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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Jean-Paul Brodeur, Police et recherche empirique” (1994)
Introduction


Une édition électronique réalisée à partir de l'article de M. Jean-Paul Brodeur, Police et recherche empirique”. Un article publié dans l'ouvrage sous la direction de Denis Szabo et Marc Leblanc, Traité de criminologie empirique, 2e édition, chapitre 7, pp. 221-261. Montréal: Les Presses de l'Université de Montréal, 1994, 464 pp. [Autorisation de l’auteur accordée le 12 mai 2005]

Introduction

Dans le premier volume de La Criminologie empirique au Québec (Szabo et LeBlanc, 1985), l'auteure du chapitre portant sur les recherches sur la police au Québec de 1960 à 1982 parvient à une conclusion désenchantée sur l'état des recherches dont elle a fait la recension. En effet, « depuis quelques années, affirme Thérèse Limoges, la recherche sur la police s'est tarie » (Szabo et LeBlanc, 1985 : 3 10). On ne sait si cette auteure a cédé à l'impulsion régalienne de déplorer qu'après elle viendrait le désert (au lieu du déluge) ou si elle a tout simplement mal évalué la situation de la recherche sur la police. Ce constat est d'autant plus navrant qu'il est cité par Laurent Laplante dans un livre récent sur la police et les valeurs démocratiques (Laplante, 1991 : 10). 

Même une comparaison sommaire entre les recherches qui se sont poursuivies de 1960 à 1982 et celles qui ont été effectuées de 1982 à nos jours révèle que la productivité des chercheurs québécois sur la police n'a pas chuté. La plus grande partie du texte de Mme Limoges est consacrée à rapporter le contenu des rapports de quelques commissions d'enquête et de divers organismes gouvernementaux ; plusieurs pages sont également dévolues à recenser les 11 mémoires de maîtrise et les 3 thèses de doctorat qui ont été produits pendant cette vingtaine d'années. Or, la période qui s'étend de 1980 à nos jours n'est pas moins riche en travaux émanant de commissions d'enquête ou d'organismes gouvernementaux. Les commissions Keable et McDonald et l'enquêteur Jean-François Duchaîne ont déposé d'importants rapports sur les opérations des services de renseignement et des escouades antiterroristes ; un comité constitué par la Commission québécoise des droits de la personne et présidé par MI Jacques Bellemare a également produit un rapport influent sur les relations entre la police et les minorités ethniques ; le ministère du Solliciteur général a publié un document important, qui propose une vision nouvelle de l'avenir de la police. Nous noterons enfin, au chapitre de la recherche gouvernementale, que la Commission de réforme du droit du Canada a publié au moins huit rapports qui sont consacrés en partie ou en totalité aux pouvoirs de la police. 

Pour ce qui est des mémoires et des thèses, pas moins de 14 mémoires de maîtrise et 2 thèses de doctorat ont porté sur divers aspects de l'action policière ; en outre, deux candidats au doctorat font porter leurs travaux de thèse sur la police. À ces deux premiers indicateurs du volume de la recherche - les rapports gouvernementaux et les mémoires et les thèses -s'ajoute la production académique proprement dite. À peine quatre pages ont suffi à Mme Limoges pour rendre compte des travaux des chercheurs rattachés à l'université (Szabo et LeBlanc, 1985 : 301-304) ; nous verrons que les chercheurs universitaires ont été plus prolixes depuis 1980. En conclusion, il ne semble d'aucune façon que l'on soit fondé à affirmer que l'intérêt porté aux matières qui relèvent de la police ait fléchi. Au contraire, le nombre des publications a crû de façon sensible de 1980 à nos jours. 

On remarquera que nous avons délibérément évité de porter un jugement sur la recherche elle-même, nous contentant d'affirmer que l'intérêt pour la police s'était maintenu et que le nombre des écrits sur ce sujet avait augmenté. Nous pensons en effet que l'expression « recherche empirique » est utilisée avec un laxisme considérable dans les recensions qui sont faites des écrits de criminologie produits au Canada de langue française, qu'ils portent sur la police ou sur un autre sujet criminologique. 

Ce chapitre ne saurait être pour nous l'occasion de disserter sur la nature de la recherche empirique et sur les critères qui peuvent être appliqués pour reconnaître qu'un écrit exprime les résultats d'une recherche empirique au sens plénier du terme. Il nous apparaît toutefois opportun de dissiper plusieurs malentendus qui ont cours au Québec sur ce qui constitue ou pas de la recherche empirique. Ces malentendus sont au nombre de cinq. 

