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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

“Situations d'enfance en danger: la fugue et la prostitution chez les mineurs” (1994)
Introduction


Une édition électronique réalisée à partir de l'article de Léon BERNER et Jean TRÉPANIER, “ Situations d'enfance en danger: la fugue et la prostitution chez les mineurs ”, in ouvrage sous la direction de Fernand Dumont, Simon Langlois et Yves Martin, Traité des problèmes sociaux. Chapitre 33, pages 673 à 696. Québec: Institut québécois de recherche sur la culture, 1994, 1164 pages. (Les auteurs sont respectivement sociologue-chercheur à l’IQRC (Institut québécois de recherche sur la culture) et criminologue au département de criminologie de l’Université de Montréal). [Autorisation accordée par M. Léon Bernier le 29 septembre 2004]

Introduction

Ce qu'il est généralement convenu d'appeler «enfance en danger» renvoie moins à un problème social qu'à un ensemble de phénomènes divers qui, étant définis comme des problèmes, trouvent leur convergence dans leur association à ce groupe d'âge qu'est l'enfance (enfance étant pris ici comme synonyme de minorité).

On oublie facilement que les notions d'enfance et d'adolescence sont relativement récentes dans l'histoire des sociétés occidentales et que l'émergence d'une conscience sociale du jeune âge a très largement coïncidé avec la conscience des dangers associés à cette période de la vie. Philippe Ariès situe au XVIIe siècle et limite aux classes dominantes l'apparition des premières manifestations du sentiment moderne de l'enfance (1). Il faut attendre beaucoup plus tard cependant pour que ce sentiment se généralise et se concrétise par des changements d'attitudes et de comportements au sein des familles et dans les différents domaines de la vie publique. Associé à la pauvreté endémique de vastes couches de la population, le phénomène de l'abandon d'enfants, qui avait donné naissance au XVIIe siècle à l'entreprise charitable de saint Vincent-de-Paul, était encore une pratique courante au XIXe siècle (2). D'autres phénomènes comme la mise en nourrice, présents jusqu'à une date relativement récente dans toutes les couches de la société de pays comme la France et l'Angleterre (3), témoignent aussi de la constitution tardive du lien affectif à l'égard du jeune enfant. L'exploitation du travail industriel des enfants, jusqu'au XXe siècle, indique également à quel point l'identification et la reconnaissance de besoins et d'intérêts propres à l'enfance ont mis du temps à passer dans les mœurs et à se traduire dans des lois (4). Comme le soulignent Strauss et Manciaux, «les études portant sur l'histoire contemporaine permettent d'affirmer sans réserve que la condition des enfants s'est profondément transformée au cours des deux derniers siècles, que leur protection est aujourd'hui mieux assurée, que certains droits leur sont reconnus (5)». Pour reprendre les termes de Lee, nous sommes passés depuis le début du siècle dernier du paradigme de l'enfant propriété à celui de l'enfant à protéger, puis à celui de l'enfant sujet de droits (6). C'est aussi au cours de cette période, et plus particulièrement depuis une trentaine d'années, que les chercheurs et les intervenants sociaux ont commencé à s'intéresser de façon attentive aux dangers reliés à l'enfance, ce qui peut créer l'impression que les menaces à la sécurité et au développement des enfants sont aujourd'hui plus nombreuses et plus diversifiées qu'auparavant (7).

