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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir de l'article du professeur Gérard BOUCHARD, “Anciens et nouveaux Québécois ? Mutations de la société rurale et problèmes d’identité collective au XXe siècle.” In Les régions culturelles. Questions de culture, no 5, sous la direction de Fernand Dumont, pp. 19-34. Québec: Institut québécois de recherche sur la culture (IQRC), 1983, 189 pp.

[15]

ANCIENS ET NOUVEAUX QUÉBÉCOIS ?

Mutations de la société rurale et problèmes d'identité collective au XXe siècle

Gérard Bouchard

Le thème de l'identité est à la mode au Québec et, depuis une douzaine d'années, on parle volontiers ici et là des "nouveaux Québécois". Ce texte croit trouver dans les mutations qui ont secoué les régions du Québec à partir de la décennie 1920-1930 un ressort essentiel de la Révolution tranquille et des révisions qu'elle a suscitées dans les structures sociales comme dans la conscience collective. Les contradictions apparues dans les mécanismes de la reproduction sociale étaient porteuses de ruptures à long terme et elles annonçaient le déchirement d'un vieux cadre socio-culturel devenu anachronique. Ces ruptures ont fait place à des pratiques populaires de réappropriation symbolique dans lesquelles les Québécois ont cherché à retrouver le discours vrai de leurs expériences collectives passées : quête à la fois libératrice et déroutante, dans la mesure où les figures qui en ont émergé révèlent les fondements précaires et les racines ambiguës auxquelles s'alimente la culture des nouveaux Québécois. Confuse, l'identité "réjuvénée" est déjà confrontée au problème de ses lendemains car, comme l'ancienne, elle prend appui sur une marginalité et une dépendance.

________________

[19]

Questions de culture, no 5
“Les régions culturelles.”

ANCIENS ET NOUVEAUX QUÉBÉCOIS ?

Mutations de la société rurale
et problèmes d'identité collective
au XXe siècle
.”

par
Gérard Bouchard

Depuis plusieurs générations, mais avec une acuité particulière depuis deux décennies, l'identité des Québécois se pose à la fois comme problème et comme objet d'étude. On pourrait bien voir là le signe que la Révolution tranquille de 1960-1970 n'a guère abordé le fond des choses : ce genre de problème n'est-il pas caractéristique des peuples dominés ou colonisés, comme l'ont montré depuis longtemps les anthropologues [1] ? Il s'exprime, ici comme ailleurs, dans l'art, dans la politique, dans la langue de tous les jours et il anime les débats des intellectuels, en marge desquels la présente contribution voudrait toutefois se situer. Notre but, en effet, est d'esquisser la perspective historique dans laquelle s'insère la recrudescence récente de ces débats. Certaines mutations économiques et sociales, survenues à partir du premier tiers du XXe siècle, ont compromis d'une manière décisive le vieux projet de société mis en œuvre depuis le milieu du XIXe siècle par les élites du clergé et des professions libérales ; nous pensons que ces mutations ont ainsi contribué à préparer le terrain de la Révolution tranquille et à réactiver la quête d'une identité collective.

Nous allons toutefois restreindre cet essai à une partie de la société québécoise, celle qui correspond au Québec rural et aux régions périphériques, les régions métropolitaines de Québec et de Montréal n'étant pas prises en considération pour l'instant. Ce découpage, on le verra, [20] n'est pas arbitraire ; rappelons seulement que la Révolution tranquille et les dynamismes culturels qui l'ont accompagnée étaient contemporains d'un essor spectaculaire du discours régional et il y a certes là plus qu'une coïncidence.

I. LES AVATARS
D'UNE SOCIÉTÉ MARGINALE


Globalement, il semble que la création des régions périphériques québécoises — ordinairement assimilée au courant de colonisation —, à partir du début du XIXe siècle, a progressivement alimenté un projet social très particulier, ouvertement mis de l'avant vers le milieu du siècle par l'élite des clercs et des notables. Reprenant le contenu de l'idéologie intégriste dite ultramontaine, ce projet a mis à profit les ressorts du mouvement colonisateur pour établir dans les nouvelles régions et y maintenir, pendant un siècle environ, une organisation sociale et des contenus culturels parfaitement anachroniques, qui alimentent aujourd'hui de diverses manières le thème du “retard" de la société québécoise. De là une double interrogation qui porte d'abord sur les facteurs qui expliquent la durabilité de ce système socio-culturel et ensuite sur les circonstances qui ont commandé sa désintégration.

La marginalisation et l'écosystème rural

L'hypothèse qui vient d'être évoquée a fait l'objet ailleurs d'une présentation détaillée [2]. Nous nous permettons d'en rappeler succinctement ici les éléments essentiels. La création des régions périphériques correspond à une marginalisation d'une large partie de la société québécoise, ce dernier processus comportant de multiples retombées sur le plan à la fois de la géographie, de l'économie, des rapport sociaux, du pouvoir et de la culture. Au début du XIXe siècle, l'ensemble de la population québécoise est encore compris dans les limites de la vallée laurentienne, principalement entre Québec et Montréal. Mais, à cause de la vigueur de la croissance démographique, le peuplement s'y trouve bientôt à l'étroit. L'émigration, surtout vers les États-Unis, lui fournit un premier exutoire. L'offensive qui s'amorce contre les ressources forestières, commandée de Grande-Bretagne puis des États-Unis et d'autres pays européens, va lui en fournir un deuxième en créant de l'emploi dans des arrières-pays qui n'avaient été jusque-là fréquentés que par les Amérindiens, les explorateurs et les coureurs de bois. Les nouveaux [21] centres de peuplement ainsi constitués, d'abord appuyés sur le partage saisonnier du temps de travail entre l'agriculture et la coupe forestière, préfigurent les divers modèles d'économie mixte, caractéristiques des régions périphériques. Le front commun du clergé et des professions libérales donne son appui à ce mouvement de colonisation vers l'intérieur, qui sert si bien les intérêts de la religion et de la nation et qui désormais s'assortira des justifications “officielles''.

