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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Martin Blais, Thomas d'Aquin, le plaisir et la sexualité.” (2009)
Introduction


Une édition électronique réalisée à partir du texte de Martin Blais, Thomas d'Aquin, le plaisir et la sexualité.” Québec: Les Classsiques des sciences sociales, texte inédit, décembre 2009, 43 pp. [L'auteur nous a autorisé, le 22 septembre 2004, à diffuser toutes ses publications. Le 2 décembre 2009, l'auteur nous confirmait son autorisation de diffuser ce text dans Les Classiques des sciences sociales.]

Introduction



Dans son best-seller, Des eunuques pour le royaume des cieux [1], Uta Ranke-Heinemann, une théologienne allemande un tantinet acerbe, présente Thomas d’Aquin comme un ennemi du plaisir et de la sexualité : « Saint Thomas se sent soutenu par Aristote […] dans son hostilité au plaisir et à la sexualité. […] Nous ne pouvons plus aujourd’hui imaginer le fanatisme avec lequel saint Thomas (et toute la théologie de tradition augustinienne à sa suite) refuse l’acte sexuel sous prétexte qu’il “ obscurcit ” et “ dissout ” l’esprit » (p. 217).  Après avoir inventorié l’héritage augustinien, nous serons en mesure de voir – même si ce n’est pas le but de ce travail – si Thomas d’Aquin a été contaminé par cet héritage. Il cite beaucoup Augustin, qui était en son temps le docteur officiel de l’Église, mais, fait à noter, il n’a commenté aucune des œuvres de ce docteur et père de l’Église qu’il disait imbu des doctrines des platoniciens, doctrinis Platonicorum imbutus fuerat [2].

L’héritage de saint Augustin (354 – 430)

Dans un livre intitulé L’homme d’espérance [3], le dominicain québécois Vincent Harvey, déplore l’influence d’Augustin. La page 229 de ce livre, publié en 1973, mérite d’être rapportée en entier.

Le christianisme que nous avons vécu au Québec nous a transmis une conception assez pessimiste du corps, fortement teintée de dualisme. Les personnes de quarante ans et plus se rappellent les sermons dominicaux d’autrefois, l’enseignement religieux donné à l’école, au couvent ou au collège, les campagnes de modestie, de tempérance qui manifestaient souvent une crainte maladive à l’endroit du corps, considéré comme l’ennemi de l’âme. On se préoccupait précisément de “ sauver les âmes ”. Une paroisse comptait “ X âmes ”. […] La sensualité était, évidemment, le lieu du péché le plus commun et le plus à craindre, puisqu’en ce domaine tout était matière à péché mortel (donc passible de la peine éternelle) : actes, touchers, pensées, désirs. Seuls les rêves et leurs conséquences nocturnes n’étaient pas péchés, mais uniquement dans la mesure où ils ne résultaient pas d’une certaine complaisance dans les regards, les pensées et les désirs que la personne aurait pu entretenir antérieurement à l’état de veille. Le mariage permettait le plaisir défendu, moyennant un protocole de règles  interdisant toute fantaisie érotique qui n’était pas utile de près ou de loin à la procréation. Le devoir conjugal devait toujours l’emporter sur le plaisir, ce dernier ayant besoin d’être “ excusé ” par un bien compensateur. Telle était la doctrine officielle héritée d’Augustin et transmise jusqu’à ces dernières années.  

Pour Augustin, à qui la tradition a donné le titre de docteur du mariage chrétien, le plaisir sexuel est à vrai dire une conséquence du péché originel. Il est essentiellement mauvais. C’est pourquoi l’acte conjugal, qui est toujours entaché de cette concupiscence, a besoin d’excuse. D’où les trois biens excusateurs : l’enfant, la fidélité et le sacrement (ou l’indissolubilité). De ces trois biens, seul l’enfant excuse totalement l’acte conjugal. En d’autres termes, pour Augustin, seul l’acte posé dans le but exclusif de la procréation est licite et bon. Dans les autres cas, par exemple lorsque la femme est enceinte ou qu’elle est devenue stérile par l’âge, les rapports sexuels constituent une faute vénielle (saltem venialis) (p. 202).

Je me demande pourquoi Vincent Harvey n’a pas traduit saltem, « au moins ». Il y a plus qu’une nuance entre dire que « la faute est vénielle » et qu’elle est « au moins vénielle » : « au moins vénielle » laisse entendre qu’elle peut être mortelle.

Mgr Léon-Joseph Suenens
sème quelques bémols

Dans Un problème crucial ; amour et maîtrise de soi, Mgr Léon-Joseph Suenens, évêque auxiliaire de Malines, l’année où il publie ce livre,  va placer des bémols devant certaines affirmations d’Augustin.

