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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Jean-Louis Benoît, “Relectures de Tocqueville.” (2001)
Introduction


Une édition électronique réalisée à partir de l'article de Jean-Louis Benoît, “Relectures de Tocqueville.” (2001). Un article publié dans la revue Le Banquet, n°16, 2001. [Autorisation accordée par l'auteur de diffuser ce texte dans Les Classiques des sciences sociales, le 14 novembre 2006.]

Introduction

Tocqueville père spirituel de Maurice Papon ? La thèse est surprenante, mais la question est posée, qu’on en juge ! Si le lecteur se connecte sur Internet, et si, à l’aide d’un moteur de recherche, il lance la requête Tocqueville et l’Algérie, il découvrira parmi plus de cent autres textes et articles celui qui porte le titre ci-dessous : « D’Alexis de Tocqueville aux massacres d’Algériens en octobre 1961 » [1]. Ce titre choc, qui fait écho à celui du Monde diplomatique de juin 200 [2], s’appuie de plus sur une phrase mise en exergue, qui constitue un véritable appel à la violence extrême et au meurtre : « Qui veut la fin veut les moyens. Selon moi, toutes les populations [d’Algérie] qui n’acceptent pas nos conditions doivent être rasées, tout doit être pris, saccagé, sans distinction d’âge ni de sexe ; l’herbe ne doit plus pousser où l’armée française a mis le pied ». La cause est entendue, tous les textes retenus dans ces deux articles ne le prouvent-ils pas ? Force de l’écrit : scripta manent ! 

Oui, mais... La phrase ainsi mise en exergue n’est pas de Tocqueville, mais de L.-F. de Montagnac[3] ; le lecteur n’est-il pas en droit de se demander si l’auteur de l’article ne procède pas à des rapprochements discutables, et s’il ne convient pas de retourner aux textes originels ? Il est temps sans doute de chercher à découvrir et à décrypter les procédés utilisés par ceux qui, bravant les anachronismes, proclament haut et fort, textes à l’appui, que Tocqueville est responsable aussi bien de la torture en Algérie que des massacres d’octobre 1961 en France. 

Faut-il vouer Tocqueville aux gémonies ? Le donner aux chiens ? La question mérite d’être posée : l’article d’Olivier La Cour Grandmaison relance le débat ; il déplore notamment que les spécialistes n’accordent pas assez d’attention aux textes sur l’Algérie, et il a raison. Ajoutons qu’il faudrait également lire ou relire attentivement plusieurs autres textes, à commencer par les cent dernières pages de la première Démocratie [4] dans laquelle Tocqueville dénonce le génocide des Indiens d’Amérique [5], l’esclavage et, d’une manière générale, la situation faite aux noirs qui, même affranchis, connaissent des conditions indignes. Il est regrettable que la commémoration de l’abolition de l’esclavage ait oublié celui qui, en 1839, à l’Assemblée, terminait son rapport en demandant « l’abolition générale et simultanée de l’esclavage dans les colonies françaises »[6]. Pourquoi ne pas relire tous les textes concernant ce combat que Tocqueville mène pendant dix ans à l’Assemblée et dans la presse [7] ? Nous devons « arracher 250 000 de nos semblables à l’esclavage dans lequel nous les tenons contre tous droits » [8], écrit-il dans Le Siècle du 14 décembre 1843. Lire aussi la Correspondance avec Gobineau [9] ; à celui-ci qui lui fait parvenir, en 1853 et 1855, les volumes de son Essai sur l’inégalité des races, Tocqueville affirme : « Nous appartenons à deux écoles diamétralement opposées » [10] et il dénonce cette doctrine immorale et fallacieuse : « une philosophie de directeur de haras ! », écrit-il à son ami Corcelle [11]. Car pour Tocqueville, lecteur attentif de Flourens, et qui admire les valeurs du christianisme originel reprises par les Lumières, il n’existe qu’une seule espèce humaine et une seule humanité [12].


[1] Article paru in La Mazarine, hiver 2001.

[2] « Les impasses du débat sur la torture en Algérie. Quand Tocqueville légitimait les boucheries... ».

[3] Ce que l’auteur de l’article indique lui-même, mais la force de l’effet est acquise, tout le reste de ces articles et l’assemblage de citations, hors contexte, sont là pour prouver au lecteur que cette phrase signée de Montagnac pourrait aussi bien être signée de Tocqueville.

[4] On ne souligne jamais que Tocqueville consacre dans la seconde partie de la première Démocratie la moitié du chapitre X (50 pages) à dénoncer ces situations scandaleuses.

[5] Oeuvres complètes, Gallimard, I, 1, pp. 333-355. Tocqueville souligne bien que les Américains procèdent à une extermination systématique des tribus indiennes et il décrit les procédés employés : spoliation, déportation...

[6] Oeuvres Complètes, III, 1, p. 78. (J’indiquerai désormais la référence par O.C., suivi du numéro du tome et, s’il y a lieu, du numéro du volume dans le tome).

[7] O.C., III, 1, pp. 41-126.

[8] Ibid., p. 110-111 ; Tocqueville qui est un homme du verbe travaillait avec le plus grand soin son texte afin de veiller à l’exactitude du choix des mots. La formule qu’il choisit ici, pour terminer le sixième et dernier article qu’il publie dans Le Siècle, le 14 décembre 1843, discrédite totalement les propos qui dénigrent l’action de Tocqueville et ses ressorts profonds, dans la lutte pour l’abolition de l’esclavage ; le lecteur peut retrouver la totalité de ce dossier in O.C., III, 1, pp. 41-126.

[9] O.C., IX.

[10] Ibid. p. 280, lettre du 24 janvier 1857.

[11] Tocqueville avait affirmé à Gobineau que si jamais sa doctrine avait une chance de connaître quelque succès c’était en Allemagne : intuition pertinente ! Ne convient-il pas d’ajouter que les Lebensborn du IIIe Reich sont précisément des haras pour les étalons de la Waffen SS ?

[12] « L’homme est donc d’une seule espèce et les variétés humaines sont produites par trois causes secondaires et extérieures : le climat, la nourriture et la manière de vivre » (O.C., IX, p. 197) ; et il écrit ironiquement à Gobineau le 17 novembre 1853 : « Je suis sûr que Jules César, s’il avait eu le temps aurait volontiers fait un livre pour prouver que les sauvages qu’il avait rencontrés dans l’île de la Grande-Bretagne n’étaient point de la même race humaine que les Romains et que tandis que ceux-ci destinés par la nature à dominer le monde, les autres l’étaient à végéter dans un coin » (ibid., p. 202).


Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le jeudi 16 novembre 2006 9:14
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi.
 
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