos de la cérémonie dite du Bois-Caïman relatée dans son chef-d'œuvre, Price-Mars fait preuve d'un manque particulier de rigueur. L'auteur n'indique nulle part les sources d'où il tire « les paroles sacramentelles » attribuées à Boukman. Il n'indique pas non plus d'où il tire la traduction de ces paroles qu'il met en note de bas de page (voir Price-Mars, 2009, p. 51 et 52). Léon-François Hoffmann relève cet écart très significatif de Price-Mars dans son article « Histoire, mythe et idéologie : le serment de Bois-Caïman » (Hoffmann, 1992, p. 286). Price-Mars l'a-t-il fait de manière consciente ?

On ne peut donner une réponse catégorique à cette question. Par contre, on saisit aisément que l'enjeu pour Price-Mars, dans La vocation de l'élite comme dans Ainsi parla l'oncle, ce n'est pas l'histoire d'Haïti à faire ou à écrire. Il s'agit d'inscrire « la masse » dans un peuple-nation se reconstituant ; et, pour y arriver, il faut inscrire cette « masse » dans le récit national. C'est une première forme de légitimation qui se fait par la récupération d'un imaginaire historique disponible ou au prix d'une certaine distorsion des faits historiques.

On comprend donc que, si, du point de vue des historiens, certaines règles sont enfreintes par Price-Mars, l'usage qu'il fait de l'histoire dans son œuvre converge avec celui du folklore et de l'ethnologie [24]. Par-delà le respect des exigences de scientificité propres à ces trois disciplines, [71] leur usage dans le dispositif price-marsien a une forte pertinence politique par rapport à son idée de construction de la nation.

La création de l'identité culturelle haïtienne qui mobilise ces disciplines dans Ainsi parla l'oncle est bien en phase avec la production de l'hégémonie politique des élites haïtiennes que propose Price-Mars. Une visée stratégique est bien en œuvre dans cette mise en avant des pratiques culturelles des classes populaires et dans la définition de l'âme nationale en fonction de ces pratiques culturelles qui leur sont propres. Tout se passe comme si la construction de la nation par le rapprochement de « l'élite et de la masse » que suggère Price-Mars implique l'établissement d'une culture partagée par ces deux grandes catégories de la société haïtienne.

Dans l'introduction d'Ainsi parla l'oncle, comme pour montrer l'intérêt de son ouvrage, Price-Mars est conduit à mettre en évidence le déficit de culture partagée qu'il se propose de combler. Il remonte naturellement à la période coloniale pour souligner un point central de l'idéologie esclavagiste. Selon Price-Mars,

[...] les artisans de la servitude noire [...] ont magnifié l'aventure en contant que les nègres étaient des rebuts d'humanité, sans histoire, sans morale, sans religion, auxquels il fallait infuser n'importe comment de nouvelles valeurs morales, une nouvelle investiture humaine (Price-Mars, 2009, p. 9).

Il appert que l'esclavage s'appuie sur le refus de l'autre, le refus de son humanité, de sa différence. La différence raciale et culturelle entre maître et esclave, posée comme absence de culture ou bien comme infériorité, est la forme principale que prend la justification et légitimation du régime esclavagiste [25].

La société haïtienne d'après l'indépendance, entachée de séquelles du système colonial-esclavagiste, reprend particulièrement cet aspect de l'idéologie esclavagiste. En effet, nous dit Price-Mars, « [...] le parti le [72] plus simple pour les révolutionnaires en mal de cohésion nationale était de copier le seul modèle qui s'offrit à leur intelligence » (ibid.). L'accentuation de la différence culturelle paraît comme un des traits caractéristiques de tous ces régimes basés sur la violence nue. C'est pourquoi la différence culturelle entre l'élite et la masse, articulée en rejet et mépris des pratiques culturelles de celle-ci par celle-là, présente bien une certaine analogie avec l'idéologie esclavagiste. Dans le système colonial, le discours de la différence a une portée stratégique énorme. Le système colonial inverse le rapport de forces réel en faveur de la minorité dominante par le discours de la supériorité ou de l'infériorité raciale ou culturelle. La supériorité imaginée devient force de domination. Au cours de la période nationale, le discours de la différence aura toute son efficacité pour la nouvelle minorité dominante, ladite élite. Il se déclinera sous différentes formes, mais celle du citadin et du paysan demeure la principale.