Ceci pour la figure géographique de la marginalisation, qui trouvera d'autres ressorts et d'autres prolongements dans les régions elles- mêmes. Le mode d'industrialisation qui les constitue en “régions ressources” est peu créateur d'emplois et impropre à susciter une urbanisation soutenue. Comme il ne favorise pas non plus l'émergence d'élites économiques locales, il s'ensuit une mutilation de la structure du pouvoir, qui procure une position dominante aux élites socio-culturelles. Dans la plupart des cas, celles-ci ne sont pas partie prenante au capital industriel, dont la croissance est gérée de loin, et leur investissement se limite aux échanges de bons procédés. Par contre, l'aire de pouvoir qui leur est ainsi aménagée leur livre les leviers du contrôle social, qu'elles veilleront à manipuler aux dépens des populations locales et sans déplaire au capital. Elles s'emploieront ainsi à mettre en place un modèle de société autoritaire qui ne semble pas soulever de bien vives résistances dans ces villes, au demeurant assez peu “urbanisées", et encore bien moins dans les campagnes. Là, en effet, une population nombreuse est la proie d'une économie mixte qui allie l'agriculture tantôt à la forêt, tantôt à la mine, tantôt à la pêche et qui s'intègre bien tardivement d'un côté à un marché national trop éloigné et de l'autre à un marché régional qui prend forcément le pas de l'urbanisation rampante. Dans ce cadre où les idées nouvelles, comme les marchandises, circulent mal et où le capital agraire s'accroît peu, la population s'en remet tout naturellement aux anciennes fidélités que tissent les liens du sang, de l'entraide et de la tradition. Les élites locales trouvent là un terrain propice à l'application d'un projet de société qui met au premier rang la conservation de la foi, de la langue et des institutions, la protection de la famille, le respect des hiérarchies, l'attachement au sol, figure de la patrie, et au passé garant de l'avenir.

Ce système socio-culturel a été définitivement et, en quelque sorte, officiellement emporté par la Révolution tranquille. On soupçonne pourtant que pareille mutation avait été longuement préparée du côté des régions, ce qui invite à réexaminer les structures et ce que nous proposons d'appeler l'écosystème de la société rurale. Il semble en effet qu'un projet social aussi anachronique, au sein d'une société globale aussi largement industrialisée et urbanisée, a pu survivre grâce surtout au système de transmission des patrimoines familiaux propre aux régions périphériques, où l'espace inoccupé abonde. Échappant aux contraintes des terroirs pleins, ce système de transmission se soucie moins d'exclure des descendants dans le but de préserver l'intégrité de la terre [22] et la continuité de la lignée que d'établir le plus grand nombre possible de fils, au gré de stratégies d'expansion et de distribution [3]. Il assure ainsi — bien que médiocrement et au prix d'improvisations dont chaque génération compte ses victimes — la reproduction d'équilibres précaires qui sont bientôt mis en échec par la saturation des terres cultivables. Nous pensons en effet que le type de société rurale mis en place dans les régions périphériques a survécu tant qu'il a pu s'étendre physiquement : il se brise et laisse apparaître ses contradictions à partir du moment où l'écoumène est plein et plie le système de transmission à une logique malthusienne de préservation (plutôt que d'expansion) et d'héritier unique (plutôt que de répartition). La décennie 1925-1935 paraît ici un repère chronologique vraisemblable, à titre d'hypothèse ; mais les périodisations rigoureuses sont à venir et elles devront tenir compte des rythmes et circonstances propres à chaque région.

Conquête et mutations de la ville

Pour l'heure, il est utile d'esquisser les mutations en chaîne qui affectent la vieille société rurale à partir du moment où elle doit réformer son mode de reproduction. On assiste alors à une offensive de grande envergure dont l'action se porte à la fois sur la campagne et sur la ville, et dont l'une et l'autre sortent sensiblement transformées.

Il convient d'abord de situer cette évolution dans un cadre général, qui est celui de l'urbanisation du Québec et de ses régions. Sur ce plan, une mutation spectaculaire — dont l'envergure est souvent passée inaperçue — est en cours à partir de la décennie 1910-1920. La part relative des populations urbaines du Québec s'est presque multipliée par deux entre 1901 et 1961, passant de 39 à 75%. Au cours de cette période, le Québec s'est urbanisé plus vite que les autres provinces canadiennes. En fait, sauf au recensement de 1911, le taux d'urbanisation du Québec a toujours dépassé le taux canadien et il a supplanté le taux ontarien à deux reprises, soit en 1931 et en 1941. À mentionner encore : en 1881, les villes du Québec regroupaient 30% de la main-d'oeuvre provinciale et les campagnes, 70% ; soixante ans plus tard, ces proportions étaient inversées ; entre 1911 et 1921, le Québec était plus urbanisé que la France ; etc. On doit prendre en considération l'ampleur des implications économiques, culturelles et sociales contenues dans ces chiffres. À la campagne [23] d'abord, les lendemains de la grande crise économique, relayée par la Deuxième Guerre mondiale et une reprise spectaculaire de la production, ont coïncidé avec une évolution accélérée de l'agriculture — évolution qui avait débuté avec la guerre de 1914-1918, mais qui s'était cassée aussitôt après. Cette fois, la réforme des procédés agraires, la rupture de la vieille économie agro-forestière, la mécanisation et l'intégration au marché capitaliste (sous la poussée, en particulier, des coopératives agricoles) sont irréversibles. L'esprit d'investissement, le recours au crédit et la spécialisation sont désormais synonymes de bonne gestion. En même temps, la terre est devenue une ressource rare et un capital à faire fructifier. Sa transmission ne s'accommode plus de l'éclectisme et des aléas des stratégies coutumières. Le souci d'en protéger l'intégrité et d'en éloigner les descendants, sauf un, va désormais prévaloir, poussant les exclus vers d'autres horizons, dont la ville seule paraît offrir la promesse [4].