Les dangers auxquels sont confrontés les enfants sont susceptibles de varier en fonction du contexte. À titre d'exemple, le phénomène de l'abandon des enfants illégitimes perd de son ampleur à partir du moment où les moyens contraceptifs entraînent une diminution des naissances illégitimes et où l'acceptation sociale s'accroît à l'endroit des mères célibataires. D'une part, l'incidence du phénomène lui-même peut varier. Mais aussi, le regard qui se porte sur lui peut changer: ce qui est défini comme un problème dans un contexte social donné peut ne pas l'être dans un autre. En est témoin l'évolution de la loi québécoise définissant quels sont les enfants en danger qui peuvent faire l'objet d'une intervention de l'État. La loi de 1867 sur les écoles d'industrie visait les enfants errants, abandonnés, incontrôlables ou en contact avec la criminalité (soit parce qu'ils fréquentent des voleurs de profession, soit parce que l'un des parents a fait l'objet de certaines condamnations). Avec les années, certaines de ces catégories sont modifiées alors que d'autres s'ajoutent, si bien que l'on pourrait grouper sous deux titres les dangers auxquels fait référence la Loi sur la protection de la jeunesse aujourd'hui. Un premier groupe réunit ceux auxquels un jeune peut être exposé par son entourage, et tout particulièrement sa famille: l'enfant orphelin, abandonné, négligé, rejeté affectivement, privé de soins ou de conditions matérielles d'existence appropriées, exposé à un danger physique ou moral par le mode de vie de la personne qui le garde, forcé ou incité à mendier ou à se produire en spectacle d'une façon inacceptable eu égard à son âge, victime d'abus sexuels ou de mauvais traitements physiques. Dans ces cas, l'enfant est perçu comme victime de son milieu. Un second groupe de situations est défini comme faisant partie du problème social de l'enfance dite «en danger», mais en raison du comportement des mineurs eux-mêmes. Qu'il soit ou non le résultat d'actions ou de négligences antérieures de la part d'adultes, le comportement du jeune lui-même constitue ce qui est défini comme le problème; d'où l'expression d'enfants «agissants (8)», en opposition aux enfants qui sont victimes des actions des autres. La Loi sur la protection de la jeunesse suggère que le législateur québécois a endossé cette vue lorsqu'il a inclus parmi les enfants pouvant faire l'objet d'une mesure de protection ceux qui fuguent, ceux qui s'absentent fréquemment de l'école et ceux qui manifestent des troubles de comportement sérieux, ces derniers recouvrant une série de conduites déviantes aussi diverses que les comportements violents, la consommation de drogue, la prostitution et d'autres encore. Ces conduites sont par ailleurs fréquemment gérées comme faisant partie du champ de la délinquance, laquelle est elle-même souvent définie comme le signe qu'un jeune est en situation de danger.

Le recours aux définitions juridiques ne permet certes pas d'épuiser dans toute sa diversité la notion d'enfance en danger. Il permet, toutefois, d'identifier certains phénomènes dont les manifestations ont été jugées suffisamment à problèmes pour entraîner une intervention de cette instance officielle de la société qu'est le législateur. Cette intervention peut être vue en quelque sorte comme un indice de ce que le phénomène est considéré comme un problème social. D'où son intérêt.

L'enfance et l'adolescence sont vues comme des phases de la vie où l'on s'attend à ce qu'un jeune assimile un certain nombre d'acquis susceptibles de le préparer à assumer ultérieurement le rôle d'adulte. Un ensemble d'attentes sont, dès lors, liées aux statuts d'enfant et d'adolescent. On estime que les jeunes doivent accepter de s'intégrer à certains milieux tels que la famille et l'école, que la société leur assigne pour y faire leurs principaux apprentissages affectifs, sociaux, scolaires et professionnels; le fait de s'en évader en fuguant ou en ne fréquentant pas l'école est alors vu comme un problème, tout comme celui de refuser de répondre à des attentes minimales (notamment par le rejet d'exigences disciplinaires). On juge que ces apprentissages doivent se faire d'une façon qui prédispose les jeunes à une éventuelle vie de couple et de famille répondant à certaines normes; d'où le fait que soient définis comme problèmes des comportements risquant de les en écarter, tels que des comportements sexuels précoces ou l'implication dans la prostitution. On s'attend à ce que les jeunes aient des façons d'être et d'agir qui ne violent pas les droits des autres; sont donc jugés comme des problèmes les comportements agressifs et autres qui portent atteinte à la sécurité et à la propriété d'autrui (actes souvent définis comme délinquants) ou qui, de façon plus générale, rendent la vie des autres difficile à un point qui dépasse un seuil de tolérance. Enfin, l'on voit l'évolution des jeunes vers l'âge adulte comme devant être marquée par la croissance personnelle, de telle sorte qu'apparaissent comme des problèmes des comportements qui sont perçus comme autodestructeurs, tels que la consommation d'alcool et de drogue, l'automutilation et, ultimement, des gestes suicidaires.