Par conséquent, Price-Mars, qui critique les classes dominantes pour avoir adopté « la défroque de la civilisation occidentale au lendemain de 1804 » (2009, p. 9), suggère non une culture qui soit l'apanage exclusif des classes populaires, mais une culture partagée à la fois par celles-ci et les élites. Une culture partagée c'est le pendant naturel de nouvelles relations politiques qui ne se basent pas exclusivement sur la coercition. On comprend mieux l'intention de Price-Mars de produire une culture partagée entre les différentes composantes de la société haïtienne par sa volonté d'identifier, voire de repérer des pratiques culturelles des classes populaires dans les classes dominantes. On dirait que « l'autre proche » est appréhendé par Price-Mars comme un « autre en soi », un autre intime et définitivement un « autre-soi ».

Les pratiques ou « croyances » que l'auteur repère dans les attitudes des classes dominantes sont présentées comme des « états de consciences primitifs » (Price-Mars, 2009, p. 14). Il faut interpréter cette expression de deux manières : ce sont des « états de conscience » d'un sujet qui sont antérieurs à son état actuel et des « états de conscience » de « primitifs » qui sont présents dans le sujet. Ces états de conscience sont perçus également comme « stigmate » (ibid., p. 15). On dirait comme empreinte de l'autre en soi. Si l'auteur tente de révéler cet autre-en-soi des classes dominantes, c'est pour porter ces dernières à s'assumer comme tel, comme autre, comme autre-en-soi qui partage des « états de conscience » avec l'autre ou qui peut être identifié (doit s'identifier) avec lui. En dernière instance, cette révélation de l'autre-en-soi n'est autre qu'une révélation de soi-à-soi.

[73]

On peut déceler dans Ainsi parla l'oncle une tendance à résorber les différences (culturelles tout au moins) entre les principales composantes de la société haïtienne. L'élargissement de la citoyenneté aux couches populaires semble passer par cette résorption des différences culturelles dans une culture partagée. Mais cette culture partagée ne leur est pas imposée de haut. Elle s'inspire des pratiques culturelles de ces couches populaires. Sa constitution suppose donc la reconnaissance de la culture populaire et la reprise de ses éléments principaux.

La singularité et la complexité de l'expérience haïtienne à laquelle Price-Mars se trouve confronté confère à sa pensée une grande originalité. Si on mesure toute la portée du discours identitaire déployé dans Ainsi parla l'oncle, on mettra en évidence facilement le fait qu'il ne préfigure nullement la vague nationaliste des années 1930 et 1940 ; il est complètement en décalage avec le discours de la « Négritude », en vogue dans la période d'après-guerre et dans le contexte des indépendances africaines ; il est tout aussi loin d'être une forme anticipée de la vague du discours identitaire constatée dans les sciences humaines au cours « des années 1980 [26] ». Pour utiliser une formule de Michel de Certeau qui s'inscrit bien dans cette vague qui serait encore en cours, « l'altérité [qui] demande à être reconnue [27] » en Haïti (à l'époque de Price-Mars et peut-être encore aujourd'hui) n'est pas celle d'une nation colonisée face à une puissance étrangère, ni celle d'une minorité au sein d'une grande nation ; c'est « l'altérité » d'une majorité sous la domination d'une minorité qui a su bien utiliser la matrice de l'idéologie coloniale-esclavagiste. La condition de l'émancipation de cette « altérité » n'est pas l'affirmation de sa différence propre ou de son identité, mais plutôt « l'abolition » de celle-ci dans une identité qui se transforme en celle de la nation, en celle d'un nouveau sujet politique, le peuple. Autrement dit, cette identité doit s'affirmer non en tant que celle d'un groupe, mais comme l'identité de l'ensemble du peuple-nation.

