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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Gilles Bourque, L'ÉTAT CAPITALISTE ET LA QUESTION NATIONALE. (1977)
Introduction


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Gilles Bourque, L'ÉTAT CAPITALISTE ET LA QUESTION NATIONALE. Montréal: Les Presses de l'Université de Montréal, 1977, 384 pp. [L'auteur nous a accordé le 11 juillet 2004 son autorisation de diffuser électroniquement toutes ses oeuvres dans Les Classiques des sciences sociales.] Une édition numérique réalisée conjointement par Jean-Marie Tremblay et Marcelle Bergeron, bénévoles.

Introduction

à mon camarade michel van schendel 

 

« Qu'est-ce qui a donné cette vogue au nationalisme, à l'époque contemporaine ? Nous ne le savons vraiment pas. C'est dommage, car si nous le savions, nous pourrions prévoir correctement son développement ultérieur [1] » C'est sur cette interrogation désarmante que Carlton J. H. Hayes termine une imposante étude sur l'histoire du nationalisme. On peut s'interroger sérieusement sur la validité d'un long travail sur un type spécifique d'idéologie qui ne parvient même pas à décrypter, ne serait-ce que sommairement, les effets de détermination à travers lesquels il s'articule. 

Nous ne saurions cependant tenir trop grande rigueur à l'auteur car son aveu, aussi étonnant qu'il paraisse, révèle un état de fait. La question nationale, il n'est pas téméraire de l'affirmer, constitue l'un des champs d'analyse les plus mal explorés par les différentes disciplines des sciences sociales. Au sein du courant non marxiste, on a très peu progressé depuis que Max Weber a affirmé la nécessité de rejeter la notion de groupe ethnique et manifesté les mêmes réticences devant la notion de nation. D'ailleurs, nombre de travaux sur la question visent avant tout à démontrer la fausseté du marxisme. 

La question nationale semble la voie royale d'une possible contestation de la justesse scientifique du matérialisme historique. Ainsi la réalité nationale invaliderait la primauté théorique et pratique de la lutte des classes [2]. De la même façon, elle anéantirait la théorie de la détermination en dernière instance de l'économique [3]. On en appelle à l'occasion à l'exemple de l'U.R.S.S., où la résurgence du nationalisme démontrerait que la question nationale n'est pas un effet du MPC (mode de production capitaliste) [4]. Souvent on se félicite du fait que la classe ouvrière soit imprégnée de l'idéologie nationaliste [5]. 

En toute justice, nous devons également reconnaître que la question nationale reste un domaine relativement peu exploré par le matérialisme historique. Ainsi, Orr peut-il écrire dans un article de la revue Partisans : « Pourquoi un autre texte de la gauche révolutionnaire sur le problème national ?... Si en dépit de toute cette littérature, la gauche manifeste toujours un intérêt suffisant pour justifier la publication d'un autre volume sur ce sujet, cela signifie que ce qui a été dit dans le passé n'a guère apporté de réponse satisfaisante [6]. » L'auteur va même jusqu'à parler du « malaise ressenti par de nombreux socialistes révolutionnaires face à l'attitude à adopter sur le problème national [7] ». 

On peut vérifier l'absence de concepts clairs dans les textes se réclamant du matérialisme historique au niveau même de leur utilisation de la notion de nation. Ainsi Guy Dhoquois écrit, à ce propos, ces phrases relativement équivoques : « Un peuple existe peut-être davantage en soi, une nation davantage pour soi. Ce genre d'étude est sans doute difficile. La nation déjà au sens de Jules César... est un résultat de l'histoire, des structures et des conjonctures, des infrastructures et des superstructures. C'est une notion fluide [8]. » L'utilisation de la notion de nation dans la plupart des écrits marxistes pose donc un problème théorique sur lequel on s'est relativement peu penché. Ce laxisme remonte d'ailleurs à Marx lui-même chez qui il est impossible de repérer une théorie de la question nationale ni même une utilisation systématique de la notion de nation. 

Chez Staline, les marxistes peuvent trouver une tentative de définition. On considère même souvent qu'il s'agit là de sa seule véritable contribution théorique au matérialisme historique. Mais il est assez ahurissant de constater jusqu'à quel point les textes staliniens sont acceptés sans critique. Tout se passe le plus souvent comme si le problème théorique avait été réglé définitivement sans qu'il soit besoin d'y revenir soit pour élargir l'analyse, soit pour la remettre en question. Trop de marxistes, depuis la publication de ce texte, nous semblent « fonctionner à la scolastique », de façon telle que toute discussion sur la question nationale ne peut se terminer que par l'ouverture du casier « définition de la nation donnée par Staline ». Et pourtant... 

Il suffit d'essayer de faire l'histoire d'une formation sociale au Sein de laquelle se trouve posée de façon plus ou moins aiguë la question nationale, pour que les belles assurances s'envolent en fumée. On se rend compte dès cet instant que, si le matérialisme historique permet de placer la question nationale dans son rapport avec la lutte des classes, il n'a pas encore donné lieu à une connaissance théorique permettant une approche systématique. 

C'est là du moins les premières conclusions auxquelles nous avons été conduit. Et nous avons cru à l'utilité d'un travail théorique particulier sur la question nationale. Cette démarche exigeait, selon nous, une relecture systématique des principaux textes marxistes (et non marxistes) portant sur le sujet. Nous avons commencé ce travail et, à mesure que nous progressions, nous avons été convaincu de la nécessité d'une telle lecture. Nous croyons en effet qu'il existe un corpus théorique marxiste permettant de poser correctement la question nationale. Mais celui-là n'est pas donné directement et seule une lecture très attentive peut permettre de le « découvrir ». 

