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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Qui a peur des ethnies ? Questions (subversives) aux politologues canadiens et québécois.” (2000)
Introduction


Une édition électronique réalisée à partir de l'article de Gilles Bibeau, “Qui a peur des ethnies ? Questions (subversives) aux politologues canadiens et québécois.” (2000). UUn texte publié dans l'ouvrage sous la direction de Mikhael Elbaz et Denise Helly, Mondialisation, citoyenneté et multiculturalisme, pp. 171-210. Québec : Les Presses de l'Université Laval, 2000, 260 pp. [Autorisation formelle accordée par l’auteur 21 août 2007 de diffuser ce texte dans Les Classiques des sciences sociales.]

Introduction

 
« As a student of both English and French literatures in Canada, I must say that to all intents and purposes, culturally speaking, separation already exists. The differences between the two literatures and their two literary communities are longstanding and outstanding. The two cultures are as different as their languages, French and English, the very different media for their dissemination. »
 
(Philip Stratford, Translation and the Future of Canada, 1997 : 87).

 

Poète et traducteur, le professeur Philip Stratford, mon ex-collègue de l'Université de Montréal, a contribué à faire connaître, au cours de sa carrière, de nombreux écrivains francophones (Jean Le Moyne, Félix Leclerc, Antonine Maillet) à ses compatriotes du Canada anglais. Pour Stratford, cette réalité fictive que l'on appelle la littérature canadienne est portée, c'est une évidence pour lui, par au moins deux imaginaires fortement contrastés qui se disent dans des voix distinctes et qui renvoient à deux communautés linguistiques, à des nations, écrit-il, qui sont « culturally autonomous, each boasting a lively culture that has few ties with the other's culture [1] » (1997 : 83). La vieille thèse de la dualité canadienne s'exprime ici, par-delà le bilinguisme officiel, dans deux littératures nationales qu'il faut lire, pense un critique comparativiste comme Stratford, sur l'horizon du biculturalisme, celui-là même dont la Commission Laurendeau-Dunton n'a pas voulu, et sur l'arrièrefond aussi de l'histoire des deux peuples fondateurs [2]. La thèse de la dualité du pays, particulièrement chère aux francophones du Canada, Preston Manning et son Parti réformiste veulent aujourd'hui la faire disparaître parce qu'elle appartient, disent-ils, à « l'ancien Canada », au Canada d'avant le multiculturalisme ou peut-être encore, pensent-ils, à un Canada qui ferait enfin moins de place à l'Ontario et au Québec. 

Une fois reconnue l'existence de deux littératures nationales distinctes, l'une écrite en français et l'autre en anglais, Stratford (1986) précise que les deux traditions littéraires canadiennes ont suivi des « parallel distinct paths » tout en étant, l'une et l'autre, façonnées par une commune marginalité, celle du nord du continent américain, par une semblable histoire de dépendance coloniale à l'égard des métropoles européennes, par une même géographie et enfin par cette « mentalité de garnison », dont a parlé Northrop Frye. Par-delà la diversité des imaginaires et la pluralité des paysages régionaux que les romanciers font passer dans leurs fictions, Stratford dit retrouver une parenté entre le Kamouraska d'Anne Hébert et The Diviners de Margaret Laurence, entre The Studhorse Man de Robert Kroetsch et La Guerre, yes sir de Roch Carrier, laquelle parenté renvoie, insinue-t-il, à ce fond culturel commun - sans doute l'ingrédient canadien - qui semble être partagé par de nombreux romanciers à travers le Canada. 

In the Canadian context I believe, that the proper model for our future is not mutual exclusiveness but mutual understanding, not competition but cooperation, not independence but interdependence, and not cultural protectionism but cultural cross-fertilization. In short, everything that translation stands for (1997 : 88). 

Dans un effort significatif pour réconcilier ses positions qui sont tantôt séparatistes, tantôt unificatrices, Stratford ajoute « 1 think of translation as being a good model for the future of Canada » (1997 : 79). 

L'hésitation d'un homme aussi éclairé que Stratford introduit bien, me semble-t-il, à la question des « ethnies [3] » (J'emploie à dessein ce terme plutôt que ceux de « peuple » ou de « nation »), qui constitue un problème politique majeur dans bon nombre de sociétés contemporaines et qui est même devenue le lieu d'un enjeu vital, capital, pour l'avenir du Canada. On peut en effet affirmer que la notion d'ethnie constitue, dans les États pluralistes d'aujourd'hui, le concept limite auquel doivent se confronter tous les scénarios démocratiques, d'autant plus d'ailleurs que l'on assiste, d'un côté, à des phénomènes sans précédent de mondialisation, de transnationalisation et de désétatisation et, de l'autre, à un retour des ethnonationalismes et des fondamentalismes de toutes sortes, linguistiques, culturels et religieux. On évoque même souvent le retour des tribalismes, abusivement, me semble-t-il, en milieu républicain français, et chez les Américains, l'historien Arthur Schlesinger Jr (1993) a dit récemment sa crainte de voir son pays, jadis la patrie du melting pot, dériver vers la désunion à la suite de la montée des identités à trait d'union. 