Nous croyons que ces nouvelles données sont porteuses de ruptures, de redéfinitions et de tensions qui vont faire basculer le cours ancien de la vie rurale puis se répercuter massivement sur les structures urbaines : recherche de nouvelles orientations professionnelles, apparition de nouveaux modèles régissant la formation des familles et la fécondité, aspirations à d'autres niveaux et genres de vie, tout semble converger vers la ville, dont l'image envahit maintenant les campagnes grâce aux communications qu'établissent peu à peu l'automobile et surtout la radio. Il y aurait long à dire — et beaucoup à faire — sur ce sujet, qui a déjà été abordé pourtant avec beaucoup de profit il y a quelques années dans une étude dont les principales conclusions donnent à méditer [5]. À ce chapitre, elles attestent d'abord (qui s'en surprendra ?) le retard de la province de Québec sur ses voisines. Compte tenu de leur population, les campagnes québécoises viennent au dernier rang parmi toutes les campagnes canadiennes pour ce qui est de la possession d'un appareil de radio ou d'une automobile, les plus démunies étant celles des régions périphériques. Ceci atteste leur pauvreté et leur profond isolement culturel, déjà évoqués plus haut. La décennie 1931-1941 ne modifie pas ces positions relatives, mais elle enregistre les premières phases d'une évolution qui va intégrer la société rurale québécoise aux différents réseaux de communication et diffuser dans les villages des [24] images de la vie urbaine, dont les catalogues étaient jusque-là la source quasi exclusive... [6].

Ainsi, les équilibres traditionnels de la société rurale, tout au moins dans les régions périphériques, sont peu à peu compromis par un système de reproduction collective qui achoppe sur la saturation des terres, celle-ci entraînant d'une part des conduites de rupture dans l'économie, dans l'organisation sociale et dans la culture, d'autre part une offensive sans précédent sur la ville [7]. Cette offensive trouve peut-être son expression la plus nette et la plus révélatrice dans une redéfinition décisive des vieilles attitudes au chapitre de l'école et de l'instruction. Au Québec, de 1931 à 1961, le nombre de personnes âgées de 5 à 19 ans et inscrites à une institution scolaire passe de 582 094 à 1 213 921, soit une progression du simple au double (109%). Au cours de cette même période, le taux général de scolarisation s'accroît de 13 points (de 60 à 73%). Durant ces trente années, le Québec vient au deuxième rang parmi les provinces canadiennes — derrière l'Ontario — quant à la progression réalisée sur le plan de la fréquentation scolaire [8]. On sait que c'est en 1943 qu'est promulguée la Loi québécoise de l'instruction obligatoire, point de départ d'une action législative qui conduit, une vingtaine d'années plus tard, à la création du ministère de l'Éducation. Ces données attestent la vigueur des mutations culturelles survenues à partir de la décennie 1930-1940 dans les régions périphériques aussi bien que dans les régions métropolitaines. Elles attestent aussi les espoirs que les contemporains de la grande crise ont investis dans l'école comme nouvelle voie de promotion et dans la ville comme nouveau cadre d'établissement : quels parents de l'après-guerre n'ont secrètement rêvé de faire accéder leurs enfants au collège classique et, qui sait, à l'université ? Beau terrain, que la politique n'a pas manqué d'exploiter avec le bonheur que l'on sait : Duplessis d'abord, avec ses programmes de construction d'écoles (et de bouts de chemin qui lorgnent vers la ville), Lesage par la suite, qui en réalité prêchait à des convertis de longue date (“Qui s'instruit s'enrichit”). Il n'est pas exagéré de dire qu'en 1960, les prémisses de la [25] réforme de l'enseignement couraient depuis une trentaine d'années. Il n'est pas douteux non plus que les ruraux ont apporté et semé dans la ville bien d'autres formes d'aspirations, d'insécurités, ou même d'agressivités dont on pourrait bien voir des retombées dans la vigueur de l'action syndicale ou dans certains traits de comportements comme la prudence dans les choix politiques (Lévesque à Québec, Trudeau à Ottawa...), une propension particulière à la consommation, la pratique radicale de la contraception, la désertion des églises et des cloîtres.

Certes les mutations qui viennent d'être évoquées ne sont pas imputables aux seules ruptures qui affectent la société rurale. Il faut aussi faire la part de divers facteurs qui vont contribuer à modifier la société québécoise dans son ensemble ; tels sont l'arrêt de l'émigration aux États-Unis vers 1930, la crise économique de 1930-1935 et l'industrialisation rapide enregistrée au cours de la décennie 1940-1950 sous la poussée de la Deuxième Guerre [9]. Cependant le problème de la saturation des terres, le blocage de la reproduction sociale dans les campagnes et l'offensive dérivée sur la ville constituent une filiation essentielle à explorer, et une source spécifique de changements dans les régions. De l'action de ce facteur et des autres, il résultera un brouillage des définitions et des symboles dans lesquels les Québécois savaient se reconnaître, en même temps qu'une quête d'identification dont nous tenterons maintenant de présenter quelques coordonnées.

DYNAMISMES CULTURELS
ET IDENTIFICATION COLLECTIVE


Il faut dire d'abord ce que nous entendons ici par identité collective. Cette notion n'est pas sans rapport, bien sûr, avec les traits distinctifs d'une collectivité comme les manières d'être, les habitudes, les goûts, les apparences. Mais au-delà des caractéristiques externes qui s'offrent au regard d'autrui, l'identité renvoie en priorité aux représentations que le sujet lui-même élabore en se prenant pour objet. Ces représentations d'elle-même qu'une collectivité entretient consistent essentiellement dans des perceptions du passé et du présent qui sont le fruit d'innombrables expériences individuelles et collectives mettant en cause le social proche — la famille, le voisinage, l'école, l'usine, la paroisse, le quartier — ou lointain — l'État, la nation, l'Église, l'économie, la politique internationale, etc. D'une double manière, l'identité collective a donc partie liée avec la structure ou l'environnement social, d'abord parce qu'elle s'en nourrit et en partie le reflète, ensuite parce qu'elle en est elle-même [26] une des composantes principales. C'est dire toute la portée des bouleversements dont l'identité québécoise a été l'objet durant les trente dernières années en particulier [10].

