RECHERCHE SUR LE SITE

Références
bibliographiques
avec le catalogue


En plein texte
avec Google

Recherche avancée
 

Tous les ouvrages
numérisés de cette
bibliothèque sont
disponibles en trois
formats de fichiers :
Word (.doc),
PDF et RTF

Pour une liste
complète des auteurs
de la bibliothèque,
en fichier Excel,
cliquer ici.
 

Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Le crépuscule des États-nations. Transnationalisation et crispations nationalistes (2000)
Introduction


Une édition électronique réalisée à partir du livre d'Alain Bihr, Le crépuscule des États-nations. Transnationalisation et crispations nationalistes, Lausanne, Éditions Page deux, 2000, 207 pp. Collection: Cahiers libres. [Autorisation conjointe de l’auteur et de l'éditeur, Page deux, accordée le 10 juillet 2015 de diffuser ce livre en accès libre dans Les Classiques des sciences sociales].

[9]

Le crépuscule des États-Nations.
Transnationalisation et crispations nationalistes.

Introduction

Lorsque le mur de Berlin s'écroula, il y a de cela un peu plus de dix ans, une immense clameur s'éleva dans le petit monde des faiseurs d'opinion ayant pignon sur rue dans les pays occidentaux : « À la veille du XXIe siècle, nous voilà enfin débarrassés de cette funeste idéologie du XIXe siècle qu'est le marxisme ! » Ces chantres de la post-modernité ignoraient (car leur ignorance est généralement grande) que l'éclipsé de ce soi-disant archaïsme laissait le terrain libre au retour en force de ces deux authentiques idéologies du XIXe siècle que sont le libéralisme et le nationalisme, dont ils se faisaient d'ailleurs quelquefois les zélés fourriers. Car la moindre contradiction de cette fin de siècle n'aura pas été, en effet, de voir la défense et l'exaltation de l'État-nation en général, ou de telle ou telle réalité nationale en particulier, resurgir du processus même qui semblait pourtant sonner le glas de la construction nationale ; à savoir ce qu'on nomme habituellement, d'un terme aussi vague que commode, la mondialisation, menée à grands renforts d'exaltation néo-libérale des vertus du libre marché, dès lors qu'il est débarrassé de l'encombrante et perverse tutelle des États.

[10]

Mondialisation de la circulation des marchandises et des capitaux, mondialisation des échanges d'informations via les réseaux télématiques, confrontation des cultures au sein du « village planétaire », globalisation des problèmes et des enjeux économiques, politiques, écologiques, etc. : tout semble indiquer en effet que l'humanité est entrée dans une nouvelle ère historique où chacun des problèmes politiques fondamentaux que les hommes ont aujourd'hui à affronter, ces problèmes qui concernent leur manière de former société, tend de plus en plus à ne pouvoir se poser correctement et encore plus à ne pouvoir se résoudre que dans un cadre qui dépasse celui des différents États-nations pris séparément, y compris le plus puissant d'entre eux. Et, simultanément, d'un bout à l'autre de la planète, alors même que l'État-nation se trouve ainsi dévalorisé et délégitimé en tant qu'instance politique majeure, on n'en a pas moins assisté à la résurgence de mouvements et de conflits nationalistes. Entendons par là des mouvements et des conflits qui ont eu pour enjeu la réaffirmation, à la fois idéologique et pratique, de l'État-nation comme seul cadre ou, du moins, comme cadre éminent à l'intérieur duquel les hommes puissent ou même doivent former société. De la crise et de la guerre du Golfe, de l'implosion de l'URSS et des conflits internationaux et interethniques qui se sont ensuivis, du drame yougoslave qui n'en finit pas d'engendrer son cortège funèbre de massacres, du génocide rwandais, de la résurgence de mouvements d'extrême droite en Europe occidentale, le commun dénominateur est d'avoir eu pour entre autres enjeux la défense, la construction, la reconstruction ou la consolidation d'États-nations. Il n'est pas jusqu'aux flambées d'intégrisme religieux, dans le monde arabo-musulman (notamment en Iran et en Algérie) ou dans l'Union indienne, qui n'aient été étroitement corrélées aux contradictions et conflits liés à la préservation d'États-nations, jeunes et donc d'autant plus fragiles, dans le contexte de la transnationalisation actuelle.