 

A. La confusion entre le récit d'expériences et la recherche  

L'une des caractéristiques les plus fondamentales de la recherche empirique est son aspect intentionnel. Un chercheur est une personne qui veut découvrir quelque chose et qui planifie une démarche pour parvenir à cette fin. La figure du chercheur s'oppose à cet égard à celle du témoin. Le témoin est conduit par les circonstances de sa vie à faire des expériences souvent inhabituelles, parfois traumatiques, sur lesquelles il peut par la suite rendre témoignage. Un policier, un informateur de police, une victime de sévices peuvent faire la narration de leurs expériences. Dans certains cas, ces récits peuvent s'accompagner d'une réflexion d'une grande profondeur. Pensons ici aux ouvrages de Primo Levi sur les camps de concentration nazis. Le témoignage ne doit pas être confondu avec la recherche, bien qu'il lui fournisse un matériau indispensable. Étant le fruit d'une intention explicite, la recherche implique une réalisation contrôlée de la démarche du chercheur. En d'autres termes, le chercheur prend l'initiative de sa démarche et il est responsable de ses résultats. Non seulement doit-il tenir un discours vrai, mais il doit faire avancer la somme des connaissances. Par contraste, le témoin est passif et sa seule responsabilité est de dire le vrai. On ne saurait, par exemple, reprocher à un policier qui témoigne de son expérience au sein d'une force de police de ne pas parler d'un autre service que celui où il a fait carrière. Ce n'est que lorsque le témoin systématise son approche en rendant compte d'expériences qui transcendent les circonstances de sa vie qu'il produit l'esquisse d'une recherche. 

 

B. La confusion entre le scientifique et l'expert  

Cette confusion est dans le droit fil de la précédente. Un expert est une personne qui jouit d'un savoir par suite d'expériences répétées. Dans notre culture, les experts ont généralement acquis une partie de leur savoir en ayant reçu une formation dans une institution d'enseignement. Cela n'est toutefois pas nécessaire. Dans des domaines où un savoir transmissible ne s'est pas encore constitué et où par conséquent la formation est lacunaire - pensons à la prévention du crime -, une personne peut acquérir le statut d'expert en vertu de sa seule expérience. Certains membres de la police peuvent légitimement prétendre au titre d'expert en prévention, bien qu'ils n'aient pas reçu de formation académique dans cette matière. La différence entre un expert et un scientifique peut être illustrée à l'aide d'un exemple. De nombreux cliniciens - criminologues, psychologues, médecins, psychiatres, psychanalystes - qui témoignent devant les tribunaux à titre de témoins experts ne sont pas des chercheurs scientifiques. Ils disposent d'une expérience clinique très considérable, ayant traité un grand nombre de patients, mais ils n'ont jamais rassemblé leurs observations sous la forme d'un texte scientifique. Outre le fait qu'il ne produit pas une oeuvre scientifique, l'expert se distingue du chercheur en n'exerçant pas sur sa démarche un contrôle actif. Beaucoup de thérapeutes ne choisissent pas leurs patients ; lorsqu'ils le font, ce n'est pas en vertu de règles méthodologiques d'échantillonnage. 

Quoiqu'elle soit sommairement esquissée, cette distinction entre l'expertise et la science est importante pour jauger la production criminologique au Québec et ailleurs. Une partie significative des écrits sur la police sont produits par des personnes qui écrivent davantage en vertu de leur expertise qu'en vertu de leur science. Pour le dire autrement, elles réfléchissent de façon critique et systématique sur les expériences qu'elles font par suite de la place qu'elles occupent dans une institution ; elles ne sauraient toutefois prétendre s'être livrées à une collection méthodologiquement informée d'un ensemble de données empiriques. 

