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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

LA “THÉORIE GÉNÉRALE” ET LE KEYNÉSIANISME. (1987)
Introduction


Une édition électronique réalisée à partir du livre sous la direction de Gérard BOISMENU et Gilles DOSTALER, LA “THÉORIE GÉNÉRALE” ET LE KEYNÉSIANISME. Textes présentés au colloque organisé par le GRÉTSÉ et l’A.E.P., qui a eu lieu à l’Université de Montréal le 30 janvier 1987. Montréal: ACFAS, 1987, 193 pp. Collection: politique et économie. [Autorisation accordée, le 17 août 2009, par les directeurs de cette publication et les auteurs que nous avons pu joindre de diffuser ce livre dans Les Classiques des sciences sociales.]

Introduction

La Théorie générale de l'emploi, de l’intérêt et de la monnaie, de John Maynard Keynes, a désormais une carrière d'un demi-siècle. Keynes a survécu dix années à la naissance de son oeuvre majeure. Peu après sa mort ont été forgées les expressions de « révolution keynésienne » et de « keynésianisme ». * Ces expressions, les réalités qu'elles désignent, leurs rapports avec le livre de Keynes et la pensée de ce dernier sont extrêmement complexes. Le présent ouvrage veut contribuer à clarifier ces rapports, à discuter de la signification de la Théorie générale et du keynésianisme, au moment de son émergence comme aujourd'hui, alors qu'il est de plus en plus remis en question.

Il y a donc d'abord un livre, paru au début de 1936, au moment où l'on commençait à entrevoir la sortie de la grande crise. Cet ouvrage est sans doute celui qui, dans le domaine économique, a exercé le plus d'influence, du moins fait couler le plus d'encre, au vingtième siècle. Dans l'histoire de la pensée économique, son destin se compare à celui de la Richesse des nations de Smith, paru cent soixante années plut tôt ou du Capital de Marx, publié en trois livres entre 1867 et 1894. Comme ses prédécesseurs, ce livre a donné lieu à de multiples lectures et à des interprétations contradictoires. Alors que certains y voient une rupture radicale avec l'orthodoxie économique de l'époque, d'autres le considèrent au contraire comme la quintessence de cette orthodoxie. C'est pour les uns un livre obscur, sinon incompréhensible ; pour les autres, une oeuvre limpide. Hérésie pour un camp, révélation pour l'autre. Il importe donc, dans un premier temps, de relire cette oeuvre, dont certains proposeront ici, à leur tour, une interprétation.

L'auteur de ce livre n'est pas moins complexe que son oeuvre. La Théorie générale n'est pas, loin s'en faut, le seul écrit de Keynes, ni même le plus célèbre. Les conséquences économiques de la paix, publié en 1919, a sans doute plus contribué à asseoir sa célébrité. Dès les années vingt, Keynes combattait les politiques conservatrices du gouvernement anglais et mettait de l'avant des propositions de politiques économiques désormais associées à son nom. Et il n'était pas le seul à le faire. Ce qu'on appelle la « révolution keynésienne » est donc antérieure à la parution de la Théorie générale et, jusqu'à un certain point, indépendant de la personne de Keynes. Il en est ainsi, du reste, des grands courants idéologiques et politiques dans l'histoire.

Après la mort de Keynes, le keynésianisme, évidemment, a cessé de lui appartenir et a connu une destinée à la fois exceptionnelle et complexe Exceptionnelle parce qu'en politique comme en théorie économique, pour un temps du moins qui va à peu près de 1946 à 1975, tout est devenu « keynésien ». Keynésien le nouvel État. Keynésiennes les nouvelles politiques économiques. Keynésiens les nouveaux consensus sociaux. Keynésienne, enfin, la nouvelle théorie économique dominante, au point où l'un des plus authentiques adversaires de Keynes, Milton Friedman, a pu déclarer que « désormais, nous sommes tous keynésiens ». Cette destinée est aussi complexe, parce que le keynésianisme auquel se réfèrent les uns et les autres est divers et multiforme. Il va, dans le domaine théorique, de la synthèse néo-classique à la Hicks-Samuelson au keynéso-marxisme à la Sweezy, en passant par l'école post-keynésienne, les théories du circuit et du déséquilibre, et toutes les variantes du keynésianisme radical. Dans le domaine politique, il va de la social-démocratie à la suédoise au « réglage de précision » à l'américaine.

