RECHERCHE SUR LE SITE

Références
bibliographiques
avec le catalogue


En plein texte
avec Google

Recherche avancée
 

Tous les ouvrages
numérisés de cette
bibliothèque sont
disponibles en trois
formats de fichiers :
Word (.doc),
PDF et RTF

Pour une liste
complète des auteurs
de la bibliothèque,
en fichier Excel,
cliquer ici.
 

Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Dorval Brunelle, LA DÉSILLUSION TRANQUILLE (1978)
Introduction


Une édition électronique réalisée à partir du texte de Dorval Brunelle, LA DÉSILLUSION TRANQUILLE. Montréal: Éditions Hurtubise HMH, ltée, 1978. Cahier du Québec, no 40. Collection sociologie, 225 pages. Une édition numérique réalisée par notre inlassable bénévole qui fait un travail exceptionnel, Marcelle Bergeron, professeure retraitée de l'école polyvalente Dominique-Racine de Chicoutimi.

Introduction

1. Le cadre constitutionnel

2. Remarques théoriques 

a. Les rapports entre la base et la superstructure
b. L’État et les classes

 

Nul ne conteste que la Révolution tranquille ait constitué une étape charnière dans l'histoire du Québec contemporain. Nul ne conteste non plus que cette phase établit une importante démarcation par rapport aux années qui l'ont précédée, les quinze années du règne de Duplessis. Néanmoins, autant l'importance de la Révolution tranquille est incontestée, autant la « vraie nature » de ce dont il s'agit est controversée. 

On peut prendre une certaine mesure des divergences dans les opinions qui circulent sur le sujet quand on relève quelques constats contradictoires auxquels la Révolution tranquille a donné lieu : si, pour la Confédération des Syndicats nationaux (la C.S.N.), l'expérience dans son ensemble a été un échec, pour le Parti québécois, la Révolution tranquille a été trahie par les Libéraux, tandis que les Libéraux assurent, pour leur part, que leur action politique se situe dans son prolongement [1]. 

Concédons d'emblée que la signification de l'expression elle-même est pour le moins ambiguë : on n'a pas l'habitude de rencontrer deux mots aussi antithétiques au sein d'une même formule. On a l'impression ici d'être berné : comment une révolution peut-elle être tranquille ? Comment la « tranquillité » sur le plan social ou individuel, peut-elle constituer un ferment révolutionnaire ? Ne serions-nous pas abusés par les termes ? La première difficulté que soulève cette expression en est ainsi une d'interprétation des événements en cause : on ne sait pas très bien de quoi il s'agit quand on utilise l'expression « Révolution tranquille », mais quoi qu'il en soit, cela aurait été à la fois révolutionnaire et tranquille. 

Les divergences dans les interprétations ne se limitent pas aux récupérations politiques du phénomène. Deux textes publiés, l'un en avril 1964, l'autre en octobre 1965 apportaient deux versions apparemment contradictoires des événements intervenus depuis le début des années soixante : le premier, intitulé The Quebec Revolution [2], inscrivait auprès de la menace de séparatisme le caractère révolutionnaire de cette période, tandis que l'autre, intitulé « Révolution et tranquillité dans l'administration » [3], mettait en cause les initiatives du gouvernement au pouvoir dans ces termes : « les innovations réalisées... masquent mal la stagnation profonde de l'ensemble des structures ». 

Cette opposition est intéressante : elle laisse supposer que les premières années de la décennie pourraient donner lieu à des interprétations fort différentes selon que l'on choisit de faire porter l'analyse sur les remous et les mouvements sociaux, plutôt que de s'attacher aux réformes politiques et administratives d'un gouvernement en place. 

Est-ce que cette opposition ne trouverait pas alors sa solution dans ce fait simple que la société québécoise était secouée de soubresauts révolutionnaires, c'est-à-dire enferrée dans des contradictions sociales explosives, mais que ces remous ont été récupérés, c'est-à-dire « tranquillisés » par le gouvernement en place ? 

Si tel était le cas, la Révolution tranquille apparaîtrait ainsi sous un double aspect : à la fois comme période potentiellement révolutionnaire sur le plan social, - parce que c'est toujours à ce niveau qu'une révolution se joue, - à la fois comme période véritablement contre-révolutionnaire ou réactionnaire sur le plan politique - parce que c'est toujours à ce niveau-là que les revendications sociales sont satisfaites ou récupérées. 

C'est dans cette foulée que se situe l'histoire que nous nous proposons de tracer. En prenant résolument pied dans la société québécoise, nous chercherons à éviter de confondre la politique et le social comme l'ont fait plusieurs de nos prédécesseurs dans ce domaine. En vertu d'une telle approche l'événement apparaîtra sous deux aspects antithétiques selon que l'on se placera du point de vue social ou politique. La contestation sociale constitue à la fois un diagnostic et une menace mieux, un tel fait est un diagnostic potentiellement révolutionnaire et, quelle que soit sa pertinence ou son efficacité, le reconnaître comme tel implique que l'on s'inscrive dans son courant et que l'on accepte au moins certaines des prémisses qui le fonde. 

Pour un pouvoir en place, une telle acceptation ou une telle reconnaissance des éléments contestataires qui fondent un diagnostic aussi radical est impensable : c'est vouloir qu'il soit en contradiction avec sa légitimité comme gouvernement Libéral avec des mandats et des comptes à rendre à d'autres. Force lui est alors de faire deux choses : de rendre illégitimes ou de discréditer ces oppositions sociales « non-officielles » et de récupérer au moins certaines des revendications qui les ont alimentées pour noyer les ferments d'opposition. 

Faute d'établir au départ cette simple distinction entre la récupération effectuée par le pouvoir politique avec ses contradictions officielles, reconnues, acceptées, etc., et la contestation inscrite dans le pouvoir d'une collectivité de remettre en cause ce jeu des politiciens, on ne peut rien comprendre à l'histoire tout court [4]. 

Prenons un exemple entre mille des déboires théoriques auxquels peut conduire cette confusion : dans un article pamphlétaire, publié en 1964 dans Cité Libre et intitulé « Les séparatistes ; des contre-révolutionnaires » [5], Pierre-E. Trudeau écrivait : 

En 1960, tout devenait possible au Québec, et même la révolution. Il est probable du reste que celle-ci n'aurait pas été nécessaire, tant les voies du pouvoir étaient grandes ouvertes à tous ceux qui auraient maîtrisé les sciences et les techniques de l'heure... (Mais) les séparatistes désespèrent de pouvoir jamais convaincre le peuple de la justesse de leurs idées [6]. 

À partir de ce syllogisme, Trudeau est fondé d'attaquer comme contre-révolutionnaire la « poignée d'étudiants séparatistes » qui « (veut) en finir avec les moyens pacifiques et constitutionnels » [7] parce qu'ils ne voyaient pas que les voies du pouvoir étaient « grandes ouvertes » et que les « libertés personnelles » étaient assurées. 

Nul ne lui cherchera noise sur ce fait que l'opposition à la démocratie soit réactionnaire, mais qu'est-ce qui lui permet par contre, dans le cas concret du Québec, de porter ce jugement aussi emballé sur la nature des transformations intervenues depuis (grâce à ?) l'arrivée au pouvoir des Libéraux quatre années plus tôt ? Parce que toute la question est là et non dans les maladresses - aussi « dangereuses » puissent-elles apparaître d'ailleurs [8] - accumulées par des étudiants. Tout ceci soulève cette autre question à laquelle nous nous attaquerons en temps et lieu : qu'est-ce donc qui était si pertinent dans la critique des séparatistes pour que les intellectuels favorables au pouvoir politique en place le sente tout à coup si fragile ? 

Or, à moins de départager les transformations intervenues au niveau d'une structure étatique des soubresauts d'une société - quelle que soit par ailleurs la forme que ces soubresauts peuvent prendre, qu'il s'agisse de nationalisme, de socialisme ou de corporatisme, - on est conduit à penser que les transformations initiées par l'État dissolvent les contradictions sociales. 

Il importe donc de situer la forme et le contenu qu'une contestation peut prendre dans les contradictions sociales puisque la contestation est la preuve de l'existence de ces contradictions. Il ne faut pas, sous prétexte que la forme que revêt une contestation est déplaisante ou apparemment réactionnaire, conclure qu'il n'y a pas matière à contestation. 

Une première distinction à établir part donc de la récupération par le pouvoir politique des contradictions sociales ; elle permet de départager les initiatives politiques des remous qui secouent une société et de nous éloigner d'une perception idéaliste de la politique comme moyen d'atténuer ces remous. Dans la mesure où la Révolution tranquille a été le moment d'une mise en place de politiques inédites, la meilleure mesure que l'on puisse prendre de l'inefficacité ou de la vanité de ces mesures tient précisément dans l'opposition sociale qu'elles ont pu soulever. Que cette opposition ait été maladroite dans ses critiques et incohérente dans ses analyses trahit peut-être sa faiblesse et son manque de maturité, cela ne traduit certainement pas, en tout cas, que les mesures implantées par le gouvernement aient été justes, sans quoi il n'y aurait pas eu d'opposition du tout ! 

À l'inverse, si l'on pose au départ que les mesures appliquées étaient bonnes, alors toute opposition apparaît comme une aberration. Or, une telle « aberration » montre du doigt le politique comme lieu où le pouvoir a été utilisé au détriment d'une classe ou d'une fraction de classe. En dehors d'une analyse sérieuse de ce dont il était question, force nous est de douter de la pertinence des accusations de Trudeau. 

Cette vision par trop optimiste de la Révolution tranquille propagée de manière tout à fait pré-critique, compte pour beaucoup dans toutes ces thèses qui investissent de progressisme les initiatives du gouvernement Libéral de Lesage : 

(Le programme du Parti Libéral pour les élections de 1960, D.B.) était un programme de réforme et de développement lourd de conséquences qui accroissait les activités du gouvernement du Québec, mettait sur pied un nouveau secteur public, encourageait les industries nouvelles sous contrôle canadien-français, accroissait et diversifiait l'emploi, établissait l'assurance hospitalisation et les services de bien-être, faisait aire des pas de géants à la réforme de l'éducation et, plus généralement, accélérait le rythme du changement social [9]. 

On peut difficilement être plus dithyrambique ! Malheureusement cette propagation par le Parti Libéral d'une vision éclairée nouvelle n'est pas expliquée. Malheureusement aussi, plusieurs des initiatives portées ici au crédit des Libéraux seront dans les faits, ou bien annoncées, ou bien mises sur pied par le gouvernement de l'Union nationale à l'automne de 1959, c'est-à-dire avant la prise du pouvoir par les Libéraux ! 

Ceci étant dit, il ne suffit pas de poser la distinction entre le politique et le social pour rétablir les faits, il faut aussi expliquer ce que l'on entend par l'un et par l'autre. 

La question relative au cadre juridico-politique dans lequel s'inscrivent les rapports politiques au Canada et au Québec fera l'objet de la première section, tandis que la deuxième sera consacrée à une analyse succincte des fonctions de l'État dans la société. 

Ces développements passablement abstraits sont indispensables pour éviter de tomber dans deux interprétations courantes des événements sous analyse. La première, qui est le point de vue des Libéraux et de certains Péquistes, part de l'hypothèse que le cadre constitutionnel fixe des rapports de force entre deux ordres de gouvernements, rapports politiques qui prennent le pas sur les rapports de classes dans la société québécoise. Cette interprétation relègue les rapports sociaux au second plan et fait de la politique partisane le reflet de toutes les contradictions sociales. 

La seconde interprétation est plus difficile à appréhender ; c'est celle que l'on trouve dans quelques approches plus critiques, « de gauche » ou matérialiste, comme on voudra. Elle consiste essentiellement à s'attacher à l'étude des rapports entre fractions d'une seule classe sociale - bourgeoisie ou petite bourgeoisie, - pour rendre compte de l'histoire d'une société. Elle consiste à écrire une histoire d'où les autres classes - celle des travailleurs, la classe « moyenne », etc. - sont absentes [10]. 

Ce second piège est aussi pernicieux que le premier bien que ses lettres de noblesse le rendent plus difficile à démasquer : l'on a affaire ici à des « lectures » de Marx. Or, si l'on ne tient pas particulièrement à s'embarricader dans des conflits de citations, le meilleur est encore d'énoncer crûment que nous ne croyons pas qu'une interprétation matérialiste d'une société puisse omettre une classe sociale ! 

