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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

LE SYNDICALISME POLICIER EN FRANCE (1880-1940). (1995)
Introduction


Une édition électronique réalisée à partir de l'article de Michel Bergès, LE SYNDICALISME POLICIER EN FRANCE (1880-1940). (1995). Paris: Éditions L'Harmattan, 1995, 382 pp. Collection: Sécurité et société. Une édition numérique réalisée par Réjeanne Toussaint, bénévole, Chomedey, Ville Laval, Québec. [Autorisation formelle accordée par l'auteur le 4 avril 2011 de diffuser ce livre dans Les Classiques des sciences sociales.]

[5]

Le syndicalisme policier en France
(1880-1940)


Introduction


[7]

Il n'est pas facile d'admettre la réalité de pratiques et d'idéologies syndicales dans le champ policier. Comment les forces de l'ordre, militarisées et disciplinées, modelées par une culture du risque et de l'autorité, pourraient-elles être assimilées à la classe ouvrière qu'elles ont été souvent chargées de surveiller et de réprimer ? L'État imposant de surcroît à ses fonctionnaires un statut contraignant, peut-on vraiment parler de syndicalisme policier ?

La prise en compte de l'histoire administrative montre pourtant que la police a suivi l'évolution de l'ensemble de l'appareil d'État. En s'autonomisant, à partir de l'émergence en son sein d'une logique de bureaucratisation dès la période du Second Empire [1], elle s'est détachée du secteur militarisé, même si une partie de ses forces continua à dépendre du ministère de la guerre (la gendarmerie, les troupes mobilisées pour le maintien de l'ordre en cas de troubles graves). Une nouvelle appellation républicaine fut d'ailleurs choisie après 1870 pour désigner les "sergents de ville" de l'Empire : celle de "gardiens de la paix". La désignation laissa subsister néanmoins une partie de la réalité, puisque les grades gardèrent leur connotation militaire (brigadiers, sous-brigadiers, adjudants, sergents ... ) et puisque l'organisation du service, dans certaines villes, revêtit un aspect paramilitaire caractérisé : encasernement des hommes, uniformes, galons, armement militaire (l'épée puis le sabre-baïonnette). Que dire encore du [8] recrutement qui révèle dans les diverses villes étudiées, capitale comprise, l'origine militaire de la majorité du personnel à tous les grades subalternes. La lecture de l'ouvrage de Rey et Féron sur les gardiens de la paix de Paris, commandé par le Conseil municipal à la fin du siècle dernier, montre crûment cette dimension mimétique qu'illustrent par exemple les exercices collectifs de gardiens en uniformes sur les places publiques, semblables aux grandes manœuvres annuelles de l'armée.

L'influence du modèle militaire se poursuivit tardivement (on en trouve des traces jusqu'à nos jours) et fut justifiée de manière diverse. Il s'agissait d'opposer, face à l'année intérieure du crime, une armée de l'ordre, dont la force principale était la discipline, le respect de la hiérarchie, un armement et des techniques de contrôle ostensibles et persuasives qui avaient fait leur preuve. La police n'est-elle pas proche de l'armée, puisqu'elle gère la violence individuelle et collective et utilise des armes ? Tout le travail policier de terrain consistait dès lors à organiser des patrouilles sillonnant les rues, à maintenir l'ordre selon des procédés militaires (notamment l'utilisation de gardes à cheval sabre au clair). Toutefois, de plus en plus, au terrain et à ces comportements traditionnels allait s'opposer le développement des bureaux.

Un modèle bureaucratique d'organisation du métier policier, volontiers confondu avec la paperasserie, s'imposa progressivement dans l'univers urbain. Le travail se divisa en deux branches rationalisées sous le Second Empire : la rue, le contrôle manu militari "en bourgeois" ou en uniforme, mais aussi, parallèlement, l'enquête, la surveillance "spécialisée", exigeant des méthodes plus intelligentes, plus subtiles. Des grades nouveaux surgirent avec la figure du policier-enquêteur popularisé par le roman policier à partir des années 1830. Aux agissements en troupe des gardiens et des rondes, fait pendant la démarche individuelle ou en brigades des policiers "spéciaux". Le flair, la rédaction de rapports, la recherche "scientifique" des indices et des traces (en relation avec la naissance de la police scientifique, de la photographie et du "bertillonnage") envahirent peu à peu les tâches quotidiennes.

Les commissaires de quartier, assistés de secrétaires de police, gérèrent cette bureaucratie envahissante, avec ses papiers, ses timbres, ses fiches, ses cachets, ses circulaires. Ils perfectionnèrent les vieilles procédures de l'examen et de l'enregistrement du panoptisme fixe en milieu urbain. Si le travail militarisé évolua peu dans ses méthodes, l'armement et l'apparat militaire s'effacèrent progressivement. Symbole de [9] cette euphémisation institutionnelle : le sabre fut remplacé chez les gardiens parisiens par le bâton blanc sous Lépine, au tournant du siècle. Des normes professionnelles, non "modernes" en soi, mais nouvelles et différentes, s'imposèrent dans les statuts policiers, tant dans le recrutement que dans l'exercice du service, menés selon des critères non-militaires et plus "intellectuels". Cela, même si la règle, jusque tard sous la Troisième République, impliqua, comme sous le Second Empire, un grand pragmatisme dans le choix des hommes. Rappelons par exemple l'importance que l'on continue à attacher, dans tous les services, au physique des candidats et des agents (santé, robustesse, endurance), de même qu'à la valeur morale (bonne tenue, courage, dynamisme, discipline... ).