Avec le développement d'une nouvelle crise structurelle, depuis le début des années 1970, les consensus se sont effrités. En particulier, les adversaires de Keynes ont cessé de sentir le besoin de se déclarer keynésiens. Opposant de la première heure, Hayek, dont l'oeuvre avait été éclipsée par celle de Keynes, reçoit le prix Nobel d'économique en 1975. Le monétarisme rejette la fusion entre Keynes et la théorie néo-classique. De « nouveaux » courants se développent - « nouveaux classiques », économie de l'offre, anticipations rationnelles - qui renouent avec l'orthodoxie qu'avait combattue Keynes. Sur le plan politique, de la même manière, « État keynésien » (souvent confondu avec État-providence), et politiques keynésiennes sont remis en question. Plus encore, on attribue aux politiques keynésiennes les difficultés économiques actuelles, la coexistence de l'inflation et du chômage. À la place, des politiques marquées au coin du conservatisme sont prônées et mises en oeuvre : réduction du rôle de l'État, réduction des dépenses sociales, « déréglementation » sous toutes ses formes, affaiblissement du rôle des syndicats. Bref, un train de mesures que Keynes, dès les années vingt, (par exemple dans Les conséquences économiques de Monsieur Churchill) avait dénoncées comme socialement injustes, politiquement suicidaires et économiquement inefficaces.

Il y avait donc deux raisons de procéder à la réunion de ces textes présentés à un colloque tenu par l'Association d'économie politique et le Groupe de recherche et d'étude sur les transformations sociales et économiques. Il s'agissait d'abord de commémorer un anniversaire, celui de la publication de la Théorie générale de Keynes. Mais il s'agissait surtout, à cette occasion, de s'interroger sur la signification du keynésianisme et sur ses perspectives actuelles. Donc de réfléchir sur notre temps, les problèmes qui se posent et les solutions possibles. Neuf spécialistes de Keynes et du keynésianisme, venant des sciences politique et économique, se sont penchés sur ces questions.

Les trois premiers textes s'interrogent sur la Théorie générale de Keynes et ses rapports avec d'autres théories économiques. Mario Seccareccia examine certains courants de la pensée économique à l'origine de la Théorie générale, dont l'objet est la construction d'une économie monétaire de la production opposée à l'économie d'échange réel des classiques. Il met en lumière les origines de deux propositions radicales mises de l'avant par Keynes à la fin de son livre : l'euthanasie du rentier et la socialisation de l'investissement. Seccareccia retrouve ces idées, d'une part dans l'orthodoxie britannique de la Banking School, de Mill, Marshall et Pigou, d'autre part dans l'historicisme allemand. À l'origine du radicalisme keynésien, on retrouve les thèses de Soddy, Gesell, Wicksell, Veblen, Mitchell et Johannsen. Les propositions découlant de ces thèses seraient plus que jamais à l'ordre du jour, plutôt que celles des « keynésiens hydrauliques », appellation parfois utilisée pour caractériser les keynésiens néo-classiques.

Athanasios Asimakopulos s'intéresse au contenu de la Théorie générale et à sa signification théorique. Pour lui, la rupture avec l'orthodoxie visée par Keynes a avorté avec la synthèse néo-classique. Son livre contient néanmoins les éléments fondamentaux pour compléter cette rupture. Le principal élément est cette vision du temps historique avec un passé irrévocable et un futur incertain, dans le cadre duquel Keynes situe son analyse. Asimakopulos montre toutefois que, dans l'étude de la détermination de l'emploi global, et en particulier dans la présentation du multiplicateur, il arrive à Keynes de prendre quelques libertés avec cette conception du temps et de revenir au temps logique des néo-classiques. Il en est de même de la détermination de l'investissement, où Keynes insiste sur les anticipations et l'incertitude, mais, dans son étude de l'efficacité marginale du capital, envisage une prédiction comptable du futur récupérée par la théorie néo-classique. L'auteur discute ensuite de la monnaie et du financement, qui jouent un rôle important dans la Théorie générale, mais surtout dans certaines interprétations ultérieures qui en ont été faites, y compris par Keynes lui-même. La prise en compte du temps historique, de l'incertitude, l'« ouverture » de l'économique sur le social et le politique, peuvent seuls permettre, aujourd'hui, d'échapper à la réduction de la Théorie générale à une théorie de l'équilibre.