Nous ne croyons pas non plus qu'une analyse dialectique d'une société puisse privilégier l'étude des fractions de classe dominante, un peu comme si les classes dominées n'étaient que les déflorées d'une histoire qui, pour le moment, est celle des autres. Cette séparation entre classes antagoniques est pour le moins suspecte : serait-ce donc qu'une classe dominante puisse agir en toute indépendance tandis que les autres, en attendant leur tour, jouent les figurants ? 

Ce biais dans l'étude des sociétés s'explique sans doute mais, parce que ce n'est pas là notre sujet, nous nous y attarderons le moins possible sauf pour énoncer une seule chose : si les rapports sociaux trouvent une explication, cette explication est inscrite dans les rapports de production, c'est-à-dire, essentiellement, dans les rapports de travail. Or, contre la valeur suprême que l'on fait valoir, en capitalisme de gauche comme de droite ou en capitalisme d'Est comme en celui d'Ouest, qui a pour noms « efficacité », « rationalité », « rentabilité », nous voudrions faire valoir que la seule véritable valeur sociale a nom démocratie. Il ne s'agit pas toutefois de cet illusoire contrôle sur des mandataires qu'entretient le scrutin à tous les quatre ans, mais plutôt de cette démocratie qui devrait s'exercer dans le seul lieu où elle a un sens et où, en même temps, elle est ancrée à la base de toute société, c'est-à-dire dans son économie - au sens le plus profond d'épargne sociale -, la démocratie au travail [11]. 

Il y a quelque chose d'assez étonnant - qui est peut-être lié au fait que pendant longtemps les intellectuels n'ont pas fait partie d'un « travailleur collectif » -, dans cette marginalisation de l'importance des rapports de production dans la « théorie marxiste » et l'insistance concomitante placée dans l'économie qui signifie tout à coup, exactement le champ couvert par la science économique traditionnelle. Est-il dès lors tellement étonnant que l'Est Soviétique rejoigne l'Ouest Américain ? On y parle, d'un côté comme de l'autre, exactement le même langage ! La différence ne réside plus que dans le fait qu'un système est plus efficace que l'autre. Plus efficace pour qui ? Cela est moins clair, faute de données pertinentes, d'un côté que de l'autre [12]. 

En tout état de cause, quelques questions concernant la Constitution canadienne feront l'objet d'une première section, tandis que nous consacrerons la suivante à une tentative d'élucidation d'un certain nombre de problèmes afférents aux rapports de travail et à l'État.

 

1. Le cadre constitutionnel :

 

La raison principale de l'ambiguïté de certains résultats des recherches consacrées à la Révolution tranquille est liée à une omission qui consiste à passer par-dessus la contrainte politique du partage des pouvoirs entre deux ordres de gouvernements, partage figé dans la Constitution canadienne [13]. 

Faute d'établir ce cadre juridique de base, on ne peut pas saisir ce fait indéniable qu'avec la mort de Duplessis s'ouvre une nouvelle étape dans le processus de centralisation politique, étape interrompue depuis la défaite du gouvernement Libéral d'Adélard Godbout en 1944, et non pas une accentuation de l'autonomie politique de la province de Québec [14]. Bien sûr, cette intégration politique accélérée du Québec au sein du Canada tout au long des années soixante ne se fera pas sans heurts, comme nous le verrons. 

Si les aménagements et réaménagements auxquels cette intégration donnera lieu apparaissent à certains moments comme des conflits avec Ottawa, comme une contradiction entre deux allégeances, - l'allégeance au centralisme fédéral contre l'allégeance à l'autonomisme provincial, - il s'agit - nous le verrons aussi, - dans les faits, de la mise en place des rouages administratifs et politiques indispensables au renouement avec les rapports entre les deux niveaux de gouvernements tels qu'ils s'établissaient avant la victoire de Duplessis sur les Libéraux provinciaux. 

Pour bien saisir cet élément, il ne faut pas tant s'attacher aux termes de telle ou telle opposition mais viser la finalité d'ensemble de ce qui était au fond des négociations entre les deux niveaux de gouvernements, des négociations entre le fédéral et les provinces. Engagée plus loin que les autres sur la voie de l'autonomie provinciale et, par conséquent, plus directement soumis au contrôle des investisseurs américains, la société québécoise a vécu de manière plus contradictoire que les autres ce processus d'intégration administrative et politique. 

Le plus contradictoire dans tout cela est évidemment le caractère occasionnellement nationaliste ou autonomiste qu'a pu revêtir un processus essentiellement fédéraliste ou centralisateur [15]. Nous aurons l'occasion d'étudier plus en détails ces contradictions ; qu'il suffise d'indiquer, pour le moment, qu'elles reflètent sans doute une opposition structurelle entre les échanges économiques qui lient d'abord et avant tout les provinces aux U.S.A. et les rapports plus strictement politiques qui lient les provinces entre elles au niveau fédéral. Nous aurions ainsi du point de vue provincial affaire à une double allégeance en vertu de laquelle un raffermissement du pouvoir central, là où il y a juridiction concurrente, pourrait entraîner un relâchement de l'emprise américaine sur les provinces : une intensification de l'emprise américaine sur l'économie des provinces canadiennes passe par la remise en question du pouvoir central, donc par l'extension de l'autonomie provinciale. Comme l'a écrit l'économiste canadien Hugh Aitken : 

Si l'intégration économique à l'échelle continentale constitue une menace, c'est bien d'une menace à l'endroit du Canada en tant que nation qu'il s'agit. Une telle intégration ne constitue pas une menace pour les provinces dont plusieurs, dépendantes comme elles le sont du capital et du marché américains, trouveraient sans doute plus d'avantages dans la défense de leurs intérêts économiques régionaux à disposer de deux sénateurs chacune au Congrès américain, qu'elles n'en ont dans la situation présente où toute la pression sur le gouvernement américain doit être exercée par l'entremise d'Ottawa [16]. 

Cette contradiction n'est pas nouvelle : elle est inscrite dans le partage des pouvoirs entre le fédéral et les provinces tel qu'il a été édicté par l'Acte de l'Amérique du Nord britannique (A.A.N.B.), la constitution canadienne de 1867. 

En réservant aux provinces l'entière juridiction, notamment sur les richesses naturelles se trouvant sur leur territoire [17], l'Acte consacre la propriété des provinces sur les richesses. En conséquence, leur exploitation doit s'établir sur une collaboration entre les intérêts économiques intéressés et les intérêts politiques provinciaux. En ce sens, tout développement économique dans ces secteurs qui tient son impulsion de l'extérieur a pour effet premier de soumettre la province à l'économie exportatrice de capitaux qui est, en l'occurrence, l'économie américaine pour la période qui nous concerne. 

Par ailleurs, les politiques indispensables à une telle intégration des économies provinciales à l'économie américaine entrent dans le champ de compétence du gouvernement fédéral ; il en est ainsi de la politique monétaire (Banque du Canada), du commerce interprovincial, etc. [18]. Nous avons donc ici affaire en matière d'exploitation des ressources à une première articulation entre les besoins d'une économie continentale contrôlée par les U.S.A. et des aires de compétence politiques partagées selon trois niveaux : provincial, fédéral et continental c'est-à-dire, essentiellement, américain. 

La construction de la voie maritime du Saint-Laurent, pour prendre un exemple patent, était essentielle à l'exploitation des dépôts miniers du Québec et du Labrador ; il en va de même pour l'établissement de la ville de Sept-Îles et la construction d'une voie ferrée pénétrant à 357 milles vers l'intérieur. La nouvelle frontière septentrionale n'est canadienne que géographiquement et politiquement ; économiquement, cette frontière appartient à l'investissement U.S. dans les matières premières... 

Ce ne sont pas les demandes pressantes longuement répétées par le Canada qui ont finalement amené le Congrès américain a approuver la participation des U.S.A. à la construction de la voie maritime du Saint-Laurent, mais plutôt les besoins en hydro-électricité de l'État de New-York et ceux de l'industrie américaine de l'acier pour le minerai de fer du Québec-Labrador [19]. 

Dans ce cas précis de la construction de la voie maritime du Saint-Laurent, on peut saisir la double articulation entre l'économie U.S. et les ressources provinciales d'une part, entre la politique U.S. et la politique canadienne de l'autre. Tout se passe donc comme si la politique fédérale cautionne l'expansion d'une économie continentale dont les tenants et aboutissants se trouvent à Washington. En ce sens, l'assujettissement politique du Canada passe par l'extension et l'intensification du contrôle étranger sur les économies des provinces. 

Cette intensification de l'emprise américaine sur les richesses naturelles des provinces fonde le pouvoir central comme simple caution et garant à la fois d'un ensemble de rapports établis concrètement dans la propriété des U.S.A. sur les ressources cédées par les provinces. 

Mais il ne s'agit-là que d'un premier aspect de la question, l'autre étant inscrit dans les pouvoirs concurrents du fédéral et des provinces sur le secteur manufacturier qui relève, sur le plan politique, du fédéral pour tout ce qui concerne le commerce interprovincial et international, les brevets, la faillite, etc., des provinces, pour ce qui concerne la disponibilité de la force de travail : Code civil et Code du travail [20]. Les besoins de la croissance du secteur manufacturier tendent donc à légitimer l'existence d'un gouvernement central fort et relativement autonome cette fois par rapport aux gouvernements locaux [21] et ce, malgré qu'une part sans cesse croissante de la propriété et du contrôle de ce secteur passe entre les mains de firmes américaines. 

Ainsi, chaque niveau de gouvernement dispose à la fois d'aires privilégiées et d'aires conflictuelles de responsabilité par rapport à l'autre, aires dont l'autonomie relative paraît plus grande précisément parce que le pouvoir effectif de contrôle sur chacune d'elles est situé à l'extérieur du pays. C'est pourquoi à un moment particulier d'une conjoncture économique, le gouvernement fédéral pourra étatiser une entreprise dans un secteur relevant de sa juridiction - transports, télécommunications, etc., - tandis que tel gouvernement provincial pourra étatiser l'exploitation de ressources -hydroélectricité, potasse, pétrole, etc., - dans une conjoncture économique autre. On ne peut dès lors pas saisir la signification d'ensemble de projets émanant de ces deux niveaux de gouvernement sans faire entrer en ligne de compte cette réalité juridique du partage des compétences et celle de la domination politique différentielle que ce partage établit selon les aires de ces compétences : là où le fédéral a le pouvoir - banque, commerce inter-provincial, etc., - il a aussi la prépondérance sur les provinces ; là où les provinces ont le pouvoir - richesses naturelles, droits civils, etc., ce sont elles qui ont la prépondérance sur le gouvernement central. 

La question ne s'arrête évidemment pas là. Si l'on veut maintenant pousser plus loin l'analyse, on peut comprendre pourquoi, bien que ne relevant pas au départ de sa juridiction, les politiques sociales ont été prises en charge par le gouvernement fédéral pendant les années de l'après-guerre : dans la mesure où ces initiatives s'inscrivaient dans le prolongement des revendications d'une main-d'œuvre salariée occupée dans la production manufacturière, cette question n'avait aucune importance concrète ou immédiate pour un premier ministre dont le parti était articulé sur une base électorale essentiellement rurale et marquée, de surcroît, du sceau d'un passé seigneurial. 

Par contre, pour une province comme l'Ontario, industrielle et urbanisée, le fait même d'une prise en charge de mesures sociales par le fédéral apparaît comme une ingérence dans sa sphère de juridiction, ce qu'elle se doit ou bien d'attaquer devant les tribunaux [22], ou bien de contester politiquement. 

À son tour, l'extension des politiques sociales tend à consolider le pouvoir central, voire à le faire paraître plus progressiste que les pouvoirs provinciaux [23]. 

L'ensemble de ces relations permet d'appréhender la complexité des rapports en cause dans une analyse des liens entre le gouvernement fédéral et les gouvernements provinciaux. À titre d'agent de la mise en valeur des richesses naturelles, un gouvernement provincial se trouve ainsi, aussi bien sur le plan économique que sur le plan politique, dans un état de supériorité par rapport au fédéral. Par contre, à titre d'agent de l'extension et de l'intensification des rapports de production au niveau de la transformation des matières - le secteur dit « secondaire », - les provinces se trouvent dans un rapport conflictuel les unes par rapport aux autres et par rapport au gouvernement fédéral. Ce rapport conflictuel peut être soit conflit de juridiction - l'Ontario contre le Canada dans la mesure où le Canada ne se fait pas le porte-parole de besoins de l'économie ontarienne -, soit refus même de reconnaître qu'il y ait là matière à exercer une quelconque juridiction : c'est le cas du gouvernement du Québec sous Duplessis qui ne veut rien entendre de mesures sociales « communistes ». 

