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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Jean-Luc Bonniol, Terre-de-Haut des Saintes.
Contraintes insulaires et particularisme ethnique dans la Caraïbe. (1980)
Introduction


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Jean-Luc Bonniol, Terre-de-Haut des Saintes. Contraintes insulaires et particularisme ethnique dans la Caraïbe. Paris: Les Éditions Caribéennes, 1980, 372 pp. [Autorisation formelle accordée par l'auteur le 28 janvier 2008 de diffuser, dans Les Classiques des sciences sociales, toutes ses publications.]

 Introduction

I

 

Le temps des monographies classiques semble désormais révolu. Certains leur ont reproché de se cantonner dans des vues descriptives, les accusant d'impuissance explicative et d'empirisme vulgaire. Il s'agit désormais, pour celui qui se rend sur le terrain en un lieu donné, de partir avec une « problématique » précise, afin que le travail puisse servir à une élaboration théorique. Mais cette exigence théorique demande cependant l'accumulation de matériaux en nombre suffisant pour permettre, comme le souligne les auteurs d'un récent guide d'enquête anthropologique, la comparaison en d'autres domaines [1]. La « nouvelle » monographie doit donc se façonner à partir de deux pressions contradictoires : être vaste mais aussi orientée ; traverser de part en part un champ social, mais le long d'un axe particulier. 

Est-il possible cependant, de définir au préalable quel sera cet axe, d'imaginer la problématique ? Nous sommes convaincu pour notre part que le va-et-vient entre la réalité à connaître et les outils théoriques doit être incessant, et que la problématique naît de ce mouvement alterné. S'il est vrai que l'enquêteur n'est pas une cire vierge qui se contente d'enregistrer les modulations du réel (celui-ci n'apparaissant que déjà appréhendé à travers une construction intellectuelle), la recherche est infléchie par la pratique du terrain qui seule permet de définir un objet spécifique, capable de faire correspondre au mieux l'élaboration théorique et la réalité concrète. 

Cet objet d'étude, pour les monographies anthropologiques classiques, est la « communauté » locale en tant que totalité et unité, dans une perspective issue de Robert Redfield ou Conrad Arensberg. Sans insister ici sur le flou sémantique que porte avec lui ce concept, il faut souligner qu'il paraît relativement peu adapté à la région du monde dont il est ici question, la Caraïbe. La tradition des « études de communauté » y souffre, comme le font remarquer, à juste titre, Vera Rubin et Lambros Comitas, de déficits conceptuels et méthodologiques [2]. Pareillement aux autres sociétés complexes, et contrairement aux populations « primitives » qui sont à elles-mêmes leur propre société globale, les facteurs extra-communautaires influent de manière prépondérante sur le développement local. De multiples aspects de la vie de la communauté peuvent être déterminés par des institutions nationales ou des liens régionaux plus larges : il faut donc s'attacher de manière privilégiée aux liens de dépendance au-delà de la communauté, aux relations avec la société au sens large, en particulier aux influences des pouvoirs métropolitains [3]... En outre, vouloir considérer la communauté locale comme un microcosme de la société régionale, vœu qui sert souvent de fondement théorique à la méthode, apparaît très aléatoire lorsque l'on reconnaît l'ampleur des diversités locales. De là le procédé suivi en son temps par Julian Steward et son équipe à Porto-Rico, qui sélectionnèrent autant de communautés adaptées à des conditions écologiques diverses et portant des sous-cultures distinctes [4]. 

