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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Réinventer la morale (1977)
Introduction


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Martin Blais, Réinventer la morale. Montréal: Fides , 1977, 159 pages. Une édition numérique réalisée par Marcelle Bergeron, bénévole, professeure retraitée de l'École polyvalente Dominique-Racine de Chicoutimi. [L'auteur nous a autorisé, le 22 septembre 2004, à diffuser toutes ses publications.]

Introduction

Avant de fixer mon choix sur ce titre, Réinventer la morale, j'ai dressé l'inventaire des réactions éventuelles : saugrenu, prétentieux, anachronique, provocateur, courageux. Saugrenu aux yeux qui me voient en train de réinventer le téléphone, par exemple ; prétentieux aux yeux qui me voient martel en tète à la recherche de quelque morale nouvelle, à prendre en comprimés, peut-être ; anachronique, car on emploie habituellement d'autres vocables pour désigner ce que morale signifiait ; provocateur, car la morale a mauvaise réputation. À mes yeux, il n'y a là qu'un peu du courage nécessaire pour ramer contre un certain courant. J'exposerai en temps et lieu mes raisons de le faire. Pour le moment, dévoilons ce que recouvre le verbe réinventer.

 Inventeur, invention, inventer, réinventer sont des mots dérivés du latin invenire, qui signifie non point inventer mais trouver, au sens où la pioche minutieuse des archéologues trouve des armes, des potiches ou des bijoux. La langue parfois bizarre des avocats a conservé au mot français inventeur le sens de son étymologie latine. Selon certaines conditions qu'elle précise, elle affirme, à notre étonnement, que le trésor appartient à l'inventeur, c'est-à-dire à celui qui l'a trouvé. La langue ecclésiastique aussi lui a conservé ce sens : la liturgie célèbre une fête de l'invention de la croix du Christ, qui rappelle le jour où l'on a retrouvé cet instrument du salut des chrétiens.

 Dans le langage courant, le verbe inventer n'a pas le sens de trouver, mais celui de créer quelque chose qui n'existait pas. En ce sens, Benjamin Franklin a inventé le paratonnerre ; Jacques Daguerre a inventé la photographie ; J.P. Eckert et J. Mauchly ont inventé l'ordinateur ; Thomas Edison a inventé le phonographe, et les médiévaux ont inventé la brouette. Ce n'est pas en ce sens que nous réinventerons la morale.

 Nous la réinventerons à la manière du professeur de physique qui annoncerait à ses étudiants : « Aujourd'hui, nous allons réinventer le téléphone. » (On imagine le plus malin disant : « Monsieur, vous permettez que je donne un coup de fil ? ») Réinventer le téléphone, non seulement cela peut se faire, mais cela doit se faire. Selon un principe en or de la pédagogie médiévale, on doit enseigner comme on découvre ; on doit enseigner comme si on découvrait une seconde fois. Formulé de façon un peu plus abstraite, ce principe insiste pour que la démarche de l'enseignement reproduise en raccourci celle de la découverte.

 Le professeur qui connaît son métier attire l'attention sur les faits qui ont provoqué l'éclair de génie dans l'esprit de l'inventeur ; il les aligne dans l'ordre qui conduit à l'invention ; empruntant le raccourci de l'enseignement, il écarte ceux qui éloignent du but ; au moment opportun, il présente ceux qui font figure d'objections et il institue au besoin quelques comparaisons. De cette manière-là, qui est la seule bonne manière d'enseigner, le téléphone se réinvente, la morale se réinvente, tout se réinvente.

 Le professeur habile est comparable au comédien, qui se réjouit, se fâche ou se désespère aussi bien à la centième représentation qu'à la première. À le voir agir, on dirait qu'il ignore ce qu'il va dire et faire. Comédien, le maître professeur donne l'impression de découvrir en même temps que ses élèves ce qu'il leur enseigne. Le professeur malhabile, au contraire, cherche à transvaser ses connaissances comme si ses auditeurs étaient des cruches à remplir. Pour s'en moquer, on lui a collé comme devise la parole de Jésus à Cana : « Remplissez ces cruches. »

 Celui qui découvre est toujours un étudiant inscrit à l'école de la nature. Ce ne sont pas les livres mais les éléphants qui recèlent tous les secrets des éléphants. On dit parfois, il est vrai, qu'on a découvert telle chose dans un livre, mais, pour parler précisément, il faudrait dire qu'on l'y a apprise, comme on apprend une nouvelle par les journaux ou la télévision. On la redécouvre dans un livre quand l'auteur l'a lui-même découverte dans la nature et qu'il fait franchir à son lecteur les étapes de sa propre découverte.

