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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir du texte de Michel BERGÈS, “Sur la revue FUSION: Épistémologie et politique.” Note de cours d’épistémologie de la science politique et d’histoire des sciences, Université de Toulouse 1 Capitole, décembre 2010, 7 pages. [Autorisation formelle accordée par l'auteur le 13 mai 2015 de diffuser ce texte dans Les Classiques des sciences sociales.]

Michel BERGÈS

Professeur des universités, Agrégé de science politique
Université de Bordeaux IV Montesquieu

Sur la revue FUSION :
Épistémologie et politique
.”

Note de cours d’épistémologie de la science politique et d’histoire des sciences, Université de Toulouse 1 Capitole, décembre 2010, 7 pages.


Voici ma démarche en matière d’enquête.

Point de départ : 

Un article de la revue Fusion, que j’ignorais,  m’est indiqué dans une des 130 copies que j’ai corrigées anonymement à Toulouse dans le Master 1 de Science politique, à Bac + 4, en septembre 2010. Il portait de fait sur les missions scientifiques des Jésuites en Chine au XVIIe siècle (le sujet de la dissertation de trois heures proposée était : « Les concepts d’Orient et d’Occident vous paraissent-ils suffisamment pertinents pour analyser l’histoire culturelle des sciences » ?).

Je note la référence de l’article cité, intitulé « Galilée en Chine ». De retour à Bordeaux, je m’informe sur la revue en question et découvre qu’elle se trouve en grande partie sur Internet (au moins depuis le n° 48), à la rubrique « Archives ». Créée en 1982, elle a été dissoute en 2006. On nous parle d’épistémologie, d’histoire des sciences, de vulgarisation scientifique. C’était donc en lien avec mes cours. J’aurais pu en rester là et me contenter de feuilleter la liste des articles publiés et téléchargeables en lignes.

Je me mets à lire l’article sur la Chine. Je cherche ensuite des informations sur son auteur, Michaël Billington. Je trouve d’abord ceci, en brève notice en fin d’article : 

« A beaucoup écrit sur les développements historiques et philosophiques de la Chine et ses relations avec l’Occident […]. Associé de Lyndon LaRouche, il est prisonnier politique dans l’État de Virginie (États-Unis), où il purge depuis plus de 2200 jours une peine de 77 ans de prison pour le crime imaginaire consistant à avoir emprunté de l’argent pour financer un mouvement politique, sans être enregistré comme vendeur de titres financiers ».

J’ai donc voulu comprendre les raisons de cette peine de prison (d’autant que je connais la Virginie puisque j’ai été invité à deux reprises à l’Université de Charlottesville – celle-ci fondée par Jefferson en 1809) ; puis, j’ai voulu savoir qui était ce Lyndon LaRouche, son « associé » depuis longtemps, en reproduisant divers articles sur les thèmes qui m’intéressent en histoire culturelle des sciences, mais aussi en approfondissant le « mouvement » qui apparaissait sous-jacent en tant que réseau.

Et là, deux énormes surprises :

– sur le plan scientifique et épistémologique, beaucoup de choses sont troubles, même si elles apparaissent au premier abord intéressantes, mais orientées autour d’une thèse répétée par les différents articles, se positionnant de façon redondante par rapport à des thèmes-clés, sur des débats scientifiques, sur des philosophes ou des savants, des œuvres reliés entre eux et entre elles. Cependant, les uns sont tout à fait survalorisés, les autres sans cesse dénigrés et critiqués. Mais je reconnais qu’au départ, je suis « séduit » par certains articles brillants et originaux de la revue Fusion concernant ce que j’ai travaillé (Platon, Nicolas de Cues, Pic de La Mirandole, Machiavel…). Képler est sans cesse mis en avant, tout comme Leibnitz, ainsi que le logicien et mathématicien Riemann. À l’inverse, Galilée, Descartes, Newton, Einstein et sa théorie de la relativité…, sont systématiquement dénigrés. Le corpus oppose de façon lancinante les « platoniciens » (« républicains » quasi-fondateurs de la Nation et de la Fédération américaine !) aux « oligarques » aristotéliciens. Un peu comme si l’histoire culturelle des sciences se limitait à deux courants philosophico-politiques tirant les ficelles dans l’ombre… « L’Empire de Venise » est sans cesse attaqué, comme « l’Empire britannique ». La longue durée enchaîne la pensée à des faits géopolitiques comme en un collier de perles dans une fresque cohérente qui relie bizarement l’histoire de l’Europe à celle des USA.