Dans ces conditions, l'extension des responsabilités du gouvernement fédéral doit pouvoir compter sur l'assujettissement des provinces au financement et à l'implantation des mesures sociales. Or, l'établissement d'une telle participation implique deux choses : premièrement, que le gouvernement fédéral puisse, là où ce n'est déjà fait, arracher le gouvernement provincial à son rôle unique de pourvoyeur de ressources pour le capital étranger ; deuxièmement, que ce faisant, il établisse le gouvernement provincial comme agent des politiques fédérales à l'intérieur du territoire provincial. 

Dans la mesure où le gouvernement provincial assume cette double attitude, il accentue à la fois sa dépendance à l'endroit du fédéral et l'extension des pouvoirs provinciaux. 

Le paradoxe dans l'interprétation politique de la Révolution tranquille tient tout entier dans ces déterminations apparemment contradictoires qui ne s'expliquent, en définitive, que par le rôle à la fois concret et occulte joué à deux niveaux, fédéral et provincial, par les impératifs de la croissance de l'économie américaine. 

Ce paradoxe peut seul expliquer, contrairement à ce qu'on avance trop fréquemment, que l'histoire récente du Canada ne soit pas différente des celle des autres pays capitalistes. 

Ainsi, Garth Stevenson écrit : 

Le Canada diffère des autres pays capitalistes développés dans la grande mesure où la croissance des fonctions étatiques est intervenue au niveau provincial. En fait, contrairement à une croyance répandue, les dépenses publiques au niveau fédéral exprimées en pourcentage du P.N.B. ont été relativement stables depuis le début des années cinquante. Au début des années soixante, elles sont même tombées. En 1972, elles s'élevaient à 15% du P.N.B., sans compter les paiements de transferts effectués à d'autres niveaux de gouvernement, pourcentage presque identique au 14.9% atteint en 1956. Sur la même période de temps, les dépenses provinciales sont passées de 5.4% à 11% du P.N.B., celles des gouvernements locaux de 5.9% à 9.6% [24]. 

Sans compter ce fait inexpliqué que le pourcentage de 15% au niveau fédéral est déjà élevé, rien n'indique que l'augmentation accélérée des dépenses des gouvernements provinciaux soient un indicateur de la croissance de leur autonomie relative, pas plus d'ailleurs que le rythme de l'augmentation des dépenses publiques n'est un indicateur de l'« autonomisation » politique d'un gouvernement quel qu'il soit. C'est en effet ce qui permet de comprendre que l'augmentation des dépenses des gouvernements locaux - les municipalités, par exemple, - n'a nullement entraîné leur plus grande autonomie à l'endroit des autres niveaux de gouvernements, bien au contraire. 

En réalité, toute la question de l'étude des rapports entre le fédéral et les provinces ne trouvera de solution satisfaisante que si l'on délaisse une approche fonctionnaliste fondée sur une articulation entre deux gouvernements relativement autonomes, pour s'attacher d'abord et avant tout à la complémentarité politique entre chacune des provinces et le gouvernement fédéral, complémentarité politique qui est fondée sur une complémentarité économique entre les ressources de chacune des provinces et les secteurs de transformation correspondant à l'économie canado-américaine : l'hydro-électricité du Québec et l'État de New-York, le fer du Québec-Labrador et les usines du Michigan, le bois de la Colombie-Britannique et le Nord-Ouest américain, etc. 

En définitive, ce que recouvre cet ensemble de déterminations en porte-à-faux est l'absence de rapports politiques entre les provinces elles-mêmes. En effet, les rapports s'établissant de préférence entre chaque province isolément et le fédéral, on assiste alors, à l'intérieur de la confédération canadienne, à la prédominance politique des intérêts économiques régionaux au détriment d'une véritable politique nationale. Ce paradoxe expliquerait que le Canada ne soit pas une nation mais une somme de gouvernements : ce qui, au niveau fédéral, est donné comme « national » n'est qu'une résultante d'intérêts économiques régionaux dominants. 

Bien sûr, toute politique nationale quelle qu'elle soit est régie par les besoins d'intérêts économiques dominants ; ce n'est pas cette détermination des besoins économiques sur les politiques qui est ici en cause, mais la nature de ces besoins économiques : les besoins de l'expansion de l'économie américaine ou française existent en tant que tels, tandis que la notion de besoins de l'économie canadienne est une fiction, il n'y a que des besoins des économies régionales du Canada qui sont ceux d'une économie continentale américaine. Il existe ainsi entre ce qui est local et ce qui est national un dépassement dans une économie considérée comme un tout. Or, un tel dépassement n'a aucune existence concrète, aucune existence politique au Canada à cause de l'absence totale d'intégration au niveau des rapports économiques, - ou encore, parce que les tenants et aboutissants de cette intégration réside dans les nécessités de l'expansion de l'économie américaine. Ici la distinction entre ce qui est fédéral et ce qui est provincial ne recouvre pas la distinction entre ce qui est national par rapport à ce qui demeure régional. Bien au contraire : à cause du partage même des pouvoirs inscrit dans la constitution canadienne, nombre de politiques nationales ne peuvent être implantées qu'au niveau provincial [25]. 

Faute d'appréhender cette évidence, l'analyse est alors renvoyée à une problématique d'opposition entre deux ordres de gouvernements, voire entre deux fractions de classes dominantes - au pluriel, - plutôt qu'à une approche en termes de collaboration. Il ne s'agit pas d'avancer que ces oppositions n'existent pas, il s'agit plutôt de situer ces oppositions dans l'aménagement nécessaire d'une collaboration d'ensemble à l'intérieur d'une classe dominante – au singulier, - qui tire sa légitimation première et dernière de sa soumission aux impératifs de la croissance de l'économie américaine. La bourgeoisie à laquelle nous avons ainsi affaire est d'abord et avant tout compradore avant d'être industrielle ou financière, canadienne-anglaise ou canadienne-française. 

Dans cette perspective, qui nous parait répondre davantage aux exigences du raisonnement dialectique, les fractions de bourgeoisie ne sont pas une donnée de l'analyse, mais c'est l'histoire du Canada qui est, notamment, l'histoire d'une impossibilité : celle pour la bourgeoisie de se constituer en véritable bourgeoisie nationale à cause de la domination exercée à tous les niveaux, - fédéral, provinciaux, municipaux, -par les intérêts étrangers. 

Cette impossibilité n'est pas théorique, c'est la résultante concrète d'une profonde divergence au sein des intérêts économiques inter-provinciaux, divergence que ne pourra jamais résorber l'investissement, par les représentants de ces intérêts, de la scène fédérale. Par ailleurs, cela n'implique nullement que la scène provinciale soit une scène privilégiée ; il ne s'agit surtout pas d'un lieu de décentralisation de politiques nationales puisque de telles politiques n'existent pas. 

En définitive, il importe d'appréhender la société canadienne comme une articulation complexe d'intérêts inter-régionaux plutôt que de s'enfermer dans une hypothétique opposition entre classes ou entre fractions de classes correspondant aux deux niveaux provincial et fédéral de gouvernements [26]. Il importe donc de remplacer ce schéma d'opposition entre fractions de bourgeoisie par celui de la collaboration de classe avec l'investisseur étranger. 

C'était la base d'une première clarification, passons à la suivante.

 

2. Remarques théoriques :

 

Certains auteurs présentent l'ensemble des transformations subies par les sociétés développées depuis la Deuxième Guerre comme l'indication du passage d'un stade de capitalisme monopoliste simple à un stade de capitalisme monopoliste d'État. Ainsi, les interventions de l'État dans l'économie en même temps que l'utilisation de l'appareil d'État par la fraction monopoliste d'une bourgeoisie constitueraient la caractéristique dominante de la politique économique de ce nouveau stade. Nous serions aujourd'hui en présence d'un système économique à la fois en continuité et en rupture avec le capitalisme classique régi par la concurrence. 

La phase du capitalisme monopoliste d'État se développe à la fois en continuité et en rupture avec la phase du monopolisme simple.
 
Continuité en ce sens que le capitalisme monopoliste d'État représente la poursuite des transformations du capitalisme de monopole ; c'est-à-dire un renforcement de l'hégémonie des monopoles sur l'ensemble de la société et donc aussi sur l'appareil d'État...
 
... rupture avec la précédente, en ce sens que l'État, bien qu'étant plus directement sous le contrôle des monopoles, voit son rôle s'accentuer car tel est objectivement le besoin et l'intérêt des grands groupes monopolistes... [27]. 

L'intervention accrue de l'État dans l'économie et la société apparaît à la fois comme condition du maintien de l'impératif économique dominant, - l'accumulation du capital et la centralisation du pouvoir économique, - et comme résultat de cet impératif, i.e. la subordination croissante des politiques et des idéologies aux rapports économiques de production de telle sorte que « les interventions de l'État sur la base économique sont de plus en plus profondes et les liens entre l'appareil d'État et les groupes monopolistes de plus en plus resserrés » [28]. 

Il est bien évident que les rapports entre la base économique et ce qu'on appelle la superstructure politique et idéologique ont de tout temps été assez étroits. La différence ne résiderait pas ici dans la nature des rapports entretenus mais bien plutôt dans leur fonction : au stade du capitalisme monopoliste d'État, la fonction dominante du politique consiste à intervenir systématiquement dans l'économie afin de pallier aux défectuosités sociales croissantes du système, plutôt qu'à laisser jouer les « lois » du marché. En d'autres mots, si les moyens mis en oeuvre peuvent varier, la finalité, l'accumulation du capital, reste inchangée. 

D'après les auteurs du Manuel déjà cité, on peut ramener à trois les traits fondamentaux qui caractérisent cette phase du capitalisme : 1- le développement des entreprises à caractère monopoliste ; 2- le développement du capital financier ; et 3­l'exportation systématique de capitaux [29]. L'État joue un rôle instrumental essentiel dans ces procès : premièrement, en favorisant la concentration industrielle et financière ; deuxièmement, en servant directement ou indirectement d'agent de développement du capital financier ; et, troisièmement, en soutenant l'exportation ou l'importation de capitaux. 

Enfin, ce passage d'un stade à un autre de développement, lié aux nécessités de l'extension et de l'intensification des rapports de production à l'intérieur du système capitaliste mondial, serait le résultat d'une alliance de classes spécifique qui permettrait d'initier et de maintenir ce processus. En effet, la poursuite du processus de concentration industrielle n'est possible que dans la mesure où l'on parvient à briser la résistance des petits propriétaires individuels, soit en intégrant leur unité de production dans les rapports dominants c'est-à-dire dans des monopoles, soit en les acculant à la faillite. Cette intégration peut évidemment se faire sans le concours de l'État, toutefois l'intervention de l'État s'avèrerait indispensable pendant les phases de stagnation économique, ou même de simple ralentissement, pour accroître et accélérer le processus qui est la condition sine qua non du maintien du rythme de l'accumulation de capital. 

Pour séduisante que soit cette approche à l'étude des sociétés capitalistes contemporaines, elle paraît toutefois entachée d'un vice de fond qui a d'importantes conséquences théoriques pour l'analyse. En effet, ainsi que l'ont relevé certains auteurs [30], tout se passe alors comme si l'État était séparé de l'économie, comme si, en d'autres termes, la fonction de l'État en système capitaliste était déviée de sa fonction sociale intrinsèque, fonction sociale que seule pourrait révéler et actualiser la prise du pouvoir politique et le renversement d'une oligarchie financière. 

Considérer que les fonctions de l'État se trouvent quelque part « à l'extérieur » du procès « véritable » de mise en valeur du capital signifie que l'on comprend l'État en tant qu'organisation de domination politique séparée de l'« économie » [31]. 