Le présent ouvrage se propose essentiellement de chercher à analyser les éléments et à explorer la dynamique de cette contradiction majeure de la situation géopolitique actuelle. [11] À cette perspective d'ensemble, les onze articles ici réunis apportent cependant des contributions variées dans leurs objectifs et intentions immédiats. On peut ainsi distinguer en eux quatre ensembles différents, d'inégale importance par leur volume.

Sur des sujets aussi complexes, qui de plus suscitent souvent la polémique et attisent même fréquemment les passions dans ce qu'elles ont d'aveuglant, il importait tout d'abord de procéder à une mise au point conceptuelle, de manière à préciser autant que faire se peut les notions clefs qui circonscrivent le champ de la réflexion, celles de nation (d'État-nation) et de nationalisme. Cette mise au point s'avérait d'autant plus nécessaire que, s'agissant de pareils concepts, elle ne peut se limiter à leur seule définition, mais doit aussi expliciter et tenter de justifier les présupposés théoriques et politiques les plus généraux à partir desquels leur définition est construite et proposée. Car c'est peu dire qu'il n'y a pas une seule et même définition de ce qu'est une nation et de ce qu'est le nationalisme, qui soit unanimement acceptée ; que ces concepts sont au contraire eux-mêmes les enjeux de controverses théoriques, les positions en présence étant toujours plus ou moins étroitement corrélées à des partis pris d'ordre politique. Dans le premier article, je me suis donc efforcé d'expliciter et d'exposer, de manière inévitablement sommaire, mes propres présupposés théoriques et politiques en la matière, ceux d'un marxisme que j'espère non dogmatique. Ce qui conduit à souligner toute la complexité et dialecticité du processus de formation des États-nations, loin des simplifications fétichistes dont relèvent et que confortent à la fois les différents nationalismes. De la sorte, ce premier article présente une vue cavalière sur un ensemble de concepts, de thèmes, de problèmes sur lesquels le restant du recueil revient de manière plus analytique.

Les trois articles suivants traitent de l'aspect sans doute central de la crise de l'État-nation dans le contexte actuel de transnationalisation du capital. L'idée directrice en est que cette dernière mais aussi, comme on le verra, la pression de la « société civile » imposent un remodelage des appareils [12] d'État qui met à mal la cohésion de constructions nationales dont ces appareils représentent, le plus souvent, la colonne vertébrale. Cette double pression par « le haut » et par « le bas » implique en effet leur démultiplication sur trois niveaux différents (supra-national, national et infra-national), alors même que leur forte implication dans la régulation de l'accumulation du capital pendant la période fordiste leur avait valu de se replier sur le cadre national et de s'y centraliser quelquefois à l'excès. Démultiplication dès lors nécessairement synonyme d'un dessaisissement au moins partiel des instances nationales de ces appareils au profit à la fois d'instances transnationales (les firmes multinationales, les institutions du capital financier transnationalisé, les « systèmes d'État », etc.) et d'instances régionales et locales, civiles aussi bien que politiques. Ce mouvement général, j'ai choisi de l'illustrer sous un angle inhabituel mais particulièrement éclairant, celui des rapports de l'État à l'espace, qui ont toujours constitué une dimension majeure de la structuration de la société par l'État et qui fournissent un bon indice de son pouvoir effectif. C'est pour cette raison que deux des articles de ce recueil se penchent successivement sur les politiques d'aménagement du territoire et les politiques de développement local, pour en tenter un bilan critique et retrouver, à travers elles, le mouvement général qui conduit aujourd'hui à un divorce grandissant entre État et nation.

Le troisième groupe d'articles, le plus volumineux puisqu'il regroupe les cinq textes suivants, se penche sur l'autre terme de la contradiction majeure précédemment exposée. Il s'efforce donc de saisir pourquoi et comment la crise de l'État-nation alimente simultanément une résurgence des mouvements nationaux et nationalistes, une réaffirmation identitaire des États-nations. C'est directement cette idée que développe l'article intitulé « Demain la nation ? », qui est sans doute en ce sens le plus synthétique de tous les textes de ce recueil (ce que souligne la multiplicité de ces renvois aux autres articles en note), à tel point qu'on peut recommander de commencer la lecture par lui ; d'autant plus qu'il s'attarde aussi sur deux autres facteurs, sans doute secondaires, de résurgence actuelle des mouvements nationaux [13] et nationalistes, amplifiant ainsi les effets propres de la transnationalisation.