Le mouvement de LaRouche parle même de « dialogue des civilisations », à l’opposé du politologue conservateur politique, Samuel Huntington. Mais l’historien Fernand Braudel n’est pas vraiment cité. La civilisation islamique semble aussi survalorisée, dans certains passages. La Chine sert encore de miroir « à thèse » (il faut noter aussi que les historiens « britanniques » de Cambridge, tel Joseph Needham, sont traités quasiment d’imposteurs et de faussaires). Voltaire et nombres de philosophes physiocrates des Lumières sont critiqués.

La liste des « anomalies » intellectuelles serait longue à dresser, à la lecture de plus de cinquante numéros de la revue Fusion, comme des autres sources dudit mouvement…

Par ailleurs, la propre épouse de LaRouche, Helga Zepp-LaRouche, allemande d’origine, universitaire, a fondé « l’Institut Schiller », qui aborde certains des mêmes thèmes intellectuels en les approfondissant sur son site, sous forme de conférences internationales, d’écoles de cadres, d’articles, de publications (comme les revues Fidélio – du nom de l’opéra de Beethoven – 21st Century Science & Technology). Sans parler de nombreux ouvrages du père-fondateur…

La rencontre forcée des sciences et des arts est valorisée au nom de « la création de l’esprit humain », survalorisée en tant qu’espèce unique sur Terre et dans l’Univers, cela depuis la préhistoire… La revue Fusion (vendue dans les kiosques au rayon scientifique), fait donc partie d’un ensemble plus vaste de textes, d’intertextes, de discours, d’ouvrages portant eux aussi sur l’épistémologie et l’histoire des sciences, mais assez orientés.

sur le plan idéologique et politique, des faits complémentaires surgissent, qui, sous des apparences banales, apparaissent assez inquiétants, selon certaines sources.

Ce Lyndon LaRouche, né en septembre 1922, a été, à l’origine, issu du mouvement trotskyste, d’abord le Socialist Workers Party, puis a fondé le Comité pour la construction de la Quatrième Internationale et le National Democratic Policy Committee (le NDPC). Il fut très actif lors des grèves de 1968 à l’Université Columbia, se réclamant du marxisme, qu’il abandonnera dans les années 70. Il se veut « économiste physique », sans avoir de titres universitaires. Il aurait conseillé au Président Reagan le projet de guerre des étoiles (le SDI, Strategic Defense Innitiative). Il publie également une revue (Executive Intelligence Review), qui fait penser que nous sommes en présence d’un véritable service de renseignement privé à sa solde, avec des correspondants dans une vingtaine de pays du monde. Critiquant depuis longtemps, avant la crise de Wall-Street de 2008, le monde financier, il prône le retour à un autre système monétaire international (un « nouveau Bretton Woods »).

Pour un contrôle ferme des naissances, contre l’avortement, fortement hostile au projet de santé publique porté par l’Administration Obama (traité de « fasciste génocidaire » !), il défend une politique interventionniste, autour des États-Nations souverains, contre le G 20, et parle souvent de « nouveau-New Deal », se réclamant explicitement de Roosevelt et des grands travaux ou grands projets de développement économique (notamment dans l’Asie centrale et de l’Est, ou en Afrique). Il dénonce le FMI, le pouvoir financier « juif » de la City comme de Wall Street, l’organisation de trafics internationaux, dont celui de la drogue, soit disant encouragée par les États officiels.

Il représente aussi et défend le lobby nucléaire au nom d’une utilisation rationnelle de la science et des techniques. C’est, à l’intérieur du Parti Démocrate américain (ayant été à plusieurs reprises candidat à la canditature lors des primaires) qu’il se bat désormais, dont il représente une des ailes de la « droite » ou de la « gauche » extrême. Il a décidé, à 90 ans, de se présenter à la Présidence des USA en 2012.