Il ne faut pas confondre tout de même cette idée de culture partagée, qu'on retrouve chez Price-Mars, avec celle d'une culture homogénéisée. La culture partagée est la passerelle entre les cultures de l'élite et de la masse. Elle permet donc de faire la jonction entre des éléments disparates de la société haïtienne. La culture partagée est une condition primordiale [74] de cohésion sociale. L'idée de culture partagée n'est pas en opposition avec celle de pluralisme culturel. On pourrait dire que la pensée de Price-Mars se fonde sur l'idée de la valeur égale des pratiques culturelles des classes populaires et des élites, sur leur reconnaissance mutuelle. Certains courants de la pensée sociale haïtienne qui s'inscrivent dans la lignée de Price-Mars sont effectivement allés jusqu'à dire que tous les haïtiens doivent parler créole, pratiquer le vodou, que les pratiques culturelles populaires sont les seules valables. Mais tel n'est pas le point de vue de Price-Mars lui-même. Un certain modèle européen de l'État-nation homogène a quelque peu influencé l'auteur. Cependant, il s'inscrit dans une démarche qui allie l'idée de « nation politique » et l'idée de nation culturelle pour ne pas dire ethnique. Il faut néanmoins préciser que le projet de Price-Mars n'a rien à voir avec de l'exclusivisme culturel de ces courants (qui se sont appropriés d'une certaine manière de sa pensée), bien que l'auteur se soit gardé de verser dans le modèle de la diversité culturelle qui pourrait faire pâtir l'unité et la cohésion de la nation.

Ce qui retient souvent l'attention dans les lectures d'Ainsi parla l'oncle, c'est sa démarche d'authentification de la culture haïtienne. Effectivement, Price-Mars met en œuvre une démarche d'essentialisation qu'on pourrait dire stratégique. Sa volonté de répertorier et de transmettre aux générations futures les pratiques culturelles du peuple ou des classes populaires occupent une place importante dans son œuvre. Les bases pour une « folklorisation » à outrance de sa pensée sont déjà présentes dans l'œuvre de Price-Mars. Mais on n'a jamais tenté de mettre en évidence ce qui est enjeu, du point de vue politique, dans cette volonté de retrouver ce qui définit authentiquement le haïtien : cette idée d'une culture partagée est sans aucun doute la base à partir de laquelle l'auteur pense l'égalité citoyenne ou républicaine.

En sus de la mobilisation du folklore et de l'ethnographie pour répertorier l'identité culturelle haïtienne, en sus de cette invite à la patrimonialisation des traditions et des pratiques culturelles populaires que constitue Ainsi parla l'oncle, l'auteur est pris particulièrement dans une dynamique de construction d'un sujet politique, bien plus que dans celle du recueil d'éléments matériels et immatériels constitutifs de l'identité d'un groupe ou d'une nation, bien plus que dans celle de la construction de l'objet d'une discipline, l'ethnologie en l'occurrence. Une démarche épistémologique est bien en œuvre dans Ainsi parla l'oncle. Mais la constitution scientifique de l'objet de l'ethnologie est « concomitante à la constitution d'un sujet politique » (Byron, 2012b, p. 230). Dans Ainsi parla l'oncle, Price-Mars ne s'intéresse pas exclusivement à des faits [75] culturels. L'auteur vise également les catégories sociales qui les portent, et, parmi celles-ci, la masse qui assume plus ou moins toutes les pratiques culturelles qu'on dirait spécifiquement haïtiennes et l'élite qui en a les traces dans son vécu sans les assumer. L'usage que Price-Mars fait du terme folk-lore, orthographié avec le trait d'union, révèle bien son dessein ultime (ibid.) : l'institution du peuple-nation, formée de l'élite et de la masse, par la mise en évidence de la culture partagée par ces deux catégories.