 Si vous consultez une bibliothèque importante au mot morale, vous dénombrerez quelques dizaines de volumes dont le titre commence invariablement comme suit : « La morale selon… » Selon qui ? Selon Platon, Aristote, Sénèque, Thomas d'Aquin, Kant, Alain ou d'autres. Il y a danger que ces penseurs, si éminents soient-ils, ne constituent des écrans qui cachent la morale, comme les arbres empêchent de voir la forêt.

 Pour redécouvrir la morale dans cette foule d'auteurs, il faut, sans négliger tout à fait l'aide que nous offrent ces respectables personnages, observer la vie humaine elle-même, dans laquelle s'enracine et s'épanouit la morale. Nous réinventerons donc la morale à partir de la vie humaine, de notre vie humaine à chacun. C'est l'attitude on ne peut plus saine de celui à qui l'on dit que la mouffette projette un liquide d'odeur infecte et qui demande à le sentir.

 Aucun de nos exposés n'empruntera le ton de celui qui sait, ni ne s'appuiera sur quelque auteur qui est censé savoir. Si Platon a dit telle chose, c'est sans doute qu'il l'a vue. Nous chercherons à voir nous aussi. C'est de la saine curiosité. Quand, à la parade du carnaval, le père dit à son fils de trois ans, submergé dans la foule : « je vois le premier char allégorique », ce dernier, s'il n'est point congelé, veut être hissé sur les épaules de son paternel pour voir lui aussi de ses propres yeux. Nous éviterons avec soin les approches du genre suivant : « Aristote divise la justice de telle manière ; Thomas d'Aquin enseigne que... ; Karl Marx affirme que... » D'exemples vivants en exemples vivants, nous les rejoindrons chaque fois qu'ils ont lu correctement la réalité.

 De la sorte, nous ferons de la philosophie morale comme il convient d'en faire. Hé oui ! de la philosophie. Le dernier des pee-wee n'est-il pas lui aussi un joueur de hockey tout comme le premier des professionnels ? La philosophie morale, comme toute philosophie, ne consiste pas à comprendre et à retenir ce que les philosophes patentés ont écrit ; elle consiste à chercher et à découvrir les secrets des choses et non des livres savants.

 La langue de tout le monde sera notre langue de travail. Il importe peu que je comprenne l'ordonnance que mon médecin rédige à l'intention de mon pharmacien. Il suffit que mon pharmacien comprenne et me donne le bon médicament. Mais comme il n'y a pas de pharmaciens en morale, qu'on ne devient pas juste ou courageux en prenant des comprimés, il faut que le patient (chacun de nous) comprenne le langage de la morale. C'est pourquoi nous suivrons le conseil de Paul Valéry : « Entre deux mots, il faut choisir le moindre. »

 D'ordinaire, l'introduction d'un traité de morale se termine par l'annonce des grandes lignes du développement qui va s'amorcer. On nous informe, par exemple, que le traité sera divisé en trois parties, chaque partie comprendra cinq chapitres. La première partie traitera de tel sujet, et les chapitres s'enchaîneront de telle et telle manière, et ainsi de suite.

 Mais quand on invente ou réinvente, comme c'est notre cas, il est impossible de procéder de la sorte. En effet, on n'imagine pas un chercheur qui entre dans son laboratoire et dit à ses collaborateurs : « Aujourd'hui, nous allons découvrir la pénicilline. » Il n'en sait rien. Telle expérience suggère une autre expérience qu'il ne s'attendait pas de conduire, et, en cherchant une chose, bien souvent, il en découvre une autre qu'il ne soupçonnait pas et ne découvre pas celle qu'il cherchait.

 Réinventant la morale, nous nous plaçons délibérément dans cette situation du chercheur. Le point de départ le plus humble conduit souvent à des résultats étonnants. À partir d'une pomme qu'il voit tomber, Newton en arrive à formuler les lois de la gravitation universelle. Notre pomme, à nous, sera la pomme gâtée qu'est la notion corrompue de morale.

 Ceux qui savent par coeur leur alphabet, non seulement de a à z, mais à rebrousse lettres (de z à a), croiront peut-être perdre leur temps précieux dans cet a b c de la morale. Eh bien, non. Un auteur québécois, Pierre Baillargeon, a fort justement dit : « Nous savons tout, sauf les éléments. » Ce jugement s'applique aussi à la morale, surtout à la morale. Les plus ferrés en morale ressemblent souvent à de savants mathématiciens qui compteraient sur leurs doigts.


Retour au texte de l'auteur: Martin Blais, philosophe, retraité de l'Université Laval. Dernière mise à jour de cette page le Samedi 05 mars 2005 20:43
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue.
 
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