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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

L'autre Thomas d'Aquin (1990)
Introduction


Une édition électronique réalisée à partir du texte de Martin Blais, L’autre Thomas d’Aquin. Montréal: Les Éditions du Boréal, 1990, 316 pp. [Autorisation accordée par l'auteur le 22 septembre 2004 de diffuser toutes ses publications] Une édition numérique réalisée par Marcelle Bergeron, professeure retraitée de l'École polyvalente Dominique-Racine de Chicoutimi.

Introduction

En 1949, je m'inscrivais à l'archithomiste faculté de philosophie de l'Université Laval pour y entreprendre, dans mes moments de loisir — j'enseignais alors au secondaire — des études dont j'étais loin de prévoir qu'elles me conduiraient au doctorat d'abord, puis me vaudraient une chaire de professeur à cette prestigieuse institution.

Comme à peu près tous les bacheliers de l'époque, j'avais fait ma philosophie dans le Cours de philosophie de l'abbé Henri Grenier, docteur en philosophie, en théologie et en droit canonique. Quand l'abbé Maurice Dionne, professeur à la faculté de philosophie, a commencé à se moquer des manuels de philosophie thomiste, j'ai été un peu scandalisé. L'auteur de mon manuel était bardé de trois doctorats ; l'abbé Dionne n'avait que deux licences. J'avais l'impression que David provoquait de nouveau Goliath.

Selon l'abbé Dionne — il deviendra monseigneur plus tard, tout comme l'abbé Grenier, d'ailleurs — les manuels qui se présentaient comme étant conformes à l'esprit de saint Thomas, ad mentem sancti Thomœ, trahissaient la pensée du maître : on lui attribuait des opinions qu'il n'avait pas émises ; on taisait des positions qu'il avait prises. J'allai voir, aussi sceptique que curieux. Il n'y avait pas de doute : Thomas d'Aquin en manuels, c'était comme un jeune taureau offert en morceaux bien ficelés sur l'étal d'un boucher. La vie s'est retirée. Je m'expliquerai là-dessus quand je montrerai la différence entre une question et une thèse. Thomas d'Aquin soulève des questions ; mon manuel démontrait des thèses : on ne flirtait pas avec l'erreur dans mon manuel.

À la faculté, on étudiait Thomas d'Aquin dans le texte et non dans des manuels, cela va de soi ; qui plus est, on l'étudiait dans le texte latin. Les cours me fournirent donc l'occasion d'en scruter quelques pages. Je dis bien quelques pages, car on n'allait pas vite : on savait tout de rien. Et une pensée de Pascal me fatiguait : « ... il faut savoir peu de tout. Car il est bien plus beau de savoir quelque chose de tout que de savoir tout d'une chose. (1) ». On étudiait, par exemple, le commentaire que Thomas d'Aquin a fait de l'Éthique à Nicomaque, mais on n'en parcourait même pas la moitié. À mes yeux, les professeurs n'étaient pas excusés du fait qu'ils insistaient sur l'extrême importance des premiers pas.

Par moi-même, j'en bouffai des quantités gargantuesques : avant d'approfondir, je voulais dresser un inventaire sommaire des points intéressants à creuser dans cette œuvre monumentale : 20 000 pages. Durant un été, par exemple, je me tapai à peu près toute la Somme théologique dans la traduction de Lachat, dont je parlerai plus loin. Je notais sur la page de garde les thèmes sur lesquels je reviendrais : les perles, quoi.

Quelques années plus tard, je faisais une maîtrise, puis un doctorat en études médiévales à l'Institut d'études médiévales de l'Université de Montréal. Mes deux thèses portaient sur Thomas d'Aquin. Celle de doctorat devait exploiter un filon qui m'intéressait de façon toute particulière. Elle avait pour titre Le Chef selon saint Thomas. Pour l'écrire, je lus ou relus des milliers de pages de l'Aquinate.

En 1965, j'étais embauché comme professeur à la faculté de philosophie de l'Université Laval. On me confia deux cours de philosophie de la nature et deux cours de philosophie médiévale. En m'indiquant ma tâche, le doyen d'alors me dit : « Vous couvrez tout le Moyen Âge, mais vous ne touchez pas à saint Thomas : saint Thomas, c'est la doctrine. » Je n'avais pas à retourner ce champ, tout le monde y piochait.

Peu à peu, la situation devait changer. Quand j'étudiais à la faculté, de 1949 à 1955, la majorité des étudiants étaient des prêtres, des sœurs et des frères. Les cours débutaient par une prière, récitée à genoux, et ils se terminaient par le Sub tuum, récité dans la même position. Les prières à réciter étaient écrites sur un carton déposé sur le bureau du professeur. Les professeurs invités étaient avertis de l'utiliser. Je me souviens d'Henri Gouhier, qui avait lu le carton sans nous laisser le temps de répondre Sancta Maria, mater Dei... ni Sicut erat in principio ... je l'avais trouvé impie.

Quand je me présentai comme professeur, en 1965, le changement s'était opéré : quelques soutanes, beaucoup de laïcs. Ces derniers, moins « dociles » et moins respectueux des directives de Rome, réduisirent l'espace occupé par « saint Thomas » dans le programme. À tel point que certains étudiants finirent par s'étonner de cette faculté, férocement thomiste de réputation, mais qui ne faisait pas de place à Thomas d'Aquin dans son horaire. Je semblais respecter toujours l'interdiction de 1965, quand un collègue me coupa l'herbe sous le pied et offrit un cours sur Thomas d'Aquin. La maladie l'ayant obligé à suspendre son enseignement, j'assumai la relève.