Mais, encore une fois, les commentaires qui suivent se réfèrent surtout aux Québécois des régions périphériques. À cause des transformations de la société elle-même, à cause aussi des ruptures évoquées plus haut dans les systèmes de valeurs et les modèles de conduite, de plus en plus de Québécois ont cessé de se reconnaître dans ces images collectives de soi proposées par la tradition et les réseaux officiels de la communication culturelle. Ils ont ainsi été conduits à leur substituer des contenus plus familiers, prélevés à même une expérience historique jugée plus authentique. Nous pensons que cette crise de conscience a donné lieu à des conduites originales et spontanées de récupération ou de réappropriation symbolique. Elle s'est aussi heurtée, nous semble-t-il, aux ambiguïtés et contradictions qui font partie de la culture québécoise, pour ne pas dire qu'elles en constituent le fond.

La réappropriation symbolique

La quête d'une nouvelle identité a donné lieu incontestablement à un dynamisme culturel populaire et spontané — à ses origines du moins — dont on ne connaît guère de précédent dans les régions. Les diverses manifestations de ce dynamisme restent à inventorier et à étudier de près. Certaines sont toutefois assez bien connues. Mentionnons le réveil ou l'essor des sociétés d'histoire locale, des associations d'écrivains, des musées régionaux, des troupes de théâtre dit “populaire", des radios et télévisions communautaires, des métiers d'art traditionnels, de la littérature de terroir, des fêtes collectives prenant la forme de festivals ou de carnavals et des reconstitutions historiques diverses (villages de pionniers, camps forestiers, sites de manufactures abandonnées...). Ces manifestations véhiculent une recherche d'authenticité qui se porte d'abord vers le populaire, le quotidien, les données les plus routinières de l'expérience collective, en l'occurrence les métiers, les cuisines, les parlers, les danses traditionnelles. D'où une curiosité extraordinaire pour les objets familiers, exprimée autant dans le commerce florissant des “antiquités" que dans l'attachement aux monuments historiques ou dans le succès d'une littérature ethnographique extrêmement [27] érudite [11]. Il convient de signaler, en deuxième lieu, le versant écologique et bucolique de cette réappropriation qui se tourne volontiers vers les paysages (tourisme rural), l'agriculture, le camping "sauvage"...

Mais, par-dessus tout, il paraît significatif que ce réveil culturel emprunte le truchement des vieilles fêtes calendaires, des carnavals ou festivals. On retrouve là aussi la célébration de symboles écologiques, généralement liés à la faune ou à la végétation locale — le miel, la crevette, l'éperlan, le bleuet, la gourgane, le faisan et même, pourquoi pas ? la patate (festival annuel de Saint-Ambroise, Saguenay). Mais on y observe en outre, à leurs premières années tout au moins, des volontés de retour aux sources qui tendent vers un réaménagement de la mémoire collective. En effet ces carnavals et festivals font souvent revivre des scènes de la vie d'autrefois (promenades en carrioles, ventes à l'encan, séances de conseils municipaux...), des personnalités publiques du village ou de la ville (l'institutrice, le journaliste, le marchand, le bedeau, le maître de poste), des figures populaires dont le discours officiel n'avait pas retenu le souvenir (le colon, le leveur de poids, l'arracheur de dents, le bûcheron). Par ailleurs, il va de soi que ces fêtes réhabilitent le juron, l'ébriété, l'insolence (par exemple lors des concours de "prises") et ce que les prédicateurs de jadis nommaient la luxure. Absoudre les interdits de la parole et de l'acte, réactiver avec complaisance les symboles plus ou moins occultés, ce sont là en fin de compte des traits classiques de la fête. Ce qui lui donne ici un sens particulier, c'est sa recrudescence après une longue éclipse ainsi que le renouvellement radical de ses contenus. On notera également que, depuis quelques années, les carnavals et festivals dérogent de plus en plus au calendrier de l'Église, enjambent volontiers le Mardi gras et débordent largement sur le Carême, quand ils ne migrent pas carrément vers l'été. D'une façon générale aussi, les élites traditionnelles tiennent peu de place dans ces reconstitutions — contrairement aux anciennes fêtes, toujours respectueuses et si "réussies" — non plus d'ailleurs que les discours officiels, ordinairement commis au rappel de la nation et de la religion.

Il est incontestable que les fêtes populaires sont vite tombées sous la coupe des commanditaires et des impératifs commerciaux. Mais cette dérive ne change rien à ce qu'elles furent à leur début et dont bien [28] d'autres signes portent témoignage ; songeons à la vogue extraordinaire de la généalogie ou à la floraison des enquêtes folkloriques et des récits de vieillards. Ce qu'il faut retenir, c'est qu'en tout ceci le peuple, les citoyens eux-mêmes, par toutes sortes de voies, refont la mémoire collective, ce qui prouve une fois de plus que la gestion du passé n'est pas une fonction exclusive aux historiens et aux sociologues. Bien sûr, ces reconstitutions portent souvent la marque de l'improvisation, de l'amateurisme, s'accommodent volontiers d'éclectisme (par exemple les villages et festivals westerns) et ne s'offusquent pas d'un petit anachronisme. Mais les historiographies patentées, drapées dans le voile de la culture savante, quand elles s'avisent de dépeindre les Québécois d'hier, sont-elles exemptes de contradictions, de clichés, de projections arbitraires ?

