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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir du texte de Jean-Louis Benoît, “La réception de Tocqueville aujourd’hui en France”. Conférence faite à Montréal au séminaire des doctorants d’Yves Couture, professeur régulier au département de science politique de l’UQÀM (Université du Québec à Montréal, le 14 octobre 2009, 22 pp. [Autorisation accordée par l'auteur de diffuser ce texte dans Les Classiques des sciences sociales, le 26 janvier 2012.]

Jean-Louis Benoît

La réception de Tocqueville
aujourd’hui en France
.”

Conférence faite à Montréal au séminaire des doctorants d’Yves Couture, professeur régulier au département de science politique de l’UQÀM (Université du Québec à Montréal, le 14 octobre 2009.

I.   Les aléas de la réception de Tocqueville
I –1. Les aléas de la réception de Tocqueville, de 1859 à 1990
I–2. L’évolution de la réception de Tocqueville entre les deux colloques internationaux qui se sont déroulés en Normandie en 1990 et 2005, dans le département de la Manche dont il fut l’élu sans discontinuer, de 1839 à 1851
I–3. Tocqueville et les Français aujourd’hui, pour l’homme de la rue et les médias; au-delà des apparences trompeuses…
II. Tocqueville et la classe politique française et les chercheurs
II–1. Tocqueville dans la classe politique française
II–2. La réception de Tocqueville aujourd’hui dans les institutions prestigieuses dont il a été membre: L’Académie des Sciences Morales et Politiques et L’Académie Française.
II–3. La réception de Tocqueville chez les enseignants et les directeurs de recherches
III. Les nouvelles pistes de recherches
III–1. Celles qui ont déjà eu lieu, les thèses soutenues et publiées
III–2. Les autres travaux en cours : les écoles doctorales et le cas de Sciences Po
IV. Une nouvelle approche : une virulente critique de Tocqueville
IV–1. Le contexte historique
IV–2. L’attaque sur la colonisation de l’Algérie


I. Les aléas de la réception
de Tocqueville

I–1. Les aléas de la réception de Tocqueville,
de 1859 à 1990


La réception de Tocqueville en France, de 1859, année de sa mort, à 1990, est très chaotique, il est tour à tour mis en lumière et rejeté dans l’ombre pour maintes raisons d’ordre historiques : son retrait de la vie politique en 1851, après le coup d’État, sa disparition comme référence dans la sphère du politique après sa mort [1], même si lors de l’installation et de la consolidation de la troisième République, certains hommes politiques, d’horizons différents, voire opposés, se réclament encore de lui lorsqu’il est question de l’avenir du régime - républicain ou monarchiste – se pose [2].

Il cesse d’exister progressivement, pour les politistes, à la fin du XIXe siècle, puis pour les historiens au début du XXe siècle. En 1910, un juriste, Pierre-René Roland-Marcel lui consacre cependant une étude mais ce n’est pas suffisant pour le sortir de l’oubli [3]. En 1925, Antoine Rédier, de l’Action Française, s’intéresse à lui, rédige une sorte de biographie dans laquelle il entreprend d’établir comment Tocqueville aurait pu faire un antidémocrate tout à fait convenable, le titre de l’ouvrage est d’ailleurs tout à fait significatif : « Comme disait Monsieur de Tocqueville » [4].

Tocqueville se trouve réduit à une sorte de Joseph Prudhomme de la politique, mais, de fait, pour l’extrême-droite, il est irrécupérable, un traitre, un démocrate, voire un républicain ; c’est « un criminel » [5] « un Quarante-huitard en peau de lapin » [6]. Ces attaques des anti-démocrates patentés et fascisants sont un très bel hommage et une véritable caution démocratique pour Tocqueville qui échappe, aujourd’hui encore, à l’entendement de nos anti-tocquevilliens primaires dont les attaques, symétriques et équivalentes aux précédentes, proviennent cette fois de l’extrême gauche…signe des temps : O tempora, O mores !…

Pour la droite classique, dans ses diverses composantes [7], comme pour Rédier, Tocqueville est, non pas un penseur ou un analyste politique de premier plan, mais un « homme d’opinions ».

En 1951, Firmin Roz, historien, membre de l’Institut, signataire de la demande grâce pour Brasillach, et André Gain, historien lorrain, titulaire de la chaire d'histoire de l'Est de la France à la faculté des lettres de Nancy, publient, aux éditions Médicis, une édition de la Démocratie [8].

Ces deux auteurs, idéologiquement conservateurs, entendaient redonner à Tocqueville la place qui lui revenait. Pour eux, comme pour Rédier, comme pour Barbey d’Aurevilly et toute la droite « classique », [2] jusqu’à aujourd’hui) Tocqueville n’était qu’un homme d’opinions [9]. André Gain, qui établit l’appareil critique, multiplie en note des remarques surprenantes qui sont de l’ordre de celles que le professeur met sur la copie d’un élève de lycée, non sans erreurs ou contresens, graves aujourd’hui, mais hautement significatifs de la mentalité de l’époque [10].

L’analyse de la réception de Tocqueville en France, jusqu’en 1990, a été faite avec talent par Françoise Mélonio dans sa thèse : Tocqueville dans la culture française (Paris X, 1991), dont l’essentiel a été repris dans son : Tocqueville et les Français (Aubier/Histoire, 1993). Il convient d’adjoindre à cet ouvrage celui de Serge Audier : Tocqueville retrouvé  [11], dans lequel le propos de l’auteur, qui se place sous l’égide de Raymond Aron, est plus spécialement sociologique et philosophique.

Audier tient à souligner que Tocqueville n’a jamais totalement disparu de l’horizon intellectuel français, ce qui est exact ; il n’en demeure pas moins vrai que l’importance de Tocqueville demeure très marginale dans le monde intellectuel français pendant la première moitié du XXe siècle et quasi inexistante dans la sphère du politique (ainsi par exemple, Alain, le philosophe du radicalisme de la IIIe République, ne le cite pas une seule fois). Comme toute thèse, celle de Serge Audier mérite d’être considérée avec retenue, ce dont l’auteur convient implicitement quand il retrace, dans d’autres circonstances, la destinée posthume de l’oeuvre de Tocqueville. Son livre a le très grand mérite de faire une présentation rigoureuse des lectures, interprétations et usages de l’oeuvre de Tocqueville, de Bouglé à Gauchet, de Aron à Furet, en passant par Lefort qui est sans doute l’un des plus originaux parce que le plus respectueux du texte et de la pensée de l’auteur qu’il n’entend pas recouvrir de la sienne. En outre, Serge Audier n’oublie ni Alain Renaut, ni Dumont, ni même Lipovetsky et met en perspective les diverses approches françaises avec d’autres travaux comme ceux de Hayek et d’Hannah Arendt [12]


I – 2 - L’évolution de la réception de Tocqueville entre les deux colloques internationaux qui se sont déroulés en Normandie en 1990 et 2005, dans le département de la Manche dont il fut l’élu sans discontinuer, de 1839 à 1851


La question qui se pose à nous, vous ici au Québec, et nous autres, compatriotes de Tocqueville, est celle de l’état actuel de la réception de son oeuvre et de son action politique, dans la France d’aujourd’hui. Je vais donc tenter de faire le point en m’appuyant sur deux dates correspondant à deux colloques [3] internationaux celui de Saint-Lô en 1990 et celui du bicentenaire, en 2005, dont la première partie se déroula au Centre Culturel International de Cerisy-la-Salle, et la seconde à la Beinecke Library de l’Université Yale, avec, entre ces deux moments, un passage à l’Académie des Sciences Morales et Politiques pour écouter un exposé de Raymond Boudon.