Nul ne s'étonnera donc du fait que bon nombre de politologues ne recourrent plus dans ce nouveau contexte, qu'avec parcimonie et avec gêne parfois, aux concepts d'ethnie, de nation, de peuple, de patrie et de territoire national, concepts qui les entraînent inéluctablement, pensentils, sur le terrain miné du nationalisme et de ses possibles dérives. Ils préfèrent remplacer ces concepts, avec des variantes selon qu'ils sont de conviction libérale, communautarienne ou autre, par des notions associées aux droits individuels du citoyen, au nationalisme civique, à la démocratie de type républicain, à la culture publique commune ou plus fréquemment encore, dans les cas canadien, australien et américain surtout, au multiculturalisme qu'ils envisagent souvent comme une juxtaposition de plusieurs ethnocultures au sein d'un même espace national. Les concepts de culture, d'identité corporative, de droits civiques en sont venus à se substituer à ceux d'ethnie, de peuple et de nation, dans un processus sans doute incontournable mais dangereux, me semble-t-il, puisqu'il risque de finir par désancrer l'État moderne de ses bases ethniques et de brouiller, d'effacer même, les héritages du passé. L'État-nation du XIXe siècle semble bel et bien mort, du moins dans la version herdérienne qui a eu cours jusqu'à il y a peu de temps encore, mais on n'a toujours pas inventé entre-temps les modèles politiques par lesquels il faudrait remplacer cet État-nation. 

Les politologues nous aident certes, les quatre textes précédents (Bourque et Duchastel ; Lamoureux ; Moore ; Norman) en témoignent éloquemment, à préciser, du point de vue du droit, le sens des mots : citoyen, pays, état, culture et identité que l'on emploie communément et qui doivent être définis avec d'autant plus de précision qu'ils nous servent d'outils pour construire un espace démocratique et juridique au sein duquel pourra éventuellement s'exprimer, avec un minimum de conflits, la dialectique d'une commune appartenance dans l'hétérogenéité des identités. Nos collègues de sciences politiques précisent aussi ce qu'il faut entendre, dans un cadre juridique formel, par les théories de la citoyenneté et de la nationalité, par le libéralisme et le communautarisme, nous permettant de mieux comprendre le contexte idéologique et politique dans lequel s'est opérée la transformation du vocabulaire dont nous usons aujourd'hui quand il s'agit de parler de l'État, du pays ou de la nation. Les politologues s'interrogent cependant trop peu, à mon goût, sur les conditions favorisant la mise en œuvre de leurs théories politiques, sur la dynamique concrète des contacts, dans la coopération ou le conflit, entre les ethnies coexistant au sein d'un pays, sur les situations d'hégémonie auxquelles des groupes minoritaires sont soumis, souvent avec l'appui de la loi, à un groupe dominant et enfin sur l'exclusion historique de nations entières comme c'est le cas, par exemple, des Amérindiens au Canada. Bon nombre de politologues tendent à maintenir leurs réflexions sur l'horizon strict du droit, dans une abstraction qui se situe souvent loin des conflits hérités du passé et des gens tels qu'ils sont, avec leurs affects, leurs désirs et leurs projets. 

Les anthropologues ne sont pas en bien meilleure posture que leurs collègues des sciences politiques. Ils m'apparaissent écartelés entre deux positions qui caractérisent l'ensemble des sciences sociales contemporaines, l'anthropologie au premier plan et peut-être même aussi certains courants de la politologie. Les anthropologues manifestent, d'une part, un intérêt grandissant pour les phénomènes de mondialisation, les diasporas, le postnationalisme, la traversée des frontières, le métissage, la créolisation et la « mort des ethnies », et pour l'étude de tout ce qui touche au multiculturalisme. Nous sommes entrés, répètent-ils volontiers, dans le « brave new world » de la mondialisation qu'ils associent aux entreprises multinationales, aux marchés économiques planétaires et aux mouvements internationaux de capitaux, à la transnationalisation des canaux de communication et de l'autoroute électronique, à la dérèglementation, à la perte de l'intégrité de la souveraineté des États, au fléchissement des cultures nationales, et à des mouvements migratoires sans précédents qui relient de nos jours les pays entre eux à un degré inédit dans l'histoire humaine. Pour les anthropologues inspirés par les travaux de Homi Bhabha (1994), un des icônes des « post-cultural studies », le « borderland » est considéré comme le paradigme même de la condition contemporaine (postcoloniale pour certains et postmoderne pour d'autres) qui est faite d'« interstitiality », de « in-betweenness » : les personnes sont réduites à vivre sur des frontières, les groupes primaires d'appartenance semblent s'être soudainement dissous et on ne trouverait plus, un peu partout, que fluidité, hétérogénéité et mélange. 