Les aléas de l'identité

Ce serait une entreprise fructueuse sans doute que de rechercher, au-delà de ce qui les sépare, les ambiguïtés — peut-être communes — dont se pare la quête d'identité, dans la culture populaire et dans la culture savante. À propos de celle-ci, il faudrait revoir en détail les reconstitutions et portraits proposés en rapport avec un certain nombre de thèmes. On se limitera ici, en guise d'illustration, à un modeste échantillon de propositions contradictoires, chacune s'autorisant néanmoins d'une auréole savante quelconque [12].

1. Le Canadien français, c'est bien connu, est un sédentaire, un casanier, jaloux de ses racines et conservateur, pour cette raison. Mais il est aussi, croit-on savoir, par atavisme et par nécessité, un instable chronique, à la fois coureur de bois et de chantiers, faiseur de terre inconditionnel (le père Chapdelaine de Louis Hémon), toujours prêt à déguerpir pour les États-Unis. De même, il est notoirement très attaché à la terre, ou tout au moins au genre de vie rural, ce qui ne l'empêche pas d'appartenir à une société à forte tradition urbaine et d'avoir un passé de porteur d'eau.

2. Il est en outre naturellement soumis, ami de l'autorité dans la famille, dans l'État et dans l'Église, dont les édits prévalent partout. En même temps, il est ingouvernable, orgueilleux, fier, récalcitrant, faiseur de procès et querelleur, comme on peut voir durant les campagnes électorales et, surtout, dans ces affaires d'emplacement d'églises, de bureaux de poste ou d'hôtels de ville.

[29]
3. Il est donc timoré, passif, dominé, peu entreprenant, ainsi que sociologues et économistes nous l'apprennent. Et par son courage, son intrépidité, ses audaces, il a arraché à la forêt, peuplé, organisé pas moins de douze régions en moins d'un siècle !

4. Les privations et l'insécurité dont il a ainsi souffert l'ont rendu austère, calculateur, grippe-sous, méfiant dans les petites affaires — il n'en connaît pas d'autres. On lui reproche toutefois sa nature dépensière et imprévoyante qui le pousse aux dépenses somptuaires et l'éloigne de ses vrais intérêts.

5. On le dit aussi bon ouvrier, dur à la tâche, discipliné et peu exigeant ("cheap labour"). Par ailleurs, il est désordonné, peu ponctuel, un peu ivrogne et protestataire : c'est un latin.

6. Il est prude, respectueux du prêtre, imprégné des préceptes de sa religion dont il redoute les sanctions, bon père (et sainte mère) de famille. Mais il jure comme un diable, il est réputé pour la grivoiserie, l'irrévérence de ses histoires et son goût de la fête.

7. Du côté de la famille, on relève les principaux traits du matriarcat ; la mère porte le pantalon, elle a l'oeil — et la main — sur tout : portefeuille, alimentation, vêtements, éducation, communication avec la parenté, rapports avec les enfants et avec le mari, bien sûr. Quand au père, il impose évidemment une autorité exclusive sur l'ensemble de la vie familiale ; car on est en présence, on l'aura deviné, d'un régime patriarcal.

8. La société québécoise se caractérise en outre par une longue tradition d'égalité qui a pris naissance dans les conditions d'occupation primitive du sol, le découpage géométrique des lots, l'accès facile à la propriété, les survivances d'une société rurale peu diversifiée. On connaît aussi de longue date le respect dans lequel on tenait les vieilles hiérarchies sociales — professions libérales en tête — de même que les divisions profondes entretenues par l'économie, à la ville comme à la campagne (exploitation, usure, etc.).

9. Pour le reste, on a affaire, comme en plusieurs pays, à un organisation sociale et à un système de valeurs qui privilégient d'une manière excessive les solidarités primaires et l'esprit communautaire. On ne développe pas assez le sens de l'initiative individuelle et le goût du risque. Contrairement aux Anglo-Saxons, les Québécois ont conservé, de la société rurale, l'habitude de s'en remettre en toutes choses aux actions communautaires, aux vertus de la solidarité, ce qui explique pour une large part leurs insuccès dans l'entreprise capitaliste. Contrairement aux Anglo-Saxons aussi, les Québécois n'ont pas le sens de l'union, de l'entraide et de l'association, [10] si nécessaire en affaires ; on ne les voit pas applaudir au succès de l'un des leurs, ils en prendront plutôt ombrage et voudront le compromettre. Il ne fait pas de doute que cet individualisme foncier, qui trouve également son origine dans l'organisation de la société rurale (l'indépendance que procure la propriété et à laquelle contraint l'éloignement du rang), a fait grand tort lui aussi au développement des entreprises canadiennes-françaises...

Tout ce qui précède atteste à sa façon le jeu de prismes et de masques à travers lesquels les Québécois ont été vus ou se sont regardés eux-mêmes et donne à penser que le savoir populaire a bien peu à envier aux reconstructions savantes. En fait on est en présence d'une double source de brouillages. Du côté de l'objet d'abord, le Québécois lui-même, il faut bien reconnaître le caractère hybride, débraillé et un peu égaré d'une culture ou d'une identité qui, pour s'être alimentée à des sources très diverses, n'en est pas fortifiée et enrichie pour autant — en faisant exception de minorités qui, dans des directions opposées d'ailleurs, ont su effectuer des choix et adhérer à des orientations claires, mais toujours au prix d'une amputation. Du côté du sujet ensuite, c'est-à-dire l'historien, on observe les divergences inévitables, inhérentes à l'interprétation du passé, auxquelles s'ajoute ici, il faut bien en convenir, l'état d'avancement de la connaissance historique elle-même.

