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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Sacré Moyen Âge ! (1997)
Introduction


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Martin Blais, Sacré Moyen âge! Montréal: Éditions Fides, 1997, 224 p. ; Bibliothèque québécoise, 2002, 251 p. Une édition numérique réalisée par Marcelle Bergeron, bénévole, professeure retraitée de l'École polyvalente Dominique-Racine de Chicoutimi. [L'auteur nous a autorisé, le 22 septembre 2004, à diffuser toutes ses publications.]

Introduction

Les Médiévales de Québec ont remporté, en 1993 et en 1995, un succès inespéré. Plus d'un million de personnes se sont déplacées, chaque fois, le soleil aidant, pour venir prendre contact avec ce millénaire de l'histoire occidentale, qu'on a appris à aimer depuis que des recherches récentes — à l'échelle de l'histoire, divisée en siècles — en ont dévoilé les grandeurs et les beautés.

C'est le romantisme, vers la fin du XVIIIe, siècle, qui a tiré de l'oubli la civilisation médiévale et suscité de l'admiration pour les cathédrales, la chevalerie, la poésie courtoise, les corporations, des chefs-d'œuvre littéraires comme la Divine Comédie, des personnages séduisants comme Charlemagne, Héloïse et Abélard, le roi saint Louis, Christine de Pisan, François Villon. Mais ce ne fut pas suffisant pour éponger le mépris séculaire dont le Moyen Âge était l'objet.

Pendant un quart de siècle, j'ai enseigné la philosophie médiévale à l'Université Laval. Je me faisais un devoir de recueillir, pour m'en amuser en classe, les âneries qui se débitent sur le Moyen Âge. Sensibilisés par mon comportement, les étudiants m’en rapportaient qui m’avaient échappé. Dès qu’il s'agit de quelque chose de dépassé, de fossilisé, d'intolérable, on le qualifie de « moyenâgeux », de « retour au Moyen Âge », ou bien l'on s'étonne : « Pourtant, on n'est plus au Moyen Âge ! »

Désolant ! Ce ne sont pas seulement les incultes qui répètent ces inepties comme des perroquets : les gens prétendument cultivés le font tout autant. Dans un film intitulé Le changement, une entremetteuse condamnée au couvent s'étonne de ne pas disposer d'un poste de télévision dans sa cellule : « Vous êtes encore au Moyen Âge ! », lance-t-elle, indignée. Lors d'une émission sur la thalidomide, un ministre qualifie le cas de lamentable. L’animateur, homme de culture raffinée, de commenter : « Pourtant, ça ne s'est pas passé au Moyen Âge. » Un député fédéral sort de ses gonds : « Notre parlement est moyenâgeux ; on vit encore au Moyen Âge à Ottawa ; il faut qu'on en sorte ! » Gros titre dans un journal : « Dix ans après Franco, l'Espagne sort du Moyen Âge. » Enfin, à l'émission Raison, passion, un ancien journaliste situe son arrivée à la télévision au moment où le Québec passait du Moyen Âge à l'époque moderne.

Avant de pénétrer dans un Moyen Âge fort différent de la caricature que l'ignorance en a tracée, scrutons l'expression Moyen Âge. L’âge, c'est une durée. Votre âge, c'est le temps qui s'est écoulé depuis votre naissance. Dire qu'on a trente ans, c'est dire qu'on a duré trente ans. On emploie le mot pour désigner une période de la vie humaine ou de l’histoire : l'âge ingrat, l'âge adulte ; l'âge de pierre, l'âge du renne.

L’adjectif moyen comporte une double référence : une référence à un avant, une référence à un après ; une référence à un plus, une référence à un moins, une référence à un mieux, une référence à un pire. Par exemple, quand on est de taille moyenne, on n'est ni géant ni nain ; une personne d'âge moyen n'est ni vieille ni jeune. Accolé à âge, l'adjectif moyen évoque l'idée d'un âge situé entre deux âges. Il s'ensuit que donner le nom de Moyen Âge à une période de l'histoire suppose que l'on ait franchi la durée en cause et qu’on la compare à la fois à celle qui précède et à celle qui suit.

Ce sont les humanistes de la Renaissance — XVIe siècle — qui ont imposé à une certaine portion de l'histoire le nom de Moyen Âge. Dans leur bouche dédaigneuse, l'expression est chargée de mépris. Séduits par les Grecs et les Romains, ils trouvent barbares les siècles qui les en séparent. Quand ils qualifient de gothique une certaine architecture, il faut, pour les bien comprendre, se rappeler que les Goths étaient, à leurs yeux, des « barbares ».

