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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Dorval Brunelle et Christian Deblock, Le libre-échange par défaut (1989)
Introduction


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Dorval Brunelle et Christian Deblock, Le libre-échange par défaut. Montréal: VLB Éditeur, 1989, 302 pp. Une édition numérique réalisé par par Diane Brunet, bénévole, guide, Musée La Pulperie, Chicoutimi.

Introduction
 

 

Même si la négociation d'un accord de libre-échange entre le Canada et les États-Unis a défrayé la chronique pendant plus de deux ans, peu d'ouvrages ont approché l'ensemble du dossier sous un angle critique. Ceux qui s'y sont consacrés ont privilégié un angle d'analyse polémique, c'est-à-dire qu'ils se sont attardés à cerner les positions respectives des parties et à faire ressortir les intérêts de chacun dans la négociation d'un accord de libre-échange sans ouvrir sur la question fondamentale de la continentalisation de l'économie nord-américaine [1]. Pour notre part, nous entendons hausser la perspective et faire valoir entre autres choses que l'option libre-échangiste s'inscrit à l'intérieur d'un cadre théorique néo-libéral qui entend désormais s'imposer dans la conceptualisation du raffermissement des rapports d'échange entre le Canada et les États-Unis, comme cela s'est déjà produit d'ailleurs depuis la signature d'un accord de libre-échange entre Israël et les États-Unis en 1985 [2]. Nous entendons montrer surtout que l'accord de libre-échange canado-américain consacre l'institutionnalisation d'un nouveau bloc économique. 

Pour mener notre analyse, nous avons alors retenu deux dimensions : l'histoire et le contexte économique. Pourtant, nous n'avons pas non plus voulu reprendre des études qui existaient déjà, de sorte que nous nous sommes plutôt attachés à relever des indices moins connus et à repérer des faits susceptibles d'étayer notre thèse de départ à savoir que la continentalisation constitue le phénomène majeur de l'évolution parallèle des économies canadienne et américaine - voire également mexicaine. La notion de continentalisation vise à rendre compte et à cerner deux processus interreliés : le premier, et le plus déterminant sans doute, renvoie à la reconfiguration d'une structure industrielle transnationale à l'intérieur de l'espace continental, tandis que le second reflète la multiplication et l'intensification des relations d'échange entre les pays impliqués. Ce processus était déjà inscrit dans la géographie et dans l'histoire du continent nord-américain ; néanmoins, aussi bien le Canada que les États-Unis ont maintenu très tard leur affiliation à un réseau d'échanges circonscrit par l'Atlantique Nord. Cette dimension fera l'objet de la première partie. Quant à la deuxième partie, elle est tout entière consacrée à l'étude de quelques questions qui peuvent rendre compte du contexte économique dans lequel intervient la sanction d'un accord de libre-échange canado-américain. Parmi ces questions, la plus significative, c'est sans doute le « renversement paradigmatique » effectué par la Commission royale sur l'union économique et les perspectives de développement du Canada. Sous cette expression, nous proposons de rendre compte à la fois de l'abandon des paramètres nationaliste et keynésien développés par une autre importante commission, la Commission royale d'enquête sur les relations entre le dominion et les provinces instituée en 1937, dont la problématique a dominé le débat politique au pays jusqu'à ces toutes dernières années, ainsi que de l'émergence concurrente d'une nouvelle option théorique et programmatique représentée par le recours aux paramètres néo-libéraux. En vertu de cette approche, comme nous le verrons, il y a bel et bien substitution de stratégie puisqu'en lieu et place des mesures actives de construction ou d'édification d'une économie nationale au Canada, il est désormais proposé de tourner le dos à l'interventionnisme et, en général, à toute politique qui favoriserait la substitution aux importations, pour envisager d'instaurer plutôt une politique industrielle passive, c'est-à-dire une stratégie qui laisse la plus grande place à l'ordre du marché. C’est pourquoi, dans ce cas, nous pouvons parler d'une politique industrielle par défaut et, par extension, d'un libre-échange par défaut. 

Ces cheminements nous conduiront à démarquer une prise de position de principe en faveur d'une libéralisation des échanges commerciaux entre les pays, position de principe qui repose sur des arguments économiques, politiques, voire même éthiques éprouvés, de la négociation d'un accord avec un partenaire pour lequel l'extension de sa domination constitue la seule ligne de force de l’ensemble de sa politique internationale. Quant au gouvernement canadien, toute sa stratégie a été arc-boutée à une seule préoccupation, celle de nouer avec son vis-à-vis américain, ce que nos stratèges appellent pudiquement, depuis quelques années, une « relation privilégiée [3] ». À cet égard, l'accord de libre-échange, loin de constituer l'amorce d'une éventuelle ouverture du Canada sur le monde, met en place au contraire une stratégie de repli. La panoplie des arguments économiques ou économétriques avancés ne sert en définitive qu'à valoriser cette apparente inévitabilité de l'intégration de l'économie canadienne à une économie continentale dominée par les Américains, au détriment d'une approche plus détachée où il serait question de nouer une entente commerciale « d'égal à égal » entre deux partenaires souverains. 

Il ne s'agit pas pour autant de minimiser les conséquences du recours au protectionnisme économique de la part du Sénat américain, en particulier, pas plus qu'il ne serait de mise de défendre le statu quo. À cet égard, les raisonnements avancés par certains adversaires du projet sont loin d'être probants. C'est donc afin de dépasser une argumentation qui s'est, règle générale, cantonnée à un niveau très formel, que nous avons choisi de procéder avec plus de circonspection en tâchant de prendre en compte des éléments d'analyse qui ont jusqu'ici échappé au débat [4]. 

