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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Tout était dans Montesquieu. Une relecture de L’Esprit des lois. (1996)
Avant-propos


Une édition électronique réalisée à partir du livre de Gérard Bergeron, Tout était dans Montesquieu. Une relecture de L’Esprit des lois. Paris-Montréal: L’Harmattan, 1996, 266 pp. Collection Logiques juridiques. Une édition numérique réalisée par Réjeanne Toussaint, bénévole, Chomedey, Ville Laval, Québec. [Autorisation formelle accordée, le 12 avril 2005, par Mme Suzane Patry-Bergeron, épouse de feu M. Gérard Bergeron, propriétaire des droits d'auteur des ouvres de M. Gérard Bergeron]

Avant-propos

Pourquoi et comment ce livre


Comme attrait d'un titre, ainsi que comme contenu d'un objet d'étude, l'expression constituait une trouvaille fort suggestive : De l'Esprit des lois. Il faudra une bonne dose d'impertinence à cette mauvaise langue de Mme du Deffand pour en diffuser cette distorsion, à la fois moqueuse et perfidement louangeuse, « de l'esprit sur les lois... » Le maître juriste Jean Domat (1625-1696) se serait trouvé avoir inspiré Montesquieu par l'intitulé d'un chapitre de son Traité des lois : « De la nature et de l'esprit des lois » [1].

En traquant aussi bien les sens multiples du mot « esprit »que du terme, également surchargé, de « lois », l'auteur allait donner de vastes dimensions au grand propos de sa vie. Cette interminable discussion sur un thème aussi majeur en cette première moitié du XVIIIe siècle n'allait pas finir de flotter comme une espèce de bel oriflamme dans le ciel de tous les vents, fouettant la condition politique de l'homme en société.

Le déjà célèbre auteur obtenait, avec un tel livre, la reconnaissance d'une gloire immense : trop grande peut-être, [8] ou même un peu tardive, puisqu'aussitôt acquise, elle se fixera en solennité, avec l'accompagnement des trompettes de la renommée... Un critique le déplorait avec délicatesse à l'époque du bicentenaire de l'oeuvre de 1748 :

« La gloire de Montesquieu s'est trop tôt figée dans le marbre des bustes et le métal des médailles - substances polies, dures, incorruptibles. La postérité le voit de profil, souriant de tous les plis de sa toge et de son visage, d'un sourire ciselé dans le minéral. Les irrégularités de la physionomie ne sont plus aperçues ou ne comptent plus : il a pris sa distance de grand classique (...). S'il a jamais provoqué le scandale, l'affaire est éteinte et l'auteur est excusé : nul litige avec la postérité. Il habite l'immortalité avec modestie. Le voici presque abandonné à la grande paix des bibliothèques [2]. »

Quant à la tranquillité, d'un type assez généralement grégaire, des salles de cours universitaires, quel sort a-t-elle coutume de faire à l'auteur du classique Esprit des lois ?

« Montesquieu, de nos jours, est à la fois célèbre et délaissé. Il a place dans les manuels ; on interroge sur lui aux examens quelque étude nouvelle lui est de temps à autre consacrée on le cite, quoique avec parcimonie ; rares sont les critiques qu'on lui décoche ; on l'admire de bon coeur sans le fréquenter beaucoup ; il domine, mais à l'écart ; autour de son piédestal, point d'affluence, à peine une poignée de fidèles ; il reçoit des hommages, peu de visites. Hélas ! on ne le lit guère (...). Vous recevrez presque toujours un aveu d'abstention, d'indifférence ; vos interlocuteurs se sont accommodés, depuis les Morceaux choisis du collège, d'être informés de seconde main [3]. »

Pourtant, il y a presque vingt ans, un exégète de grandes oeuvres sociales imaginait cette éventualité : « Il se pourrait [0] (...) que Montesquieu, dégagé d'une exigence scolaire et quelque peu fanée, revînt sur le devant de la scène et apparût, non seulement comme un philosophe concordataire, mais comme un grand esprit au carrefour du monde moderne [4]. » Qui sait ? Mais aussi, il s'imposerait d'admettre d'abord que rien du genre ne semble encore s'annoncer.