Par ailleurs, une majorité d'anthropologues persistent, avec raison me semble-t-il, à travailler sur les scènes locales, dans la reconnaissance de l'existence des ethnies et des nations, dans le partage des conditions quotidiennes d'existence des gens, dans l'écoute des discours des personnes de manière à pouvoir dire leur monde dans les mots qui sont les leurs et enfin dans un effort d'identification des défis majeurs auxquels les groupes humains sont aujourd'hui confrontés. Le risque est grand, dans cette pratique de l'anthropologie, de s'enfermer dans un espace clos, aux frontières hermétiques et largement autonomes vis-à-vis des phénomènes de globalisation que j'ai évoqués au paragraphe précédent. Dans ses études de terrain, l'anthropologue ne peut pas, dans les faits, ne pas s'intéresser aux questions du postnationalisme et du pluralisme culturel, aux conflits entre les groupes ethniques, au retour des nationalismes et à bien d'autres aspects de la vie contemporaine des collectivités qu'il étudie cependant, par méthode, à une échelle beaucoup plus réduite que ce que le politologue a l'habitude de faire. De plus, l'anthropologue prétend pouvoir restituer le point de vue des gens eux-mêmes, ce qui ne peut que l'éloigner encore davantage de la langue du droit que tend à parler le politologue. 

Les quatre textes de mes collègues politologues m'ont convaincu, une fois de plus, du fait que les anthropologues habitent un monde vraiment très différent de celui dans lequel vivent les professionnels des sciences politiques. Par crainte sans doute de voir notre dialogue tourné court, j'ai choisi de commenter les textes des politologues en m'inspirant des travaux des historiens, principalement en histoire sociale et économique, et des œuvres littéraires, donnant aux écrivains du Canada et du Québec, aux romanciers surtout, une place qu'on leur refuse trop souvent dans les débats qui touchent à l'identité nationale. Je connais pourtant peu d'intellectuels qui aient réussi, avec autant de succès qu'eux, à mettre en mots notre imaginaire collectif et à inventer d'authentiques récits nationaux qui disent à la fois l'ambiguïté de nos enracinements historiques et les défis auxquels nous sommes aujourd'hui confrontés en tant que collectivités. Romanciers et historiens interviendront donc, dans le présent essai, comme des médiateurs dans le dialogue, plus que jamais nécessaire, entre les politologues et les anthropologues. 

Soucieux d'envisager les thèmes de la citoyenneté, de la nationalité et du multiculturalisme dans une perspective anthropologique, j'ai cru utile de présenter ma réflexion en deux étapes, l'une et l'autre me permettant d'évoquer deux des règles fondamentales qui sont à la base du fonctionnement de toute société. Dans un premier paragraphe, au cours duquel je discute les textes de Diane Lamoureux et de Margaret Moore, je m'interroge sur la place de « la longue durée », de l'origine aussi, dans le processus de construction des nations, en m'attachant surtout à montrer l'importance des récits collectifs de fondation dans le remodelage jamais achevé des identités nationales. Je propose ensuite quelques réflexions autour des textes de Wayne Norman et de Gilles Bourque - Jules Duchastel, dans le cadre d'une seconde partie que je dédie entièrement à l'examen de la dialectique de l'identité et de la différence qui a toujours constitué un défi central pour toute société, bien avant donc que le Parlement canadien ne vote les politiques du multiculturalisme. La reconnaissance officielle du pluralisme culturel vient, il est vrai, amplifier des processus déjà à l'œuvre depuis longtemps dans l'espace sociopolitique canadien tout en les orientant cependant dans un sens nouveau qu'il nous faut comprendre, avec les ressources combinées de la politologie, de l'anthropologie, de l'histoire et de la littérature.


[1]    J'ai intentionnellement conservé, tout au long de mon texte, la langue originale des auteurs de façon à mieux marquer, à travers le va-et-vient entre l'anglais et le français, la dualité linguistique du Canada.

[2]    Il convient peut-être de rappeler que la dualité des cultures avait été reconnue, au milieu des années 1960, comme un principe fondamental par la Commission royale d'enquête sur le bilinguisme et le biculturalisme. Grâce au Journal d'André Laurendeau, on sait aujourd'hui beaucoup mieux pourquoi les commissaires n'ont pas déduit de ce principe toutes les conséquences politiques qui auraient normalement dû s'ensuivre. Sans entrer dans les détails, on peut citer comme une des causes de ce recul (et de l'échec de la Commission) le fait que RE. Trudeau (élu en 1968) fit d'abord voter, dès 1969, la Loi sur les langues officielles, laquelle a été complétée en 1971 par la politique du multiculturalisme, que le même Parlement fédéral s'est empressé de voter. « Le pluralisme culturel est l'essence même de l'unité canadienne », peut-on lire dès les premiers paragraphes de cette loi. J'y reviendrai.

[3]    Dans le livre qu'il a récemment consacré à ce qu'il appelle « l'autopsie de la « Belgique », Luc de Heusch a précisé, d'un point de vue anthropologique, quel sens il convient de donner aux mots ethnie, patrie et nation. Compte tenu de la ressemblance existant entre les situations belge et canadienne, je ne peux que recommander la lecture de cet ouvrage anthropologique à mes collègues canadiens de sciences politiques.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le mercredi 27 février 2008 12:39
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi.
 
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