La police est une administration d'action, où les hommes affrontent le froid, les longues nuits de ronde ou de "planque", de même que les coups. C'est un métier rude, à risque, propice aux débordements, aux "coups de grisou" dus à l'alcool, cette compagne des heures interminables et solitaires dans la rue comme dans les bureaux. La violence, manifeste ou contenue, s'extériorise souvent comme une fièvre. Elle peut se retourner contre les agents (qui se menacent ou se battent entre eux), voire contre leurs administrés (les passages à tabac). On pourrait ajouter contre les chefs : l'attitude anti-hiérarchique est proportionnelle à la forte personnalisation des rapports d'autorité, de "patronage" infantilisant et paternaliste qui traversent l'institution, euphémisation là encore et routinisation inversée des anciens rapports militaires. La longueur des heures de garde (12 heures, puis 10 heures, tournant de façon rapprochée), l'absence ou l'irrégularité des repos ordinaires, les obligations de service, le contrôle permanent d'une hiérarchie tatillonne, le coût de l'habillement, la faiblesse et l'inégalité des salaires, la précarité des retraites, obligeant souvent l'exercice d'un emploi complémentaire redoublant la fatigue, la pénibilité des tâches... : autant d'éléments favorables à une prise de conscience collective des problèmes de la profession, au surgissement d'un esprit de corps, d'une solidarité de travail. Le syndicalisme policier présente de ce fait des caractéristiques particulières qui reflètent la singularité de cette société spécifique. De même il suivra aussi ou exorcisera son économie libidinale, si marquée par les peurs, les débordements psychologiques et la pulsion de mort.

À l'inverse, d'autres facteurs allaient simultanément à l'encontre de tout ce qui favorisait cette conscience solidaire. L'accroissement des papiers, des circulaires, des instructions [10| serrées émanant des bureaux de la direction centrale de la Sûreté ou des préfectures, s'accompagna d'une spécialisation de plus en plus minutieuse des tâches. La professionnalisation progressa, un code de comportement s'imposa à partir du Second Empire. Bref, la bureaucratisation s'accrut. Et avec elle se démultiplièrent les catégories de travail liées à une plus grande division des tâches. La police devint les polices. La différenciation des fonctions, la complexification des grades, les inégalités territoriales des postes, séparant la province et Paris, hiérarchisant les villes selon leur taille, distinguant certains quartiers ou arrondissements par rapport à d'autres, ou les services selon leur intérêt, constituèrent autant d'éléments de différenciation et de rupture susceptibles de porter atteinte à la solidarité policière. Dès lors, les personnels eurent vite tendance à s'opposer, à se diviser, à lutter les uns contre les autres, en épousant des identités catégorielles étroites et distinctives. Cela constitua une seconde source de contradictions qui favorisa l'apparition et le développement d'une autre forme de syndicalisation.

L'autonomisation progressive par rapport au modèle militaire se manifesta par la création collective d'un mode de gestion bureaucratique somme toute banal, au delà de ses spécificités, et ressemblant aux autres administrations de l'État ou des grandes villes. Aussi, loin d'être "à part" ou "ambigu", le corporatisme syndical des policiers, souvent précoce et combatif, allait connaître la même évolution que le syndicalisme de la fonction publique ou des personnels communaux. Comme celui-ci, il investit successivement deux modes d'organisation, d'action et de représentation corporatiste : un premier, apparu très tôt, d'amicalisme associatif, un second, généralisé dans les années 20, de syndicalisme au sens juridique du terme. À ces deux modes d'organisation seront consacrées les deux premières parties de cette étude.

Pour les analyser, nous avons recherché des éléments d'information à la fois sur le plan national et local, avec le souci de pénétrer sur le terrain, de montrer la vie concrète, avec ses limites (qui sont aussi celle des archives disponibles!), des amicales de gardiens ou d'autres catégories de personnels. Par ailleurs, loin de nous cantonner à la police de la capitale, qui souvent polarise les analyses, nous ferons une longue incursion dans les polices de deux grandes villes de province : Marseille, à qui le gouvernement Clémenceau imposa un mode de gestion préfectoralisé en 1908, pour la première fois sous la Troisième République, et Bordeaux, qui conserva jusqu'en 1941 la police [11] municipalisée la plus nombreuse (plus de 500 hommes) et la mieux organisée après celle de la capitale.

Dans chaque cas, et à chaque étape chronologique, nous nous efforcerons de préciser les rapports du corporatisme syndical avec la hiérarchie des deux grands corps qui se partagent la direction de la police : les préfets et les commissaires. Nous verrons ainsi que ces derniers surent construire une identité collective très précoce et agissante, particulièrement féconde en matière de réforme de l'administration policière. Cette forme d'auto-production de l’État fera l'objet d'une troisième partie qui décrira les stratégies corporatistes en faveur de l'étatisation des services et des personnels, revendiquée par les différentes catégories policières. L'analyse de cette demande d'étatisation, variable dans ses conceptions, permettra de préciser le contenu principal des revendications syndicales de ce secteur, tout en illustrant les stratégies que les policiers mirent en œuvre, en confrontation avec les autres acteurs intervenant dans ce champ social si particulier, noyau dur de l'appareil administratif de l'État.



[1] Cf. sur ce point notre étude : Corporatisme et construction de l’État : le champ policier (1852-1940), Thèse d'État de Science politique, Toulouse, C.E.R.P., juin 1994.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le samedi 13 octobre 2012 15:52
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi.
 
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