Le colloque de 1990 avait pour thème : L’Actualité de Tocqueville. Nous étions à la charnière de deux époques de l’approche de l’oeuvre de Tocqueville, celle qui arrivait à son terme et qui avait été marquée par la prédominance de la mouvance aronienne, relayée par celle de François Furet, et celle qui allait ouvrir de nouvelles perspectives. Depuis des années, notamment depuis le bicentenaire de la Révolution, Furet avait redonné à Tocqueville une place de choix parmi les historiens de la Révolution française. Il avait reconstruit son Tocqueville historien en partie contre ses anciens camarades historiens communistes comme Soboul ou Lefebvre, vis-à-vis desquels il a été, à mon sens, bien exagérément sévère ; ceux-ci, en effet avaient fait une lecture positive de L’Ancien Régime et la Révolution, dont Lefebvre avait rédigé l’introduction dans l’édition des Oeuvres Complètes, chez Gallimard. Il s’agissait là, en quelque sorte, d’une querelle de famille entre deux marxistes et un dissident !

Ce colloque devait permettre de faire le point sur l’histoire de la réception de Tocqueville aux États-Unis, mais également en France, chez les historiens, les juristes, les philosophes et les politiques, notamment sur la vie politique française, par exemple en ce qui concerne la question de la régionalisation [13]. Mais en même temps, les observateurs attentifs sentaient qu’une époque nouvelle s’ouvrait pour la recherche tocquevillienne en France, dont on ne savait pas où elle nous conduirait.

Quinze ans se sont écoulés entre les deux colloques internationaux qui se sont déroulés au pays de Tocqueville. L’année 2005 allait être encore plus riche d’enseignements permettant de dégager les grandes lignes de la réception actuelle de Tocqueville en France, au niveau des citoyens et de l’opinion publique, notamment des relais médiatiques, au niveau des politiques, des institutions et des chercheurs, et des différents champs d’investigation.


I–3. Tocqueville et les Français aujourd’hui, pour l’homme de la rue et les médias ; au-delà des apparences trompeuses…


Si l’on s’en réfère à l’opinion commune, ou à la doxa journalistique, on pourrait considérer que Tocqueville est désormais reconnu à sa juste place en son pays. Il n’en est rien !

Pour l’homme de la rue, même dans le Cotentin dont il fut l’élu, et où un prix portant son nom est décerné tous les deux ans [14], Tocqueville demeure à peu près inconnu. Il en est de même, j’en ai eu la [4] confirmation, pour la majorité des étudiants qui intègrent des écoles de journalisme [15], mais également pour la majorité des journalistes de base ; quant aux autres, la connaissance qu’ils ont de l’homme, de son oeuvre et de son action demeure fort imprécise et parcellaire.

Le fait n’est surprenant qu’en apparence : en 2005, année du bicentenaire deux articles seulement dans la presse nationale (dans un seul journal, Le Monde) et dont les titres sont significatifs. Le 29 mai, Nicolas Weil posait la question : « Peut-on encore être tocquevillien aujourd’hui ? », à quoi le kremlinologue, et ancien directeur du journal, André Fontaine répondait quelques semaines plus tard : « Adieu Tocqueville » [16]. Rien non plus dans les hebdomadaires qui assurent un relais culturel et médiatique : Le Point, Le Nouvel Observateur, L’Express, seul Marianne publia une recension de la biographie Tocqueville, un destin paradoxal, parue en mai de cette même année [17].

Pour eux, la cause était entendue.

Pendant l’année précédant la célébration du bicentenaire, j’avais tenté en vain d’attirer l’attention des chaines culturelles de la télévision française, Arte et La Cinq, ainsi que d’une émission radio grand public : 2000 ans d’histoire, à propos de cet anniversaire, rien n’y fit ! Seule France Culture consacra quelques émissions à l’événement.

Ajoutons un dernier élément : un seul document audiovisuel a jamais été produit sur Tocqueville en France, une cassette vidéo de 47 minutes, tournée en 1963, Alexis de Tocqueville. La diffusion de ce document a sans doute été très restreinte, je ne connais personne ayant pu le voir, et l’on n’a pas jugé bon d’en faire une présentation l’année du bicentenaire. On est loin du travail réalisé par la chaine C-SPAN aux États-Unis !

En revanche il y a eu une gigantesque OPA médiatique lancée par Bernard-Henry Lévy [18], soutenue par le pouvoir et les médias, initiative qui a bloqué - stratégie médiatique oblige - toute autre forme de présentation éventuelle de Tocqueville pendant l'année du bicentenaire, dans l'exacte mesure où il annonça, en septembre 2005, le report de la sortie de son livre American Vertigo à l'année suivante. Les publicistes, chroniqueurs, et journalistes français se sont donc interdit de parler de Tocqueville, attendant le « chef-d’oeuvre » à venir de l’intellectuel médiatique, comme on attend le Messie !

Aux États-Unis, l’ambassade de France mit d’ailleurs ses services culturels à la seule promotion du [5] livre de BHL, ce qui scandalisa fort, et à juste titre, les universitaires des plus prestigieuses Universités américaines et véritables spécialistes de Tocqueville participant au colloque du bicentenaire qui ont vu là une confusion des valeurs et une remarquable illustration dramatique du déclin de la culture française [19] ! Inconscience et/ou cynisme, BHL convint que lui-même et ses condisciples normaliens – de la rue d’Ulm [20] – ignoraient tout de Tocqueville, à l’époque où la pensée althussérienne occupait tout l’espace culturel et idéologique de ces fils de la grande bourgeoisie parisienne !

L’intérêt nouveau de ces « héritiers » - au sens bourdieusien du terme - pour Tocqueville, relève de l’obscénité banale de l’esprit de récupération : « il n’y a pas de petits profits » !...