En effet, la première conséquence de l'utilisation du schéma du passage d'un stade à un autre consiste à obvier à la question de savoir comment et pourquoi l'État lui-même a été amené à s'investir ou à être investi de nouvelles fonctions. Pourquoi, en d'autres mots, l'État intervient-il aujourd'hui dans l'économie alors qu'il ne le faisait pas hier ? Ou encore, si l'on accorde que l'État intervenait hier, en quoi ses interventions actuelles diffèrent-elles de celles-là pour que l'on soit fondé de parler de « rupture » d'avec le passé ? 

Ces questions sont centrales pour comprendre le rôle, la place et la fonction de l'État québécois au cours de la Révolution tranquille. En effet, si l'État après Duplessis est à la fois en continuité et en rupture d'avec l'État sous Duplessis, est-ce à dire que l'État s'est transformé de lui-même grâce à l'arrivée au pouvoir d'un nouveau gouvernement, le gouvernement Lesage ? 

Si l'on pose ainsi la question, il devient fort difficile d'expliquer ce fait que plusieurs des mesures implantées par les libéraux à compter de 1960 avaient été initiées sous l'Union Nationale, notamment, par Paul Sauvé. On risque ainsi d'imputer la rupture au seul changement de gouvernement. Mais un autre inconvénient beaucoup plus important est que ce schéma laisse dans l'ombre tout ce qui n'est pas de près ou de loin lié aux initiatives législatives ou administratives au sein de l'État, c'est-à-dire finalement, de laisser dans l'ombre tous les rapports sociaux qui déterminent les décisions politiques. On privilégie ainsi un ensemble de transformations politiques et administratives sans chercher à expliquer d'où sont issues ces transformations. 

Il importe donc de clarifier ces quelques éléments avant d'entreprendre l'analyse puisqu'ils sont déterminants pour expliquer le sens d'une étude comme celle-ci. 

Ces questions peuvent se ramener à une seule : quels sont, au sein d'une société, les rapports qui s'établissent entre l'économie et le politique, ou encore, quels sont les rapports entre la base économique et la structure politique ? 

Bien sûr, les liens entre l'économique et le politique ne sont, en définitive, que des formes particulières et privilégiées de tout un ensemble de rapports sociaux. Mais ces liens sont essentiels, sur le plan théorique, puisqu'ils permettent de démarquer les rapports entre des classes sociales de la totalité des rapports sociaux inter-individuels : en ce sens, ces rapports permettent de fonder une véritable histoire sociale.

 

a) Les rapports entre la base et la superstructure

 

La façon la plus simple de définir la base économique de la société est de la caractériser comme étant un ensemble de « rapports immédiats de production » [32] ou encore, si l'on préfère, comme l'ensemble des rapports sociaux de travail. Dans nos sociétés, de tels rapports sont intrinsèquement des rapports sociaux parce qu'ils se nouent dans des collectifs de production : entreprises, hôpitaux, ministères, etc. Il n'en est pas toujours ainsi puisque certains rapports de travail peuvent bien demeurer individuels et exister en dehors d'un « travailleur collectif » concourant à une production donnée ; d'ailleurs, par le passé, de tels rapports individuels ou familiaux de travail ont effectivement dominé la vie sociale : c'est le cas pour l'agriculture québécoise tout au long de son histoire. 

Ceci étant dit, la superstructure politique et idéologique constitue d'évidence l'ensemble des rapports qui ne sont pas des rapports immédiats de production, c'est-à-dire la totalité des rapports autres que les rapports sociaux de travail. Il s'agit donc ici d'une catégorie résiduelle - tout rapport lié médiatement au travail - et tout rapport social l'est forcément - fait partie de la superstructure. 

Or, si l'infrastructure économique regroupe l'ensemble des rapports immédiats de production, la différenciation d'avec ce qui n'est pas un rapport immédiat de production n'est pas aisée à établir ; en effet, 

l'unité de la vie sociale est si forte qu'une telle différenciation, n'a de sens que dans l'accentuation méthodologique de certaines relations déterminées et fondamentales. C'est pourquoi il serait tout à fait faux de comprendre la différenciation marxienne entre la base et les superstructures comme la séparation de deux sphères totalement différentes, ne comportant aucune transition, aucune médiation. Il s'en suit que le concept de « superstructure » peut être délimité en général certes, mais ne peut pas être déterminé de façon concrète, à moins d'énumérer complètement toutes les relations sociales [33]. 

Une telle énumération serait évidemment absurde. Il importe donc, si l'on veut pouvoir utiliser de manière fructueuse pour l'analyse la notion de superstructure, de bien préciser quels éléments ou quels rapports sociaux seront privilégiés. 

On voit ainsi à quel point il serait abusif de confondre superstructure et État ou gouvernement [34] puisque cela voudrait dire que le concept d'État renverrait à la totalité des rapports sociaux médiats de production - i.e. autres que les rapports de travail, - alors qu'il relève de l'évidence que de tels rapports se nouent aussi bien dans des entreprises, des hôpitaux, des ministères, etc., que dans les relations inter-individuelles. 

L'on ne peut confondre les politiques des entreprises par exemple, et celles de l'État, pas plus que l'on ne confond politiques ou idéologies syndicales et politiques ou idéologies gouvernementales. Par ailleurs, les gouvernements intervenant de plus en plus dans la production de biens et de services, l'État actuel regroupe non seulement un ensemble de relations sociales non-économiques - qui reste à être précisé, - mais aussi tout un réseau de « rapports immédiats de production ». 

Le statut de la propriété, c'est-à-dire le fait qu'une propriété soit détenue à titre privé ou à titre public, ne change en rien ces rapports immédiats de production qui sont les rapports de travail entre « les fonctionnaires du capital » - pour reprendre l'expression de Marx, - et les salariés-exécutants. 

Cette appréhension des rapports entre infra et superstructure diffère de celle où ils sont perçus comme rapports d'extériorité entre deux sphères ou réseaux de relations sociales donnés d'un côté dans la structure économique, de l'autre dans une superstructure étatique. 

La question des fonctions des interventions de l'État dans l'économie revêt donc un tout autre sens : il ne s'agit pas de poser le problème en termes d'ajustements nécessaires entre une superstructure étatique et une base économique donnée comme un tout autonome puisque infra et superstructure désignent une démarcation qui traverse tout lieu social de production, qu'il s'agisse d'entreprises, d'hôpitaux, de ministères, etc. En ce sens, comme n'importe quelle entreprise, l'État participe et de l'infrastructure économique, au sens où l'entendent les économistes, et de la superstructure politique et idéologique. Ceci étant dit, le concept d'État ne se résorbe pas dans, ni ne se confond avec, la totalité des lieux sociaux de production. C'est ce qu'il faut maintenant expliciter. 

Une première manière d'appréhender la différence entre cette totalité des lieux sociaux de production et l'État passe par la signification profonde du processus de transformation du statut de la propriété, c'est-à-dire la signification de la transformation de la propriété privée en propriété publique. Une seconde manière d'appréhender cette différence passe par l'élucidation de l'extension puis de la prise en charge, par l'État, de besoins sociaux non immédiatement liés à la production ; c'est, si l'on veut, la question de l'extension des fonctions de l'État dans des domaines aussi divers que la santé, l'éducation, le bien-être, le chômage, etc. 

Le premier élément, celui de la prise en charge par l'État, sous la forme d'une propriété publique, de fonctions de production autrefois détenues privément établit l'État comme employeur ; néanmoins l'exploitation, sous le régime de la propriété publique, des richesses naturelles ou des hôpitaux ne change rien aux rapports immédiats de production que sont les rapports de travail. Si donc quelque chose change, c'est bien dans les rapports autres que les rapports de travail que cela se produit, c'est-à-dire dans la superstructure. Ainsi, pour paraphraser Marx, avec la propriété publique « s'élève toute une superstructure d'impression, d'illusion, de façons de penser et de conceptions philosophiques particulières » [35] différentes de celles qui prévalaient sous l'existence de la seule propriété privée mais dorénavant en coexistence ou en symbiose avec elles. 

Cette transformation dans la superstructure doit être distinguée de l'extension des fonctions économiques de l'État bien que l'une n'aille évidemment pas sans l'autre : la transformation dans la superstructure marque ici une extension des rapports sociaux de travail à la production de biens ou de services sous la responsabilité « publique », ce qui n'implique pas que le contenu des rapports immédiats de production ait été changé pour autant : les rapports au sein de l'infrastructure sont au contraire les mêmes. 

En fait, quelle que soit la production dans laquelle l'État s'engage, i.e., qu'il s'agisse de produire des biens ou des services, s'il est une constante qui vaille aussi bien là que dans le secteur privé, c'est bien que les rapports immédiats de production - les rapports de travail, - ne sont pas modifiés pour autant. Ainsi, les rapports immédiats de production d'un service comme l'assurance-chômage sont calqués sur les rapports de production de n'importe quelle marchandise : efficacité, rationalité, autorité sont les mêmes impératifs ici que partout ailleurs. 

Venons-en maintenant au second élément de démarcation entre la totalité des lieux sociaux de production et l'État. Ce second élément nous est donné cette fois dans l'extension matérielle des fonctions de l'État qui semble répondre aux pressions d'une espèce de marché de besoins, distinct d'un marché des marchandises qui fonde la croissance de la production matérielle. 

Si le premier élément nous a permis de préciser que la métamorphose d'une propriété privée en propriété publique est toute entière un effet de superstructure tant que les rapports immédiats de production demeurent inchangés, ce second élément nous permettra d'isoler les fonctions nouvelles de l'État comme prolongement des rapports immédiats de travail, ou comme extension de l'infrastructure économique, soit en vue de la satisfaction de besoins nouveaux - la santé ou l'éducation, -soit en vue de la production de biens ou de services auparavant dévolue à une exploitation dans le cadre de la propriété privée -le transport urbain, par exemple. Ce second élément fonde l'extension de l'infrastructure sous l'égide de l'État comme bureaucratisation nécessaire du pouvoir sur les rapports immédiats de production. 

Cette extension se situe clairement dans le prolongement de la production sous la forme juridique de la propriété privée quand il s'agit de la prise en charge par l'État d'un secteur à l'occasion d'une nationalisation ou d'une étatisation, par exemple. l'État prend alors la relève de secteurs de production en perte de vitesse ou devenus improductifs pour le capital et c'est ainsi que les choses se sont produites pour la plupart des services reconnus aujourd'hui comme services publics : autrefois détenus privément, les conditions sociales de leur exploitation n'a pas changé, seul a changé le statut de la propriété. Le pont de Terrebonne était encore, dans les années cinquante, propriété privée : ses usagers devaient payer son propriétaire pour le traverser. 

Une telle prise en charge n'est pas fortuite mais se situe dans le prolongement nécessaire de la production sous la forme de la propriété privée. Elle permet de libérer le capital privé engagé dans des secteurs en déclin ou en stagnation en le remplaçant par des fonds publics pour lui permettre de s'investir plus profitablement ailleurs, dans des secteurs en expansion [36]. 

Cette extension des fonctions de l'État n'apparaît sans doute pas aussi clairement comme le prolongement de la production de biens et de services si l'on regarde du côté des responsabilités apparemment nouvelles assumées par l'État en matière de bien-être, d'éducation, etc. En effet, ces besoins nouveaux pris en charge par l'État n'ont de prime abord rien à voir avec les rapports immédiats de production - les rapports sociaux de travail. l'État remplirait ici véritablement un rôle original et non plus un rôle supplétif comme c'était le cas tout à l'heure : l'État moderne serait ainsi investi de la capacité de satisfaire des besoins sociaux dont nul n'avait auparavant la charge. 

Cette façon de voir est évidemment une illusion : l'univers des besoins sociaux roule tout entier sur les besoins de la production. On peut expliquer l'ensemble de ce processus au moyen de la formule lapidaire suivante : c'est précisément parce que rien ne change dans les rapports immédiats de production, c'est-à-dire dans les rapports de travail, que la superstructure étatique doit être investie d'un nombre croissant de responsabilités qui servent à cautionner cet immobilisme dans les rapports immédiats de production. Nous avons souligné les mots « rien ne change » et « immobilisme » parce que, finalement, ils masquent le caractère dialectique de l'articulation qui est ici en cause entre rapports de travail -l'infrastructure - et les autres rapports sociaux - la superstructure. 