 

C. La confusion entre le discours factuel et la recherche empirique 

Les deux premiers malentendus dont nous avons rendu compte sont surtout relatifs à la composante « recherche » de la recherche empirique. Les deux prochains concernent davantage la dimension proprement empirique d'une recherche. Le terme « empirique » n'est pas d'un usage courant dans les conversations quotidiennes, dont les interlocuteurs ne sont pas des chercheurs. La signification de ce terme est articulée par deux axes, d'abord celui de la contingence ou du hasard et ensuite celui de la réalité. Dans son sens premier, issu de la médecine, le vocable empirique réfère à un savoir qui est le produit contingent d'expériences dans l'espace et dont la suite n'est pas ordonnée par des principes rationnels. Une procédure empirique est donc conceptuellement incontrôlée. Toutefois, comme l'expérience que l'on peut qualifier d'empirique prend place dans le temps et dans l'espace et qu'elle porte sur des objets dont la réalité peut être constatée par les sens ou par des instruments scientifiques, le terme empirique a été progressivement associé à celui de « factuel ». Par suite de la surenchère à laquelle s'est livré le positivisme, le registre de l'empirique s'est progressivement substitué à celui du réel, selon le précepte que rien de ce qui n'est pas empiriquement vérifiable n'est réel. 

Cette réaction du positivisme contre l'abstraction rationaliste n'est pas dépourvue de légitimité. Nous aimerions toutefois rappeler le sens originel du terme empirique pour conjurer un troisième malentendu. Ce malentendu a pour résultat de travestir sous les traits de la science tout discours qui porte sur des faits empiriquement perceptibles, pour peu que ce discours paraisse articulé. Or, il faut souligner avec insistance qu'en son premier sens le mot « empirique » désigne une procédure d'enquête qui se déroule au hasard de l'expérience et qui dans cette mesure est l'antithèse de la science. Il n'est pas besoin de se livrer à une réflexion épistémologique approfondie pour faire quelques constatations élémentaires sur les conditions minimales que doit respecter une démarche empirique pour constituer une recherche scientifique:

 

a) Ses opérations doivent être guidées par une procédure explicite qui corresponde à l'état du développement des méthodes scientifiques de recherche ;
 
b) Le mot « méthode » est dérivé d'un substantif grec (odos) qui signifie « itinéraire ». D'où le second impératif pour la recherche empirique de se produire sous la forme d'une séquence ordonnée d'étapes qui comportent au moins les moments suivants : la formulation d'hypothèses, la collection et la critique des données, le traitement et l'analyse de ces données et la formulation de conclusions ;
 
c) Il est une troisième condition sur laquelle on n'insiste pas suffisamment, soit qu'on la méconnaisse ou qu'on la tienne à tort pour acquise. Cette condition est celle de la « contempora­néité ». Une recherche scientifique doit être informée par les développements les plus récents dans une discipline et ses résultats doivent être pertinents à la résolution des questions définies par la problématique élaborée par les autres praticiens de la discipline. Le respect de cette condition ne s'effectue pas par le moyen d'une revue rituelle de la littérature mais par la maîtrise des grands paramètres de la recherche sur un objet donné ;
 
d) La recherche scientifique doit enfin, autant qu'il est possible, résister aux interférences qui sont étrangères au progrès des connaissances, dont par exemple l'intérêt politique. Il ne s'agit pas ici de raviver la vieille querelle de la neutralité scientifique mais de rappeler que la démarche scientifique ne saurait se muer en une entreprise en commandite sous peine de se renier comme science.

 

Pour élémentaires qu'elles soient, nous verrons que la plupart des ouvrages produits au Québec et au Canada ne respectent pas l'ensemble de ces conditions. Le recherche empirique sur la police semble être au Québec le résidu du dépit marqué à la recherche théorique. Il suffit qu'un discours se maintienne au ras des faits, serait-ce d'une façon outrageusement banale ou désordonnée, pour prétendre au statut de recherche empirique. 

 