Les sources, et les matériaux parfois, sont pourtant connus et accessibles. On nous permettra d'évoquer rapidement quelques avenues qui s'ouvrent à la recherche sur l'identité des Québécois d'hier et d'aujourd'hui. D'abord, tout ce qui a constitué jusqu'ici le champ d'études des folkloristes revêt ici un intérêt prioritaire : les fêtes, les usages calendaires, la religion populaire et, tout particulièrement, la tradition orale, les contes et légendes [13]. Viennent ensuite les pratiques et les savoirs réprouvés ou concurrents qu'un autoritarisme religieux et culturel a repoussé dans le maquis de la mémoire : les arts de guérir, d'interpréter, de deviner, les moyens et les formes du plaisir, tout le champ des transgressions, de l'immoralité à la criminalité. Signalons encore les lectures, la toponymie populaire, les perceptions de l'étranger. Enfin, il faudrait approfondir, et notamment dans le cadre régional où elles se sont prolongées et incarnées, les utopies colonisatrices du XIXe siècle : ces rêves de ruptures et de départs, ces plans de recommencements [31] et de reconstructions devraient bien nous apprendre quelque chose sur nos racines et nos continuités [14]. Pour le reste, on doit attendre beaucoup de certains projets en cours dans le domaine de l'histoire sociale, ceux notamment qui ont pour objet l'étude de la vie quotidienne, des niveaux et genres de vie dans la famille, dans la paroisse, dans la ville [15].

III. LES NOUVEAUX QUÉBÉCOIS ?

Ce qui a été dit jusqu'ici concernait surtout les Québécois des régions périphériques ; ce qui suit, inspiré d'une vision pessimiste du Québec contemporain, paraît s'appliquer à tous. Une recherche effectuée il y a quelques années en collaboration avec la Télé-Université du Québec nous avait fait découvrir dans la littérature du XIXe siècle une galerie de portraits de Québécois tracés par des observateurs venus de l'étranger : sombre galerie, qui affichait ici des paresseux, des médiocres, des ignorants serviles, là des miséreux, des avares, des amorphes, ailleurs des impolis, des buveurs, des rétrogrades et quelquefois aussi, des vertueux, des causeurs accueillants, des travailleurs dociles [16]. Mais aux Québécois d'aujourd'hui, le recul du temps et la coupure marquée par la Révolution tranquille offrent un rempart confortable et font rejeter dans un passé révolu ces épithètes — troublantes au demeurant et [32] dont on aimerait peut-être autrement disposer. La nouvelle identité collective, née des mutations du dernier demi-siècle, a mis au jour, comme chacun sait, un être scolarisé, laïcisé, urbanisé, pluralisé, ayant enfin visité les “vieux pays", entré de plain-pied dans la civilisation des loisirs et de la consommation, rendu à son autonomie par le relâchement des liens familiaux, délivré de sa proverbiale xénophobie et... abonné au câble, bref, parvenu à maturité : le principal changement survenu durant les vingt dernières années, comme le rappelle Marcel Rioux, ne concerne-t-il pas l'homme québécois lui-même [17] ?

L'homme québécois lui-même : c'est-à-dire en premier lieu la culture et ensuite l'organisation sociale, dominée par l'appareil gouvernemental et ses divers prolongements (le “para-public"). Mais on chercherait en vain des mutations d'une portée équivalente dans les fondements économiques et politiques. Tout ce qui compose depuis deux siècles les grandes contraintes structurelles de la société québécoise, auxquelles on impute à l'unanimité ses problèmes de développement, son immaturité, ses tentations de repli, tout cela n'a guère été modifié. Les grandes espérances politiques de 1976 se sont brutalement dissoutes dans la reculade constitutionnelle de 1981-1982 ; les multinationales en difficulté valent au Québec des taux de chômage qui sont parmi les plus élevés de son histoire, et son économie est de plus en plus marginalisée par un mouvement de concentration du grand capital qui s'est encore accéléré depuis quelques années, atteignant une sorte de paroxysme durant l'année 1981. Des chiffres troublants suggèrent en outre que les performances de notre système d'enseignement, la plus belle création de la Révolution tranquille, se sont avérées très en deçà des immenses espoirs (et octrois) qui y ont été investis [18]. De plus la gabegie — toujours elle — si largement déployée dans les dérapages de l'entraidisme et de l'olympisme (le milliard du stade) nous a livrés au ridicule du public canadien et international, repoussant à l'arrière-plan quelques sujets de fierté difficilement acquis. On s'accordera à ne voir dans tout cela ni les signes d'une maturité collective achevée, ni les ingrédients et les conditions propices à une éclosion prochaine.

L'idée que nous voulons soumettre est la suivante. Le Québec a surmonté jusqu'au XXe siècle ses contraintes structurelles dans le contexte nord-américain en se constituant en une culture et en une société marginales. Ce rempart est aujourd'hui tombé [19] mais les contraintes [33] sont demeurées, ce qui atteste la désarticulation évoquée dans la première partie de ce texte : que le vieux système socio-culturel ait pu se désagréger si rapidement, sans mutation correspondante dans les infrastructures, ne montre-t-il pas qu'il s'était construit sur des marges ? Les vieilles élites qui avaient conçu et géré le modèle du repli ont en effet été remplacées, sur les mêmes fondements, par de nouveaux dirigeants qui se sont employés depuis vingt ans à mettre en place dans les métropoles et dans les régions un modèle fonctionnaliste axé sur le développement. Le discours qui en résulte, féru de rationalité, d'efficacité et aussi de contrôle, se construit-il lui aussi sur des marges et nous parle-t-il plus que l'autre de nos véritables problèmes ? Nous offre-t-il, comme l'autre, des solutions tronquées ? Il est permis de suggérer, par exemple, que l'appareil mis en place par nos élites technocratiques a lui aussi planté ses appuis en aval et en amont du grand capital, avec lequel il entretient les mêmes connivences, et que dans le cas contraire, la “révolution'' de la décennie 1960-1970 aurait été à coup sûr beaucoup moins tranquille. Il est par ailleurs évident que, dans les régions, la réappropriation symbolique n'a pas porté atteinte aux assises de la dépendance, strictement vouées, elles, à l'appropriation.