Sous des apparences d'immutabilité ou d'immobilisme, les rapports immédiats de travail changent constamment. Prenons un exemple simple qui permettra d'illustrer ceci : l'entreprise n'étant pas une oeuvre de bienfaisance, comme on se plaît à le répéter, elle ne saurait grever ses coûts de production pour augmenter la sécurité au travail de ses employés. Par ailleurs, si elle veut soutenir la concurrence sur le marché, elle doit constamment se préoccuper d'augmenter la productivité du travail. Ce faisant, les normes - ou l'absence de normes, - de sécurité constituent pour les travailleurs une menace qui croit en même temps que la rationalisation ou, si l'on préfère, que l'intensification de leur exploitation au sein des rapports immédiats de production. Le besoin social - social parce qu'affectant un collectif de travail - d'une sécurité minimale est de la sorte évacué du lieu physique qui le fait naître -l'entreprise, l'hôpital, le ministère, etc. Il est, en d'autres termes, évacué de l'infrastructure économique où ce besoin est « produit » par les conditions concrètes dans lesquelles s'opère la production de la marchandise, du soin ou du service en question, et reporté, transféré au niveau de la superstructure : celle des travailleurs affectés d'abord - syndicat ou association ; de là, à celle des patrons, bureaux et arcanes divers du pouvoir, associations patronales, etc. 

À ce stade-ci, le besoin s'inscrit dans un conflit entre deux classes : l'une pour laquelle la valeur d'usage de la force de travail est un bien suprême - « égoïsme » compréhensible dans la mesure où il y va de la santé et de la vie des personnes concernées ! - l'autre pour laquelle le paiement de la valeur d'échange de la force de travail aux travailleurs la décharge de toute responsabilité à leur endroit. Ainsi, une revendication sociale ne peut être satisfaite dans les cadres restreints de la propriété privée : plus ce besoin particulier est frustré ou étouffé au moyen d'une violence quelconque, plus il devient pressant et urgent. La seule solution au maintien de la légitimation de ces rapports dans les cadres de la propriété privée réside alors dans l'appropriation de cette revendication sociale par le pouvoir public. Ce faisant, le pouvoir public cautionne et légitime le statut juridique des rapports immédiats de production où avait surgi ce besoin de sécurité en premier lieu. 

La prise en charge par le pouvoir public apparaît de prime abord comme un dépassement des contradictions dans lesquelles s'enferre la propriété privée. 

D'ailleurs, à la limite, toute extension bureaucratique désigne le mode particulier de résorption d'une contradiction sociale dans la fuite en avant et les exemples abondent qui ne tiennent pas directement à des économies réalisées sur l'entretien ou la sécurité de la force de travail au niveau de la production, mais aussi et de plus en plus à la sécurité des consommateurs en général. C'est ainsi que, dans la production dite « de masse », la qualité des produits le cède à ce point à la sécurité ou à la santé de tous les individus, que les pouvoirs publics se sont trouvés dans la nécessité de mettre sur pied force laboratoires et centres de recherches pour contrôler les effets sociaux nuisibles des produits mis sur le marché sans jamais, bien évidemment, se permettre d'enrayer les conditions objectives qui justifient la flagrante nocivité de cette production. Ainsi les économies réalisées par les entreprises pharmaceutiques ou alimentaires sur leur budget de recherche en même temps que l'augmentation effrénée de leur production se répercutent forcément dans une augmentation de coûts sociaux pris en charge par les pouvoirs publics sous le mode d'une bureaucratisation : pour pallier aux déficiences qualitatives croissantes de ces productions légitimées par l'obligation de toujours faire davantage de profits, les pouvoirs publics prennent la relève des obligations sociales de ces entreprises afin de contrer un empoisonnement massif potentiel qui plane comme une menace collective grandissante. 

Que dire maintenant de la sécurité sociale en cause dans la production de toute marchandise, quelle qu'elle soit, de la pollution, etc. ? Le même schéma que celui donné à l'occasion de l'exemple cité plus haut concernant la sécurité au travail s'applique de la même manière à l'occasion de toute production dans le cadre de la propriété privée puisque dans ce cadre seule prime la maximisation du profit. Que dire au surplus de la « validité » de la solution bureaucratique dans le cadre d'une propriété publique si, à l'intérieur d'un tel cadre, seule prime la réduction des coûts ? En fait et en droit, le moins que l'on puisse dire c'est que le remède appliqué ressemble étonnamment au produit qui a causé l'empoisonnement social en premier lieu ! 

En ce sens, la bureaucratisation n'est pas un luxe, encore moins une panacée, mais bien l'envers d'un rapport social dominant dont l'avers est le rapport fondé sur la propriété privée. D'où cet élément capital : l'extension bureaucratique ne saurait connaître de limite tant et aussi longtemps que les lieux sociaux de production que sont les appareils sociaux -entreprises, hôpitaux, ministères, etc. - fonctionnent comme des lieux d'accumulation matérielle de biens, de droits ou de privilèges, bref, comme les lieux de hiérarchisation interindividuelle, plutôt que comme des lieux sociaux d'égalisation interindividuelle. Dans la mesure seulement où les détenteurs de pouvoirs dans des appareils sociaux tiennent ces pouvoirs des exécutants, i.e. de tous les travailleurs à l'intérieur de tels appareils, peut-on penser alors mettre en échec la rationalité de l'accumulation qui n'est en définitive, autre chose qu'une pure et simple dictature du quantitatif sur le social dans les appareils sociaux. 

L'explication de cet enchevêtrement entre d'une part ce qui est social et ce qui ne peut pas ou ne doit pas l'être compte tenu de la nécessité de se conformer à cet impératif de la maximisation des profits ou de la réduction des coûts, entre d'autre part la légitimation du pouvoir, des privilèges, des écarts de revenus et les besoins sociaux, n'est certes pas aisée à établir une fois pour toutes. Néanmoins s'il faut, comme il se doit, chercher à cerner une telle explication, dont on sait qu'elle nous est donnée au départ dans la contradiction entre le privé et le social à l'intérieur des appareils sociaux, on peut fort probablement révéler plus clairement ce dont il s'agit si l'on transpose le problème dans les termes suivants : la contradiction entre ce qui est privé et ce qui est social correspond à une contradiction entre ce qui est quantitatif et ce qui est qualitatif, où ce sont ceux qui détiennent le (secret » du passage de l'un à l'autre, c'est-à-dire ceux qui détiennent la Mesure par laquelle le qualitatif est métamorphosé en quantitatif ou le social en privé, qui détiennent de jure et de facto le pouvoir effectif sur le travail et la légitimation économico-politique de l'exercice de ce pouvoir. 

Comprenons-nous bien, ce n'est certes pas ce nécessaire « passage » du qualitatif au quantitatif qui est en cause mais bien sa fonction, c'est-à-dire, en définitive, la fonction de la mesure grâce à laquelle le passage ou la métamorphose est opérée [37]. 

Reprenons, afin d'illustrer un développement qui autrement risquerait d'être taxé d'abstrait et, comme tel, relégué dans les limbes de la confusion - ce qui épargnerait évidemment de l'exercice d'en réfuter la pertinence et la validité, - reprenons l'exemple de la sécurité au travail. Rien n'est moins mesurable qu'une vie humaine ; ne dit-on pas que la vie n'a pas de prix ? Néanmoins, tout l'exercice consiste précisément à établir une telle équivalence malgré qu'elle ne soit pas possible. D'ailleurs, en mode de production capitaliste, cette équivalence existe déjà puisque c'est elle qui fonde et légitime tout à la fois le système : il s'agit de la puissance réparatrice de l'argent qui joue ici exactement le rôle assigné autrefois au pardon dans le rachat des péchés. 

L'absence de sécurité au travail - sur un chantier de construction, par exemple, - constitue pour les travailleurs un danger, une menace constante pour leur vie - qualitatif - en même temps qu'elle constitue, pour le capitaliste, une économie - quantitatif. Dans ces circonstances, cette valeur qu'est une force de travail - valeur toute qualitative, inestimable, non-monnayable, etc., - de toutes les valeurs possibles n'en revêt qu'une seule à l'occasion de l'échange entre patron et ouvrier : le prix qu'on la paie. Or, cette mesure qu'est l'argent est bien entre les mains du patron qui, une fois le salaire versé, est complètement libéré de toutes les autres évaluations possibles et imaginables quoi qu'il advienne. 

On a ainsi d'un côté un groupe d'individus disposant de puissances de travail formant un ensemble social et qualitatif qui n'est donc susceptible d'aucune évaluation précise, -d'aucune mesure exacte, ou « scientifique », - groupe sur lequel un patron plaque une quantité x d'argent dont l'effet premier est de dissoudre toutes les qualités actuellement et potentiellement en cause dans le groupe en question dans le seul prix. L'effet de l'application de cette mesure monétaire consiste à résorber -pour le patron - le qualitatif dans le quantitatif, mais cela n'empêche pas que cette mesure n'aie pas le même effet pour les travailleurs ! 

Si, d'aventure, le patron fait poser une clôture devant un passage découvert passablement dangereux, il se trouve ainsi à concéder que la rémunération ne le relevait pas de toutes les autres évaluations. À son tour, cette nouvelle mesure de protection pourra s'avérer inefficace dès que l'augmentation des cadences amènera les travailleurs à ré-évaluer les dangers encourus par rapport à leur sécurité. 

On passe ainsi, dans un incessant mouvement de va-et-vient, mieux dialectique, du qualitatif au quantitatif pour les patrons, et du quantitatif en qualitatif pour les travailleurs, dans tout rapport de travail. 

Le sens des termes « démocratie industrielle » ou démocratie au travail trouvent ainsi leur véritable approfondissement : cette démocratie seule peut poser un frein à l'arbitraire patronal drapé de sa rationalité pécuniaire. 

Ces remarques qui, en apparence, nous ont éloigné de notre sujet le concernent pourtant directement : elles servent à préciser en quoi et pourquoi l'enjeu premier et dernier des luttes sociales se noue autour de et dans les rapports de travail ; elles servent aussi à illustrer pourquoi, tant que les rapports de travail restent inchangés, l'État s'est progressivement trouvé investi, sur le mode bureaucratique, de la responsabilité de toutes ces mesures sociales qui auraient autrement enrayé le processus privilégié dans un système capitaliste : la métamorphose de la valeur d'usage social du travail en profits.

 

b) L'État et les classes :

 

Les remarques précédentes nous ont amené à appréhender l'État dans sa réalité contradictoire sous deux aspects : premièrement, en tant qu'il est impliqué dans une production quelconque - et tout État l'est forcément -, matérielle ou immatérielle, l'État participe à l'infrastructure économique : il gère des rapports de travail ; deuxièmement, en tant qu'il est tout particulièrement le lieu de la récupération de besoins à la fois produits et évacués au niveau des rapports de travail, i.e. de l'infrastructure, - et tout l'État l'est forcément, - l'État participe à la superstructure politique et idéologique. 

Ceci étant posé, qu'est-ce qui change ou a changé dans l'État contemporain par rapport à ce qu'il a été ? En d'autres mots, une fois posés et quelque peu élucidés les rapports sociaux contradictoires dont l'État est l'héritier, comment peut-on écrire l'histoire d'un État ou celle des États ? 

Cette histoire s'appréhende évidemment par la lutte des classes. Mais cette lutte, dans le cadre de l'État contemporain, n'est pas une ronde à trois [38] où la prise du pouvoir politique par telle ou telle fraction d'une classe dominante constituerait un préalable qui permettrait de rendre compte de divisions au sein de cette classe dominante d'abord, par quoi il est sous entendu que la classe dominée existe mais en quelque sorte en dehors d'une histoire qui est celle des scissions et alliances intervenant à l'intérieur d'une classe dominante. 

Dans une telle perspective, les classes dominées apparaissent comme des absents de l'arène d'une histoire qui est toute faite de fractionnements et de recompositions au sein d'une classe dominante. L'histoire se confond alors avec les tractations politiques de cette classe au niveau du gouvernement et de la prise du pouvoir, tractations qui auraient pour finalité d'ajuster le partage du pouvoir politique aux échanges économiques concrets entre fractions du capital social total. La politique n'est plus alors que la légitimation de la circulation de la propriété entre fractions de classe ; on laisse de côté le processus de la production où sont créés les biens soumis à la propriété [39]. 