Dans l'article suivant, j'ai choisi d'illustrer la liaison paradoxale et contradictoire entre transnationalisation et résurgence des mouvements et idéologies nationalistes sur un exemple qui paraîtra peut-être, là encore, anecdotique, mais que je crois, pour ma part, particulièrement significatif, celui de l'Alsace. C'est que sa situation géo-économique et géopolitique, périphérique au sein de l'espace national mais centrale au sein de l'espace européen, place cette région au cœur de la contradiction ici en question, lui valant ainsi de se singulariser, depuis une quinzaine d'années, par des votes en faveur de cette formation nationaliste qu'est le Front national régulièrement supérieurs, voire très supérieurs, à la moyenne nationale.

Evidemment, l'émergence du Front national et son installation durable sur la scène politique française exemplifient, bien au-delà du cas alsacien, la contradiction précédente. J'ai eu l'occasion de le montrer dans l'étude que j'ai consacrée à ce phénomène politique majeur [1]. J'y reviens ici dans les deux articles suivants, moins sous l'angle de cette contradiction d'ailleurs, que pour comprendre comment une formation politique d'extrême droite, qui lui doit sa renaissance, s'en fait elle-même l'écho, selon sa propre grille de lecture. Cela donne du même coup l'occasion d'illustrer l'une des deux formules du nationalisme, celle qui fait de la nation une communauté bio-ethnique, que l'article inaugural du recueil distingue ; mais aussi des thèses avancées par ailleurs sur la structure de la pensée d'extrême droite en général [2].

Le dernier article de ce troisième groupe élargit le propos précédent, en s'efforçant de comprendre à la fois les raisons communes qui rendent compte de la résurgence générale de mouvements d'extrême droite en Europe occidentale, qui ne fait du Front national qu'un exemple parmi d'autres, et, à l'inverse, les disparités persistantes entre États européens de ce point de vue. C'est l'occasion de souligner, d'une part, que la crise de l'État-nation (dont l'analyse s'enrichit au passage de nouvelles déterminations) [14] ne saurait épuiser l'analyse du phénomène et qu'il faut lui adjoindre à la fois la crise du mouvement ouvrier et ce que je nomme « la crise du sens », le déficit d'ordre symbolique caractéristique des sociétés capitalistes développées ; d'autre part, que les mouvements d'extrême droite eux-mêmes, plus que les autres organisations politiques peut-être, ne peuvent s'abstraire des réalités nationales qui, selon les cas, favorisent ou au contraire entravent leur propre développement. En un mot, la nation a ses raisons que le nationalisme ne connaît ni ne maîtrise pas toujours.

Le dernier groupe d'articles tente de répondre, au moins partiellement, à l'inévitable question que soulèvent les analyses précédentes : que faire ? Comment traiter l'actuelle contradiction entre transnationalisation et crispation nationaliste ? Sous un titre délibérément provocateur, l'avant-dernier article tente avant tout de prévenir une tentation dangereuse, à laquelle une (petite) partie de la gauche française actuelle (mais le phénomène existe ailleurs en Europe occidentale, et bien plus encore en Europe centrale et orientale), qui ne s'est pas (totalement) ralliée au néo-libéralisme, menace de céder : celle d'un nationalisme de gauche, paré des (fausses) vertus du républicanisme, qui ne peut que l'amener à perdre ce qui lui reste de son âme, pour le plus grand profit de ce qui devrait être son adversaire et même son ennemi, et qu'elle transforme pour l'occasion en allié, la droite nationaliste, droite extrême confinant à l'extrême droite. Les différents arguments de ce « national-républicanisme », ainsi qu'il s'auto-désigne lui-même, sont ici examinés et récusés, sans acrimonie mais sans complaisance non plus.