En somme, les changements des trente ou quarante dernières années ont de toute évidence modifié substantiellement la culture québécoise, et nous en avons montré des exemples, parfois inattendus, au travers de certaines manifestations populaires. Mais on peut douter de l'identité du nouveau Québécois, dès lors qu'on semble incapable de définir l'ancien (en témoignent les paradoxes évoqués plus haut). Et surtout il faut s'inquiéter de ce que les structures profondes de la dépendance économique et politique n'ont pas été altérées.

Les bouleversements socio-culturels récents sont survenus à un moment où une véritable révolution dans les moyens de communication s'apprêtait à pratiquer au Québec une large ouverture sur le monde. Cette ouverture forcée sera-t-elle ressentie comme une menace et songerons-nous à l'esquiver en inventant une autre forme de marginalisation, d'autres refuges — comme le donne parfois à penser la résurgence des idées régionalistes ? Peut-être y trouverons-nous une voie d'échanges, une source d'enrichissement au contact de la différence, de l'altérité ? Cela est probable pour les intellectuels, qui sont déjà dotés d'acquis et de recours privilégiés, d'où ils tirent le principe de cohésion indispensable à ces pratiques culturelles. Mais l'être québécois lui-même (les classes moyennes, les couches populaires...), déjà inachevé, morcelé, quel prix devra-t-il payer cette conversion à l'universel [20] ?

*   *   *

[34]

Il a été beaucoup question, dans les pages qui précèdent, de mutations, de renouvellement et de Révolution tranquille. Il semble maintenant qu'au-delà des bruyantes ruptures, les nouveaux Québécois se retrouvent, à l'épreuve des pesantes, discrètes continuités, dans un vieux décor familier que ne déparerait pas la voix des Patriotes. Avec pourtant quelque chose de radicalement neuf. Au-delà des traits et des morceaux dont elle se pare, il est certain que l'identité québécoise naîtra seulement — si elle doit naître — dans le plein exercice des plus hautes fonctions et responsabilités collectives, celles du pouvoir comme celles de l'esprit ; or la réalisation de cette promesse n'est désormais plus à chercher dans un quelconque ailleurs, que ce soit celui de la colonisation, du messianisme, de l'émigration ou de la régionalisation (cette idée d'émietter les pouvoirs et les projets collectifs alors même que les fondements de l'ensemble suscitent tant d'inquiétude...). Les lendemains de la nation sont ici, où nous sommes, c'est-à-dire dans les métropoles, qui offrent non plus un territoire à occuper et à conserver, mais une structure sociale, culturelle, politique et économique à conquérir et à aménager [21]. Quant aux régions, nous savons bien que, pour une large part, les conditions de leur émancipation comme de leur éviction se créent, elles aussi, à partir de là.



[1] Tout près de nous, Marcel Rioux écrit en parlant du Québec : "...la question de son identité a constamment constitué un des axes principaux de ses préoccupations. (...) Cette angoisse est le lot des peuples dominés et colonisés, des groupes ethniques minoritaires partagés entre plusieurs allégeances" (Cf. Les Québécois, Paris, Seuil, 1974, p. 5).

[2] Voir G. Bouchard, "Sur l'historiographie des campagnes et des régions du Québec aux 19e et 20e siècles : nouvelles propositions", Mélanges offerts à Robert Mandrou (à paraître en 1983).

[3] Sur ce sujet : G. Bouchard, "L'étude des structures familiales pré-industrielles : pour un renversement des perspectives", Revue d'Histoire Moderne et Contemporaine, 28 (oct.-déc. 1981), p. 545-571 ; et "Le système de transmission des patrimoines familiaux et le cycle de la société rurale québécoise du 17e et 20e siècles", Histoire sociale / Social History (à paraître en 1983). Voir aussi H. Miner, St-Denis, A French-Canadian Parish, Chicago, The University of Chicago Press, 1963, 229 p. (À l'avenir : St-Denis).

[4] À St-Denis de Kamouraska en 1936, les fils non établis, tout en travaillant sur la terre familiale, exercent des métiers d'appoint qui les mettent déjà en marge du système rural : garagiste, chauffeur de taxi, photographe, réparateur de radio. Il y a deux motos au village, elles sont possédées par des non-héritiers. Cf. H. Miner, St-Denis, chapitre II.

[5] Cf. Elzéar Lavoie, “L'évolution de la radio au Canada français avant 1940", Recherches sociographiques, vol. 12, no 1,1971, p. 17-49.

[6] M. Rioux (Les Québécois, p. 81-82) a évoqué avec bonheur les désordres, les bizarreries et les extravagances dont s'accompagne la conversion subite des ruraux à la "civilisation" urbaine.

[7] On trouvera une illustration parfaite de cet énoncé dans Horace Miner, "Le changement dans la culture rurale canadienne-française", in Y. Martin et M. Rioux, La société canadienne-française, Montréal, 1971, p. 77-89 ; aussi, du même auteur, "A new Epoch in Rural Quebec", The American Journal of Sociology, vol. 56, no 1, juill. 1950, p. 1-10. Sur les blocages affectant la société rurale en 1931, voir aussi Everett C. Hughes, Rencontre de deux mondes, Montréal, Boréal Express, 1972, p. 37-46.

[8] Mais en 1931, comme pour l'automobile et la radio, le Québec vient au dernier rang. Cf. Recensements du Canada, 1931, vol. IV, tableau 78 ; et 1961, séries 1.3, bulletin 1.3-6.

[9] Cf. A. Faucher et M. Lamontagne, "History of industrial development", in J.-C. Falardeau, Essais sur le Québec contemporain, Québec, Presses de l'Université Laval, 1953, p. 23-37.