Le vodou qui occupe une place importante dans l'analyse des pratiques culturelles dans Ainsi parla l'oncle est emblématique de la démarche de l'auteur que nous venons de mettre en évidence. C'est pourquoi on ne saurait admettre l'avis d'André Corten qui, dans sa contribution à l'ouvrage collectif Revisiter l'oncle, affirme que « la réhabilitation [la respectabilité rendue au vaudou [sic] par Price-Mars] [qualifiée de] fictive se solde par un simple faux en écriture théorique » (Corten, 2009, p. 354).

Conclusion

En somme, dans les paysages politique, idéologique et scientifique (ethnologique) haïtiens, Jean Price-Mars contraste avec les principales figures du XXe siècle auxquelles on l'associe en général. Ses idées - récupérées, réappropriées, certes, par ses contemporains - ont leurs fondements propres. Saisies en fonction de leurs enjeux et en relation au contexte discursif dans lequel elles se sont élaborées, les idées de Price-Mars présentent des significations distinctes de celles que produisent « ses disciples » ou tous ceux qui se réclament de lui (distinctes même des réinterprétations après coup de l'auteur lui-même). Il ressort de notre lecture des deux principaux ouvrages de Price-Mars un lien, plutôt étroit, existant entre l'auteur et le nationalisme haïtien. Mais les perspectives dans lesquelles Price-Mars, à la fin des années 1910 et durant les années 1920, aborde la question de la nation ne sont pas celles des différentes variantes du nationalisme, si tant est que les nationalistes haïtiens avaient un quelconque souci pour la nation.

Nous avons rendu compte de cette spécificité de la pensée de Price-Mars en insistant sur son contenu politique. C'est pourquoi nous avons restitué son parcours biographique, jusqu'en 1930, en établissant la place de premier plan qu'y occupe la politique et en soulignant à quel moment l'ethnologie y intervient et comment elle se trouve subordonnée à la politique. Dans la première partie de l'article, nous identifions deux moments dans cette période de la vie de Price-Mars (séparés par l'occupation américaine qui le surprend en France) :

[76]

1. Le premier moment est marqué par une grande proximité, voire une connivence de Price-Mars avec l'oligarchie haïtienne. Il s'achève par la grande implication de Price-Mars dans la montée de Vilbrun Guillaume à la présidence. L'auteur n'exprime alors aucune position contre leur domination. Bien au contraire, il reprend à son compte leur discours nationaliste en développant les aspects liés à la question raciale. La rhétorique nationaliste de Price-Mars, comme celles des autres penseurs du XIXe siècle, se limite à la remise en cause des velléités coloniales des grandes puissances et ne fait pas état de la domination et l'exploitation des masses.

2. Le deuxième moment de cette période débute avec son retour de France où il a occupé la fonction d'ambassadeur plénipotentiaire d'Haïti (jusqu'en juillet 1916). Il commence à partir de cette date à questionner l'oligarchie dite élite. C'est à ce moment qu'il met en place sa critique des relations sociales et politiques et tout un discours réformiste.

C'est également à partir de ce deuxième moment que Price-Mars commencera à faire, dans ses conférences et, parla suite, dans ses écrits, un usage important des savoirs anthropologiques qu'il avait pu acquérir lors de ses différents séjours en France. Si l'auteur n'écarte pas explicitement la défense de la race et de la communauté haïtienne, sa mobilisation de l'ethnologie présente un tout autre intérêt. Elle coïncide avec sa volonté de constituer un nouveau récit de la nation qui permet d'inclure les différentes catégories de la société haïtienne. C'est dans cette perspective qu'il faut saisir ses travaux sur les pratiques culturelles des classes populaires, dites la masse, entre autres pratiques celle qui lui paraît la plus emblématique, le vodou.

Nous avons pris le temps de développer l'idée de construction de la nation, clé de voûte de la pensée price-marsienne, afin de mettre en évidence ce qui la distingue de celles des autres intellectuels du XXe siècle. Nous convenons que cette idée est bien née dans le contexte de l'occupation américaine. Mais elle est bien différente des formes de nationalisme que l'occupation contribuera fortement à exacerber. Contrairement à la plupart des intellectuels haïtiens de son époque, Price-Mars est amené, dans le contexte particulier de la fin des années 1910, à poser le délitement de la société haïtienne comme cause de l'occupation et à suggérer ainsi la construction de la nation comme pierre angulaire de la lutte contre l'occupation.

