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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

LA FAMILLE. Idées traditionnelles, idées nouvelles. (1976)
Avant-propos


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Pierre Bréchon, LA FAMILLE. Idées traditionnelles, idées nouvelles. Paris: Les Éditions Le Centurion, 1976, 197 pp. Collection: Socio-guides, no 13. Une édition numérique réalisée par Réjeanne Toussaint, bénévole, Chomedey, Ville Laval, Québec. [Autorisation accordée par l'auteur le 18 février 2011 de diffuser ce livre dans Les Classiques des sciences sociales.]


[7]

LA FAMILLE.
Idées traditionnelles, idées nouvelles.

Avant-propos

À une époque où l'on parle de crise de la famille, où l'on entend parfois reprendre la formule célèbre de Gide « Familles, je vous hais » [1], comment les Français perçoivent-ils la famille ? La considèrent-ils comme une réalité dépassée ou au contraire estiment-ils qu'elle est le lieu du bonheur et de l'épanouissement des individus ?

De fait la famille est fortement valorisée par l'opinion publique. Dans une enquête réalisée sur l'agglomération grenobloise [2], à la question : « Pour vous, qu'est-ce que la famille ? », 80% des interviewés répondaient par une appréciation nettement positive sur la réalité familiale. Certaines formules employées étaient très laudatives : la famille, « c'est tout dans la vie », « c'est ce qu'il y a de plus beau », « c'est le seul moyen de vivre », c’est la seule chose qui compte ».

L'enquête sur la famille lancée en mars 1972 par l'hebdomadaire La Vie Catholique [3], en lien avec l’I.F.O.P., apporte des conclusions semblables. [8] 130 000 réponses aux 2 questionnaires sont parvenues au journal, accompagnées de 6 000 lettres de lecteurs. Ce nombre constitue un record absolu par rapport à toutes les enquêtes lancées en France par un organe de presse. Ceci montre l'écho qu'ont les problèmes familiaux dans l'opinion publique. La publication des résultats fin 1972 montrait que, si la famine évolue, dans un monde lui-même en changement, elle continue à se porter - somme toute - assez bien. Les Français continuent à lui faire confiance.

D'après ces enquêtes, la famille apparaît donc comme une réalité largement admise et elle est même considérée comme une valeur, un moyen de se réaliser et d'être heureux. S'il y a aujourd'hui des contestations de la famille, elles ne sont le fait que d'une portion limitée de la population. D'ailleurs le mariage, institution qui crée légalement la famille, est toujours beaucoup pratiqué en France. 92 % des Françaises se marient. Ce pourcentage paraît assez stable depuis plusieurs années [4].

La situation française est très différente de celle de la Suède où le nombre des mariages est passé de 61 000 en 1966 à 41 000 en 1971, tandis que le nombre des naissances extra-matrimoniales passait de 12 000 en 1961 à 25 000 en 1971. L'union libre y progresse beaucoup, ce qui n'est pas le cas dans notre pays.

Si on conteste peu la famille, on parle beaucoup aujourd'hui des réalités familiales, directement ou indirectement. C’est un sujet qui passionne. Les problèmes du divorce, de la contraception et de l'avortement, de la place de la femme dans la société, de l'éducation sexuelle et de l'abaissement de l'âge de la majorité, ont été récemment des points chauds de l'actualité. Toute loi nouvelle, touchant de près ou de loin à l'institution familiale, est l’occasion de prises de positions nombreuses dans l'opinion. A travers les idées débattues, on peut voir se profiler des conceptions différentes de la famille. Ainsi, si l'on pense qu'admettre le divorce par consentement mutuel anéantit la famille, c'est au nom d'une conception de la famille structure indissoluble ; l'indissolubilité est alors considérée comme un élément nécessaire de la définition de la famille. De même, les positions que l'on prend en matière d'éducation sexuelle montrent la conception que l'on a des rapports parents-enfants.