Au cours de mes longues fréquentations de Thomas d'Aquin et de son œuvre, il devint évident qu'il existait un autre Thomas d'Aquin que le Thomas d'Aquin des manuels censément conformes à son esprit : ad mentem sancti Thomae. Si cela avait été possible ou nécessaire, ma conviction aurait été renforcée par le témoignage d'éminents spécialistes de Thomas d'Aquin. Je m'en tiendrai ici aux témoignages de deux dominicains.

En 1974, le père Marie-Dominique Chenu signait, dans la Revue philosophique de Louvain, un article intitulé « Les passions vertueuses ». Après avoir exposé le point de vue de Thomas d'Aquin sur ce passionnant sujet et avoir dit des choses fort différentes de celles qu'on a l'habitude d'entendre, il a cette réflexion : « Mais cette morale des passions n'a pas eu plus de succès chez les chrétiens que son anthropologie (2). » Bref, selon le père Chenu, la pensée de Thomas d'Aquin sur plusieurs points n'a pas réussi à pénétrer même en milieu chrétien.

Un second et dernier témoignage, celui du père Georges-Henri Lévesque. Dans le premier tome de ses Souvenances, il écrit : « Lorsque je parle de thomisme, notez-le bien, je me réfère à celui de l'Aquinate lui-même, non pas à ce thomisme édulcoré et simpliste que nous présentent certains auteurs de manuels ou de catalogues scolastiques, ni à celui de ses détracteurs, ni non plus à celui de ses commentateurs — trois catégories de gens dont on n'est pas toujours sûr qu'ils aient bien lu saint Thomas. (3) »

C'est ce Thomas d'Aquin, ignoré de ceux-là mêmes dont il est le docteur officiel, que je veux présenter. Familier d'Alain, je suis conscient des écueils qui me guettent. J'entends le rude Normand : « Toujours donc revenir aux grands textes ; n'en point vouloir d'extraits ; les extraits ne peuvent servir qu'à nous renvoyer à l'œuvre. Et je dis à l'œuvre sans notes. La note, c'est le médiocre qui s'attache au beau. L'humanité secoue cette vermine (4). » Mes propos se présenteront comme des incitations à aller vérifier par soi-même.

Pour comprendre un auteur, il est nécessaire de savoir à quelle époque il a vécu. Chacun travaille avec les matériaux disponibles dans son temps et sur les problèmes de son temps. Si Thomas d'Aquin avait vécu ne serait-ce qu'un siècle plus tôt, il aurait écrit une autre œuvre, soulevé d'autres problèmes. Il n'aurait pas pu « baptiser » Aristote, par exemple, comme on dit parfois qu'il a fait, ni faire entrer des éléments de la pensée de ce païen dans la structure de la sienne. Je commencerai donc par tracer les grandes lignes de la vie passionnante de ce gros moine du XIIIe siècle.

Cette vie passionnante n'a pas passionné ni ne passionne tout le monde. Le seul nom de Thomas d'Aquin provoque des nausées chez certains individus. En voyant une citation de ce penseur, certaines personnes ricanent, ferment le bouquin et le jettent. Des étudiants m'ont souvent demandé pourquoi. Je vais expliciter la réponse que je leur ai faite.

Le visage de l'autre Thomas d'Aquin apparaîtra peu à peu à travers son anthropologie, sa morale et sa pensée politique. D'abord, son anthropologie, qu'on dit plus modestement sa conception de l'être humain. Ceux qui ont lu Ainsi soit-elle de Benoîte Groult, ou d'autres ouvrages du genre, ne me concèdent pas beaucoup de chances de m'en tirer en abordant des sujets comme le corps, la femme, le sexe, le plaisir. Pourtant, le physiologue et psychologue néerlandais F.J.J. Buytendijk, qui n'est ni dominicain ni thomiste, parle de « la théorie grandiose » de Thomas d'Aquin (5). C'est un défi à relever.

Des traits essentiels du visage de l'autre Thomas d'Aquin apparaîtront à travers sa morale. Une morale dont on n'a pas idée, même au cœur de la catholicité. Une morale qui révolutionnerait l'enseignement de la morale si on la comprenait. Vous êtes sceptiques, avec raison. Si la morale est, comme dit Paul Valéry, « l'art de faire ce qui ne plaît pas et de ne pas faire ce qui plaît », que peut bien être la morale non seulement d’un médiéval, mais d'un médiéval dominicain par surcroît — frère prêcheur, comme on disait alors — et, pour comble, saint ?

Les derniers traits et non les moins frappants du visage de l'autre Thomas d'Aquin apparaîtront à l'étude des thèmes les plus fondamentaux de sa pensée politique. Il est probable qu'un homme dont le frère, le beau-frère et le neveu ont été exécutés sur les ordres de Frédéric II — que son propre père a toujours servi — ait des choses intéressantes à dire sur l'origine « divine » du pouvoir et sur son corollaire non moins divin, l'obéissance.


Notes:

(1) Pascal, Pensées, texte établi par Léon Brunschvicg, Paris, Garnier-Flammarion, CF 266,1976, 37, p. 57.
(2) M.-D. Chenu, O.P., « Les passions vertueuses », dans Revue philosophique de Louvain, tome 72, 1974, p. 11-18.
(3) G.-H. Lévesque, O.P., Souvenances, I, Montréal, Éditions La Presse, 1983, p. 35.
(4) Alain, Propos sur l'éducation, Paris, P.U.F., 1954, p. 99.
(5) F.J.J. Buytendijk, L'homme et l'animal, Paris, Gallimard, Idées, 87, p. 177.


Retour au texte de l'auteur: Martin Blais, philosophe, retraité, Université Laval Dernière mise à jour de cette page le Samedi 05 mars 2005 19:46
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue.
 
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