La « stratégie » de BHL a évidemment réussi, complicité médiatique de classe-caste oblige : la Nomenklatura parisienne a imposé, dans un premier temps, l’omerta sur le bicentenaire ; dans un second temps, elle récupère désormais le nom de Tocqueville dont elle fait un buzz médiatique sur la chaine radio culturelle, mais elle reste entre soi, dans un univers strictement parisien et sécurisé. La pertinence du propos en souffre bien un peu mais, sur ce point, on n’est guère regardants, considérant que c’est là le prix à payer ; en outre les contradicteurs éventuels n’ont pas voix au chapitre !

Dernière remarque concernant la notoriété de Tocqueville au sein de la population française globale, celui-ci figurant désormais au programme de terminale des élèves des sections économiques, depuis dix ans [21], des centaines de milliers d’élèves devraient avoir quelques lueurs sur l’auteur de La démocratie en Amérique, la situation aurait dû changer quelque peu. Que nenni ! Ce n’est pas du tout le cas dans la mesure où nombre de professeurs de ces sections rechignent - ou se refusent carrément - à aborder un auteur définitivement classé comme réactionnaire avant même de l’avoir lu.

II. Tocqueville et la classe politique française et les chercheurs


II–1. Tocqueville
dans la classe politique française


Le fait n’est sans doute pas spécifique à la France, mais la classe politique brille aujourd’hui par son inculture. La République des professeurs avait laissé la place à celle des juristes, puis des étudiants de sciences politiques ; elle est aujourd’hui aux mains des spécialistes du droit des affaires et d’anciens étudiants formatés par les écoles de commerce (Edith Cresson, Raffarin, Barnier…), et aussi des médecins et vétérinaires [22]

Pour eux, citer le nom de Tocqueville, lui prêter une affirmation, une opinion : « Comme disait Tocqueville » …relève de la stratégie argumentative, du boniment à l’intention du citoyen de base.

Mais le citer comme l’ont fait Christine Lagarde, la ministre française de l’économie et des finances, [6] ou Nicolas Sarkozy à propos de la laïcité, relève de ce qu’un Américain a appelé : « The Tocqueville Fraud » [23].

En appeler à Tocqueville pour remettre en cause la laïcité à la française, pour promouvoir une laïcité « ouverte » ou « positive », c’est trahir la pensée de celui qui était un partisan convaincu de la séparation de l’Église et de l’État (même si la phrase mise en exergue du livre du président, La République, les religions, l’espérance [24] est matériellement exacte, elle est totalement décontextualisée).

Chaban-Delmas est le seul homme politique français à s’être véritablement réclamé de la pensée et de l’action politique de Tocqueville, dans son discours d’investiture, le 16 septembre 1969, mais il avait dans son équipe Jacques Delors, Simon Nora et surtout Michel Crozier, spécialiste de Tocqueville et analyste de la société bloquée. Chaban Delmas entreprit de mettre en place La Nouvelle Société, reposant sur le contrat et le renforcement des corps intermédiaires [25].

On connaît la suite, la droite, ou plus exactement le président et son entourage : « la bande des quatre » (Pompidou, Marie-France Garaud, Pierre Juillet et Jacques Chirac) ne pouvant pas supporter une telle orientation, Chaban-Delmas fut renvoyé assez malproprement alors même qu’il bénéficiait de la confiance de l’Assemblée, de la majorité des citoyens, et d’une popularité plus importante que celle du président lui-même. Pour le conservatisme pompidolien le consensus démocratique autour d’une vision réformatrice de la République était tout à fait inacceptable ! La situation politique de la France n’a fait que de se dégrader depuis lors, en raison de ce qui a constitué de facto une rupture du contrat social induisant des comportements erratiques d’un pouvoir mêlant autoritarisme et confusion, et du désarroi ou de la désorientation de citoyens dont les choix successifs devenaient épidermiques et contradictoires.

Pour la droite française Tocqueville ne sert que de faire-valoir, de leurre, d’alibi ; pour la gauche, à de rares exceptions près, Tocqueville sert d’autant plus de repoussoir idéologique que la grande majorité de ses représentants ne l’ont guère lu...

Venons-en maintenant aux travaux des chercheurs, des intellectuels en commençant par ceux qui siègent dans les institutions prestigieuses dont Tocqueville a été membre.

[7]


II–2. La réception de Tocqueville aujourd’hui dans les institutions prestigieuses dont il a été membre : L’Académie des Sciences Morales et Politiques et L’Académie Française.


Après avoir achevé les travaux de la première partie qui se déroulait en France, au Centre Culturel International de Cerisy-la-Salle, dans la Manche, les participants du colloque international Tocqueville entre l'Europe et l'Amérique, furent conviés le 31 mai 2005, à l’Académie des Sciences Morales et Politiques [26] pour écouter l’un de ses membres, le sociologue Raymond Boudon, prononcer une communication intitulée « L'exigence de Tocqueville : la "science politique nouvelle" » [27]. Professeur émérite, depuis 2002, à l’université Paris IV -Sorbonne où il enseigne, Boudon dirige, parallèlement à son activité d’enseignant, un laboratoire de recherche, le Groupe d’Études des Méthodes de l’Analyse Sociologique (GEMAS).

Il est l’un des principaux sociologues français de la deuxième moitié du XXème siècle ; chef de file du courant de l'« individu rationnel », il se situe dans la continuité des travaux de Durkheim et Max Weber. Il a publié en 2005 un Tocqueville aujourd'hui [28], dans lequel il fait de Tocqueville l’un de nos plus grands sociologues, un sociologue majeur, alors que cette qualité lui avait été – et lui est encore – parfois, refusée, ou discutée, ou reconnue chichement [29]. Boudon a, en outre, le grand mérite de mettre en évidence la/les méthode(s) sociologique(s) de Tocqueville, ce qui n’est pas aisé, tant il met un soin extrême, dans l’ensemble de ses travaux, à ne pas laisser paraître un pesant appareil idéologique mais à en cacher les infrastructures derrière un style dépouillé de toutes ces lourdeurs ; de là vient, en partie, le refus, par le tenants d’un jargon théorique contraignant, de le considérer comme sociologue, pour les uns, comme un historien pour les autres [30]. La communication de Boudon était dans le droit fil de son ouvrage dont il fit une présentation synthétique abordant successivement : L'objectivisme de Tocqueville, les faits symptomatiques et énigmatiques, les lois conditionnelles, l’égalité, les processus diachroniques et cumulatifs, avant de définir ce qu’est une bonne théorie et d’évoquer l’exception religieuse américaine et de conclure sur les mérites respectifs de Tocqueville comme savant et politique…

Quelques jours plus tard, le 13 juin 2005, l’hommage se poursuivit à l’Académie Française par des communications de qualité inégale [31]. Raymond Boudon fit une nouvelle communication : « Tocqueville et la société moderne », suivie de celle de Jean-Claude Casanova, de l’Académie des sciences morales et politiques : « Tocqueville et la religion démocratique ». Ces deux intervenants sont des libéraux et des professeurs qui ont travaillé longtemps sur Tocqueville et dont les communications présentaient des axes de recherches et des analyses pertinentes sur un auteur qu’ils connaissent bien et pratiquent régulièrement.