La politique du tout ou rien n’est pas la solution souhaitable : elle peut convenir à des âmes d’élite mais n’est pas la voie normale et ordinaire. La traduction physique de l’amour est nécessaire aux époux, même s’ils sont obligés de s’abstenir de l’acte final. Elle est un élément d’union, de paix, de joie. Elle aide à réaliser les fins secondes du mariage, ces fins qui restent impératives même quand la fin primaire est hors cause. Ces intimités physiques se jugent, non dans leur matérialité, qui peut être variable et multiple, mais dans leur inspiration profonde. Un symbole n’est rien, s’il n’est chargé de  sens. Un geste physique vaut par l’amour qu’il exprime et qui en fait la noblesse, la portée et la limite. Il arrivera que cette traduction physique de l’amour – en deçà, répétons-le, de l’acte inséminateur et de ce qui le provoque directement et délibérément – puisse donner lieu temporairement, transitoirement, jusqu’à la réussite de l’éducation des réflexes, à un manque de contrôle de soi. Il y a lieu de distinguer soigneusement ce qui est voulu et ce qui est effet de surprise, accident proprement dit. Il y a lieu de déterminer aussi si la connexion se produit chaque fois ou si elle est rare. La conscience de chacun dira loyalement sur quoi porte vraiment l’acte de volonté [4]

Ces propos de Mgr Suenens mettaient fin à l’obligation de « vivre comme frère et sœur » que la morale catholique imposait aux couples interdits de coïter. Certains responsables dans l’Église, qui interdisaient le condom, ont exhumé le « vivre comme frère et sœur ».

« Ma sœur, la vache ;
la femme, miel empoisonné »

Sachant depuis belle lurette que François d’Assise ne voyait que des frères et des sœurs dans la création : « Ma sœur la vache, mon frère le taureau », j’ai été estomaqué, en lisant le Frère François de Julien Green [5] : « L’ennemi, disait François, c’est le corps » (p. 129). Plus loin, il renchérit : « Je n’ai pas pire ennemi que mon corps » (p. 182). Sur la fin de ses jours, le frère qui le soignait lui fit comprendre que son corps lui avait rendu bien des services. Fou de Dieu mais quand même pas stupide, le Poverello comprit et s’écria : « Réjouis-toi, frère corps, je suis prêt désormais à t’accorder tout ce que tu voudras » (p. 301).

François se sentait plus en famille avec ses sœurs les vaches qu’avec les femmes, pourtant images de Dieu plus que les bonnes vaches. « “ La fréquentation des femmes, disait-il, est un miel empoisonné ; leur parler sans être contaminé, c’est vouloir marcher dans le feu sans se brûler les pieds. ” […] François, tout saint qu’il était, s’écartait des femmes et ne répondait que par monosyllabes à leur “ babil ”. [Ce mot méprisant signifie « abondance de paroles futiles ». Le Poverello aurait dû l’éviter.] Les femmes obtenaient rarement de lui le plus fugitif coup d’œil. Il confia un jour à un frère que, si jamais il lui arrivait de les regarder, il n’en reconnaîtrait que deux » (p. 226).  Mais il ne les a pas nommées. Les curieux ont cherché à résoudre le problème. Ils ont pensé d’abord à sa mère : à l’âge où il a quitté la maison, il avait dû imprimer dans son imagination le visage de sa mère, à moins qu’il ne l’ait jamais envisagée, comme aurait fait saint Louis de Gonzague. Les curieux ont pensé ensuite à Claire d’Assise, la fondatrice des Clarisses. Mais il y avait aussi, et non la moindre, « “ frère ” Jacqueline ». « Chaque fois qu’il séjournait à Rome, François était l’hôte de “ frère ” Jacqueline » (p. 254). Sur son lit de mort, il dicte une lettre à Madame Jacqueline. Parmi les choses qu’il lui demande d’apporter, il y a « ces mets que tu avais coutume de me donner lorsque j’étais malade à Rome » (p. 313-314). Par ces mets, il entend un gâteau aux amandes et au miel. Les esprits tordus peuvent penser que c’est en présence de “ frère ” Jacqueline qu’il constata qu’il pourrait faire un enfant : « Ne faites pas de moi trop vite un saint, je suis parfaitement capable de faire un enfant » (p. 226).



[1] Paris, Laffont, 1990.

[2] Somme théologique, I, q. 84, a. 5. Dorénavant, je ne répéterai pas ce titre car les divisions de cet ouvrage sont bien connues.

[3] Montréal, Fides, 1973.

[4] Op. cit., Desclée de Brouwer, 1960, p. 92-93.

[5] Op. cit., Paris, Seuil, 1983.



Retour au texte de l'auteur: Martin Blais, philosophe, retraité de l'Université Laval. Dernière mise à jour de cette page le jeudi 17 décembre 2009 13:39
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi.
 
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