Dans la deuxième partie de l'article, nous avons pris le soin de souligner trois aspects de cette idée fondamentale de Price-Mars :

[77]

1. Sa critique de la domination et de l'exploitation de « l'élite » où il insiste sur la continuité entre le système colonial marqué par la violence nue et le système mis en place au lendemain de l'indépendance. Price-Mars souligne le fait que ce système ne saurait nullement faciliter la cohésion sociale.

2. Sa proposition d'une nouvelle hégémonie politique. La critique de « l'élite » n'engage pas Price-Mars pour autant dans une remise en cause totale des classes dominantes. Il propose en fait à celles-ci de développer avec les classes populaires de nouvelles relations sociales qui favoriseraient leur rapprochement. Mais il insiste davantage sur les rapports politiques qui permettront la recomposition de la nation haïtienne. L'idée de substitution de la « direction » à la « domination » que nous avons rapprochée, en l'interprétant, du concept gramscien d'hégémonie traduit bien la modernité politique de Price-Mars.

3. La reconnaissance politique des classes populaires. Ce qui précède engage une reconnaissance des classes populaires comme sujet politique. Cela implique plus ou moins leur accession à la citoyenneté.

Cependant, tout se passe comme si tous ces points ne suffisaient pas à Price-Mars pour construire la nation haïtienne. En effet, dans la troisième partie de l'article, nous restituons sa démarche de création de l'identité culturelle haïtienne, pendante à l'hégémonie politique décrite dans la deuxième partie. C'est sur le terrain de la culture qu'on assimile le plus souvent la pensée de Price-Mars au nationalisme. Suivant l'avis de plus d'un, sa pensée ne serait qu'une expression parmi d'autres du nationalisme culturel ; son chef-d'œuvre, Ainsi parla l'oncle, ne serait rien d'autre que le manifeste de ce courant connu sous le nom d'indigénisme. Notre analyse de la dimension culturelle de l'œuvre de Price-Mars, dans la foulée de l'étude de son engagement politique et du décryptage de son projet politique, permet de mettre en évidence ce qui l'oppose à ses contemporains du XIXe siècle et ses « disciples » du XXe.

L'édification d'une identité culturelle est partie prenante de tout un processus de légitimation politique. L'ethnographie de la culture populaire que l'auteur se propose de développer dans Ainsi parla l'oncle lui permet d'amplifier le récit national qu'il avait esquissé dans La vocation de l'élite. Elle parachève la reconnaissance politique des classes populaires et consolide l'unité de la nation.

[78]

Dans la troisième partie de l'article, nous avons restitué deux aspects de sa démarche de création de l'identité nationale haïtienne :

1. Sa mobilisation de ce qu'Anne-Marie Thiesse appelle après coup « la "check-list" identitaire » que les Européens avaient établie dès la fin du XIXe siècle et qui se trouve confronté chez Price-Mars à sa conception politique de la nation, probablement d'inspiration renanienne. Price-Mars semble définir la nation haïtienne en partant des éléments ethnographiques voir ethniques qu'Ernest Renan écarte. Mais « la volonté politique » (déterminante pour Renan) est au fondement de l'articulation price-marsienne des éléments ethnographiques.

2. Sa très forte idée de « culture partagée » qui n'a rien à voir avec le discours noiriste, essentialiste. Si Price-Mars part des éléments culturels propres aux classes populaires, qu'il présente comme seuls authentiques, il n'exacerbe pas pour autant les différences culturelles existant dans la société. Il reconnaît, par ailleurs, la diversité. Sa démarche vise à constituer en fait une culture partagée par tout le peuple haïtien. C'est la condition indispensable de l'institution du peuple-nation.