En revanche, lorsque Gabriel de Broglie, de l’Académie française, évoque « Tocqueville et [8] l’histoire », on ne peut qu’être surpris de l’entendre affirmer que Tocqueville n’était pas un historien !

Que Willy Pelletier ose une telle affirmation et la reprenne sur France Culture, relève de la posture idéologique d’un membre de la LCR, pour lequel Tocqueville n’est ni historien, ni sociologue ; c’est l’évidence même puisque, après avoir posé la question : « Tocqueville, une fiction ? » (p. 35) Claire Le Strat et Willy Pelletier affirment : « ‘Tocqueville’, par ailleurs, n’existe pas » ! (p. 103) N’existant pas, on ne voit guère pourquoi il faudrait le considérer comme historien, sociologue ou quoi que ce soit d’autre.

Cependant, que Tocqueville soit un historien, la chose est admise comme évidente, en son temps, par l’ensemble de la communauté et le jugement demeure vrai par la suite, même si les historiens de la République, dans la lignée de Lavisse, choisissent de l’ignorer parce que sa thèse va à l’encontre de l’historiographie républicaine qui considère la Révolution comme une rupture absolue alors que Tocqueville souligne les continuités et permanences, et met en évidence comment des acquis majeurs, comme la centralisation administrative et du pouvoir exécutif, appartiennent à la longue durée et remontent à la monarchie absolue.

Ceux qui lui dénient la qualité d’historien lui reprochent, en premier lieu, l’absence de sources et d’éléments théoriques, révélant ainsi une grave méconnaissance des derniers travaux de François Furet et Françoise Mélonio qui mettent en évidence les sources multiples de ses emprunts dans l’édition du tome III de la Pléiade, et plus encore, du remarquable ouvrage de Robert Gannet dans son Tocqueville Unveiled [32].

Marc Fumaroli, autre académicien auréolé de prestige, se livre, lui, dans sa communication « Tocqueville écrivain », à un commentaire de l’Étude littéraire que Kergorlay rédigea en hommage à son ami Alexis [33]. Un doctorant proposant une telle approche, en guise d’exposé sur l’écriture de Tocqueville, se verrait sans doute l’objet de quelques remarques…Le plus troublant dans l’affaire est sans doute son affirmation que rien n’a été fait quant à l’étude de l’écriture et du style de Tocqueville … ce qui n’est pas tout à fait exact, les bibliographies sérieuses l’établissent clairement [34] ; en outre, il est singulier d’oublier le livre remarquable de Shiner [35], celui de Laurence Guellec [36], et éventuellement les cent pages que j’ai consacrées à cette étude dans mon Tocqueville Moraliste [37].

La conclusion de la séance revint à Valéry Giscard d’Estaing, ancien Président de la République, membre de l’Académie française et président du jury du Prix Tocqueville qui évoqua Tocqueville et [9] l’Europe.

Cette communication est, elle aussi, problématique, pour deux raisons. D’abord, il aurait été important de mettre en évidence comment, à partir de la fin des années 1840, Tocqueville découvre l’importance de l’Allemagne dans l’histoire passée et pour l’histoire à venir de l’Europe. Il apprend l’allemand, voyage en Allemagne où il rencontre les universitaires de Bonn… Ensuite, il aurait fallu rappeler (mais pour cela savoir) que Tocqueville insiste auprès de son neveu Hubert, attaché d’ambassade à Vienne puis à Berlin, sur l’importance et les enjeux de la question allemande pour l’avenir de l’Europe et de la paix : tout système d’alliance contre l’Allemagne aboutira à un conflit généralisé [38] !

Ces trois communications académiques ont donc pour trait commun que leurs auteurs, assurés de détenir la totalité du savoir et de transcender la connaissance de ceux qui ne sont pas « immortels », ne daignent pas consulter les ouvrages n’émanant pas des membres de la noble Académie qui, pour eux, n’ont pas de réelle existence comme l’établissent leurs indications bibliographiques.

Signalons enfin que le ministère de la culture à mis en ligne, en 2006, un site internet très intéressant et bien documenté, consacré à Tocqueville, d’après le travail remarquable que Charlotte Manzini effectué pour les Archives départementales de la Manche dans son : Qui êtes-vous Monsieur de Tocqueville [39] ?

Mais mon propos n’est pas ici de faire la critique de ces communications mais de voir en quoi elles sont significatives de la réception de Tocqueville en France aujourd’hui.


II-3. La réception de Tocqueville chez les enseignants
et les directeurs de recherches


En ce qui concerne l’approche des universitaires, nous pouvons considérer, pour des raisons de simplicité, que nous avons affaire à trois groupes assez nettement distincts se référant à Tocqueville, l’un composé de ceux qui en sont restés à la lecture des années 70, les deux autres ayant, eux, une pratique réelle et active de l’oeuvre de Tocqueville et - plus ou moins - d’une partie des travaux qui lui ont été consacrés depuis cette époque.

Il n’est évidemment impossible de tout savoir à leur propos, de tout connaître, mais donnons quelques repères. Le tenants du premier groupe fixent leur attention et leurs commentaires essentiellement sur la première Démocratie, leur champ d’analyses finit par se réduire comme peau de chagrin à quelques passages, toujours les mêmes : la partage du monde entre Russes et Américains, le despotisme de l’État tutélaire, parfois un commentaire sur l’individualisme…

La seconde catégorie regrouperait les chercheurs et analystes qui, partant d’une lecture plus approfondie de l’oeuvre ont dégagé leur axe de lecture et une problématique tocquevillienne prise dans une problématique plus vaste qui porte leur marque ; à partir de là, ils continuent d’approfondir le même sillon. C’est à mon avis le cas de Pierre Manent qui ne bouge guère de sa double approche : le libéralisme de Tocqueville d’un côté, la démocratie de l’autre, les deux étant étroitement liés.

[10]

Au bout du compte, pour tous ces chercheurs, c’est leur analyse qui prévôt, l’oeuvre de Tocqueville devenant l’un des éléments constitutifs de leur système, une pierre d’angle. Manent lui-même écrivait récemment qu’il ne se considérait pas comme un « spécialiste » de Tocqueville [40] ; mais il est un spécialiste important de l’histoire et de la philosophie du libéralisme.

A mon sens, les principaux penseurs politiques du plus haut niveau, par exemple à l’EHESS, sont sur des positions comparables. Ainsi, Marcel Gauchet, qui est peut-être celui dont les travaux sont les plus remarquables aujourd’hui, intègre à sa démarche la lecture qu’il fait de Tocqueville, mais Tocqueville n’est pas un élément dominant de sa grille d’analyse. On pourrait en dire autant de son maître Lefort, sans doute plus soucieux de conserver l’intégrité du texte de Tocqueville et qui met en parallèle le cheminement tocquevillien et le sien, alors que Gauchet met en place une problématique globale de la démocratie dans laquelle Tocqueville n’est qu’un élément parmi d’autres.