L'intention de cette étude est certes d'une bien moindre envergure, et sans nourrir quelque illusion. Le plus notable au sujet du penseur est tout de même d'avoir été le premier en date à pratiquer les « sciences politiques » à la moderne. On s'interroge parfois sur la place réelle qu'il occuperait sur une imaginaire ligne d'antériorité : fut-il simplement précurseur ou, davantage, le fondateur et le premier adepte d'une science politique fondamentale ? La généralité d'une pareille question, telle que posée, contredit toute réponse simple ou rapide. Mais si ce n'était pas lui, on discernerait mal une candidature davantage plausible. Et même en avant-propos, on s'abstiendra de forcer quelque réponse de cette espèce.

Nous allons tout de même ajouter une dernière pièce d'autorité à ce petit florilège d'introduction à l'auteur de l'Esprit des lois, car l'on ne saurait, en effet, se dispenser de tout balisage au départ de l'exploration d'une oeuvre d'une telle ampleur. Partant de cette remarque : « Il peut paraître surprenant de commencer une histoire de la pensée sociologique par l'étude de Montesquieu », Raymond Aron avait conclu, quarante pages plus loin, qu'en outre, il...

« est en un sens le dernier des philosophes classiques et en un autre sens le premier des sociologues. Il est encore un philosophe classique dans la mesure où il considère qu'une société est essentiellement définie par son régime politique et où il aboutit à une conception de la liberté. Mais en un autre sens, il a réinterprété la pensée politique classique dans une conception globale de la société, et il a cherché à expliquer sociologiquement tous les aspects des collectivités [5] ».

[10] L'apport capital et décisif de Montesquieu serait d'avoir été tout cela, ce qui n'était pas peu en 1748...

*
*   *

Une construction aussi ample que l'Esprit des lois se présente d'abord au regard sous l'aspect d'un pavé de quelque huit cents pages, se découpant d'ordinaire en deux tomes [6]. Mais, à la lecture, l'oeuvre monumentale n'a plus l'air d'un bloc massif, divisée qu'elle est en six grandes parties, dépourvues de titres mais englobant trente et un livres, qui se subdivisent finalement en six cent cinq chapitres. Le principe de division de cette dernière catégorie devient assez déconcertant, du fait que certaines unités comptent une douzaine de pages, tandis qu'à l'autre extrême, il est aussi des « chapitres » qui ne s'étendent que sur deux, trois ou quatre lignes, ne permettant que l'espace d'un titre, d'une proposition hypothétique ou d'une définition ramassée. Enfin, de nombreux chapitres ne comportent pas d'autre titre que l'indication « Continuation du même sujet ». Une telle parcellisation s'expliquerait en bonne partie comme la rançon d'un travail colossal, s'étant étalé sur une fort longue période et, en outre, étant marqué par de multiples reprises. Enfin, le texte global, finalement retenu pour l'édition originale, avait été, en grande partie, rédigé en « morceaux » d'âges fort divers.

[11] Comme analyste critique d'une oeuvre sortie de pareil maillage, il nous paraîtra, plus qu'utile, indispensable au propos, de faire usage de procédés dits de lecture accompagnée. Cela signifie d'abord que, pour l'exposé de la trame essentielle, nous reproduirons, au texte, le maximum d'extraits de forte signification, mais sans nous sentir assujetti à la longueur d'une oeuvre qui cédait volontiers aux séductions apparentes de l'érudition pour elle-même [7]. Il s'agit, avant toute autre préoccupation, de mettre en valeur la pensée exacte de Montesquieu, dans ses articulations maîtresses et ses contenus majeurs.

Nous nous abstiendrons donc d'abuser, même pour les parties vitales de l'œuvre, des abrégés, adaptations concises ou simples raccourcis. Est-il plus grand hommage à rendre à un grand écrivain que de ramener son oeuvre à ses éléments forts, constructifs, et qui sont aussi propulsifs dans le déroulement d'une pensée ample et suffisamment mobile pour s'offrir comme en saisie d'elle-même ?