Dans l'ensemble de cet article, il apparaît que la pensée de Price-Mars est nettement en rupture avec le nationalisme haïtien des élites haïtiennes. Le nationalisme de ces dernières, face aux étrangers, réside dans l'affirmation de leur droit de contrôle du territoire et de la population, il ne se s'accompagne nullement d'un quelconque souci de développer des liens politiques avec les autres catégories de la société.

En revanche, la pensée price-marsienne correspond au principe du nationalisme tel que Gellner l'énonce dès la première phrase de Nations et nationalisme. La congruence de « l'unité politique » et de « l'unité nationale » (Gellner, 1989, p. 12) et l'exigence « d'unité culturelle des gouvernants et des gouvernés » (ibid., p. 178) traduisent bien le principe qui est à la base de l'effort price-marsien de construction d'une culture partagée entre « élite » et « masse ». Quoique celle-ci soit le socle de l'égalité citoyenne ou républicaine, elle n'est pas pensée dans les termes d'une « culture homogène ». L'identification de celle-là à celle-ci, voire leur confusion, corollaire d'une démarche d'essentialisation à outrance, ne semble être, en fait, qu'un gauchissement que certains nationalistes, comme François Duvalier, ont fait subir à la pensée de Price-Mars.

[79]

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[1] Ainsi parla l'oncle avait déjà fait l'objet d'une première édition en 1973 (Leméac, Ottawa).

[2] Des variantes du nationalisme haïtien, nous retenons non seulement celle du XIXe siècle et de la première moitié du XXe (correspondant à l'occupation américaine), au centre de notre analyse, mais aussi, celles du nationalisme haïtien qui ont marqué la deuxième moitié de ce siècle, particulièrement le nationalisme fasciste des Duvalier et, au milieu des années 1980, le nationalisme d'après le départ de Jean-Claude Duvalier.

[3] Parti d'Haïti au début du mois de juillet 1915 avec sa lettre de créance reçue du président Vilbrun Guillaume Sam, Jean Price-Mars apprendra, en arrivant à Paris à la fin du mois, la nouvelle du lynchage de son cousin-président. Le Quay d'Orsay accepta sa lettre de créance signée du président haïtien décédé. C'est ainsi que Price-Mars entrera en fonction en juillet 1915 et restera en poste à Paris jusqu'en juillet 1916, date à laquelle Louis Borno, ministre des Affaires étrangères du président Sudre Dartiguenave, nomma, pour le remplacer, comme ambassadeur d'Haïti à Paris, Tertulien Guilbaud (voir Price-Mars, 2006, p. 106, et Antoine, 1981, p. 89).

[4] Il signa l'acte constitutif de l'UP. Il fut membre du Bureau de cette association qui prendra l'initiative du mouvement des lettrés (voire des notables) contre l'occupation américaine. Voir le 1er numéro, décembre 1920, du Bulletin mensuel de l'Union patriotique, publié par le Comité de Port-au-Prince. Après avoir échoué aux élections législatives de 1917 au cours desquelles il était candidat à la députation de Grande-Rivière-du-Nord, comme son ami Pauléus Sannon qui, lui, avait réussi à se faire élire, Price-Mars se consacra à l'enseignement, à ses conférences et à son engagement militant dans l'Union patriotique. C'est au cours de cette période qu'il terminera ses études médicales entamées à la fin du XIXe siècle.

[5] Pour plus de précisions sur notre approche interprétative de l'œuvre de Price-Mars, il faudrait voir : Byron (2012), Femia (1981), Gautier (2004), Quentin (1969), Spitz (1989).

[6] Laënnec Hurbon semble faire abstraction de l'année de publication du livre de John Graige Cannibal Cousins (Londres, Minton, 1934) qu'il mentionne en note de bas de page. Cet anachronisme - puisque Ainsi parla l'oncle a été publié en 1928 - est dû au fait qu'on voudrait à tout prix que Price-Mars soit l'interlocuteur d'étrangers qui remettent en cause l'identité culturelle du peuple haïtien. Or, dans son livre, l'auteur s'adresse aux élites haïtiennes et ses références principales sont des auteurs haïtiens.