Jean-Jacques Gislain étudie aussi les rapports entre orthodoxie et hétérodoxie dans la Théorie générale, mais il le fait sous un autre éclairage, dans le cadre de l'analyse du marché du travail. Keynes rejette, dans son livre, ce qu'il appelle le deuxième postulat de l'économie classique, liant utilité du salaire et désutilité du volume d'emploi. Il introduit de ce fait la possibilité du chômage involontaire et construit sur cette base une théorie de l'emploi. Mais il accepte le premier postulat de cette théorie, liant salaire et produit marginal du travail. Cette acceptation de l'orthodoxie permet la récupération néo-classique de la Théorie générale. Gislain s'interroge sur les raisons de cette acceptation qui empêche Keynes d'aller au bout de son projet critique et radical. Ce sont des raisons d'ordre méthodologique qui expliqueraient ce choix délibéré, choix rejeté par les post-keynésiens.

Les trois textes suivants se penchent sur la signification politique de la Théorie générale et du keynésianisme à sa naissance. Gilles Dostaler considère d'abord la vision politique de Keynes, vision fondée sur certains principes éthiques auxquels il a adhéré très tôt dans sa carrière qui n'était pas d'abord celle d'un économiste. De même, les éléments essentiels à sa vision politique sont-ils formés très tôt et en grande partie antérieurs à son oeuvre proprement théorique. Ils sont fondés, en particulier, sur le rejet du conservatisme, mais aussi de la violence comme moyen d'action politique et sur l'exaltation du rôle de la classe moyenne et de la bourgeoisie éclairée. Dostaler montre pourquoi Keynes rejetait d'une part conservatisme et laissez-faire, et de l'autre bolchevisme et marxisme, pour proposer un nouveau libéralisme dont le contenu est plus radical que ce qu'on trouve dans la Théorie générale et, surtout, dans le keynésianisme modéré de l'après-guerre. Keynes avait enfin, de l'évolution future de l'humanité et de la fin de l'économie, une vision qui n'était pas sans ressemblances avec celle de Marx.

Alain Noël se questionne sur l'instauration de politiques keynésiennes dans l'après-guerre au Canada. Le Canada est souvent considéré comme le pays qui aurait adopté le plus rapidement les idées de Keynes. Noël remet en question cette thèse, en montrant que la séquence liant les idées aux politiques et ces dernières à leurs résultats n'est pas aussi évidente qu'il paraît au premier abord. Il serait exagéré de parler de « révolution keynésienne » au Canada, et on a surestimé l'influence des experts keynésiens par rapport à celle des politiciens. Pour Noël, ce sont de nouvelles formes de régulation, de nouveaux mécanismes économiques et sociaux mis en place durant les années quarante qui expliquent la croissance et la prospérité d'après-guerre. C'est pour des raisons idéologiques, liées aux succès du Parti libéral, qu'on a parlé -en particulier à gauche - de politiques keynésiennes comme sources de cette prospérité.

Gérard Boismenu analyse les relations entre politiques keynésiennes et régime fédératif. Les gouvernements provinciaux constituent des acteurs majeurs dans l'instauration du keynésianisme au Canada. L'auteur décrit les situations au Québec, en Alberta, en Saskatchewan et en Colombie-Britannique du milieu des années trente jusqu'à l'après-guerre. Se manifeste, en premier lieu, un radicalisme politique qui prend la forme du « petit New Deal colombien », de la CCF – à gauche - et du crédit social - à droite. Au Québec, l'Action libérale nationale propose en 1935 une intervention de l'État dans le champ des rapports économiques. Boismenu souligne, par ailleurs, l'absence de consensus en faveur d'une politique d'inspiration keynésienne dans l'ensemble canadien. Dans l'après-guerre, les gouvernements provinciaux ont une action de contrepoids à ces politiques, alors que la politique keynésienne est identifiée à centralisation du pouvoir politique.