Cet engouement pour les problèmes de la famille a-t-il toujours existé ou est-il un phénomène récent ? Je me référerai en la matière au livre classique [9] de Philippe Ariès, L'enfant et la vie familiale sous l'Ancien Régime [5] qui fait autorité et démolit allègrement quelques idées toutes faites. Nous croyons généralement assez spontanément que la famille a toujours été un des lieux fondamentaux de la structuration des individus, comme si elle avait toujours été elle-même une réalité très consistante. Or Ph. Ariès nous montre que la structure familiale sous l’Ancien Régime avait beaucoup moins d'importance que de nos jours. Certes on naissait dans une famille qui donnait un nom et prédestinait dans une certaine mesure l'avenir de l'individu. Mais les enfants quittaient très vite leur famille pour « l'apprentissage » chez un maître, dans une autre famille. Parfois on ne connaissait pas l'existence de ses frères et sœurs. La mort d'un enfant n'apparaissait pas aux parents aussi dramatique qu'aujourd'hui ; car l'enfant n'était pas valorisé comme il l'est actuellement. Ce n'était ni l'école ni la famille qui assuraient l'éducation de l'enfant ; celle-ci se faisait plutôt « sur le tas », au cours de l'apprentissage d'un métier, dans une famille où l'enfant ne se distinguait pas d'un serviteur ou d'un domestique. Les familles duraient peu, étant donné la forte mortalité [6]. Si la vie familiale existait au Moyen Age « elle subsistait dans le silence, elle n'éveillait pas un sentiment assez fort pour inspirer poète ou artiste [7] ». Ariès explique ce phénomène : « La vie d'autrefois, jusqu'au XVIIe siècle, se passait en public (...) la densité sociale ne laissait pas de place à la famille [8]. »

Ce n'est que très progressivement, à partir du XVIe siècle, que le sentiment de la famille va se former parallèlement à la montée du sentiment de l'enfance. L'enfant sera choyé ; objet d'affection, on se souciera de plus en plus de son éducation, il devient le centre de la vie familiale, vie familiale qui s'étoffe et devient plus intime. La famille éprouve le besoin de se « retirer du monde », la maison devient un lieu familial alors qu'elle était pratiquement auparavant un lieu public : dans la même pièce de la maison, on mangeait, on dormait et on recevait les « clients ». Les fêtes collectives deviennent progressivement des fêtes familiales.

Ce sentiment de la famille qui devient très fort au XVIIIe siècle, surtout chez les nobles et les bourgeois, concerne la famille conjugale et non pas la famille élargie, réunissant sous le même toit plusieurs générations. « Cette famille, ou sinon la famille elle-même, du moins l'idée qu'on s'en faisait quand on voulait la représenter et l'exalter, paraît tout à fait semblable [10] à la nôtre [9]. » Elle est construite sur le triangle père, mère, enfant. Certains traditionalistes qui, au XIXe siècle et encore aujourd'hui, regrettent la mort de la famille patriarcale et de la famille souche [10], regrettent en fait la mort d'un mythe qui n'a jamais correspondu à une réalité de façon durable en France. La thèse d'Ariès sur la quasi-inexistence sociale de la famille élargie est aujourd'hui confirmée par de nombreuses monographies [11] et ne peut sérieusement être contestée. Ce n'est que dans les classes aisées de la noblesse que l'on a vu, au Moyen Âge, à certaines époques de troubles où l'État était spécialement faible, la famille s'élargir à plus de deux générations.

Les idéologies traditionalistes constituent le premier système de pensée qui ait insisté sur la réalité familiale. Et ceci se comprend. On ne pouvait pas réfléchir sur la famille tant qu'elle n'avait pas une consistance propre, tant qu'elle ne constituait pas un lieu important de structuration des individus, tant qu'elle n'était pas un tissu dense de relations affectives. Ainsi les penseurs catholiques, depuis une époque très ancienne, développent une conception du mariage, indissoluble et monogame, ayant pour finalité la procréation ; on trouve aussi chez eux une certaine suspicion à l'égard de la sexualité et des passions, notamment de l'amour, mais pas de pensée structurée et cohérente sur la réalité familiale. Ce n'est qu'au XIXe siècle que les papes parleront de la famille, dégageant une sorte de modèle de famille à promouvoir, modèle de famille qui doit beaucoup à celui que désiraient les traditionalistes.

D'autres courants de pensée, notamment l'anarchisme et le marxisme, s'opposeront à la pensée traditionaliste et catholique. Le XIXe siècle sera ainsi une époque de lutte idéologique autour des questions familiales : conception de l'institution familiale, conception du couple, option pour ou contre l'autorisation du divorce.