D. La distinction entre la recherche empirique
et la recherche métempirique
  

L'une des distinctions épistémologiques les plus fécondes qui aient été faites au cours de ce siècle est celle qui nous engage à distinguer un langage d'un métalangage. Cette distinction qui s'exprime dans une terminologie quelque peu intimidante est facile à illustrer. Un métalangage est un discours qui en prend un autre pour objet (un « langage sur le langage »). L'illustration la plus simple qu'on puisse en donner est celle d'un dictionnaire, qui constitue peut-être le prototype d'un métalangage. Un dictionnaire est un ouvrage dont l'objet est le sens des mots. Autre exemple : tout commentaire de texte constitue un métalangage ; c'est en effet un discours qui se penche sur un autre discours pour en élucider le sens ou le critiquer. Ces exemples nous amènent à percevoir que la notion de métalangage est une notion récursive, dont l'application détermine une hiérarchie. Illustrons encore une fois ces notions abstraites par des exemples simples. Quelqu'un fait un texte. C'est du langage. Quelqu'un d'autre critique ce texte. C'est du métalangage. Une troisième personne trouve que la critique est mal fondée et prend son auteur(e) à partie (fait en quelque sorte une critique de la critique). Il s'agit d'un métalangage qu'on pourrait identifier comme étant de degré 2, par contraste à la critique initiale du texte, qui est de degré 1. Et ainsi de suite : une quatrième personne pourrait se joindre au débat et s'objecter au contenu de la critique de la critique. Elle se situerait à un troisième niveau de métalangage. Ces échafaudages ne paraissent complexes que lorsqu'ils sont décrits de manière abstraite. Dans l'exercice concret du débat, nous nous en accommodons sans difficulté, C'est ainsi qu'Émile Durkheim a fait oeuvre de sociologue (langage). M. Alvaro Pires a fait une thèse de doctorat qui porte en grande partie sur l'œuvre de Durkheim (métalangage de degré 1). Lors de sa soutenance de thèse, le travail de M. Pires a été commenté par son jury (métalangage de degré 2). On peut imaginer qu'à la fin de cette soutenance de thèse, un des membres de l'assistance ait fait une intervention pour critiquer l'attitude du jury envers le candidat (métalangage de degré 3). 

Le même type de superposition se retrouve de plus en plus dans la recherche empirique. Certains chercheurs colligent eux-mêmes leur données et les soumettent ou non à une interprétation. Par exemple, les grands organes gouvernementaux de la statistique comme le Centre canadien de la statistique juridique se contentent la plupart du temps de publier des données sans les soumettre à une analyse plus poussée qu'une distribution de fréquence. On pourrait dire que ces recherches - collectes de données, prolongées ou non d'une analyse - constituent une recherche proprement empirique, ce terme s'appliquant mieux aux travaux qui présentent aussi l'analyse de leurs données qu'à ceux qui n'en font que la collecte. 

Il arrive maintenant fréquemment qu'un second chercheur utilise les données colligées par un premier et les soumette à une réinterprétation qui est obtenue par l'emploi de procédures statistiques plus élaborées (par exemple, on tente d'isoler et de contrôler l'action des variables intermédiaires). John Hagan, un sociologue de l'Université de Toronto qui a produit des travaux décisifs sur la discrimination raciale à l'intérieur du système pénal (Hagan, 1988), s'est fait une spécialité de ces travaux que nous qualifierons de métempiriques. De la même façon qu'un discours peut porter sur un autre discours, une recherche empirique peut porter sur des données recueillies dans le cadre d'une autre recherche et les soumettre à une procédure de validation ou de réinterprétation. De façon plus simple, un chercheur peut s'approprier les données systématiquement mises en forme par une autre personne ou par un organisme de collecte de statistiques et en faire l'objet d'une recherche quantitative, qui se produit alors à un niveau métempirique. De la même façon que les métalangages peuvent se superposer plusieurs fois et constituer une architecture complexe, les mêmes données peuvent être reprises plusieurs fois lors d'une succession de recherches dont chacune reprend pour les raffiner les résultats de la précédente. Ces étagements peuvent être constatés dans la recherche évaluative, qui procède souvent à une systématisation des résultats d'un ensemble de travaux d'évaluation effectués par d'autres personnes (pour un exemple célèbre, voir Martinson, 1974) ; on les rencontre également dans la recherche sur la discrimination dans le système pénal (pour une construction à multiples paliers, voir les travaux de Zatz, 1987). 

Comme nous l'avons dit, les travaux de nature métempirique se multiplient en criminologie à cause du coût parfois prohibitif de procéder soi-même à la collecte des données ou à cause de difficultés d'accès à des données originales. Les recherches sur la police, qui rencontrent des difficultés souvent aiguës en relation avec l'accès à des données recueillies sur le terrain ou dans les dossiers policiers, se situent fréquemment au niveau métempirique. La recherche métempirique est féconde. Elle présuppose cependant que l'on use d'une prudence avertie et d'une grande rigueur dans le traitement de données qu'on n'a pas recueillies soi-même et dont on doit d'emblée accepter les limitations de toute nature. 

 

E. La coupure entre a recherche empirique
et la recherche théorique
 

En simplifiant beaucoup, on peut affirmer que la recherche empirique consiste à confirmer ou à infirmer une ou plusieurs hypothèses par l'examen systématique d'un ensemble de données colligées selon une procédure méthodologiquement valide. La recherche théorique est l'effort d'intégrer les résultats fragmentaires de la recherche empirique dans un schéma explicatif cohérent qui rend compte d'un ensemble de phénomènes. 