Cependant, on n'en est pas quitte avec la question précédente en se contentant de récuser une réponse adverse, et en précisant ce qu'il ne faut pas faire. En dépit de ses connotations mortifères, la proposition d'une « euthanasie de la nation » doit aussi s'entendre comme une perspective positive : dès lors que le processus de transnationalisation a inéluctablement prononcé l'arrêt de mort de l'État-nation, on ne peut que se proposer de prendre les dispositions qui permettront que l'agonie de la réalité stato-nationale soit la [15] moins douloureuse et pénible possible, loin de vouloir pratiquer un vain acharnement thérapeutique à son chevet. Pour sortir du régime de la métaphore thanatologique et médicale, dès lors que l'État-nation apparaît invalidé comme cadre politique capable de faire face aux problèmes et enjeux nés de la transnationalisation du capital, il s'agit de concevoir le nouveau cadre, nécessairement transnational, au sein duquel ces problèmes et enjeux pourront être maîtrisés, et travailler à le construire avec les acteurs qui d'ores et déjà s'y emploient ; tout en ménageant à la fois la transition d'un cadre à l'autre, qui s'étendra nécessairement sur des décennies, et la position, dès lors subalterne, qui reviendra de toute manière encore à l'échelon national comme niveau spécifique d'action et de décision politiques à l'intérieur du nouveau cadre. C'est en ce sens positif, constructif, qu'il convient de veiller à la bonne et belle mort de l'État-nation.

Quelques propositions en ce sens sont formulées au sein du dernier article qui se penche sur les défis auxquels est aujourd'hui confrontée la démocratie. C'est l'occasion de souligner une fois de plus que la crise de l'État-nation s'entrecroise, dans ses causes et ses effets comme dans les conditions de sa résolution éventuelle, avec deux autres crises majeures de cette fin de siècle : celle du mouvement ouvrier, celle de l'ordre symbolique. Autrement dit, on ne parviendra à (ré)édifier un cadre institutionnel capable de maîtriser les problèmes que pose la transnationalisation de la pratique économique et sociale qu'à la double condition que renaisse un mouvement social porteur des intérêts et des aspirations de tous ceux qui, de par le monde, supportent aujourd'hui le poids de l'oppression capitaliste, sous ses différentes formes ; et que se reconstitue un ensemble un tant soit peu cohérent de normes et de valeurs, universellement acceptées, à partir desquelles les hommes puissent penser le monde dans lequel ils vivent et rêver celui dans lequel ils aimeraient vivre.

À cette aune, les propositions contenues dans ce dernier article apparaîtront sans doute insuffisantes ; elles ouvrent au mieux quelques pistes qui demandent encore à [16] être précisées, élargies, balisées et complétées par d'autres [3]. Ce ne sont d'ailleurs pas les seules lacunes de ce recueil, dont j'ai parfaitement conscience. Un ensemble d'articles, écrits sur une dizaine d'années, en dépit du fait qu'ils portent sur une même thématique et problématique, ne peut se proposer d'avoir la consistance et même la cohérence d'une étude systématique. Entre les différents articles, inévitablement schématiques par moments, subsistent des lacunes, des zones d'ombre, des recoins mal explorés. Mon seul espoir est qu'ils stimulent à la discussion, à l'approfondissement de l'analyse et à la recherche autant par leurs défauts que par les éléments d'analyse qu'ils se sont efforcés de formuler, d'argumenter et de défendre.

Strasbourg, juin 2000

N.B. : Des premières versions des essais présentés dans cet ouvrage, qui ont été pour certaines fortement remaniées, ont paru de 1991 à 2000 dans les publications suivantes : Raison présente, Le Monde diplomatique, À Contre-courant, Histoire et anthropologie, Revue des sciences sociales de la France de l'Est, Critique communiste, L’École émancipée.



[1] Le spectre de l'extrême droite. Les Français dans le miroir du Front national, Paris, Éditions de l'Atelier, 1998, notamment le chapitre IV.

[2] Cf. « Identité, inégalité, pugnacité. Brève synthèse sur la pensée d'extrême droite », dans L'actualité d'un archaïsme. La pensée d'extrême droite et la crise de la modernité, nouvelle édition augmentée, Lausanne, Editions Page deux, 1999.

[3] On trouvera des compléments dans le dernier chapitre de Le Spectre de l'extrême droite, op. cit.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le mardi 15 septembre 2015 14:33
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 
Commanditaires




Saguenay - Lac-Saint-Jean, Québec
La vie des Classiques des sciences sociales
dans Facebook.
Membre Crossref