Concentré, l'argumentaire de l'Esprit des lois pourra tenir en plusieurs fois moins d'espace que son auteur n'en a pris pour l'élaborer pendant la vingtaine d'années de rédaction de cette somme. D'autre part, s'impose dans ce cas ce que certains critiques de Montesquieu ont appelé le « problème du Plan ». La mise en place logique de tant d'éléments dans une aussi vaste schématique n'a certes pas été complètement réussie par l'auteur. Et la durée de la confection de l'ouvrage sur une telle longueur de temps peut bien en avoir été une cause importante. Quoi qu'il en soit, il s'en est suivi des zones d'ombre, des ambiguïtés, ou tout simplement des « désordres » au moins « apparents ». Son panégyriste d'Alembert en faisait état peu de temps après sa mort [8].

Sur cette question, plus stratégique que toute autre pour cette recherche, il faudra recourir à un second procédé, autrement plus engageant que celui de la lecture accompagnée.

[12] Nous prendrons même le risque d'une opération de déconstruction-reconstruction. Par ce moyen, il n'est plus proposé que de simplement réduire une surabondance d'illustrations historiques, que l'auteur greffait inlassablement sur le tronc de son discours principal.

Il s'agira de retrouver la structuration naturelle des éléments plus décisifs d'une pensée qui soit suffisamment dégagée et précisée pour devenir générative de ses séquences propres, et en tirant, pour ainsi dire, sa propre logique constructionniste. Un chapitre, le troisième, sera consacré à cette opération de déconstruction-reconstruction de laquelle sortira, à partir du quatrième, un plan analytique, plus économe et resserré, de l'Esprit des lois. Au prix d'un jeu de mots lamentablement facile, pourrait-on risquer cette formulation : retrouver et livrer la quintessence de l'esprit même de l'Esprit des lois ?

Bref, nous nous octroyons un double privilège : le premier, d'une lecture accompagnée, pour élaguer le texte de toutes ses espèces de longueurs non strictement indispensables - selon une première métaphore arbres ; et le second, de la déconstruction-reconstruction des matériaux indispensables et des pièces fortes pour une nouvelle architecture - nous inspirant, cette fois-ci, d'une métaphore maisons. (Il va de soi que le lecteur aurait un très grand avantage à avoir à portée de main le texte intégral de l'Esprit des lois). Enfin, il trouvera, à la fin de notre chapitre 3, notre propre plan révisé, celui de Montesquieu, et les deux mis en regard selon une table de concordance.

Ces indications de méthode devaient être fournies dès l'avant-propos, bien qu'elles ne permettent encore que de [13] souligner au lecteur des intentions. C'est fait. Mais avant de tenter de les honorer, il serait bon de savoir à qui nous aurons affaire : ce sera l'objet des deux premiers chapitres. Qui est ce Charles-Louis de Secondat, né en 1689, héritant en 1716 d'un oncle qui lui cédait par testament sa charge de président à mortier au Parlement de Bordeaux, et qui, à Genève, trente-deux ans plus tard publie sans nom d'auteur un énorme ouvrage intitulé :


DE L'ESPRIT DES LOIS

OU DU RAPPORT QUE LES LOIS DOIVENT AVOIR AVEC LA CONSTITUTION DE CHAQUE GOUVERNEMENT, LES MOEURS, LE CLIMAT, LE RELIGION, LE COMMERCE, ETC. A QUOI L'AUTEUR A AJOUTÉ DES RECHERCHES NOUVELLES SUR LES LOIS ROMAINES TOUCHANT LES SUCCESSIONS, SUR LES LOIS FRANÇAISES ET SUR LES LOIS FÉODALES

Prolem sine matrem creatam

Cette épigraphe, qui est du poète Ovide, signifierait quelque chose comme un « livre sans modèle ». A Mme Necker, Montesquieu en faisait ainsi la confidence : « Pour faire de grands ouvrages, deux choses sont utiles : un père et une mère, le génie et la liberté... Mon ouvrage a manqué de cette dernière... [9]. » Nous verrons, à point nommé, quel degré et quelle sorte de liberté son propre pays refusait à l'auteur de l'Esprit des lois.