Ces débats ne sont pas morts même s'ils se présentent d'une façon nouvelle. Il faudra étudier les différentes thèses en présence au XIXe siècle et voir leurs prolongements aujourd'hui. Si l'on veut saisir les idées modernes sur la famille, il convient de savoir d'où nous venons, il faut rappeler les théories chronologiquement plus anciennes mais qui continuent à marquer notre époque.

[11]

C'est pourquoi, après une première partie consacrée aux théories conservatrices de la famille, nous aborderons dans les deux parties suivantes les systèmes de pensée qui ont contesté le traditionalisme familial, à savoir le marxisme et l'anarchisme. Dans une dernière partie nous traiterons d'un courant de pensée plus récent, le personnalisme, souvent animé par des philosophes chrétiens.

Dans chacune de ces parties, nous ne nous contenterons pas de rapporter la pensée des auteurs les plus représentatifs. Nous chercherons à saisir en quoi ces thèses sont encore actuelles et dans quelle mesure elles sont encore défendues par des organisations, des partis politiques, des associations diverses ou tout simplement « véhiculées » par l'opinion publique. Ainsi nous « naviguerons » entre le passé et le présent, entre les théories rationalisées, les programmes d'action et les idéologies latentes. Ce livre se veut avant tout informatif. Au risque d'être lassant, nous avons cherché à élargir au maximum le champ d'investigation, à classer dans quelques grands courants de pensée le plus possible d'opinions familiales, exprimées par les personnes et les groupes les plus divers. C'est donc un instrument de travail qui vous est proposé ; j'espère qu'il suscitera vos propres réflexions.



[1] Notons d'ailleurs que la véritable formule de Gide est : « Familles, je vous hais ! foyers clos ; portes refermées ; possessions jalouses du bonheur », dans Les nourritures terrestres, p. 74.

[2] Enquête réalisée en 1971 par un groupe d'étudiants de l'Institut d’Études Politiques de Grenoble, sous la direction de Jacqueline Freyssinet et Pierre Kukawka, à la demande de l'Union départementale des Associations Familiales. Les commentaires et citations faits ici sont tirés du rapport d'enquête.

[3] Cette enquête n'était pas faite seulement pour mieux connaître l'opinion des Français sur la famille mais aussi pour susciter « un profond mouvement d'opinion et de réflexion sur la famille » (extrait d'un tract de lancement de l'enquête, encarté dans l'hebdomadaire). C'est pourquoi huit rencontres régionales furent organisées au printemps 73 dans différentes villes françaises et une rencontre nationale « Les états généraux de la famille » réunirent pendant deux jours, en février 74 à Paris, des spécialistes des sciences humaines, des hommes politiques et des personnalités religieuses venus s'exprimer sur les problèmes familiaux devant un public fourni. Les résultats de cette enquête ont été publiés par P. VILLAIN, 130 000 familles prennent la parole, Cerf, 1973.

[4] Cependant le nombre annuel des mariages commence à diminuer (416 000 en 1972, 400 000 en 73, 390 000 en 74) et le nombre des naissances illégitimes augmente lentement (65 000 en 1973).

[5] Seuil, 1960, réédité en 1973, 503 p.

[6] L’espérance moyenne de vie était de 25 ans au XVIIe siècle. Sur 100 naissances, 25 personnes seulement atteignaient l'âge de 45 ans.

[7] Ph. ARIÈS, op. cit., p. 406.

[8] Ph. ARIÈS, op. cit., p. 460.

[9] Ph. ARIÈS, op. cit., p. 407.

[10] Ils appellent famille patriarcale une famille où plusieurs enfants mariés continuent à habiter avec leurs parents. On a donc trois générations sous le même toit. La famille souche est un peu plus réduite. Un seul des enfants mariés cohabite avec ses parents et ses frères et sœurs non mariés.

[11] Voir le numéro spécial de la revue Annales, « Famille et société », juillet-octobre 1972, n° 4-5, 435 p.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le mercredi 19 octobre 2011 14:37
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie retraité du Cégep de Chicoutimi.
 
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