Est-il possible même de parler de « communauté » aux Antilles ? Les sociétés autochtones, celles des Indiens Caraïbes, ont été exterminées dès les débuts de la colonisation, et c'est un monde entièrement nouveau qui se met en place au XVIIe siècle, pris, dès l'origine, dans les exigences de la modernité et les contraintes d'une économie capitaliste en plein essor, avec la mise en place de l'économie de plantation. De là, l'absence d'une véritable société « traditionnelle », d'une authentique paysannerie, dans la mesure également où les éléments des civilisations africaines que les Noirs auraient pu apporter avec eux ont été broyés dans la machinerie de la Traite et de l'Esclavage, ne subsistant plus que dispersés dans la trame d'une civilisation en train de s'élaborer. La société de plantation a empêché l'émergence, partout où elle dominait, de communautés de paysans indépendants. Se développaient au contraire, sur la grande propriété, des quartiers de travailleurs agricoles, et, à la périphérie, des secteurs de petits cultivateurs rejetés sur les terres les plus marginales et les plus pauvres, obligés de trouver l'essentiel de leurs ressources dans le travail sur la plantation. Là est l'origine des « sections » rurales dispersées au long des routes, qui n'ont pas la cohésion et l'intégration de véritables communautés, mais ont plutôt l'apparence d'immenses nébuleuses de voisinage, qui s'étendent par coalescence à toute l'île et donnent aux campagnes antillaises un aspect semi-urbain : l'opposition ville/campagne n'est pas nettement affirmée, les comportements urbains pénétrant très vite en milieu rural. 

Ce n'est qu'après l'abolition de l'esclavage que certains travailleurs ont fui hors des zones de grande propriété, vers des régions reculées, comme les mornes de la Martinique, où les Grands-Fonds de Guadeloupe. C'est dans de tels secteurs qu'ont pu être tentées aux Antilles françaises, les premières études de communautés [5] : villages de paysans dans ces régions-refuges ; sur les côtes, villages de pêcheurs échappant à l'emprise de la grande propriété. Il ne semble pas qu'ailleurs ce type d'études puisse être généralisé valablement.

 

II

 

Un certain nombre de petites îles de la Caraïbe, trop exiguës, trop sèches, Antilles marginales, n'ont pas connu l'afflux des esclaves noirs, la monoculture stérilisante, mais ont mené leur vie propre, à côté du système économique dominant de la région, perpétuant en quelque sorte la tradition des anciens boucans et l'époque des premiers colons. L'étude des sociétés antillaises, menée essentiellement à partir du concept de plantation, a laissé quelque peu dans l'ombre ces Antilles en marge. Toute une série de travaux mériterait cependant de leur être consacrée, en attendant une synthèse d'ensemble, car elles constituent un excellent contrepoint au processus général : quelles sont les voies de leur évolution ? Dérivent-elles d'une manière totalement indépendante, ou suivent-elles le chemin d'une corrélation/opposition par rapport au modèle dominant ? De surcroît, ce sont ces terres qui peuvent le mieux se prêter aux études de communauté : le champ social y est clairement défini par la barrière insulaire, et la recherche peut tirer parti de ces îlots protégés des rigueurs de la production sucrière et des autres cultures d'exportation... 

Au sud de la Guadeloupe, un plateau sous-marin étend ses ondulations à une centaine de mètres au-dessous du niveau des eaux. Ce résidu d'une activité volcanique ancienne crève la surface en plusieurs endroits, formant ainsi un petit archipel que les Caraïbes appelaient Charoucaera et que Christophe Colomb baptisa, lors de son deuxième voyage, « los Santos » – on était encore dans l'octave de la Toussaint – devenu plus tard « les Saintes ». Les deux îles principales, Terre-de-Haut et Terre-de-Bas, sont à l'heure actuelle les seules peuplées. Toutes deux diffèrent de la Guadeloupe voisine, climatiquement et socialement, beaucoup plus que leur proximité le laisserait supposer. Pas question de trouver ici des chutes de pluie abondantes et régulières, des plantations de canne à sucre ou de bananiers, des fruits gonflés à profusion... Leur petitesse et leur sécheresse ne permettent que de maigres cultures : maïs créole, coton, pois, un petit élevage, et leur population survit avant tout grâce à la pêche. L'extrême faiblesse de la production agricole et la primauté des ressources de la mer caractérisent au maximum Terre-de-Haut. L'absence de plantation fit que les esclaves noirs n'y furent jamais très nombreux ; la population compte aujourd'hui 1 500 habitants environ, (approximation du dernier recensement), blancs ou peu colorés, sur les 454 hectares déterminés par le cadastre.

