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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

AU VISITEUR LUMINEUX. Des îles créoles aux sociétés créoles. Mélanges offerts à Jean Benoist. (2000)
Le visiteur lumineux


Une édition électronique réalisée à partir du livre sous la direction de Jean Barnabé, Jean-Luc Bonniol, Raphaël Confiant et Gerrey L'Étang, AU VISITEUR LUMINEUX. Des îles créoles aux sociétés créoles. Mélanges offerts à Jean Benoist. Petit-Bourg, Guadeloupe: IBIS ROUGE Éditions, 2000, 716 pp. Une édition numérique réalisée par Gemma Paquet, bénévole, professeure de soins infirmiers retraitée du Cégep de Chicoutimi. [Autorisation formelle accordée par Jean-Luc Bonniol le 15 mars 2016 de diffuser ce livre en libre accès dans Les Classiques des sciences sociales.]

[11]

Le visiteur lumineux

Jean Bernabé, Jean-Luc Bonniol,
Raphaël Confiant, Gerry L’Étang

Que seraient aujourd’hui les études sur les sociétés créoles sans le travail primordial de Jean Benoist ? Depuis ses premières armes dans les années cinquante, jusqu’à ses dernières réflexions de la fin de ce siècle, en passant par l’année charnière de 1972, date de publication de L'Archipel inachevé, qui a consacré son influence auprès du public local, et à partir de laquelle ses préoccupations s’étendent des Antilles vers l’Océan indien (préfigurant par là la constitution d’un champ unifié des études créoles), sa pensée n’a cessé de féconder les recherches par lesquelles, originaires et non-originaires ont essayé d’accéder à l’intelligibilité de ces sociétés et de dégager ce qui fait leur spécificité.

Cette influence de Jean Benoist s’est exercée au travers de ses propres écrits, qui ont directement servi de repères à toute une génération de chercheurs, grâce à leur incomparable fécondité théorique et conceptuelle et au travers d’un enseignement qui a su faire passer toutes les avancées d’une pensée. Mais elle s’est aussi inscrite dans un lieu emblématique, l’ancienne habitation de Fonds Saint-Jacques à la Martinique, où Jean Benoist installa, à la fin des années soixante, alors qu’il était Professeur à l’Université de Montréal, le Centre de recherches caraïbes. Ce lieu a contribué, pendant plus d’une décennie, à l’accueil des chercheurs, résidents et non résidents : ils ont pu y profiter de l’exceptionnelle richesse documentaire rassemblée dans la bibliothèque du Centre, qui en faisait une ressource unique, du moins dans le cadre de la Martinique et de la Guadeloupe. Mais ce lieu s’est aussi constitué en structure éditoriale grâce à la publication de toute une série d’opuscules, grâce auxquels étaient fournis au public des articles majeurs difficilement accessibles, ainsi que des études originales... Cette influence s’est poursuivie dans l’Océan indien, grâce à l’impulsion que Jean Benoist sut donner au milieu intellectuel local par le truchement d’un séminaire fondateur tenu à l’Université de la Réunion, et grâce aux quelques textes majeurs qui suivirent, comme Structure et changement de la société rurale réunionnaise et Paysans de la Réunion. Textes qui surent trouver une audience locale et même revenir, comme un écho lointain, vers les Antilles...

[12]

Car c’est peut-être le privilège de l’ethnologue, à l’instar de l’écrivain ou de l’artiste, et à la différence des autres spécialistes des sciences sociales, comme l’historien, parfois enfermé dans le passé, ou le géographe, plutôt posté du côté de l’espace, ou même le sociologue, essentiellement préoccupé par le présent, que de se situer dans une longue durée qui prend en compte le devenir du passé dans le présent, une longue durée où des sociétés en quête d’elles-mêmes peuvent trouver du sens et découvrir quelques réponses aux questions qu’elles se posent. Il y a certainement une dialectique qui s’installe entre l’ethnologue et son objet d’étude, l’ethnologue se construisant à son contact et la société étudiée accédant grâce à lui à une meilleure connaissance d’elle-même, et pouvant se doter par là d’instruments intellectuels pour penser son destin et éventuellement l’orienter.

Parmi les meilleures traditions du monde académique figure celle de l’hommage : tous ceux qui ont côtoyé une figure intellectuelle majeure, et qui désirent signaler par là une dette de la pensée, lui offrent, pour chacun d’entre eux, une contribution personnelle, tout en produisant ensemble une somme qui prolonge l’œuvre de celui qui est honoré... Il était important, dans le cas de Jean Benoist, que cet hommage au visiteur lumineux qui, par la seule force de sa pensée, a su éclairer des forces sociales et des formes culturelles qui étaient restées jusqu’à lui opaques, voire même invisibles, soit l’émanation de la terre créole elle-même. Cet ouvrage est ainsi édité dans l’île où il a commencé sa carrière intellectuelle, par un groupe de recherches (le GEREC-F [1]) qui depuis 25 ans se donne pour tâche d’inventorier les multiples facettes du réel créole, et ce volume rassemble essentiellement ceux qui ont pu se reconnaître dans son enseignement créole. Tel quel, il n’épuise pas toutes les dimensions d’une œuvre qui, à un certain moment de son développement, a pu se déployer dans d’autres directions. Mais il constitue certainement la reconnaissance la plus intime de l’émergence d’une pensée face à un lieu, qui est aussi l’histoire de la rencontre d’un homme et d’un terrain. Des affinités électives ainsi établies, il fallait certainement que cette première manifestation officielle d’hommage, alors que Jean Benoist va quitter la scène universitaire qu’il a occupée pendant plus de quarante ans (mais non point encore la scène intellectuelle !), prenne cette forme spécifique et localisée qui illustre une fidélité réciproque.