[7] L'insistance sur les écarts ne nous empêche pas de souligner le fait que Price-Mars enrichit le nationalisme haïtien du XIXe siècle. Si l'on évacue la question raciale et l'opposition aux empires coloniaux, le nationalisme haïtien, à l'époque de Price-Mars comme aujourd'hui, a l'air d'une phraséologie quasiment vide. Du point de vue interne, on n'y retrouve pas de thèmes sur lesquels les couches majoritaires pourraient être mobilisées pour affronter la pénétration étrangère dans le pays.

[8] L'année du 80e anniversaire de Price-Mars, en 1956, est marquée par toute une série de manifestations dont la publication d'un mélange en hommage à l'auteur publié sous la direction d'Emmanuel C. Paul et Jean Fouchard, intitulé Témoignages sur la vie et l'œuvre du Dr Jean Price-Mars 1876-1956 (Port-au-Prince, Imprimerie de l'État, 1956).

[9] Le fait que son père a été ami d'Hannibal lui a valu son sobriquet « Ti-Price » qu'il changera plus tard en un élément de son patronyme.

[10] Ministre de la Guerre sous le gouvernement de Florvil Hyppolite, Tirésias Simon Sam fut président d'Haïti de 1896 à 1902.

[11] Député, puis ministre de la Guerre du président Sam, Vilbrun Guillaume (qui ajouta Sam à son nom pour marquer ses liens de parenté avec Tirésias) deviendra lui aussi président d'Haïti de mars à juillet 1915.

[12] « Along with the scholarship, which revitalized the latter's ambitions, the president accorded his young cousin diplomatie status by naming him Secretary of the Haitian Legation in the "City of Light" » (Antoine, 1981, p. 29-30).

[13] Price-Mars a réussi finalement à avoir son diplôme de médecin en juillet 1923 (Paultre, 1933, p. 55-56). À noter qu'il a commencé ses études médicales bien avant son départ en France en 1898.

[14] Le terme « consolidation » désigne une opération financière entreprise par l'État haïtien sous le gouvernement de Tirésias Antoine Simon Sam en vue de redresser les finances publiques. Cette opération a été mêlée, selon l'avis de Price-Mars lui-même, « à des tractations louches et à des combinaisons frauduleuses dont la découverte [avait provoqué] un retentissant scandale ». Le « procès de la consolidation », qui a eu lieu sous le gouvernement de Nord Alexis, qui avait établi une « commission d'enquête administrative » dès son arrivée au pouvoir, en 1904, s'est terminé par la condamnation, à des peines diverses, de « la réclusion temporaire » aux « travaux forcés à perpétuité », de différents dignitaires du gouvernement de Tirésias Simon Sam, reconnus « auteurs ou complices de détournement de fonds au préjudice de l'État s'élevant à 1 257 993 000 $ ». Parmi les personnalités jugées, citons, entre autres, le président Tirésias Simon Sam et sa femme (par contumace) et d'autres membres de sa famille, le ministre des Finances Pourcely Faine, et les ministres Vilbrun Guillaum Sam, Cincinatus Leconte et Tancrède Auguste qui seront plus tard présidents de la République (Price-Mars, 1961, p. 50-51).

[15] Il ne faut sans doute pas tenir rigueur à Price-Mars pour n'avoir pas fait le lien entre cette dizaine d'auteurs qu'il cite à maintes reprises dans Ainsi parla l'oncle. Car ces auteurs ont dû attendre longtemps avant d'avoir, en la personne d'Emmanuelle Sibeud, leur historienne. C'est dans l'ouvrage de Sibeud que nous identifions ces africanistes, connus sous le label « ethnographes coloniaux », que cite Price-Mars. Voir Emmanuelle Sibeud, Une science impériale pour l’Afrique, Paris, Ed. EHESS, 2002.

[16] Voir Emile Durkheim, Les formes élémentaires de la vie religieuse : le système totémique en Australie, Paris, Librairie Félix Alcan, 1937, p. 50-51.

[17] Auteur des Fonctions mentales dans les sociétés inférieures, Paris, Alcan, 1912 et 1922.