Dans ces conditions, le politique serait toujours en décalage - temporel, spatial ? - par rapport au réel qui se passe dans la circulation matérielle et non dans la production. L'histoire n'est plus alors que l'analyse des initiatives de fractions de classe dominante. Là où l'ajustement entre ces fractions s'avérera plus conflictuel que de coutume, on parlera alors d'« autonomie relative » du politique par rapport à la circulation des marchandises ou des droits de propriété sur le capital. 

C'est en ce sens que l'utilisation de notions comme celle d'« oligarchie financière » peut s'avérer d'un maniement délicat. Si le capitalisme monopoliste d'État est cette phase du capitalisme caractérisée essentiellement par ce moment où la fraction monopoliste de la bourgeoisie cherche à investir une « superstructure » où ses intérêts ne sont pas encore dominants, on est alors renvoyé à la problématique fonctionnaliste. C'est ce à quoi nous conduisent, notamment, les travaux théoriques du Parti communiste français : 

La bourgeoisie, aujourd'hui, ne vit plus en harmonie avec elle-même (sic !), comme elle avait essayé d'en accréditer l'image dans sa phase ascendante. Des tensions croissantes opposent entre elles les principales couches qui la composent. Une scission de plus en plus profonde se produit entre l'oligarchie financière - composée des dirigeants des groupes monopolistes dominants - et la petite et moyenne bourgeoisie [40]. 

Par voie de conséquence, la caractéristique principale de cette lutte politique entre fractions de la bourgeoisie est d'être irrationnelle : elle ne correspond pas à l'état de développement des forces productives. « Isolée de plus en plus... (de) l'ensemble de la nation... la bourgeoisie monopoliste (doit) s'appuyer (...) sur la puissance et les interventions largement développées de l'appareil d'État » [41]. 

Il appartient alors aux forces démocratiques de renverser ce pouvoir politique pour fonder la libération des forces productives. 

Toute la question politique se ramène dès lors, ainsi que l'a relevé Magaline, à poser la nécessité du passage au socialisme comme la seule solution rationnelle et raisonnable aux contradictions économiques dans lesquelles se débat le capitalisme monopoliste d'État : « La tâche du nouveau pouvoir démocratique sera essentiellement de libérer les forces productives nouvelles de l'entrave que constituent les rapports de production capitalistes, et de permettre ainsi leur plein développement » [42]. 

Le problème principal que soulève cette approche est celui de la lutte des classes qui est résorbé dans des questions de stratégies politiques comme si cette stratégie politique et cette éventuelle prise de pouvoir pouvaient libérer qui que ce soit dans ses rapports immédiats de production que sont les rapports sociaux de travail. 

On semble ainsi ne pas prendre en ligne de compte le fait que la lutte des classes naît et se développe dans la production et que c'est sur cette lutte entre capital et travail dans les rapports immédiats de production - c'est-à-dire au niveau de ce qu'il est convenu d'appeler la base ou l'infrastructure -, que « s'élève toute une superstructure d'impressions, d'illusions, etc. ». En l'occurrence, l'illusion dominante dans le cas qui nous occupe consiste à nier qu'il y ait effectivement lutte à ce niveau ou à laisser croire qu'un changement dans une superstructure politique puisse résorber la lutte des classes au niveau des rapports de travail. 

Ainsi, la séparation entre l'infrastructure économique et l'État, séparation consacrée et légitimée dans nos rapports capitalistes de production où l'État se prétend hors des classes, apparaît alors comme séparation nécessaire sous quelque régime que ce soit. 

Nous avons indiqué qu'il n'en est rien ; l'État n'est pas un luxe que se paie une bourgeoisie pour tenir des masses tranquilles comme on serait alors conduit à le penser s'il nous fallait étudier les politiques sociales, par exemple. l'État est à la fois dépassement des contradictions nées dans une infrastructure régie par la propriété privée et appropriation des besoins sociaux créés dans les rapports de production que ce régime juridique fonde. 

Tout ceci vise à éviter qu'un maniement pré-critique d'un ensemble de notions reçues et acceptées engage l'analyse dans des problèmes secondaires. Dans la mesure où nous nous attachons à appréhender les luttes des classes au Québec, il ne saurait dès lors être question de privilégier l'étude de la classe dominante. 

Si le gouvernement et les tribunaux constituent la superstructure politique de la classe dominante, l'école et les journaux sa superstructure idéologique, la classe dominée peut aussi disposer de sa propre superstructure : un parti, des syndicats, des journaux, etc... Évidemment pas plus que l'État ne représente adéquatement les intérêts objectifs de la classe dominante, tel syndicat ne représente parfaitement les intérêts sociaux de la classe dominée. En ce sens, la classe dominée est aussi dans l'histoire, et l'évolution du syndicalisme comme celle de la conscience politique des travailleurs sont déterminées par les luttes engagées au niveau des rapports immédiats de production, tout comme cela se produit pour la classe dominante. 

Bien sûr, il n'y a pas ici d'équivalence entre les moyens mis à la disposition des uns et des autres ; le pouvoir syndical est infime et par rapport au pouvoir économique de la bourgeoisie et par rapport à son pouvoir politique de répression. Énoncer cela c'est dire que la lutte est inégale, elle n'en existe pas moins pour autant ! Mieux, c'est à partir de cette lutte que l'on est susceptible de comprendre l'ensemble des législations, aussi bien les soi-disant « initiatives sociales » des gouvernements que leurs programmes économiques, et l'ensemble des décisions judiciaires rendues sous l'empire de ces législations. Nous disons bien l'« ensemble » parce que la filiation serait, à la limite, absurde à établir dans tous les cas. l'enchevêtrement des événements étant établi pour l'ensemble, il s'avèrerait fastidieux de recomposer la concaténation pour chaque législation ou pour chaque décision rendue par les tribunaux en vertu de telle législation particulière. 

Cette lutte des classes s'établit à partir de la position objective des individus dans leurs rapports immédiats de production. D'ailleurs c'est à ce niveau que la lutte se mène concrètement et en permanence tandis que la superstructure, qu'il s'agisse de la haute direction d'une firme, du gouvernement ou d'un syndicat, peut fort bien n'entretenir, pour ceux qui y logent, que des impressions ou des interprétations diverses de cette lutte. Elle peut même, à la limite, les amener à passer le plus clair de leur temps à nier qu'il y ait effectivement lutte concrète et permanente au niveau des rapports immédiats de production. Dans ce cas, les rapports au niveau de tel procès de travail, par exemple, est tout simplement donné comme rapport nécessaire d'autorité ou de contrôle. On parlera même d'inclure la science et la discipline parmi les forces productives [43] ! Il y a loin de cette approche à l'appréhension du procès de travail comme processus d'exploitation. 

Cette force productive nouvelle (qu'est le capital, D.B.) ne tient pas seulement au fait qu'(elle) rassemble les producteurs en un collectif de travail, mais également (et de façon indissociable) au fait que le capital instaure une surveillance de la régularité, du « soin » et de l'intensité du travail, et, au-delà, qu'il se présente comme un « rapport coercitif obligeant la classe ouvrière à exécuter plus de travail que l'exige le cercle resserré de ses besoins » de sorte que « comme producteur et metteur en oeuvre de l'activité d'autrui, comme exploiteur de la force de travail et soutireur de travail extra, le système capitaliste dépasse en énergie, en efficacité et en puissance illimitée tous les systèmes précédents de production fondés directement sur les différents systèmes de travaux forcés » [44]. 

Ainsi, en faisant porter le poids de l'analyse sur l'écheveau des alliances politiques dans la superstructure, c'est le moment essentiel de l'exploitation du travail dans des rapports sociaux de production qui est occulté, c'est surtout le moment de la détermination de ces rapports de base sur les alliances dans la superstructure qui est occulté. 

Étudier les classes sociales consiste ainsi à appréhender la détermination des rapports immédiats de production sur les rapports médiats de production, quelqu'éloigné que paraisse être cet enchaînement de prime abord. En fait, cet éloignement même est à la fois la condition d'existence et de légitimation de cette superstructure qui se prétend séparée des rapports immédiats de production et que l'on nomme l'État. En d'autres mots, cet éloignement fonde l'existence concrète de l'État dans cette séparation de l'immédiatement social qui est économique -c'est-à-dire la production matérielle, - et le médiatement social qui est politique - c'est-à-dire le soutien direct ou indirect à une production matérielle. 

À la limite d'ailleurs, cet éloignement est tout à fait factice et n'a de valeur que méthodologique - pour reprendre le terme de Jakubowsky - puisque l'individu inséré dans l'appareil gouvernemental en tant que législateur - un ministre, par exemple, - est en même temps engagé dans des rapports immédiats de production avec les employés de son ministère. Dans le même ordre d'idées, le député peut être ou avoir été, peu importe, garagiste, tavernier ou bandit, tout comme le juge. À cet égard, l'éloignement de la superstructure étatique par rapport à l'infrastructure économique dans lequel pourrait se complaire l'analyse n'existe pas pour l'individu, pas plus qu'il n'existe pour les classes sociales en présence. 

Toutefois, c'est une chose d'admettre qu'il y ait un lien étroit et une détermination bi-univoque directe des rapports immédiats sur les rapports médiats de production, une autre de poser qu'il y a effectivement homologie ou coïncidence entre les uns et les autres. C'est précisément parce que les rapports immédiats de production ne sont pas appréhendés dans leur contradiction fondamentale de rapports antagoniques d'exploitation que les « solutions » élaborées au sein des rapports médiats sont, toujours et partout, en porte-à-faux par rapport à ceux-là. 

Dans ces circonstances, l'immédiatement social donné au niveau des rapports de travail dans la production et qui est évacué par la nécessité du profit, de l'efficacité, de la productivité, etc., est médiatisé et approprié au niveau de la superstructure d'État sous la forme de tel ou tel besoin social -le chômage, par exemple - qui est ensuite satisfait dans des rapports de production où l'immédiatement social est de nouveau évacué, pris en charge au niveau de la superstructure, puis satisfait dans des rapports de production, etc. 

Reprenons, une dernière fois, l'exemple de la sécurité au travail : le problème de la sécurité constitue pour les propriétaires une menace de relâchement de la « tension » [45] imposée dans les procès de travail, une menace de relâchement du rythme du travail, soit par la grève, soit autrement, par le sabotage, etc... 

Prise en main au niveau de la superstructure syndicale, la question de la sécurité ne peut trouver de solution concrète que si elle est ré-insérée au niveau des rapports immédiats de production. Il va de soi qu'une telle solution est inacceptable, dans son ensemble, pour les propriétaires puisqu'elle contribuerait à grever l'entreprise en lui faisant supporter des coûts supplémentaires d'une part, en relâchant la tension imposée au niveau des procès de travail de l'autre. 

Reste une issue : la question est alors prise en charge par le gouvernement qui, pour régler ce problème social évacué par les patrons, met sur pied une commission des accidents du travail habilitée à entendre des plaintes individuelles. 

À leur tour, les travailleurs de cette commission sont soumis dans un ensemble de procès de travail à tout un ensemble de rapports d'autorité et d'exploitation d'où émergent des revendications immédiatement sociales concernant, par exemple, la déqualification de leur force de travail. 

Le même schéma que précédemment s'applique : le gouvernement met sur pied une commission de la fonction publique qui entendra les plaintes évacuées dans ces derniers rapports de travail, etc., etc. On aurait pu tout aussi bien mentionner le chômage, le secteur de l'hospitalisation ou celui de l'éducation, la logique de la fuite en avant dans l'extension bureaucratique eût été exactement la même [46]. 

Ceci étant dit, force nous est dans ces conditions, d'appréhender la lutte des classes par le biais de la conscience qu'en ont les protagonistes ou leurs représentants. Il apparaîtra ainsi d'abord et avant tout un certain nombre de dialogues de sourds : ce que les représentants syndicaux ou populaires font valoir comme des problèmes graves et urgents ne saurait évidemment apparaître avec la même gravité ou la même urgence aux yeux des gouvernements. 

Ainsi alliances et scissions entre fractions de classes doivent être étudiées, autant que faire se peut, à partir de la contradiction entre capital et travail, à partir, autrement dit, des rapports immédiats de production. 

Tout ceci n'implique évidemment pas que l'on soit justifié de confondre syndicats et classe ouvrière, pas plus que l'on ne confond les gouvernants et le peuple. En tant que délégués ou fondés de pouvoirs, ceux qui travaillent dans les superstructures ne représentent leurs mandants que pour autant que ces mandants gardent sur eux un contrôle d'abord, et pour autant que ces fondés de pouvoirs ou ces mandataires soient et demeurent en tout temps redevables devant ceux de qui ils tiennent leur pouvoir d'agir ensuite. 