Les trois derniers textes sont consacrés à la situation actuelle du keynésianisme. Marc Lavoie compare trois courants actuels de la théorie économique : l'école néo-classique, dans sa version actuelle, friedmanienne, les néo-radicaux américains et les post-keynésiens anglais. Il étudie leur analyse du chômage et de l'inflation et les politiques mises de l'avant pour résoudre ces problèmes. Il découvre certaines similitudes entre les positions néo-classiques et les positions radicales. Ni les unes ni les autres ne constituent, à son avis, une bonne base théorique pour les leaders syndicaux, qui ont plutôt intérêt à appuyer leurs revendications sur la théorie post-keynésienne. C'est pourquoi Lavoie leur recommande de lire Keynes plutôt que Marx ou Friedman.

Harold Chorney se propose d'expliquer le retour contemporain au conservatisme et au projet d'une « saine gestion financière », sur les plans théorique et politique. Il s'agit bien d'un retour, puisqu'un examen comparé de déclarations des ministres des Finances ou d'économistes au cours des années 1930 et aujourd'hui montre des similitudes étonnantes. Nous serions revenus exactement cinquante années en arrière. Ce retour au conservatisme et à la doctrine de l'équilibre budgétaire s'opère dans un contexte inflationniste et s'appuie sur la théorie quantitative de la monnaie, dont Keynes s'était libéré dans la Théorie générale. Plus encore, on trouve dans ce livre, et surtout dans le Traité de la monnaie, le fondement d'une analyse de l'inflation dans une situation de sous-emploi. Contrairement à ce qu'on prétend généralement, le keynésianisme contient donc une explication de la stagflation. Ses propositions de politique économique n'en sont pas la cause. Elles constituent, au contraire, la solution aux difficultés actuelles, que la « contre-révolution monétariste » ne peut qu'aggraver.

Critiquant les politiques keynésiennes traditionnelles mises en oeuvre au Canada, Diane Bellemare met de l'avant le projet d'un keynésianisme renouvelé ou pragmatique, tel que l'appliquent des pays comme l'Autriche, la Norvège et la Suède. Ce keynésianisme permet de réaliser simultanément le plein emploi, la croissance économique et la stabilité des prix. Ces objectifs ne peuvent être atteints que dans le cadre de la démocratie économique, de la négociation et du partage des pouvoirs économiques. Us supposent une intervention au niveau de l'orientation des dépenses et de l'utilisation de la valeur ajoutée. Ils impliquent enfin, de la part des gouvernements, l'engagement ferme de chercher à maximiser la croissance économique sous la contrainte du plein emploi.

Nous publions en annexe un texte de Louis Gill, que son auteur nous a fait parvenir comme contribution au colloque. S'interrogeant sur le rapport entre dépenses publiques et croissance, Gill propose en effet une autre évaluation du keynésianisme. L'intervention étatique est proposée par Keynes comme le seul moyen de relancer l'activité économique et de sortir de la dépression. Cette intervention peut stimuler à court terme la demande effective, mais elle constitue à long terme un poids pour le capital. Elle ne peut, en particulier, s'autofinancer. Ce sont des conditions de croissance exceptionnelles, plutôt que les politiques keynésiennes qui expliquent la prospérité d'après-guerre. Avec le ralentissement économique et la crise, les dépenses publiques deviennent un fardeau pour le capital. C'est ce qui explique le changement de cap actuel au niveau des politiques économiques. Mais le retour actuel au laissez-faire ne peut qu'aggraver les conflits sociaux dans le futur.

Nous aurions souhaité inviter le professeur Jack Weldon, de l'Université McGill, à participer à ce colloque, dont le thème a constitué l'un de ses constants objets de préoccupation. Il nous aurait sans nul doute apporté une contribution originale et remarquable, comme c'est le cas de l'ensemble de ses travaux. Il était malheureusement déjà atteint par la maladie qui vient de l'emporter prématurément, au moment où nous écrivons ces lignes. Nous dédions ce recueil à la mémoire de cet homme qui a consacré sa vie à la recherche de la justice sociale et au progrès de la connaissance, et qui, pour plusieurs d'entre nous, fut une source d'inspiration constante.



* Le terme de « keynésisme » serait sans doute plus correct. Mais nous avons décidé de sacrifier à l'usage.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le jeudi 10 septembre 2009 12:10
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi.
 
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