Le troisième groupe est constitué des spécialistes de philosophique politique, ou politique et juridique, comme Philippe Raynaud, Zarka, Rosanvallon qui dirigent des travaux de recherches, président des jurys de thèses de philosophie politique et sont de très bons connaisseurs de Tocqueville, essentiellement de ses deux oeuvres majeures. Les chercheurs et spécialistes travaillant sur l’ensemble du corpus tocquevillien sont très peu nombreux. Pour prendre un exemple significatif, rappelons que Raymond Aron, ne fait référence qu’à cinq volumes des Oeuvres Complètes, alors même que dix sept étaient déjà publiés … et qu’il présidait la commission de publication des oeuvres complètes de Tocqueville ! En fait il a travaillé quasi exclusivement sur (ou à partir de) la première Démocratie et la première partie, la seule achevée, de L’Ancien Régime et la Révolution [41]. Il en va de même, semble-t-il, pour les chercheurs des États-Unis, ceux qui, comme Melvin Richter, Seymour Drescher et quelques autres, travaillent sur un corpus étendu, sont assez peu nombreux, me confiait David Selby, un jeune chercheur de l’université de San Diego [42].

Tous les enseignants que je viens d’évoquer ont des oeuvres importantes derrière eux : cours, articles, direction de recherches, colloques, publications d’articles, et, plus rarement, d’ouvrages consacrés à Tocqueville. Il faudrait évidemment ajouter à cette liste Jean-Michel Besnier, Luc Ferry, Simonne Goyard Fabre, Alain Renaut, et les autres intervenants aux colloques de 1990 et 2005 qui proviennent de disciplines différentes, proposent des approches variées relevant de champs différents. Un fait est certain, s’il existe parmi eux des tenants affirmés du libéralisme, au sens courant qu’on donne en France à ce mot, il est stupide et vain de les engager tous sous la même bannière. Parmi les plus anciens, par exemple, les parcours et les engagements diffèrent, de Manent (partisan affirmé du libéralisme au sens strict du terme), à Lefort [11] (sociologue, membre fondateur de Socialisme et Barbarie avec Castoriadis), de Rosanvallon (l’un des créateurs de la Fondation Saint Simon et artisan de la deuxième gauche) à Philippe Raynaud (professeur de philosophie politique et de philosophie du droit et grand connaisseur des mouvements d’extrême Gauche en France). Les considérer comme constituant une seule mouvance, relève du non-sens et de la confusion intellectuelle - en l’occurrence idéologique – nous y reviendrons.

Ils ont tous joué un rôle important dans le renouvellement de la réception de Tocqueville en France, par leurs travaux, dans leurs cours et leurs écrits, et leur participation aux nouvelles recherches tocquevilliennes, notamment les thèses de doctorat dont ils ont accepté la direction également par leur participation aux différents jurys. Il reste à évoquer, mais nous y reviendrons, les chercheurs qui ont depuis vingt ans publié les travaux les plus importants concernant Tocqueville et qui ont renouvelé et approfondi la connaissance de l’homme et de l’oeuvre.

Ajoutons, pour finir, que les colloques consacrés à Tocqueville en 1990 et 2005, ont fourni un matériau précieux pour la suite dont on en retrouve trace dans des études publiées aussi bien au Japon qu’au Brésil, au Québec qu’aux États-Unis, en Italie ou en Espagne.


III. les nouvelles pistes de recherches


III–1. Celles qui ont déjà eu lieu,
les thèses soutenues et publiées


Deux thèses de doctorat, seulement, ont été consacrées à Tocqueville, de sa mort, en 1859 à 1949, celle de Pierre-René Roland-Marcel, Essai politique sur Alexis de Tocqueville, thèse de doctorat de droit (1910) et celle de R. Chaussier, Les idées politiques de Tocqueville, (Dijon, 1949).

La première thèse de doctorat marquant le renouveau des études tocquevilliennes est relativement récente, c’est celle de Jean-Claude Lamberti : Démocratie et révolution selon Tocqueville, soutenue à Paris IV Sorbonne, en 1982, (Lamberti avait déjà présenté un mémoire de DES sur La notion d’individualisme chez Tocqueville, en 1968) ; à partir de sa thèse, il publie : Tocqueville et les deux démocraties en 1983, aux PUF. Lamberti participe ensuite à l’édition du volume II des oeuvres de Tocqueville dans La Pléiade. Cinq ans plus tard, en 1987, Antoine Leca soutient à la faculté de droit d’Aix-Marseille sa thèse portant sur la Lecture critique d’Alexis de Tocqueville.

Le mouvement est lancé, et, en 1991, la thèse de Françoise Mélonio Tocqueville dans la culture française (Littérature, Paris X), puis sa publication [43], constituent une étape décisive de la recherche tocquevillienne à laquelle elle contribue de manière très importante par son travail d’édition des textes de Tocqueville dans les Oeuvres Complètes [44] et dans La Pléiade [45]. Elle a en outre joué un rôle très important dans l’organisation de colloques [46], la direction et la participation aux soutenances de thèses, et dans l’édition [12] de La Revue Tocqueville, dont elle est l’un des trois responsables de, avec Michel Forsé et Cheryl Welch.


III-2. les autres travaux en cours :
les écoles doctorales et le cas de Sciences Po

Si l’on se reporte au fichier central des thèses [47], un outil censé donner l’état de toutes les thèses préparées en France, depuis 1968, sur un sujet, à la requête « Tocqueville », on obtient le résultat suivant, très incomplet, on le verra :

Nom

Prénom

Établissement

Date de 1ère inscription

TITRE

Nom du directeur

Babouram

Vanessa

Université Panthéon-Sorbonne–Paris I

01 11 2000

Majorité et minorité
Dans la pensée politique
Depuis Tocqueville.

Michaud

Benoit

Jean-Louis

Université de Caen

01 11 1994

Tocqueville moraliste

Gengembre

Dambrine

Jérôme

Université de Paris-Descartes (Paris V)

01 12 2005

Religion et politique :
Rousseau et Tocqueville.

Zarka

Dardenne

Franck

École des Hautes études en Sciences Sociales (EHESS)

01 03 1999

Histoire et liberté selon Tocqueville.

Manent

Feder

Glen

Université de Paris-Sorbonne –IV

28 02 2008

Une analyse comparée de Nietzsche et Tocqueville sur la démocratie

Renaut

Gheno

Marco

Université Jean Moulin Lyon 3 (Université de Lyon)

01 12 2008

État, marche et démocratie chez Tocqueville

Guineret

Guellec

Laurence

Université Paris Diderot (Paris VII)

01 03 1994

Éloquence et poétique du discours dans de la Démocratie en Amérique d’Alexis de Tocqueville.