Dans la pratique scientifique, il est dans une certaine mesure possible de poursuivre l'une ou l'autre de ces démarches séparément. Par exemple, la réplication d'une expérience relève surtout de la recherche empirique pure. On peut également imaginer qu'il est nécessaire de passer par une phase presque exclusivement descriptive lorsqu'on aborde un champ de phénomènes entièrement neuf et où il est par définition difficile de formuler par avance des hypothèses précises. De la même façon, il est des personnes qui consacrent la plus grande partie de leurs efforts à l'élaboration de paradigmes théoriques. Ceci ne signifie pas qu'elles n’utilisent pas de données empiriques mais plutôt qu'elles n'effectuent pas elles-mêmes la collection de ces données ; leur effort consiste à interpréter ou à réinterpréter les principaux résultats de recherches empiriques entreprises par d'autres. Un exemple de cette pratique de la recherche en criminologie est fourni par les travaux influents de Georges Bryan Vold. 

Si elle est possible en pratique, cette séparation n'est ni possible ni souhaitable au regard de la science. L’un des gestes constitutifs de la recherche réside dans la construction de son objet. En première part, ce geste n'est pas postérieur à la recherche empirique mais en constitue le préalable. Ainsi, pour prendre un exemple, la recherche sur la police communautaire porte à très peu d'exception près sur les patrouilleurs en uniforme. Cette construction ou, pour parler plus simplement, cette délimitation de l'objet dans les recherches sur la police communautaire a pour conséquence l'exclusion du travail des enquêteurs. Il va de soi que cette construction préalable de l'objet a pour fonction d'impulser la recherche empirique dans son étape initiale et qu'elle doit être reprise et enrichie au terme de la recherche. Cette reconstruction de l'objet sur un mode plus explicite et plus critique constitue le plus souvent un passage à la théorie. On peut donc dire que la construction d'objet forme dans ses multiples reprises une interface entre la recherche théorique et la recherche empirique. 

De la même façon que l'on a démontré que l'on ne peut commencer une recherche empirique sans une impulsion théorique préalable qui a pour fin de produire une construction initiale de l'objet, on pourrait montrer que la recherche empirique est l'aliment indispensable de la recherche théorique. En effet, nous avons dit précédemment qu'il était en pratique possible à une personne de se livrer à la recherche théorique à partir des résultats de recherches empiriques menées par d'autres chercheurs. Non seulement cette affirmation équivaut-elle à une reconnaissance que la recherche théorique s'appuie sur la recherche empirique, sans laquelle elle tourne à vide, mais il faut ajouter que cette façon de produire de la théorie aboutit davantage à des synthèses et à des réinterprétations qu'à des découvertes. La découverte véritable est le fruit d'une réflexion théorique sur des données empiriques avec lesquelles le chercheur a acquis une familiarité de première main parce qu'il les a lui-même recueillies et analysées. 

La conclusion de ces remarques est que la recherche empirique et la recherche théorique sont non seulement solidaires mais qu'elles sont en principe indissociables, étant liées par une relation réciproque de présupposition. La recherche empirique doit pré-concevoir son objet pour commencer de parcourir son itinéraire et la recherche théorique ne peut s'accomplir sans être la théorie de quelque chose. 

 

F. La coupure entre la production
et la diffusion des connaissances
 

On croit trop souvent que l'essentiel de la démarche scientifique consiste à produire la connaissance d'un objet et que la diffusion du savoir n'est qu'un geste accessoire qu'on demeure libre de surajouter à sa production. Cette croyance est une erreur profonde. La publication des résultats d'une démarche scientifique en conditionne la validité, en même temps qu'elle rend possible le progrès et l'accumulation des connaissances. La validation d'une conclusion scientifique est dans sa nature même un processus intersubjectif selon lequel la réplication d'une démarche par d'autres chercheurs conduit au même résultat. Or, il est par définition impossible de répliquer une procédure qui s'obstine à demeurer confidentielle. Un contenu d'information qui n'a pas fait l'objet d'une validation par la communauté des chercheurs ne constitue qu'une croyance individuelle, même lorsqu'elle est partagée par un cénacle d'adorateurs crédules, ce qui est le pire des cas. Loin d'être un geste secondaire qu'on pose par surcroît, la diffusion des résultats d'une recherche est la condition même de leur métamorphose en un savoir. 