Nous nous sommes donc penché de façon très attentive sur quelques-uns des principaux textes marxistes (et non marxistes). Un premier repérage nous a permis de distinguer « deux questions nationales » : celle de l'État (national) et celle de la nation comme groupe social spécifique. À ce premier niveau, nous avons cru déceler chez Lénine les éléments fondamentaux d'un corpus qui pose les conditions d'une théorie de l'État national comme effet du mode de production capitaliste. Sous cet angle, le problème ouvre directement sur une autre question : la conceptualisation de la réalité que recouvre la notion de nation. C'est, on le sait, la tâche à laquelle s'attaque Staline. Quelles sont les véritables implications théoriques de cette introduction de la question du groupe national, lieu central de la contribution stalinienne ? Nous ne pouvons les évaluer correctement qu'à partir de la thèse léniniste, de même qu'à la suite de l'analyse de l'apport de Mao Tsé-Toung à la question qui nous intéresse. 

Nous tenterons donc, à travers la lecture critique d'auteurs marxistes et non marxistes, de poser correctement le lieu théorique de la question nationale. Est-il besoin de souligner que ce travail ne se prétend nullement exhaustif sur le problème général qu'il aborde, non plus que sur l'étude de la contribution de chacun des textes analysés. Nous ne nous prétendons pas exégète des auteurs auxquels nous nous référons. Nous n'avons cherché que des éléments théoriques pertinents, sachant très bien que chacune des thèses avancées et chacune des analyses de chaque auteur devront être soumises à une critique serrée et qu'elles devront être remaniées en conséquence. Nous croyons cependant qu'un tel travail devait être entrepris, car ce type d'exposé pourra sans doute permettre de poser les bases d'études plus systématiques. 

Nous tenterons de poser la relation de la question nationale au mode de production capitaliste en analysant les effets de détermination de ce dernier aux niveaux économique, politique et idéologique. Ceci nous permettra d'aborder ensuite le difficile problème de la conceptualisation de la notion de nation. Nous serons alors en mesure de traiter des problèmes plus spécifiques de l'intervention du mouvement ouvrier dans la question nationale, des différentes formes de l'oppression nationale, ainsi que de la question des transitions au capitalisme et au socialisme. 

Cette démarche nous conduira à énoncer un ensemble de propositions qui pourront paraître téméraires. Nul sans doute n'en est plus conscient que le signataire. Mais cette témérité nous semble nécessaire pour relancer un débat qui stagne encore en s'alimentant trop facilement d'évidences et d'idées reçues.


[1]   C. J. H. Hayes, The Historical Evolution of Modern Nationalism, New York, Russell and Russell, 1968, p. 302.

[2]   Selon Rupert Emerson, « Malgré un intérêt grandissant pour la question, Marx et les marxistes n'ont jamais pu rendre compte de façon satisfaisante du nationalisme : les nations ont une originalité irréductible et une capacité de survivance qui les rendent embarrassantes et les font déborder du cadre étroit du marxisme. Elles ne peuvent être subordonnées à la lutte des classes ni dissoutes dans la dialectique ; ni la classe ouvrière ni la bourgeoisie ne semblent vouloir agir comme elles devraient le faire. Plus on analyse attentivement les thèses du marxisme sur la question nationale, plus il devient clair qu'elles reposent sur des assertions arbitraires et qu'elles ne justifient pas les prétentions scientifiques du marxisme » (cf. R. Emerson, From Empire to Nation, Boston, Beacon Press, 1969, p. 171).

[3]   R. Emerson, ibid., p. 175.

[4]   Voir entre autres B.C. Shafer, Nationalism, Myth and Reality, New York, Harcourt, Brace and World Inc., 1955, p. 174.

[5]   Ainsi, selon Marcel Mauss : « On appelle communément ces idées du nom d'internationalisme. » « Mais le langage courant est vicieux. Il confond en effet deux sortes d'attitudes morales bien distinctes. » « Nous proposons de réserver le nom de cosmopolitisme à la première. C'est un courant d'idées et de faits même qui tendent réellement à la destruction des nations, à la création d'une morale où elles ne seraient plus les autorités souveraines, créatrices de la loi, ni les buts suprêmes dignes de sacrifices consacrés dorénavant à une meilleure cause, celle de l'humanité. Il ne faut pas sous-estimer ce mouvement. Mais si nous tenons à être juste il ne faut cependant pas lui donner une bien grande importance. La vogue qu'il a est celle d'une secte, renforcée par l'existence d'un État communiste en Russie. Elle cessera avec ses causes. D'autre part les classes ouvrières elles-mêmes sont de plus en plus attachées à leurs nations. Elles sont de plus en plus conscientes des intérêts économiques nationaux, en matière de travail et d'industrie... Ces idées n'ont ni plus ni moins de chances de devenir des idées-forces que toutes les utopies » (M. Mauss, Œuvres complètes, Paris, Minuit, 1969, t. III, p. 629).

[6]   A. Orr, « À qui accorder le droit d'autodétermination », Partisans, n° 59-60, 1971, p. 59.

[7]   Ibid.

[8]   G. Dhoquois, Pour l'histoire, Paris, Anthropos, 1971, p. 280.


Retour au texte des auteurs: Gilles Bourque et Jules Duchastel, sociologues, UQAM Dernière mise à jour de cette page le dimanche 16 mars 2008 18:47
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi.
 
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