Le Canada est un thème qui n'intéresse pas l'opinion publique américaine ; la presse, qui représente ce que l'on appelle là-bas le quatrième pouvoir, manque de sombrer dans ce qu'un journaliste a appelé un « semi-coma » dès que le mot Canada apparaît sur sa copie. Ainsi, contrairement à ce qui se passe pour tous les autres pays développés, nous manquons d'une crédibilité minimale pour faire valoir nos propres doléances face aux manigances que les élites économique ou politique américaines exercent sur les affaires canadiennes. Si l'on ajoute à cet élément le fait que le gouvernement en place à Ottawa agit précisément de manière à accroître ce mépris ou cette indifférence, selon les cas, en refusant systématiquement de porter ses revendications sur la place publique ou en cédant sur des dossiers litigieux sans parvenir à soutenir des exigences plus hautes, on aura quelque idée des avantages stratégiques dont dispose la Maison-Blanche vis-à-vis de nos gouvernements. 

Au demeurant, il y a fort peu de chances, pour que les termes de l'accord soient interprétés de la même manière de part et d'autre de la frontière. En conséquence, ce n'est pas uniquement dans le libellé de l'entente qu'il faudra chercher la nature des relations à venir, mais aussi dans l'esprit qui aura prévalu tout au long des négociations. À cet égard, les nombreuses concessions qui auront été consenties durant toute la phase des pourparlers pèseront moins lourd dans le processus d'intégration économique en cours que tous les accommodements et concessions hérités de l'histoire des relations entre les deux pays. 

Par ailleurs, il est quand même significatif de relever que le gouvernement conservateur au Canada, de même que plusieurs parmi les défenseurs du libre-échange, ont accordé une crédibilité maximale dans ce dossier à une administration américaine qui était minée par le scandale et qui, de surcroît, a su et a pu tromper la plupart de ses alliés dans le seul but de maintenir et de sauvegarder une vision impériale de l'Amérique selon laquelle tous les moyens sont bons pour raffermir la « destinée manifeste » de leur pays. 

En ce sens, on peut douter que les Américains soient susceptibles d'ajuster leur comportement face aux Canadiens dans la mesure où ils sont déjà portés à ne voir dans ce pays qu'une extension de leur propre périmètre d'influence. Si l'on adjoint à ce premier paradoxe le fait que les Canadiens disposent plus souvent qu'autrement d'une grille d'analyse obstruée d'américanisation pour s'appréhender eux-mêmes, nous aurons quelque idée de l'étrange croisement des aliénations auxquelles nous sommes confrontés dans l'étude de ce dossier. Il est de commune renommée que l'homme politique ou l'homme d'affaires canadien fréquente davantage Time, Newssweek, ou U. S. News and World Report, que n'importe laquelle des publications autochtones, avec le résultat que son ouverture sur le monde et sa perception de lui-même, par conséquent, passent par ce qu'en disent les journalistes de New York ou de Washington. 

Mais alors, où est le problème ? Si, en effet, le Canada s'américanise au point que les différences s'amenuisent d'année en année, en quoi la négociation d'une intégration pourrait-elle causer quelque préjudice que ce soit ? Dans ces conditions, est-ce que la négociation d'un accord de libre-échange ne constitue pas une mesure progressiste puisqu'elle tend à adapter le contexte juridique à la réalité ambiante ? Avant de répondre à ce genre de question, il importe de prendre une certaine distance par rapport à la situation actuelle et de poser un regard plus objectif sur les fondements historiques et sociaux des différences qui subsistent entre les deux pays d'une part, sur les intérêts qu'ont les Américains dans la négociation actuelle d'autre part. Ces deux dimensions du problème nous retiendront tout au long de ces pages et c'est après les avoir explorées que nous serons en mesure d'avancer dans l'étude du processus de continentalisation et d'engager quelques propositions concrètes. 


[1] Parmi les ouvrages critiques retenons : l'Association canadienne-française pour l'avancement des sciences, Un marché, deux sociétés ? (2 volumes), Actes du colloque annuel, 1987 ; James Laxer, Leap of Faith, Free Trade and the Future of Canada, Edmonton, Hurtig Publishers, 1986 ; Duncan Carneron (éditeur), The Free Trade Deal, Toronto, James Lorimer and Co., 1988 ; Marjorie Griffin Cohen, Free Trade and the Future of Womens Work, Ottawa, Garamond Press, 1987 ; Michael D. Henderson (éditeur), The Future on the Table. Canada and the Free Trade Issue, Ottawa, Garamond Press, 1987.

[2] Louis S. Richman, « Israël's right turn is working », Fortune, 16 février 1986, pp. 98-102.

[3] The Gazette, 30 octobre 1984, p. B-3.

[4] Nous avons exploré ces arguments plus en détail dans : Dorval Brunelle et Christian Deblock, « Partisans et adversaires du libre-échange canado-américain », in Pierre Hamel Un marché, deux sociétés ?, 2e partie, Les Cahiers scientifiques, numéro 51, Montréal, ACFAS, 1987 (sous la direction de).



Retour au texte de l'auteur: Dorval Brunelle, sociologue québécois Dernière mise à jour de cette page le mardi 17 juillet 2007 12:44
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur au Cégep de Chicoutimi.
 
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