Ces divers comportements (9) ont été jugés suffisamment comme des problèmes pour que la Loi sur la protection de la jeunesse permette la prise en charge des mineurs qui les adoptent. Mon pas que le réseau de la protection de l'enfance soit seul habilité à gérer ces situations. À titre d'exemple, la délinquance des jeunes de douze ans et plus peut tout aussi bien donner lieu aux sanctions de la Loi sur les jeunes contrevenants; de même, certains comportements autodestructeurs peuvent appeler la mobilisation de ressources sanitaires. Cela dit, l'ensemble de ces situations peut être vu comme relevant de cette catégorie de problèmes que l'on groupe sous l'étiquette «enfance en danger». Il va de soi que les limites de ce chapitre ne permettent pas d'en aborder toutes les diverses facettes. Aussi avons-nous dû faire des choix. Ceux-ci ont été dictés aussi bien par le fait que certaines de ces facettes sont traitées ailleurs dans le présent ouvrage que par la disponibilité de travaux de recherche permettant de les cerner et par l'importance respective que chacune d'elles nous semblait occuper dans les débats sociaux. D'autres auraient pu préférer donner priorité à des choix différents. Notre optique a été de centrer l'attention sur la fugue et la prostitution des mineurs, deux phénomènes qui méritent d'être abordés spécifiquement de façon à en mieux percevoir les particularités et les interrelations.

Chacun de ces thèmes est étudié sous les angles suivants: comment le problème se manifeste-t-il et est-il défini? Comment voit-on les causes du problème ainsi que les caractéristiques des jeunes et des situations qu'il touche? Quelles conséquences le problème a-t-il pour le jeune, et dans quelle mesure est-il associé à la présence d'autres problèmes? Enfin, les jeunes impliqués en sortent-ils?


Notes :

(1) Philippe Ariès, L'enfant et la vie familiale sous l'Ancien Régime, Paris, Seuil, 1973.

(2) Selon des historiens, il y aurait eu, en 1835,121 000 abandons d'enfants dans la seule ville de Paris. Ce chiffre est extrait de la synthèse historique que contient l'ouvrage de Pierre Strauss et Michel Manciaux, L'enfant maltraité, Paris, Fleurus, 1982.

(3) Les conditions de garde d'enfants placés en nourrice occupent encore une place importante dans les débats parlementaires ayant mené à l'adop-tion du Children Act britannique de 1908.

(4) Voir: Deborah Frankel-Howard, La violence familiale: examen des écrits théoriques et cliniques, Ottawa, Gouvernement du Canada, Santé et Bien-être social, 1989.

(5) P. Strauss et M. Manciaux, op. cit., p. 31.

(6) J.A. Lee, «Three Paradigms of Childhood», Revue canadienne de sociologie et d'anthropologie, 19, 4,1982, p. 591-608.

(7) Sur l'évolution de la conscience de l'enfant comme sujet de droits au Québec, voir: Oscar D'Amours, «Survol historique de la protection de l'enfance au Québec de 1608 à 1977», Service social, 35, 3, 1986, p. 386-415; Christine Zeller et Camille Messier, Des enfants maltraités au Québec?, Québec, Les Publications du Québec, 1987.

(8) On trouve la distinction entre «enfants victimes„ et «enfants agissants» (ces derniers incluant les jeunes qui font l'objet d'une intervention en protection pour troubles de comportements, fugues, absentéisme scolaire ou délinquance) dans l'ouvrage de Édith Deleury, Lise Binet et André Cloutier, Grandir à l'ombre de la famille et de l'État, Québec, Centre de recherche sur les droits et libertés, Faculté de droit, Université Laval, 1985, p. 110.

(9) Cette classification des comportements vus comme susceptibles de mettre en jeu la sécurité ou le développement des mineurs rejoint la perspective adoptée par Camille Messier, Les troubles de comportement à l’adolescence, Québec, Commission de protection des droits de la jeunesse, 1989, p. 20.

Retour au texte de l'auteur: Léon Bernier, sociologue, IQRC Dernière mise à jour de cette page le dimanche 8 avril 2007 12:17
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur au Cégep de Chicoutimi.
 
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