Il n'y a dès lors pas de commune mesure de comparaison entre ces deux superstructures : les syndicats et les gouvernements. Si les uns et les autres sont des lieux de production - c'est pourquoi les travailleurs des syndicats se syndiquent comme ceux des pouvoirs publics, - qui participent de l'infrastructure économique, en tant que superstructure, les syndicats sont un lieu de prise en charge, par et pour leurs membres, des besoins sociaux évacués des rapports de production, tandis que les gouvernements sont le lieu de la prise en charge des besoins sociaux évacués des rapports de production par et pour les propriétaires des moyens de production. 

Nous aurons l'occasion d'expliciter pourquoi, en démocratie libérale, nos gouvernements rendent compte de leurs mandats aux hommes d'affaires et autres détenteurs de pouvoirs précisément parce qu'ils ne tiennent pas leurs pouvoirs des électeurs mais bien de pressions exercées par et dans des organismes sous contrôle oligarchique. 

Si les gouvernants prétendent se légitimer par rapport au peuple - qui devient dans leur jargon le « public » ou le « bien public », - leurs préoccupations matérielles et politiques ne sont pas là mais dans l'application de mandats qui émanent directement de ceux qui dominent dans les rapports immédiats de production et non de ceux - la majorité - qui sont dominés dans ces mêmes rapports. Nous disons ainsi que les syndicats représentent les travailleurs, avec tous les ajustements et correctifs que l'analyse des faits pourra apporter à cet énoncé. Nous disons aussi que les gouvernements représentent la bourgeoisie, avec la même réserve. 

Les syndicats représenteront d'autant plus parfaitement les intérêts, aspirations et revendications de leurs membres que la structure syndicale sera démocratique, c'est-à-dire soumise au contrôle de la base d'où les élus tiennent tous leurs pouvoirs. Les gouvernements et pouvoirs publics divers représenteront d'autant plus adéquatement les intérêts, aspirations et revendications de la bourgeoisie que la structure étatique ne sera pas démocratique, c'est-à-dire soustraite au contrôle d'un peuple. Ou encore, les gouvernements et pouvoirs publics divers représenteraient d'autant mieux les intérêts d'un peuple que ces politiques seraient au service de ce peuple, c'est-à-dire sous contrôle véritablement démocratique. 

Dans l'analyse qui suit, nous présenterons ainsi comme progressistes tous les éléments, initiatives et décisions qui vont dans le sens de cette valeur sociale suprême qu'est la démocratie et qui constituent comme tels des acquis de la lutte des classes pour la classe dominée dans son ensemble ou pour telle fraction d'icelle. Nous considérerons de même comme un revers, une accentuation de l'exploitation, une régression sociale, toutes ces politiques qui vont dans le sens de la restriction du pouvoir démocratique, restriction qui est la condition sine qua non du raffermissement du pouvoir de contrôle d'une oligarchie. Il y a, ici encore, rapport d'opposition entre la démocratie et l'oligarchie, opposition par laquelle la domination de l'une fonde la destruction de l'autre. 

Nous ne prétendons pas théoriser ad infinitum sur ces sujets ; seule l'analyse concrète peut nous permettre d'appréhender dans les faits la signification, pour les classes en présence, des oppositions et contradictions en cause dans une conjoncture donnée [47]. 

On aura compris, compte tenu de ce qui a été dit ci-dessus, que nous n'aborderons pas l'étude du Québec des années soixante à partir d'un ensemble d'hypothèses à confirmer ou a infirmer [48]. C'est plutôt une analyse descriptive que nous nous proposons de mener. La différence consiste en ceci : plutôt que de poser, au départ, ce que la Révolution tranquille au Québec a été ou a pu être, pour ensuite vérifier dans les faits si le processus est conforme au schéma, nous allons précisément poser la question de la véritable nature sociale concrète ou objective de cette Révolution tranquille. 

C'est à cette seule condition que nous serons en mesure de comprendre en quoi et comment les événements qui se sont déroulés sont à la fois uniques et universels, en quoi, finalement, tout antagonisme de classes passe nécessairement par des désillusions tranquilles tant et aussi longtemps que les conditions objectives ne permettent pas l'éclosion d'un bouleversement des rapports sociaux. 


[1] Cf. Lemoine, B. Roy : « The Growth of the State in Quebec », in : D. I. Roussopoulos, éditeur : The Political Economy of the State of Quebec /Canada/U.S.A. Montréal, Black Rose Books, pp. 59 à 88, à la page 61. L'expression utilisée à la fin du premier paragraphe est empruntée à : Latouche, Daniel : « La vrai (sic !) nature de la Révolution tranquille », in : Revue canadienne de Science politique, septembre 1974, vol. VII, no 3, pp. 525 à 536.

[2] Myers, Hugh Bigham : The Quebec Revolution, Montréal, Harvest House, 1964, en particulier aux pages 69 sq.

[3] Monsieur X : « Révolution et tranquillité dans l'administration », in Cité Libre, Montréal, XVe année, no 80, nouvelle série, octobre 1965, pp. 16-33. La citation qui est donnée ici est tirée de la page 26.

[4] La raison de ce fait est sans doute liée à l'absence, historiquement, - dans la société canadienne comme dans la société américaine, - d'une opposition politique officielle qui ne soit pas complètement assujettie à l'opportunisme électoral. La véritable opposition à tout gouvernement passe alors nécessairement par la contestation sociale pour la simple raison qu'il n'y a pas de voie ni de voix pour son expression politique dans nos institutions constitutionnelles. Or, a y a là un beau cercle vicieux puisque le pouvoir en place se fait fort de trucider toute opposition qui n'est pas véhiculée par les canaux parlementaires. Exemple : la Loi des mesures de guerre en octobre 1970.

[5] Ce texte est reproduit in : Trudeau, P.-E. : Le fédéralisme et la société canadienne-française, Montréal, Éditions H.M.H., 1967, pp. 217-227.

[6] Idem, pp. 221 et 225.

[7] Idem, pp. 224-225.

[8] Et elles apparaîtront d'autant plus dangereuses que l'on sera convaincu de la « perfection » du moment, de la « perfection » de la société actuelle que ces critiques remettent en cause.

[9] Brady, A. : « Quebee's Quiet Revolution », in : Paul Fox, ed., Politics : Canada, page 51.

[10] Précisons, pour être le plus clair possible, que ce dont il s'agit ici c'est bien la critique d'une interprétation incomplète d'analyses globales des sociétés. Cette critique ne s'adresse pas à des études portant sur un objet précis - la concentration économique ou l'élite du pouvoir, - dont l'objet même exclut que l'on aborde l'analyse de toutes les classes sociales.

[11] Ce mot d'ordre vise à résumer une question complexe qu'il n'est pas dans notre intention de développer ici. A lui seul, un tel sujet mériterait qu'on lui consacre plusieurs travaux. Pour un approfondissement de ce dont il est question sous cette formule, on pourra consulter : Bettelheim, Charles : Révolution culturelle et organisation industrielle en Chine, Paris, Maspéro, 1973.

[12] Cette critique, - qui représente peut-être un sain coup de barre face aux excès auxquels a conduit l'approche structuraliste dans le marxisme, - on la trouvera formulée de plus en plus fréquemment ces derniers temps. Par exemple, chez Harry Braverman dans l'introduction à son ouvrage : Labor and Monopoly Capital, N.Y., Monthly Review Press, 1974, pp. 3-41, chez Baudelot, Establet et Malemort dans leur approche à l'analyse de la petite bourgeoisie (in : La petite bourgeoisie en France, Paris, Maspéro, 1974, pp. 47 sq.), chez A.D. Magaline, dans son ouvrage : Lutte de classes et dévalorisation du capital. Contribution à la critique du révisionnisme, Paris, Maspéro, 1975 ; chez C. Centner enfin, dans son article : « Questions et hypothèses à propos du développement d'une analyse de classes de la Belgique », in : Contradictions, Bruxelles, no 4, juillet-décembre 1973, pp. 127-160.

[13] Les remarques qui suivent s'inspirent de deux « classiques » dans ce domaine : Wheare, K.C. : Federal Government, Londres, Oxford U. Press, 3e édition, 1961 ; et : Dawson, R. MacGregor : The Government of Canada, Toronto, U. of T. Press, 1947.

Ajoutons qu'aucun de ces auteurs ne se rallierait aux conclusions tirées ici des approches qu'ils proposent : les classes sociales n'existent pas en droit constitutionnel !

[14] Thèses avancées aussi bien par Gilles Bourque et Nicole Laurin-Frenette que par Michel Pelletier. Voir, plus bas, les références pertinentes aux notes 25 et 39. On trouvera une tentative de réfutation de la thèse de Bourque et Frenette dans : Latouche, Daniel : op. cit.

[15] Il ne s'agit pas de reléguer le nationalisme à un rôle de second plan durant les années soixante ; s'il était virtuellement absent des mesures concrètes adoptées par les gouvernements provinciaux, le nationalisme revêt une très grande importance dans l'opposition sociale à ces gouvernements. Le caractère nationaliste auquel il est ici fait référence est donc celui que pouvait donner le pouvoir officiel à des mesures d'intégration politique ou économique de la société québécoise. En effet, si l'on entend par « nationalistes » les seules mesures qui avaient pour résultat d'accentuer l'autonomie du Québec et par rapport à l'économie canadienne et par rapport au gouvernement fédéral et, « last but not least », par rapport aux U.S.A., de telles mesures sont rares dans l'histoire du Québec !

[16] Aitken, Hugh G.J. : American Capital and Canadian Resources, Cambridge, Harvard U. Press, 1961, page 178.

[17] A.A.N.B., art. 92.

[18] A.A.N.B., art. 91.

[19] Aitken, Hugh : op. cit., pages 85 et 156. La Voie maritime a été parachevée puis inaugurée en 1959 par les deux chefs d'État concernés : le général Dwight D. Eisenhower et S. M. la Reine Elizabeth II d'Angleterre.

[20] A.A.N.B., art. 91. La question se complique encore du fait que si le droit civil relève des provinces, le droit criminel, par contre, revient au fédéral. Ainsi, en matière de rapports de travail, la répression exercée par le gouvernement provincial contre des grévistes peut être fondée sur la prise en charge d'une aire de compétence relevant du fédéral.

[21] Sauf celui de l'Ontario, la province la plus industrialisée du Canada, comme il sera montré ci-après.

[22] Un exemple de ceci est donné dans la contestation par l'Ontario à la fin des années trente du droit du fédéral de s'occuper d'assurance-chômage. Dans cette affaire, l'Ontario invoqua, entre autres arguments, que l'assurance-chômage relevait des pouvoirs provinciaux au titre de « la propriété et des droits civils » de l'article 92 de l'A.A.N.B. Le Conseil privé de Londres - qui était alors le tribunal de dernière instance, - a donné raison à la province contre le fédéral. Le fédéral ne put intervenir en cette matière, en 1941, qu'après avoir obtenu de toutes les provinces la session de leur droit à ce chapitre afin de faire amender dans ce sens la constitution.

[23] Ainsi, dans son mémoire présenté à la Commission royale d'enquête sur les rapports entre le Dominion et les provinces en 1937, le porte-parole du Parti Communiste du Canada, Tim Buck écrit : « toutes les forces favorables au progrès économique exigent le parachèvement de l'unité nationale canadienne » ; plus loin, le rapport recommandait que toute la responsabilité en matière de législation sociale revienne au gouvernement central. Cf. Royal Commission or Dominion-Provincial Relations, Report of Hearings, pages 9724 et 9820 ; cité par : Stevenson, Garth : The Evolution Prospects of Canadian Federalism, 1975, texte ronéo, 41 pp. à la page 4. L'auteur ajoute aussitôt après : « Des idées comme celles-ci, qui étaient défendues aussi bien par des marxistes, des socio-démocrates et des réformistes libéraux à ce moment-là, perdirent de leur vogue quand la résurgence du nationalisme au Québec durant la « Révolution tranquille » attira l'attention sur les difficultés qu'impliquerait l'insertion du Québec dans une fédération centralisée ».