Comme nous tenterons de le montrer, les cinq malentendus dont nous venons brièvement de faire état traversent à divers degrés toute la recherche sur la police qui s'est effectuée au Québec depuis 1960. La persistance de ces malentendus nos oblige à élargir le champ de notre enquête. En effet, si nous nous bornions à ne faire rapport que sur la recherche empirique au sens méthodologique courant 

du terme, ce chapitre serait trop bref pour mériter d'être inclus dans cet ouvrage. Cet aboutissement n'est pas souhaitable à un double égard. Il impliquerait d'abord que l'on fasse l'impasse sur les efforts considérables qui ont été déployés au Québec pour mieux connaître la police. En dépit de leurs résultats encore lacunaires, ces efforts ont réussi à faire de la police un objet incontournable pour la criminologie d'expression française. Il faut ajouter ensuite qu'on ne saurait s'en remettre au silence pour dissiper les malentendus qui nuisent au développement de l'entreprise scientifique. 

Au lieu donc de nous limiter à présenter les résultats de la recherche empirique au sens étroit du terme, nous allons présenter une recension des écrits sur la police. On ne saurait, bien sûr, rendre compte littéralement de tous les écrits sur la police. Aussi avons-nous dû opérer une sélection parmi ces écrits. La période que nous avons délimitée s'étend de 1980 à aujourd'hui. Bien que le chapitre portant sur la police dans le premier traité de criminologie empirique (Szabo et LeBlanc, 1985) semble affirmer par son titre que la période qui s'étend de 1960 à 1982 a été étudiée, ce chapitre est en général muet sur les travaux postérieurs à 1979. 

Comme l'indique la formulation utilisée plus haut, nous nous sommes limité aux écrits sur la police, écartant de notre champ d'enquête les écrits de la police elle-même, tels que les rapports annuels produits par les diverses forces de police, les documents de planification stratégique et de façon plus générale les documents qui émanent périodiquement des services de police ou d'organismes qui sont liés de près avec eux. Par exemple, nous ne dirons rien des rapports annuels de la Commission de police du Québec, ni des rapports annuels produits par les divers comités de plaintes rattachés à certains corps policiers. 

Pour ce qui est des écrits sur la police, nous avons dû mettre de côté les écrits publiés dans la presse, de quelque nature qu'ils soient, ces publications étant beaucoup trop nombreuses. Nous avons également écarté les ouvrages sensationnalistes comme Van Rassel (1991) et Tardif et Papineau (1992). 

L'importance que nous avons accordée aux écrits que nous avons recensés a été déterminée par deux critères. Le premier de ces critères est la visée scientifique de l'ouvrage, qui se manifeste par la volonté d'ajouter aux connaissances que nous possédons déjà. L'application de ce critère nous a contraint à faire une place modeste aux divers manuels publiés surtout à l'intention des étudiants en techniques policières, de même qu'aux ouvrages de vulgarisation. Nous ne dirons rien des travaux bibliographiques (Boilard, 1987), ni des programmes de recherche rédigés à l'intention d'organismes subventionnaires (Beaulieu et Normandeau, 1988). 

Le second de nos critères est celui du mode de publication d'un écrit. Ce critère a joué en faveur des écrits qui ont été rendus publics au moyen des canaux habituels de la recherche : livres publiés par une maison d'édition ou une agence gouvernementale, articles dans les revues scientifiques. Le recours à ce critère nous a empêché de produire un compte rendu détaillé des mémoires et des thèses qui n'ont pas reçu d'autre forme de publication que le dépôt à la bibliothèque d'une université. 

Notre chapitre est divisé en quatre parties. La première rend compte des écrits descriptifs, la seconde, de la recherche théorique et la troisième, des travaux normatifs. Nous préciserons au début de chacune des parties de ce chapitre ce que nous entendons par la terminologie que nous venons d'utiliser. Dans la dernière partie de ce chapitre nous effectuerons un retour critique sur les travaux antérieurement décrits et nous tenterons d'examiner leurs caractéristiques communes. Nous esquisserons également quelles sont les orientations futures qui nous apparaissent les plus fécondes.


Retour au texte de l'auteur: Dernière mise à jour de cette page le dimanche 13 août 2006 16:53
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur au Cégep de Chicoutimi.
 
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