[1] Voir le développement « Montesquieu, lecteur de Jean Domat » dans l'ouvrage de Simone Goyard-Fabre, Montesquieu : la nature, les lois, la liberté, Paris, Presses Universitaires de France, 1993, p. 70-89. L'auteur fournit ce détail intéressant : « Si l'on en juge par les marginalia de l'édition de Domat qui se trouvait à La Brède, la connotation du concept de loi dans l'oeuvre de Domat a beaucoup frappé Montesquieu » (ibid., p. 71).

[2] Jean Starobinski, Montesquieu par lui-même, Paris, aux Editions du Seuil, 1953, p. 15. Lors d'une réédition augmentée, quarante ans plus tard, l'auteur reproduit le même texte en tête de l'ouvrage (p. 7).

[3] Henry Puget, « L'apport de " 'Esprit des lois" à la Science politique et au droit public » dans La pensée politique et constitutionnelle de Montesquieu : Bicentenaire de l'Esprit des lois 1748-1948, Paris, Recueil Sirey, 1952, p. 25.

[4] Paul Vernière, Montesquieu et l'Esprit des lois ou la raison impure, Paris, SEDES, 1977, p. 7-8.

[5] Raymond Aron, Les étapes de la pensée sociologique, Paris, Gallimard, 1967, p. 27, 66.

[6] Il y a un grand avantage à travailler avec une édition de l'oeuvre complète de notre auteur. Il en est d'excellentes, comme celles : de Nagel, publiée à Paris en trois volumes (1950, 1953, 1955), sous la direction d'André Masson ; de la célèbre Bibliothèque de la Pléiade, publiée à Paris en deux volumes (1949 et 1951), avec une présentation et des notes de Roger Caillois ; de la collection l'Intégrale des Éditions du Seuil, publiée à Paris en un seul volume (1964), avec une préface de Georges Vedel, une présentation et des notes de Daniel Oster. Bien que cette dernière ne contienne pas la correspondance du célèbre écrivain, il est utile d'avoir à portée de la main en un seul fort volume (presque) tout Montesquieu. Pour de judicieuses observations d'ordre bibliographique, on pourra consulter la version française de l'ouvrage de Robert Shackleton (Montesquieu : a critical biography, Oxford University Press, 1961), préparée par Jean Loiseau, Montesquieu : une biographie critique, Grenoble, Presses Universitaires de Grenoble, 1977. Voir en particulier les pages VII, 3-4 et 329-333.

[7] Robert Shackleton, « Le facteur qui le (Montesquieu) différencie le plus de bien des partisans des Lumières est l'étendue de son savoir. A la fin de sa vie, il est certainement, après Gibbon et Fréret, le plus érudit. Mais l'érudition est chez Montesquieu, presque secondaire » (op. cit., p. 302).

(Lire la note 8 p. 11).

[8] Quant au « prétendu défaut de méthode dont quelques lecteurs ont accusé Montesquieu », d'Alembert écrivit en novembre 1755 que « le désordre est réel, quand l'analogue et la suite des idées n'est point observée ; quand les conclusions sont érigées en principes, ou les précèdent ; quand le lecteur, après des détours sans nombre, se retrouve au point où il est parti. Le désordre n'est qu'apparent quand l'auteur, mettant à leur véritable place les idées dont il fait usage, laisse à suppléer aux lecteurs les idées intermédiaires... » Pour le reste, il faut donc regarder du côté du talent ou du « génie » des lecteurs : « ... et c'est ainsi que Montesquieu a cru pouvoir et devoir en user dans un livre destiné à des hommes qui pensent, et dont le génie doit suppléer à des omissions volontaires et raisonnées » (Édition « l'Intégrale », p. 25).

[9] Ibidem p. 528, 13.



Retour au texte de l'auteur: Gérard Bergeron, politologue, Université Laval Dernière mise à jour de cette page le mardi 12 octobre 2010 12:40
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi.
 
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