[24] Stevenson, G. : op. cit., page 16. Plus loin dans le même texte, l'auteur nous semble prendre une mesure plus réaliste des transformations intervenues depuis la Deuxième Guerre quand il explique l'émergence du pouvoir des provinces comme étant la résultante, en tout premier lieu, du développement des richesses naturelles par le capital américain. Il note à cet égard les faits suivants : « Dans l'ensemble, la part des industries primaires provinciales (provincial resource industries) dans les exportations canadiennes, qui s'élevaient à 32% en 1910 et 40% en 1930, augmentent à 51% en 1950 et 56% en 1960 » (p. 17).

Néanmoins, cet accroissement des pouvoirs des provinces n'implique pas une espèce d'affaiblissement relatif des pouvoirs du fédéral, une « balkanisation » du Canada comme le suggère Stevenson (p. 18). En bref, le principal défaut de cette thèse est d'être fondée sur une vision trop simplifiée du gouvernement provincial en tant que pouvoir secondaire, non susceptible d'intéresser une bourgeoisie et laissé entre les mains des petits producteurs indépendants (pp. 18-19).

[25] Michel Pelletier résume bien cette particularité quand il écrit : « ... Si maintenant on essaie de dégager une caractéristique des interventions fédérales et québécoises respectivement, au cours de la décennie on remarque d'une part que la très grande majorité des mesures proprement dites - ... - furent d'origine ou d'inspiration fédérales tandis que la plupart des interventions d'origine québécoise prirent plutôt la forme de réformes institutionnelles. En d'autres termes, le contenu des mesures sociales est fédéral, tandis que la forme - le cadre institutionnel - est d'origine québécoise ... » Cf.. Pelletier, Michel et Vaillancourt, Yves : Les politiques sociales et les travailleurs, Cahier IV : « Les années '60 » par Michel Pelletier, Montréal, 1974, texte ronéo, page 273.

Malheureusement, l'enchaînement logique avec ce qui suit immédiatement n'est pas très clair. Nous le donnons ici même si la critique de cette approche n'est abordée qu'à la section suivante : « ... ceci traduit exactement (la distinction contenu-fédéral/forme-provinciale, D.B.), pourrait-on dire, la victoire de la bourgeoisie internationaliste sur la bourgeoisie nationaliste d'une part, et la victoire de la fraction réformiste sur la fraction traditionnelle de la bourgeoisie québécoise d'autre part. »

Pourquoi en effet deux gouvernements aussi complémentaires seraient-ils l'expression d'un tel affrontement au sein de la bourgeoisie ? Pourquoi au surplus, la bourgeoisie au niveau fédéral serait-elle plus (ou moins d'ailleurs !) internationaliste que celle du Québec ?

[26] À part Michel Pelletier, d'autres auteurs « de gauche » sont tombés dans le piège, ainsi Stevenson : « Dans les conflits entre le fédéral et les provinces depuis la dernière guerre, D.B.), l'État provincial défend les intérêts étroits et locaux d'une fraction de la bourgeoisie, tandis qu'Ottawa défend les intérêts généraux et à long terme de la classe dominante dans son ensemble », op. cit., p. 29.

[27] Traité marxiste d'économie politique. Le capitalisme monopoliste d'État, Paris, Éditions sociales, 1971, tome 1, pp. 24-25.

[28] Ibidem, p. 26.

[29] Ibidem, pp. 19-20.

[30] Voir, plus particulièrement, les travaux de Hirsch et Wirth, in : Vincent, J.-M., et al. : L'État contemporain et le marxisme, Paris, Maspéro, coll. Critiques de l'économie politique, 1975, pp. 25-94 et 95-134.

[31] Wirth, Margaret : « Contribution à la critique de la théorie du capitalisme monopoliste d'État », in : J.-M. Vincent : op. cit., p. 101.

[32] Jakubowsky, Franz : Les superstructures idéologiques dans la conception matérialiste de l'histoire, Paris, Études et Documentation Internationales (E.D.I.), 1971, p. 93.

[33] Idem, p. 93.

[34] Plusieurs auteurs, dont Michel Pelletier (op. cit., p. 162), semblent établir une distinction radicale mais jamais explicitée entre gouvernement et État. Or, à moins de renouer avec le concept hégélien d'État en tant que « réalité en acte de l'Idée morale objective », il n'y a pas de différence, ou plutôt, s'il peut y en avoir une, cette différence n'est que dans les concepts. Dans la réalité, l'État, c'est tel gouvernement à un moment donné ; le gouvernement est l'État à un moment de l'histoire. Cf. Hegel : Principes de la philosophie du droit, Paris, Gallimard, 1940, p. 190 sq, para. 257.

Voir la critique de ce paragraphe développée par Marx in : Critique du droit politique hégélien, Paris, Éditions sociales, 1975, pp. 162-165.

[35] Marx, Karl : Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, Paris, Jean-Jacques Pauvert, 1964, p. 256. Cité aussi in Jakubowsky, F. : op. cit., p. 94.

[36] Cette thèse s'inspire de : Delvaulx, T. : « Production et travail productif », in : Contradictions, Bruxelles, no 5, janvier-juin 1974, pp. 125-139.

[37] Cette question de la mesure ne saurait être approfondie à sa juste mesure dans ces pages. Ajoutons, pour tracer la ligne d'un approfondissement qu'il reste à effectuer, que c'est de la valeur de la force de travail que Marx fait dépendre la valeur marchande (le prix) des marchandises. Néanmoins, la valeur d'usage du travail peut déterminer la valeur d'échange tant qu'on voudra, cette détermination n'en passe pas moins par la mesure appliquée et cette mesure - temps de travail ou prix de production - constitue précisément l'enjeu de la lutte entre capital et travail. Toutefois trop d'interprétations de Marx ont érigé une mesure - la nullepart définie « quantité de travail » -en absolu pour légitimer un dogmatisme et une scolastique passablement creux. Doit-on rappeler qu'une mesure n'est « scientifique » que par rapport à un résultat donné ou escompté et qu'une mesure érigée en absolu frise l'absurde au point de s'y confondre ?

Le caractère nécessaire voire invincible du capital lui vient précisément de sa « capacité » de s'approprier le non-mesurable -tout ce qui a de la valeur dans le sens le plus général, le plus ambigu même : non seulement le travail humain mais aussi une terre, un tableau, une façade de maison, un lobe de cerveau, un chimpanzé gris, une nation, une langue, des coutumes... Or, si l'on ramène tout à la quantité de travail, à moins d'établir des causalités assez farfelues - le temps de travail nécessaire pour produire une langue, par exemple, - force nous est de dénier qu'il puisse s'agir dans ces cas-là d'une appropriation en tout point semblable à celle effectuée auprès des forces de travail des travailleurs en usine. Et si l'on ne comprend pas cela, on risque de se faire une idée passablement étriquée des notions d'« exploitation » et de « contradiction ». Deux textes méritent d'être relus et médités à cet égard : Hegel : Science de la logique. L'être, Paris, Aubier Montaigne, 1972, pp. 291-294 ; Bachelard, Gaston : La formation de l'esprit scientifique, Paris, Librairie philosophique J. Vrin, 1972, pp. 239-252. Sans oublier, bien sûr, le chapitre premier du livre 1 du Capital de Marx.

[38] Ronde à trois ou à quatre... là n'est pas la question puisque l'effet premier de telles analyses est d'occulter qu'il s'agit d'abord et avant tout d'une lutte entre deux classes. C'est en effet à partir de cette contradiction et d'elle seule que les divisions et les alliances au sein de chacune des classes, entre classe dominante et classe dominée, devient intelligible. Faute d'établir clairement une telle évidence, l'histoire n'est plus alors que l'histoire d'une classe dominante à laquelle les classes dominées assistent de manière tout à fait passive.

[39] Nullepart cette démarche n'est-elle plus poussée que chez Michel Pelletier (voir, op. cit.) pour qui l'évolution politique des travailleurs est « à la remorque de l'affrontement entre bourgeoisies » (p. 154), pour qui « la négociation collective ouvre les yeux des travailleurs » (p. 156), les questions sociales sont « éloignées des intérêts immédiats des travailleurs » (p. 158), bref, pour qui « il est abusif de parler d'affrontement entre bourgeoisie et travailleurs » de 1960 à1965, (P. 169).

Cette démarche se retrouve aussi, mais de manière moins explicite, chez Bourque, Gilles et Laurin-Frenette, Nicole : « Classes sociales et idéologies nationalistes au Québec (1760-1970) », in : Socialisme québécois, Montréal, avril-juin 1970, no 20, pp. 13 à 56. [Texte disponible dans Les Classiques des sciences sociales. JMT.]

Cette prise de position fondée sur une séparation très nette entre économie, - pris d'ailleurs dans son sens traditionnel de domaine relevant de la « science » économique, - et politique a été développée par Nicos Poulantzas qui parle de niveaux - économique, politique, idéologique et théorique de lutte : les travailleurs s'occupent du premier niveau, les politiques du second, les théoriciens non-marxistes du troisième, les théoriciens marxistes du dernier ! Cf. Pouvoir politique et classes sociales, Paris, Maspéro, 1968, - plus particulièrement l'introduction, pp. 7 à 31. L'auteur a révisé cette approche in : Les classes sociales dans le capitalisme d'aujourd'hui, Paris, les éditions du Seuil, 1974 ; cf. le schéma de la page 17.

Cette réserve étant faite, ces travaux sont par ailleurs indispensables - et nous utiliserons fréquemment ceux de Pelletier, - pour tout ce qui concerne l'étude des classes sociales, dans la période sous analyse.

[40] Traité marxiste d'économie politique, op. cit., tome 1, p. 223.

[41] Idem, pp. 224-225.

[42] Magaline, A.D. : Lutte de classes et dévalorisation du capital. Contribution à la critique du révisionnisme, Paris, Maspéro, coll., Économie et socialisme no 27, 1975, p. 27.

[43] Ce que font les auteurs du Traité marxiste cité plus haut. Voir à ce sujet la critique développée par Magaline, op. cit., pages 23 sq, plus particulièrement aux pages 28 (voir note 39) et 31.

Pour ce qui concerne les tribunaux, pour se convaincre, le lecteur n'a qu'à compulser n'importe quelle décision rendue en matière de relations de travail ; pour eux, en effet, l'autorité ou le contrôle n'est pas seulement un fait mais d'abord et avant tout un droit. La question théorique en cause, à savoir si l'on doit ou non les inclure parmi les forces productives leur échappe donc totalement : la loi... c'est la loi !

[44] Magaline, op. cit., p. 54, citant Marx : Le Capital, Paris, Éditions sociales, tome 1, p. 303.

[45] Pour reprendre un terme utilisé par Marx. Cf. Le Capital, livre 3, Paris, Éditions sociales, 1959, tome 7, p. 144.

[46] Ce n'est pas ici le lieu pour développer cette thèse. Le lecteur intéressé par le phénomène de la bureaucratisation pourrait consulter : Jacoby, Henry : La burocratizacion del mundo. Una contribucion a la historia del problema, (traduit de l'allemand), Mexico, Siglo XXI editores, 1972.

Malheureusement, à notre connaissance, ce texte magistral n'existe pas en traduction française. Par ailleurs, et ceci est moins connu, cette fuite en avant dans la bureaucratisation a été développée par Marx dans sa : Critique du droit politique hégélien, op. cit., pp. 89 sq.

[47] Le débat n'est évidemment pas clos. Nous n'avons tout au plus qu'esquissé dans ces pages les éléments théoriques indispensables à l'élaboration d'une recherche qui se donnait au départ comme recherche empirique et historique.

[48] Ceci dit, il n'est pas question de remettre en cause de tels travaux, bien au contraire, puisque nous aurons à nous en servir tout au long de notre étude.

Néanmoins, nous allons chercher, dans toute la mesure du possible, à nous défaire de cette « illusion de la rationalisation rétrospective » dénoncée par C. Castoriadis. Cf. : L'institution imaginaire de la société, Paris, Éditions du Seuil, 1975 p. 69.



Retour au texte de l'auteur: Dorval Brunelle, sociologue québécois Dernière mise à jour de cette page le samedi 29 décembre 2007 14:47
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi.
 
Commanditaires




Saguenay - Lac-Saint-Jean, Québec
La vie des Classiques des sciences sociales
dans Facebook.
Membre Crossref