Benrekassa

Hentzien

Marie-Pierre

Université de Reims Champagne-Ardenne

01 03 1995

Tocqueville et les institutions : ses idées constitutionnelles et Politiques, sa participation à la vie publique de 1833 a 1851.

Guillaumin

[13]

Hueber

Bruno

Université Francois-Rabelais Tours

01 10 2005

La démocratie et la question de la guerre dans l’oeuvre d’Alexis de Tocqueville.

Merle

Kadjo

Boyer

Université de Paris ouest Nanterre la Défense

01 12 1997

Moeurs et politique dans la philosophie constitutionnelle d’Alexis de Tocqueville.

Marshall

Keslassy

Eric

Université de Paris Dauphine (Paris IX)

01 11 1999

Question sociale et démocratie dans l’oeuvre de Tocqueville.

Steiner

Le Strat

Claire

Université de Paris ouest Nanterre la Défense

01 04 2003

Le souvenirs de Tocqueville : construction, travail sur soi, reconstructions et rationalisation.

Lacroix

Miyashiro

Yasutake

Université de Paris Sorbonne – Paris IV

01 10 2004

La philosophie libérale républicaine de la démocratie chez Alexis de Tocqueville.

Renaut

Oskian

Giulia

Institut d’études politiques de Paris

01 10 2008

Tocqueville : droit et société.

Jaume

Sertdemir

Seckin

Université Paris Diderot (Paris VII)

01 10 2004

Recherches sur la liberté politique chez Tocqueville et Arendt.

Tassin

Urvicz

Jessica

Ecole des Hautes études en Sciences Sociales (EHESS)

02 02 2007

De la nature de la démocratie à partir de Platon et Alexis de Tocqueville.

Manent

Vyzas

Theodoros

Université Paul Valéry –Montpellier III

01 03 2001

Traduire en grec « l’Ancien régime et la Révolution » d’Alexis de Tocqueville : étude terminologique.

Masson

Wolff

Jean-Philippe

Université Paris V

18 10 2007

Tocqueville et Weber en Suède aujourd’hui

Orfali /Valade


Ce qui permet d’opérer un classement par années, et par disciplines que l’on peut faire apparaître dans le tableau ci-dessous :

 [14]

Année/
Discipline

1994

1995

96-98

1999

2000

2001

2002

2003

2004

2005

2006

2007

2008

Total

Droit public

Kadjo

Oskian

2

Histoire

Vyzas

1

Littérature

Benoît Guellec

2

Philosophie

Dardene

Babouram

Miyashiro

Hueber

Feder Gheno

6

Science Pol

Hentzien

Le Strat

Sertdemir

Urvicz

4

Socio

Keslassy

Dambrine

Wolff

3

Total

2

1

0

2

1

1

0

1

2

2

0

3

3

18



Soit : Science Politique : 4 / Sociologie : 3 ; / Histoire : 1/ Droit public : 2/ Littérature : 2 : Philosophie : 6.


Mais ces données provenant du fichier central des thèses sont très incomplètes, même si elles fournissent déjà des renseignements significatifs sur ce qui s’est passé depuis quinze ans en matière de recherche tocquevillienne en France. Ce tableau ne permet pas de savoir si la thèse a été soutenue, ni la composition du jury, ni la mention obtenue ; en outre certaines thèses qui ont été soutenues à cette époque ne figurent pas dans le fichier. Il faut y ajouter les thèses d’Antoine Leca, de Françoise Mélonio, d’Yves Couture : Philosophie politique et modernité, l’exemple de Tocqueville, (Paris I, 1998) d’Yves Ndzimba- Ganyanad : Anthropologie historique d’Alexis de Tocqueville, (Amiens, 1998), de Patrick Thierry : Tocqueville, Jefferson, Burke, les révolutions américaine et française, (Paris X, 1999) de Serge Audier : Machiavel, Tocqueville, Marx, dans la pensée politique française depuis l’entre-deux guerres, (Caen, 2000) et d’Arnaud Coutant : 1848 : le moment tocquevillien, (Reims, 1999)

Depuis 1993, huit - au moins - des thèses, figurant ou non au fichier central, ont déjà été soutenues, par ordre alphabétique celles de Serge Audier, Jean-Louis Benoît, Arnaud Coutant, Yves Couture, Laurence Guellec, Eric Keslassy, Ndzimba-Ganyad, Theodoros Vyzas ; quatorze autres seraient en cours, celles de Babouram, Dambrune, Dardenne, Feder, Gheno, Hentzien, Hueber, Kadjo, Le Strat, Miyashiro, Oskain, Urwicz et Wolff, parmi ces quatorze thèses, certaines ont peut-être soutenues récemment ou abandonnées, et quatre autres thèses qui figuraient antérieurement au tableau et dont le sujet avait été déposé il y a bien des années, semblent avoir été abandonnées, mais le fichier central ne permet pas de le savoir avec exactitude.

Nous disposons cependant, ici, d’une assez bonne vision d’ensemble : les travaux de recherches ont été (sont) nombreux et variés : vingt-cinq thèses enregistrées depuis 1994, une partie importante d’entre elles ayant été soutenues, parmi lesquelles beaucoup ont donné lieu à une publication, dans la forme originale ou remaniées pour l’édition, le tout présentant une variété d’approches et de points de vues, et une grande diversité d’écoles doctorales et de champs disciplinaires.

Mais il convient de faire quelques remarques concernant les disciplines, les universités et les écoles doctorales :

[15]

En histoire, Tocqueville a quasiment disparu, une fois encore, du champ des historiens : une seule thèse et sur un aspect un peu marginal (ceci dit sans jugement de valeurs) de la pensée de Tocqueville. J’ai fait une expérience à ce sujet quand il s’est agi de chercher un historien français susceptible de faire une communication au colloque de 2005 ; pas un universitaire de premier plan, spécialiste du XIXe ne s’est proposé. Si l’on consulte la revue des enseignants du second degré : Historiens et géographes, on constate que, depuis 20 ans elle n’a proposé aucun texte concernant Tocqueville à l’exception de la recension du livre de Pierre Manent, en 2006 [48], et celle de mon livre sur Tocqueville et les religions, en 2008 [49]. On voit donc que l’effet François Furet, et celui du bicentenaire de la Révolution, est retombé.