[18] On pourrait dire que Price-Mars a été amené à reconstituer l'histoire de l'émergence de la discipline ethnologique en Haïti en fonction de son « présent ». Il a été dans cette sorte d'« auto-affirmation professionnelle » l'entraînant dans « la recherche de précurseurs » (plutôt illustres, selon moi) que Claude Blanckaert critique dans son article « "Story" et "history" de l'ethnologie » (Revue de synthèse, IVe S., nos 3-4, juill-déc. 1988, p. 451-467).

[19] Cette partie est faite essentiellement de certains passages ou idées-clés tirées de mon article « Séquelles de l'esclavage, identité culturelle et construction de la citoyenneté en Haïti dans l'œuvre de Jean Price-Mars » (Francine Saillant et Alexandrine Boudreault-Fournier, Afrodescendances, cultures et citoyenneté, Québec, PUL, 2012, p. 23-41) que j'ai reprises tout en les reformulant de manière très synthétique.

[20] Price-Mars lui-même ne saurait réduire les classes dominantes haïtiennes à l'élite mulâtre.

[21] Ernest Renan, Qu'est-ce qu'une nation ? [1882], Paris, Fayard, coll. « Mille et une nuits », 1997.

[22] À propos de l'ethnographie, Renan affirme dans sa conférence qu'elle « n'a été [...] pour rien dans la constitution des nations modernes » (ibid., p. 21), et ajoute un peu plus loin que « [...] c'est une science d'un rare intérêt, mais, comme je la veux libre, je la veux sans application politique » (p. 24).

[23] Selon Renan, « la religion ne saurait non plus offrir une base suffisante à l'établissement d'une nationalité moderne » (ibid., p. 27).

[24] Mieux encore, on pourrait dire que Price-Mars accorde au passé et à la mémoire, dans ses ouvrages, une place bien plus importante que celle attribuée à l'ethnologie, ce à quoi on ne fait pas souvent attention. De plus, l'auteur, qui est un des principaux fondateurs de la Société haïtienne d'histoire et de géographie (SHHG), a autant travaillé pour l'institutionnalisation de cette discipline que pour celle de l'ethnologie. Tout cela est conforme à certaines similitudes qu'on peut déceler dans Ainsi parla l'oncle entre la définition price-marsienne de la nation et celle d'Ernest Renan, par le côté positif de cette dernière. Voir Renan (1997, p. 31), et aussi le court commentaire de Nicolas Tenzer qui est placé après le texte de Renan dans l'édition des Mille et une nuits (« Double nation ou nation impossible », p. 37-42, particulièrement la page 39).

[25] C'est en ce sens qu'un passage de l'ouvrage de Tzvetan Todorov sur La conquête de l'Amérique, sous-titré justement « La question de l'autre », retient notre attention. Ce passage qui pourrait servir dans une généalogie de l'idéologie esclavagiste décrit « deux attitudes en germe dans le rapport de [Christophe] Colon à la langue de l'autre » : « [1] ou bien il pense les Indiens [...] comme des êtres humains à part entière, ayant les mêmes droits que lui ; mais alors il les voit non seulement égaux mais aussi identiques, et ce comportement aboutit à l'assimilationnisme, à la projection de ses propres valeurs sur les autres. [2] Ou bien il part de la différence ; mais celle-ci est immédiatement traduite en termes de supériorité et d'infériorité [...] : on refuse l'existence d'une substance humaine réellement autre, qui puisse ne pas être un simple état imparfait » (Todorov, 1982, p. 58).

[26] Sur la vague identitaire des années 1980, voir Louis-Jacques Dorais, « La construction de l'identité », dans Denise Deshaies et Diane Vincent (dir.), Discours et constructions identitaires, Québec, PUL, 2004, p. 1-11.

[27] Voir Michel de Certeau, « Économies ethniques : pour une école de la diversité », Annales ESC, 41e année, n° 4,1986, p. 789-815.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le lundi 28 mars 2016 17:04
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 
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