Les facettes de l’œuvre de Jean Benoist sont multiples : médecin de formation, il a arpenté tout le territoire de l’anthropologie, de l’anthropologie biologique (sa thèse de sciences sur le métissage à la Martinique) à l’anthropologie religieuse (son dernier ouvrage sur les hindouismes créoles), en passant par l’ethnologie des sociétés de plantation et de leurs marges, la sociologie de la départementalisation, l’ethnomusicologie, l’anthropologie médicale (qui a constitué son dernier champ principal d’investissement). On trouvera donc dans cet ouvrage une grande diversité de contributions : certaines portent sur l’œuvre elle-même, et son influence ; la plupart tirent un fil qui, d’une manière ou d’une autre, se rattache à cette œuvre. Fil de l’histoire [13] de l’esclavage et de ses échappées ; fil du foncier comme ancrage majeur des structures sociales dans des îles de plantation ; fil de l’identité et de l’ethnicité dans des terres où ont perduré les distinctions fondées sur l’origine ; fil du religieux et du corps mortel de l’homme et, au delà, fil des recours de divers ordres, de la biomédecine à la magie, face à la maladie et aux diverses séquences du malheur ; fil de la langue, comme donnée culturelle la plus évidente, par laquelle une société se dit et se représente, en particulier au travers des productions littérairement élaborées, qu’elles soient orales ou écrites...

S’il est une dimension de la pensée de Jean Benoist qui doit en dernière instance être soulignée, c’est la leçon générale qu’il a su tirer du cas créole et sa contribution à l’analyse du processus de créolisation, qui font de son œuvre une contribution majeure à la réflexion sur les sociétés plurielles contemporaines. Tout le problème est de savoir quel peut être le devenir de sociétés qui ont été composées à partir de populations de diverses origines, et qui n’ont cessé de recevoir de nouveaux apports durant toute leur histoire. Il s’agit de sociétés nécessairement habitées par l’Autre, et il se pose donc, pour tout individu membre de telles sociétés, une question fondamentale : comment cohabiter avec cet Autre ? Ce qu’on peut appeler le paradoxe créole est d’associer au départ la contrainte sociale la plus forte (impérieuse domination de classe, redoublée à l’époque de l’esclavage par une différence de statut juridique, elle-même prolongée par une distinction persistante par l’apparence et/ou l’origine) avec une grande fluidité culturelle : on ne peut que constater, en particulier aux Antilles, l’absence de communautés qui s’enfermeraient dans un strict particularisme culturel ; il existe au contraire un patrimoine culturel commun auquel chacun peut avoir accès, même si diverses traditions peuvent continuer à y coexister : la langue est le meilleur exemple d’une telle configuration, avec d’un côté le partage du créole entre tous les acteurs sociaux et de l’autre la partition pérenne créole / français. Une telle configuration peut être considérée comme le résultat d’un certain rapport entre la société et l’individu, celui-ci disposant d’une marge de manœuvre pour déployer des jeux complexes en choisissant le comportement approprié à un contexte dans le répertoire de modèles culturels qui lui est proposé, se « bricolant » une conduite qui pourrait apparaître comme un simple assemblage de matériaux hétéroclites mais à laquelle il a la capacité de donner un sens global... Ainsi, dans ce toujours possible recours à la tradition de l’Autre est incorporé celui-ci, comme un reflet au niveau culturel du métissage dit « biologique » : reconnaissance de l’Autre en soi-même, à partir de la différence cumulée de ses ancêtres, création d’un « produit » fondamentalement nouveau, irréductible à la somme de ses composantes...

Jean Benoist a eu l’occasion d’insister sur la valeur d’« avant-garde » des sociétés créoles face au devenir de nos sociétés contemporaines, et à ce qu’il est convenu d’appeler la « post-modernité », reprenant en particulier les intuitions d’Edouard Glissant qui conçoit la créolisation comme une préfiguration  [14] du Tout-Monde. Il rejoint, à sa manière, le mouvement de la créolité, dont il a pu saluer la fécondité créatrice, reconnaissant, au passage de la dépendance au recentrement d’un monde, la puissance de ces forges terribles qui ont broyé la diversité pour mieux en extraire un suc à la fois particulier et universel, apte à combler l’autochtone aussi bien que l’humanité tout entière.



[1] GEREC-F : Groupe d’Études et de Recherches en Espaces Créolophone et Francophone.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le dimanche 26 mars 2017 19:03
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 
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