 

III

 

Notre propos, au départ, était de rendre compte de l'historicité traversant un tel groupe, car les sociétés antillaises sont des « sociétés complexes, appartenant dès l'origine aux fondements du monde moderne... construite(s) dans la marge de la société industrielle, à la naissance de celle-ci, à partir des mêmes impératifs qu'elle... [6] ». Terre-de-Haut, même s'il s'agit d'une terre marginale, est englobée, comme les autres îles de la Caraïbe, dans cette dimension historique « privilégiée » : « le passé est assez court pour être saisi entièrement, et suffisant pour que les racines du présent y soient solidement ancrées » [7]. D'où la nécessité de poser un certain nombre de questions au passé, de manière à pouvoir placer la société actuelle de Terre-de-Haut à l'intérieur d'une évolution qui a commencé en 1648, date à laquelle les premiers colons français vinrent de Guadeloupe pour s'installer aux Saintes. 

L'intérêt général d'une telle orientation était de mener en même temps, à propos du même groupe humain, une étude à la fois historique et anthropologique. L'étude de communauté constituait le cadre de référence, la dimension du groupe étant suffisamment restreinte pour que l'enquête puisse être menée à bien de manière individuelle, dans les deux directions. Le but final étant l'intégration de l'histoire et de l'ethnologie dans une démarche commune, qui utiliserait à loisir méthodes et théories respectives des deux disciplines. Nouvelle approche caractérisée d'abord par une association méthodologique, aboutissant à une nouvelle pratique : rupture, pour l'historien, de l'enfermement permanent dans la salle d'archives, nécessité du travail sur le terrain, écoute de la tradition orale, recherche des vestiges matériels ; nécessité, pour l'ethnologue, de se pencher longuement sur les documents jalonnant le passé du groupe et de se référer à des sources de données jusqu'alors pour lui peu familières... Une intégration théorique ensuite, où la dichotomie présent/passé cesse d'être fondamentale, cédant la place aux notions de dynamique, de mouvement des populations et des sociétés. 

Comme le notait judicieusement R. Redfield [8], les chapitres consacrés à l'Histoire dans les études de communauté ont une fâcheuse tendance à l'hétérogénéité. On y trouve, en effet, souvent juxtaposées des considérations sur l'Histoire du pays ou de la région, étalées sur plusieurs siècles et des vues sur l'Histoire récente du groupe, que l'on peut retirer des archives locales ou de la mémoire collective, et qui s'étendent simplement sur quelques décennies [9]. Il ne saurait être question ici de faire un tel amalgame, et de donner l'illusion d'une continuité, alors que l'on changerait d'échelle, d'objet et de temps... Il est nécessaire au contraire de savoir précisément à quelle « Histoire » on renvoie, en approfondissant le problème des rapports entre la communauté locale et la société globale, l'intérieur et l'extérieur dans la dynamique globale du changement. 

Comment change un groupe humain, subissant, ignorant ou refusant les pressions de la société globale, tout en suivant la pente d'une dynamique interne, d'une « tendance » qui lui est propre, transformé par l'intérieur et par l'extérieur, et parfois même « dans et par l'intériorisation de l'extériorité », pour reprendre une formule de Jean-Paul Sartre ? Si l'on se place dans une telle dialectique intérieur/extérieur, deux types d'Histoire apparaissent, tout aussi fondées l'une que l'autre épistémologiquement : 

1) Une Histoire « contingente » ou « éventuelle », faite d'événements « irréductibles », qui peuvent retentir sur les formations sociales et se placer au départ de chaînes de causalité structurale, événements le plus souvent extérieurs à ces formations sociales données. La connaissance de cette Histoire – qui se place dans la conscience des hommes – peut être qualifiée d'historisante. 

2)  Une Histoire « structurale » qui déploie les structures les unes à partir des autres dans une temporalité abstraite (la diachronie). Comme le rappelaient M. Godelier et C. Lévi-Strauss dans un récent débat [10], « aucune société n'existe sans bouger, s'appuyer et peser sur ses propres structures » (Godelier) et « tout système est en déséquilibre constant avec lui-même, c'est le moteur de son dynamisme interne » (Lévi-Strauss). La connaissance de cette Histoire permet d'élaborer une théorie des transformations structurales, de découvrir les lois de transformation des rapports sociaux, d'explorer le champ des possibles : pourquoi, à partir de certaines règles de compatibilité entre structures, telle formation sociale donnée apparaît lorsque telles conditions sont remplies ? 