Dans le giron de son épouse, Helga Zepp-LaRouche, il est guidé par une vision socio-historique de longue durée qu’il lui emprunte, intellectuellement parlant, reliant la création de la Fédération américaine contre l’Empire Britannique, dans une grande « tradition » néo-platonicienne et néo-chrétienne, à l’Europe de la Renaissance. Il stigmatise sans cesse des « ennemis » historiques de cette logique de « développement humain » dans la durée, voyant nombre de « conspirations ».

Il déploie souvent une théorie du « complot », parlant à plusieurs reprises, de « synarchie », mettant en avant une théorie élitiste de l’histoire, traversée par des luttes entre des blocs d’élites. Il a défendu Bill Clinton dans l’affaire Monica Lewinsky. Il est encore notamment anti-homosexuel, anti-écologiste, et dans sa foi dans la science et la technique, il nie les théories du réchauffement climatique. Lui et son organisation se sont opposés à la Guerre du Golfe et à l’Invasion de l’Irak, en attaquant durement le gouvernement George W. Bush-Ransfeld. Contre l’ONU et le FMI, il s’agit pour lui de défendre l’État-Nation westphalien qui doit rester souverain.

Certains de ses développements, souvent fortement personnifiés, voire paranoïaques, sont empreints d’un antisémitisme à plusieurs dimensions.

Il a traversé cinq ans de prison entre 1989 et 1994, pour des raisons d’escroquerie financière supposée, jugées douteuses par plusieurs tribunaux, lui, criant au « complot », cela avec Billington.

Par ailleurs, LaRouche a encouragé le pendant européen de l’US Labor Party, à savoir la fondation en 1974 jusqu’à 1989, du Parti ouvrier européen, qui a plusieurs succursales en Europe. La française a surgi en 1978. La direction en a été confiée à Jacques Cheminade, de 1982 à 1989, qui, alors en poste à New-York, a rencontré LaRouche dans les années 70. Cet énarque, sorti d’HEC, fonctionnaire un temps du ministère de l’Économie (direction de la Direction des économiques et extérieures), a, après la disparition de ce parti pour des raisons financières, fondé son propre mouvement, « La Fondation pour une nouvelle solidarité ». Celle-ci est devenue en 1996 le « Parti Solidarité et Progrès », et dispose d’un périodique, Nouvelle Solidarité. Le Parti bénéficie du soutien financier des réseaux LaRouche, via les USA et de l’Institut Schiller. Cheminade a été condamné à plusieurs reprises par les tribunaux français.

Souhaitant se présenter aux présidentielles, il n’a pas obtenu les 500 signatures indispensables, sauf en 1995. En 2007, il a appelé ses militants à voter dès le premier tour de la présidentielle pour Ségolène Royal. Il a donc annoncé à nouveau sa candidature pour 2012. Il défend les idées de LaRouche dans tous les domaines en adaptant ce programme global à la France. Le mouvement, dans la logique élitiste et « culturelle » de LaRouche, tente d’obtenir de l’influence auprès des lycéens et des étudiants (notamment dans les campus de Paris, Nantes, Rennes, Lyon), regroupés aux USA dans les « Golden Souls ».

Divers mouvements anti-sectes (dont UNADFI, cf. le bulletin Bulles, n° 85 du premier trimestre 2005, ainsi que le numéro de la même revue n° 101, du premier trimestre 2009), sur LaRouche aux USA, ont avancé le concept de « secte », soit politique, soit tout court, concernant le mouvement. Notamment celui des jeunes, structuré de façon rigide, autoritaire, ceux-ci étant regroupés dans des appartements, subissant une formation intellectuelle intense, autour des idées du « maître ». Des parents d’embrigadés ont dénoncé les dangers du mouvement franco-américain en question, les recrues étant invités à se séparer de leur milieu familial d’origine, de leurs amis, et à délaisser leurs études pour fusionner avec « l’organisation ».

Une affaire de meurtre à Wiesbaden, lors d’une rencontre d’un jeune anglais, juif d’origine, Jeremy Duggan [1], avec des jeunes du mouvement français à travers une manifestation pacifiste et d’une conférence de l’Institut Schiller, a soulevé certains problèmes d’enquêtes que la police allemande n’a point encore résolus, comme si l’affaire avait pu être étouffée.