En philosophie, à l’inverse, le nombre de thèses est important, notamment à Paris IV, mais il est vrai qu’il y a, aujourd’hui parmi les enseignants de cette université plusieurs tocquevilliens : Serge Audier, Jean-Marie Besnier , Alain Renaut ; une thèse en philosophie également à l’EHESS, sous la direction de Pierre Manent, qui en dirige une autre en sciences politiques sur un de ses thèmes favoris puisqu’il est question de l’histoire de la nature de la démocratie de Platon à Tocqueville (dont le libellé renvoie directement au titre de son livre sur Tocqueville), une autre thèse à Paris I, Panthéon-Sorbonne, sous la direction d’Yves Michaud (université de tous les savoirs, Rouen, Paris I), une à l’université de Tours, une à Lyon 3.

Le statut de Tocqueville vis-à-vis de la philosophie est éminemment variable, La démocratie faisait partie de la liste annexe des textes auxquels les enseignants du secondaire pouvaient emprunter des passages à étudier et commenter, d’après les instructions officielles des années 70. Dans les années 1975, l’Inspection Générale décida de le rayer de la liste, avant de le réintroduire bien plus tard.

En 1980, quand je décidai de faire une thèse sur Tocqueville, je rencontrai Simonne Goyard-Fabre, titulaire de la chaire de philosophie de l’Académie de Caen, spécialiste de philosophie politique qui me dit : « Entendons-nous bien, Tocqueville n’est pas un philosophe »… Finalement, et pour des raisons administratives indépendantes de cette affirmation, j’entrepris ma recherche sous la direction de Claude Bruaire, à Paris IV Sorbonne, avant de terminer ma thèse, à Caen, sous la direction de Gérard Gengembre, à la suite du décès de Claude Bruaire.

À la fin des années 90, au contraire Tocqueville redevint un « philosophe », sans qu’on retienne la moindre nuance. Pierre Manent, Agnès Antoine, Robert Legros, écrivirent nombre de textes, firent des communications sur « Tocqueville philosophe ». Le dernier d’entre eux auquel je demandais d’être un peu précis lors d’une rencontre avec les étudiants américains de Caen en 2005 me répondit sans hésiter que Tocqueville peut être considéré comme philosophe parce qu’il a une conception de l’homme…

Mais Dostoïevski aussi a une vision de l’homme ; on ne le présente pas pour autant comme philosophe !…

[16]

Il faut en revenir à Tocqueville lui-même, il répète à l’envi qu’il n’est pas philosophe (au sens classique) encore moins métaphysicien, mais il écrit à Kergorlay qu’il veut entreprendre avec L’Ancien Régime, un travail d’histoire philosophique. Tocqueville est simplement et strictement un philosophe (du) politique, au même titre que Montesquieu et Rousseau.


En droit, les juristes s’intéressent de nouveau, aujourd’hui, à Tocqueville, depuis la thèse de Leca, en passant par une multitude de Mémoires, de DEA, et par les travaux d’Arnaud Coutant qui sont à la frontière de l’histoire et du droit. On est loin du temps où l’on affirmait, bien à tort, que Tocqueville n’était pas un constitutionaliste, alors qu’il fut l’un des dix-huit rédacteurs de la constitution de 1848, notamment en raison de son analyse remarquable, aujourd’hui encore, de la constitution des États-Unis !


En littérature, c’est là où les changements ont été les plus considérables. Moins d’une page (sur 765) sur Tocqueville dans l’Histoire de la littérature française, chez Bordas [50]. L’inscription de Tocqueville au programme de l’agrégation de Lettres 2005, bicentenaire oblige, à donné lieu à des publications et colloques dans lesquels on a fait appel à des spécialistes, à des non-spécialistes (dix-neuvièmistes) soucieux de relier Tocqueville à leurs anciennes connaissances et/ou pratiques, avec des succès divers, mais parfois réels, aussi bien qu’à des nouveaux venus qui, découvrant Tocqueville, ont présenté des communications parfois très intéressantes.

Jamais les qualités de style de Tocqueville n’ont été mises à ce point à l’honneur [51], le seul problème qui se pose est de savoir ce qu’il en restera. Je crois, pour ma part, que le soufflé retombera, mais beaucoup auront découvert Tocqueville et relativiseront les jugements de Sainte-Beuve et Aron à concernant « sa prose triste », la prose de ces deux auteurs n’étant elle-même, pour intéressante, qu’elle soit, ni particulièrement drôle, ni déliée par l’élégance des grands stylistes !


En sociologie, la thèse engagée à Paris V : Religion et politique, Rousseau et Tocqueville, sera sans doute pour partie sociologique, pour partie historique, comment faire autrement avec Tocqueville ?...

Pour le reste, c’est sans doute en sociologie que Tocqueville est considéré de façon diamétralement opposée par les uns et les autres, tantôt précurseur, tantôt sociologue à la marge, ou comparatiste [52]… En 2005, Boudon fait de Tocqueville un des « Grands » de la sociologie ; deux ans après, Willy Pelletier, dans le livre qu’il a écrit avec Claire Le Strat, lui dénie quasiment cette appartenance. Il est vrai que, pour l’instant, l’un et l’autre ne pèsent exactement pas le même poids pour les sociologues. Il est possible de se faire une idée de l’approche de ces deux auteurs en se reportant à deux vidéos en ligne où ils s’expriment [53].

[17]

Le cas de Science Po : ici, le problème est particulier et surprenant ; pendant les longues années d’oubli de Tocqueville, l’Institut d’Études Politiques était le dernier lieu où l’on continuait à citer son nom et à lui accorder quelque importance avant que Raymond Aron, directeur d'études à l'École Pratique des Hautes Etudes (1960-1983) et professeur de sociologie de la culture moderne au Collège de France (1970-1983), ne remette véritablement La démocratie en Amérique à l’honneur à partir des années soixante [54]. Curieusement si l’on recherche les ouvrages important ou les articles sur Tocqueville, en provenance directe de Sciences Po qui ont fait date, depuis trente ans, la récolte est bien maigre ! Et pourtant on cite quotidiennement le nom de Tocqueville rue Saint Guillaume, mais tout se passe un peu comme s’il était un élément du patrimoine, peu entretenu (hypothèse la plus optimiste), ou comme si l’on estimait, comme d’autres, par exemple Nicolas Weil et André Fontaine dont je parlais au début, que de Tocqueville il n’y a plus rien à dire parce qu’il n’a plus rien à nous dire ! J’en veux pour illustration les propos d’enseignants et de directeurs de recherches eux-mêmes [55], ce qui m’a été dit à Sciences Po quand j’y ai fait deux communications, mais aussi le fait que, pour le bicentenaire, s’il y eut bien, en juin 2005, un mini-colloque consacré à Tocqueville, ce fut à la seule initiative d’un groupe d’étudiants. Enfin, autre élément significatif, les presses de Sciences Po ont lancé une nouvelle revue en 2001 : Raisons Politiques, dont le premier numéro fut consacré à Tocqueville : Le moment tocquevillien… dans lequel aucun des articles n’est le fait d’un professeur ou chercheur de Sciences Po, exception faite d’une Table Ronde sur Tocqueville chez les historiens, à laquelle participaient Marc Lazar et Marc Sadoun ; mais une Table Ronde n’est pas une communication, organisée, charpentée, développant une problématique précise !