L’expression Moyen Âge, medium œvum en latin, a donné deux adjectifs : le premier, moyenâgeux, dérivé du français ; le second, médiéval, dérivé du latin. Médiéval signifie « relatif au Moyen Âge » : on parle de l'époque médiévale, de l'art médiéval, de la philosophie médiévale. Ce premier adjectif ne comporte aucun jugement de valeur ; il s'emploie sans la moindre émotion. Il n’en est pas de même de moyenâgeux, qu'on emploie d'ordinaire avec un sentiment de mépris. Parfois, cependant, il évoque le pittoresque de l'époque médiévale. Le ton ou le contexte permettent de percevoir cette nuance. Les Médiévales, c'est l'adjectif médiéval, employé comme nom féminin pluriel. Les Médiévales, c'est comme les saturnales, les bacchanales, les lupercales. Les saturnales, c'étaient des fêtes en l'honneur de Saturne ; les Médiévales, ce sont des fêtes, des célébrations pour se remémorer le Moyen Âge.

Quelques grincheux ont considéré comme un anachronisme le fait de présenter des médiévales à Québec, où l'on ne trouve aucun vestige du Moyen Âge : ni un château, ni une cathédrale. Ils ont tort : l'anachronisme concerne le temps et non le lieu. Si, dans la pièce Abélard et Héloïse, les deux amants se parlaient au téléphone, l'auteur aurait commis un anachronisme. Mais il n'y avait pas d'anachronisme à nous montrer, dans la cour intérieure du Petit Séminaire, comment se construisait une cathédrale.

La ville de Québec ne recèle aucun vestige matériel du Moyen Âge, j'en conviens, mais elle en recèle d'autres, plus importants ; ils sont dans les Québécois eux-mêmes. Les fondateurs de la Nouvelle-France étaient des gens du Moyen Âge. Christophe Colomb est né en Italie vers 1451 ; Jacques Cartier est né à Saint-Malo en 1494 : ses parents étaient donc des Médiévaux ; il en est de même pour les grands-parents de Samuel de Champlain et pour bien d'autres. Nous sommes donc des descendants en ligne directe du Moyen Âge. Nous sommes imprégnés de Moyen Âge : notre langage et nos coutumes en sont la preuve. On ne pourrait pas en dire autant des Chinois, qui ne se reconnaîtraient pas dans le Moyen Âge.

La réputation que la Renaissance a faite aux gens du Moyen Âge nous attend sans doute à un tournant de l'histoire. Dans un millénaire, quand on parlera de nos camps de concentration, de nos écoles de torture, de notre cruauté unique dans l'histoire, de nos guerres atroces, de nos millions de miséreux — même dans les pays riches —, on se demandera quels barbares nous étions. Soljenitsyne est moins patient que moi : « Dans cent ans, on se moquera de nous comme de sauvages (1). » René Dubos avance la même opinion : « La vue technologique qui domine le monde actuel [...] apparaîtra à nos descendants comme une période de barbarie (2). » C'est donc sans la moindre arrogance, avec humilité même, que nous allons nous approcher du Moyen Âge.

Pour transformer en une représentation ressemblante la caricature que la plupart des gens entretiennent du Moyen Âge, j’ai pensé atteindre plus facilement mon but en touchant à plusieurs sujets au lieu d'en approfondir un seul. J'en ai retenu une douzaine et demie. Si mes choix ont été judicieux, le lecteur devrait se dire, en fermant le livre : « Sacré Moyen Âge ! » Un « sacré » plein d'étonnement plutôt admiratif.

Ne cherchez aucun plan rigoureux dans ce livre, ni de lien entre les chapitres. J'ai choisi mes thèmes en fonction du but que je poursuivais. Presque tous contribuent à dissiper l'idée que le Moyen Âge, c'est « la grande noirceur », « une longue traversée du désert », une éclipse de la pensée et du génie inventif Puisque le Moyen Âge est souvent présenté comme une époque où l'Église, autoritaire, tient les cordeaux raides à ses fidèles, j'ai tenu à montrer que les dirigeants de cette Église étaient dépendants — à un degré incroyable — du pouvoir séculier et que, du point de vue moral, beaucoup de pasteurs galopaient la bride sur le cou. Le Moyen Âge est d'ordinaire présenté comme une période affreuse pour la femme ; quelques-uns de mes thèmes déracinent ce préjugé.

La plupart des gens étant incapables de situer le Moyen Âge dans l'espace et dans le temps, commençons par clarifier ce point : à est bon de savoir de quoi l'on parle.


Notes:

(1)  Alexandre SOLJENITSYNE, Le pavillon des cancéreux, Paris, Julliard, Le Livre de Poche ; 2765,1968, p. 115.

(2) René DUBOS, Choisir d'être humain, Paris, Denoël, Médiations ; 147, 1974, p. 156.


Retour au texte de l'auteur: Martin Blais, philosophe, retraité de l'Université Laval. Dernière mise à jour de cette page le Samedi 05 mars 2005 20:56
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue.
 
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