Conclusion

fait marquant qui ressort à la lecture de l’ensemble de la cinquantaine de numéros de la Revue Fusion sur le Net, c’est l’utilisation idéologique et politisée des faits de culture. Ceux-ci apparaissent, en effet, valorisants. D’où la référence aux sciences (prestigieuses en soi), ou à l’Art classique, notamment la musique, qui servent d’alibi. Ainsi, est sans cesse déployée une « critique » orientée toujours autour des mêmes auteurs ou thèmes rattachés plus ou moins insidieusement, ou, à l’inverse explicitement, à des sujets qui ne reposent pas sur des problèmes scientifiques ou artistiques. On assiste à un discours pamphlétaire atténuée, dérivé. Un effet de double-bind se trouve ainsi habilement déployé en un étonnant mélange des « genres », reliés entre eux de façon arbitraire, formant une sorte de propagande. La vision de l’Angleterre, face aux États-Unis, celle de l’Europe, apparaît, au regard de nombre de travaux historiques, caricaturale et aussi profondément manichéenne.

On se trouve bien en présence d’une utilisation politico-idéologique de la culture, sous le couvert d’un vaste écran de fumée, qui révèle des orientations néo-trotskystes et néo-marxistes, mais de façon détournée, habile, subreptice, comme en un miroir déformant, par des voies inversées et en quelque sorte sublimées.

Un sommet est atteint dans le pamphlet Children of Satan III (cf. le site Solidarité & progrès.), où les auteurs attaquent clairement le « Congrès pour la Liberté de la Culture », lancé pour lutter contre l’influence marxiste dans les milieux culturels de toute l’Europe autour des années 60. D’où aussi les replis tactiques et symptomatiques vers l’interventionnisme du New Deal (malgré des attaques permanentes et contradictoires contre l’administration américaine actuelle) via la participation à la vie politique interne du Parti Démocrate, qui sert, là encore, sur le plan de l’action, de façade, de paravent.

L’aura ainsi recherchée relève d’un culte sournois de la personnalité (cf. la revue Bulles précitée, n° 85, 1er trimestre 2005, « Gourous d’hier et d’aujourd’hui », p. 2-6). L’ensemble de ce mouvement, qui utilise l’épistémologie, la science, l’histoire des sciences, l’art, à des fins manipulatoires, sert l’orgueil personnel d’un individu qui a ainsi transposé une idéologie politique bien connue : le culte de la personnalité et des « avant-gardes ». Se confrontent « logiques du double-sens », télescopages d’objets n’ayant pas de liens entre eux, processus d’euphémisation qui dévoilent, en les voilant, des fantasmes politiques. Là, ce ne sont pas seulement des concepts, des mots, une théorie univoque qui se chevauchent plus ou moins habilement. Mais des faits historiques, dans le domaine des formes symboliques, tirés vers des interprétations fallacieuses et politiques. C’est le contexte de « ruse » qui, à plusieurs niveaux, via le champ partisan américain, dissimule le texte et le contexte.

Il resterait donc à traiter un tel corpus autour de ces « discours » de l’idéologie contemporaine, diffusés jusqu’en France. Cela, à la façon dont Pierre Bourdieu a parlé de ces systèmes de « déplacement » dans son ouvrage, L’Ontologie politique de Martin Heidegger. Tout discours pouvant en cacher un autre…

On observe là, qu’une idéologie voulant se fonder sur la science, peut parler d’autre chose que d’elle.

Voilà comment une affaire concernant l’épistémologie, s’achève dans un dossier non résolu, relevant de la criminalistique, pitoyablement dit, mais humainement parlant…

Que Dieu fasse que les étudiants de tous les pays ne tombent pas dans de tels pièges, au nom de la science et de la vérité, précisément !

Pr. Michel Bergès
Université de Bordeaux

Décembre 2010


[1] Le site : Justice for Jeremiah.

Pour avoir une vue d’ensemble dudit mouvement, il est aussi utile de suivre en vidéo le discours de Lyndon LaRouche, après la défaite électorale récente de Barrack Obama. Dailymotion.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le jeudi 14 mai 2015 15:06
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi.
 
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