[10] En 1961 déjà, Fernand Dumont et Guy Rocher évoquaient la “situation présente de notre société... marquée par nos difficultés à nous réinventer un visage collectif". Cf. "Introduction à une sociologie du Canada français", Le Canada français aujourd'hui et demain, coll. "Recherches et débats du Centre catholique des intellectuels français", no 34, Paris, Arthème Fayard, 1961, p. 13. Aussi : "Nous souffrons profondément d'avoir perdu la faculté de dire, aux autres et à nous-mêmes, ce que nous sommes" (id.).

[11] Il semble que les éditeurs québécois se sont ici donné rendez-vous. Les collections spécialisées vouées à la connaissance du patrimoine abondent, ce qui nous vaut de minutieux traités sur la culture du lin, la construction des fours à pain, la pêche à l'anguille ; on possède aussi de très complètes monographies sur le tricot, les pièges à ours et les ustensiles. En ce domaine toutefois, la palme revient sans doute à un périodique universitaire auquel on doit de connaître tous les secrets du crocheton, du grappin, de la crécelle, du marteau à débotter, de la récolte du jonc de cajeu, du séchoir à maïs de type pentagonal et même de l'utilisation de la vessie de porc comme blague à tabac.

[12] Pour chacun des traits évoqués ici, il n'est malheureusement pas possible de faire état de toutes les références appropriées, qui seraient trop encombrantes. C'est partie remise.

[13] Des données d'une très grande richesse, en partie inexploitées, ont été recueillies à l'université Laval par les chercheurs du Centre d'études sur la langue, les arts et les traditions populaires des francophones en Amérique du Nord (C.E.L.A.T.). Voir par exemple Jean Simard, Un patrimoine méprisé, Montréal, Hurtubise HMH, 1979, 309 p. ; Conrad Laforte, Menteries drôles et merveilleuses, Montréal, Éditions des Quinze, 1980 (2e éd.), 285 p. On trouve dans ces récits un étalage surprenant d'indécences et d'impiétés ; de quoi troubler pour un temps l'image dévote de l'habitant homme d'église.

[14] Des pièces importantes du dossier ont déjà été rassemblées ; cf. Jack Warwick, L'appel du nord dans la littérature canadienne-française, Montréal, HMH, 1972 ; J.- C. Falardeau, “Thèmes sociaux et idéologies dans des romans canadiens du XIXe siècle", Études françaises, vol. 2, no 2, juin 1966, p. 133-161 ; C. Morrissoneau, La Terre promise : Le mythe du Nord québécois, Montréal, Hurtubise, 1978, 212 p. ; Marie-Laure Laforest, La tentation de Tailleurs dans le roman québécois, thèse de M.A. (langue et littérature française), Université McGill, 1974,127 p.

[15] Nous pensons, parmi d'autres, aux travaux des historiens de l'Université de Montréal sur les inventaires après décès et sur la société rurale de la plaine de Montréal, aux travaux de Nadia Fahmy-Eid et de Micheline Johnson sur la condition féminine, à ceux du groupe de recherche sur la Mauricie au département d'histoire de l'Université du Québec à Trois-Rivières. Mentionnons aussi l'ensemble des recherches, déjà importantes, suscitées ou coordonnées par l'Institut québécois de recherche sur la culture.

[16] À titre d'exemples, citons le Rapport Durham (1839) ; Jean-Jacques Ampère, Promenade en Amérique, États-Unis, Canada, Cuba, Mexique, Paris, 1855 ; Henry Thoreau, Un Yankee au Canada, Montréal, 1962 (traduit de l'américain, écrit en 1850) ; Alexis de Tocqueville (Extraits de sa correspondance), Le Monde, Paris, 24 fév. 1977, p. 1 ; Pierre de Coubertin, Universités transatlantiques, Paris, 1890 ; Edward Allen Talbot, Cinq années de séjour au Canada, Paris, 1825 ; Edward Watkin, A Trip to the United States and Canada in a Series of Letters, Londres, 1852 ; Byron Nichol- son, Le Canadien français, Québec, 1904 (traduit de l'anglais).

[17] Les Québécois, p. 93.

[18] Voir, par exemple, un dossier statistique sur l'enseignement supérieur, constitué par les soins du Conseil des universités et dont le Devoir du 20 février 1982 (p. 7) a livré un aperçu.

[19] Le Québec vient en effet de “perdre son hiver", selon le mot du géographe Pierre Deffontaines, qui pense que la culture francophone s'est perpétuée ici grâce à l'isolement complet dont s'accompagnait l'hiver québécois ; cf. L'homme et l'hiver au Canada, Paris, Gallimard (en particulier p. 225-226).

[20] Cette question demeure assez abstraite, puisque nous ne songeons aucunement à mettre en doute la nécessité d'une telle “conversion". Elle vaut pourtant d'être posée, pour deux raisons. Quand ils évoquent la nécessaire ouverture des Québécois sur le monde, il semble que les intellectuels ont tendance à poser le problème dans leur seule optique, qui est celle d'une minorité culturelle privilégiée (voir par exemple l'excellent cahier publié dans le Devoir du 4 février 1982, sur le thème : “Québec, aujourd'hui"). Aussi, il est utile de rappeler que la masse des Québécois, pour une large part, a déjà amorcé cette ouverture, mais dans un esprit et selon des voies qui sont les siennes ; les rapports avec les États-Unis, plutôt ignorés jusqu'à récemment par nos élites, constitueraient ici un bon exemple : pensons aux sports professionnels, au cinéma populaire, aux best-sellers, au tourisme (Old Orchard, Plattsburg et ... la Floride). Mais peut-être sont-ce là des exemples d'“acculturation'' plutôt que d'ouverture... ?

[21] Ce sont bien elles qui constituent désormais "le grand large québécois", selon l'heureuse expression de Alain Médam ; cf. Montréal, ville interdite, Paris, P.U.F., 1978, 265 p.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le dimanche 19 novembre 2017 8:07
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 
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