Il est possible de discerner tout un jeu entre les deux types d'Histoire, car le groupe local répond à l'événement externe à partir des propriétés mêmes de ses rapports sociaux. Il n'est plus possible, dans cette perspective, d'opposer l'histoire et l'anthropologie, dont la convergence vise à constituer « une seule science de l'homme qui sera à la fois théorie comparée des rapports sociaux et explication des sociétés concrètes apparues dans l'Histoire... [11] ». Et c'est pourquoi cette étude ne comportera pas de chapitre « historique » particulier, si ce n'est celui où l'on essaiera d'approfondir l'influence de la société globale, mais apparaîtra l'image d'une Histoire « éclatée » le long des divers axes d'investigation distingués.

 

IV

 

Telles étaient les grandes lignes de notre direction première. La recherche sur le terrain devait infléchir cette démarche générale vers des directions particulières. Nous avons en effet découvert une île, et l'insularité nous a bientôt servi de fil directeur. Insularité qui nous a semblé agir à trois niveaux essentiels :

— au niveau écologique : le milieu insulaire, marin et terrestre, nous a paru imposer un certain nombre de contraintes, influant sur la reproduction sociale ;
 
— au niveau de la population : la barrière insulaire a isolé la population, délimitant clairement l'aire de choix des conjoints. Isolement d'autant plus remarquable qu'il permet le maintien d'une population claire insolite pour la région, et qu'il canalise le métissage à partir de deux stocks géniques initiaux en proportion inverse de ce qui est habituel à la région ;
 
— au niveau des représentations de cette population l'originalité biologique de la population a permis, par référence à l'espace de l'île, l'émergence d'une identité ethnique, trouvant son support dans un sentiment d'appartenance et aboutissant à la conscience d'une spécificité culturelle.

 

Il s'est trouvé d'autre part, que l'histoire se faisant à partir de résidus, le matériel archivistique concernant le seul groupe insulaire ne s'est pas révélé très abondant, le jalonnement par l'écrit de l'Histoire des groupes outre-mer étant beaucoup moins serré que pour le moindre village de la vieille Europe. Par contre, une documentation homogène et fondamentale était en place : celle fournie par les registres d'État-Civil. Aussi, exigence théorique et nécessité méthodologique se sont-elles rencontrées pour nous faire étudier principalement les problèmes de population, grâce aux procédés mis au point par la démographie historique. Première étape, l'essentiel étant de relier population présente et population passée grâce aux chaînes généalogiques. De là, la rencontre avec la génétique des populations, le traitement informatique, et la référence à l'histoire biologique du groupe, en raison des problèmes particuliers du métissage et de l'isolement. Peut-être aurons-nous pu par là, contribuer à la construction d'un modèle insulaire d'évolution, où se mêlent le social et le biologique, et dont l'étude imposera de nouveaux regroupements interdisciplinaires.

 

Les Saintes dans l'arc des petites Antilles


 

Les Saintes et la Guadeloupe

 


[1]   R. Cresswell et M. Godelier (éd.). Outils d'enquête et d'analyse anthropologique.

[2]   Vera Rubin et Lambras Comitas, “The Caribbean as an Ethnographic Region, Theories and Methodologies for the Study of Complex Societies”, VIIth International Congress of Anthropology and Ethnology.

[3]   R. A. Manners, Methods of Community Analysis in the Caribbean, in Vera Rubin (ed.), Carribbean Studies, a Symposium.

[4]   J. Steward et alii, People of Puerto-Rico.

[5]   Horowitz (M.M.), Morne-Paysan, Peasant Village in Martinique.

[6]   J. Benoist, « L'étude anthropologique des Antilles », in l'Archipel inachevé.

[7]   J. Benoist, Id., Ibid.

[8]   R. Redfield, The Little Community.

[9]   Nous suivons la convention selon laquelle Histoire renvoie au devenir qui emporte les sociétés humaines, et histoire à la connaissance de ce devenir.

[10] C. Lévi-Strauss, M. Augé et M. Godelier, « Anthropologie, Histoire, Idéologie », L'homme, 15, 3-4, pp. 177-188.

[11] M. Godelier, « Une anthropologie économique est-elle possible ? » in L'unité de l'homme.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le jeudi 8 mai 2008 17:02
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi.
 
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