Les choses sont peut-être en train de changer désormais, notamment avec l’arrivée de Lucien Jaume, spécialiste de Tocqueville auquel il vient de consacrer un ouvrage savant : Tocqueville, aux éditions Fayard, 2008, qui est moins une biographie qu’une présentation ample du milieu intellectuel et culturel parisien et du fond idéologique de la société dans laquelle il évoluait.

[18]


IV. Une nouvelle approche : une virulente critique de Tocqueville


IV–1. Le contexte historique


Au sortir de la seconde guerre mondiale, la droite traditionnelle française [56] était idéologiquement exsangue. Sa base idéologique avait été, était, et reste en grande partie maurassienne, pétainiste/maréchaliste, néopétainiste. C’est là le vieux fond de « L’idéologie française ». Le parti socialiste ne valait guère mieux, mariant un discours très marqué à gauche et sans concessions et « une pratique molle » [57]. Droite et gauche, MRP, Socialistes, Gaullistes allaient engager la France dans une série de guerres imbéciles et criminelles au moment de la décolonisation ratée. De Gaulle sut, enfin, y mettre un terme, après les avoir engagées, avant de mettre en place le néocolonialisme du système France-Afrique qui n’est guère reluisant.

Dans les années 60-80, seul Aron fut capable de présenter des analyses charpentées à des partis idéologiquement en coma dépassé, dont les leaders continuaient d’entretenir des amitiés avec Touvier (Pompidou) et Bousquet (Mitterrand).

Mais à cette époque, toute l’intelligentsia, intellectuels et universitaires (parisiens) consommaient « L’opium des intellectuels », se ralliant, plus ou moins, à des « marxismes imaginaires » [58] qu’Aron fustigeait à juste titre. Lui seul fut capable de mener ce combat (c’est du moins ce qui était perçu dans les mieux intellectuels comme dans l’opinion publique), ce qui lui valut de solides inimitiés : « Mieux valait avoir tort avec Sartre que raison avec Aron », et ce qui le voue, aujourd’hui encore, à une détestation posthume, et Tocqueville avec lui, puisque Aron avait engagé Tocqueville dans le combat du libéralisme, mais également de l’anticommunisme.

Mayer, Aron, Lefebvre, Soboul, Lefort, Furet et quelques autres…

La droite classique française [59], et les socialistes ont été, et sont, incapables de comprendre Tocqueville, et plus encore l’extrême-gauche qui l’attaque aujourd’hui. Celle-ci ignore, ou ne peut admettre que, dans les années 1939-1960, tous les « redécouvreurs » de Tocqueville, avaient une solide formation marxiste (ou marxienne) de Jacob-Peter Mayer, Juif allemand, spécialiste de Marx, qui lance l’édition des Oeuvres Complètes chez Gallimard, à Aron, Lefort, Soboul, Lefebvre [60], et Furet… Tous avaient, quelle qu’ait été leur évolution par la suite - critique, abandon, « apostasie » - une bonne connaissance du marxisme, voire une pratique marxiste ou une vision critique post-marxiste [61]. Raymond Aron, qui succéda à Mayer dans [19] l’édition des Oeuvres Complètes, fut certes celui qui mena le combat du libéralisme contre le marxisme, mais il était lui-même un très bon connaisseur de Marx ; il se qualifiait parfois, non sans ironie, de "marxien", et il écrit : « Je suis arrivé à Tocqueville à partir du marxisme, de la philosophie allemande et de l'observation du monde présent (...). Je pense presque malgré moi prendre plus d'intérêt aux mystères du Capital qu'à la prose limpide et triste de La Démocratie en Amérique » [62].

Mais, depuis vingt ans, la critique la plus virulente a trouvé un thème de prédilection, la dénonciation de Tocqueville, soutien et propagandiste des « Boucheries » de la colonisation de l’Algérie.


IV–2. L’attaque sur la colonisation de l’Algérie


En 1988, Tzvetan Todorov publie aux Editions Complexe un Alexis de Tocqueville, De la colonisation en Algérie, en juin 2001, Olivier La Cour Grandmaison publie dans Le Monde diplomatique un texte incendiaire : Quand Tocqueville légitimait les boucheries en Algérie. En 2003, lors d’un colloque organisé par l’université d’Artois, Nourredine Saadi fait une communication sur Tocqueville et l’Algérie. Tous ces travaux ont en commun d’être des redites, au premier, second et troisième niveau d’un texte remarquable publié par Melvin Richter dans le Review of Politics : Tocqueville on Algeria [63].

Il se trouve que je connais personnellement Melvin Richter, avec lequel j’entretiens des relations d’amitié, comme je suis également ami de Cheryl Welch et Jennifer Pitts, les trois spécialistes de Tocqueville qui, aux États-Unis, ont réfléchi à la question des positions de Tocqueville par rapport à la colonisation et souligné l’écart, voire la contradiction, entre les positions défendues par Tocqueville dans De La démocratie en Amérique et celles concernant la colonisation en Algérie. Nos points de vues sont sinon identiques, du moins loin d’être inconciliables, le tout est une question de nuances, de rappel de la dimension diachronique…

En revanche, Melvin Richter avec lequel nous évoquions cette question, lors du colloque du bicentenaire, s’est vivement plaint à moi d’avoir été victime d’un plagiat et d’une trahison : plagiat parce qu’on a littéralement pillé son texte, ses références… trahi, parce que lui, comme Cheryl Welch et Jennifer Pitts, analysent les éléments « à charge et à décharge ». Todorov, au contraire, ne retient que les tiers des textes qui peuvent aller dans le sens de sa thèse, n’hésitant pas, au besoin, à changer un mot pour un autre ; nos vertueux censeurs se livrent à tout un travail de découpage, de décontextualisations inadmissibles [64]. Mieux, ou pire, dans le texte de Saadi, toutes les références qui devraient appuyer la démonstration, sont soit absentes, soit fausses [65]… La chose est assez simple, il s’agit d’une déconstruction idéologique à l’arme lourde ! Le propos prendrait toute sa valeur si la démonstration reposait sur des faits et textes précis, [20] rapportés avec exactitude et dans leur contexte. Pierre Vidal-Naquet [66], l’un des grands historiens français, une figure morale reconnue de tous pour son honnêteté, anticolonialiste convaincu, défenseur de l’indépendance de l’Algérie, a choisi - et ce fut son testament intellectuel - de dénoncer dans la revue ESPRIT les procédés employés par Olivier La Cour Grandmaison dans Coloniser exterminer (qui généralise la même thématique) : « Dommage que ce livre, à la fois boursouflé et hâtif, ne puisse pas vraiment faire la preuve des bonnes intentions dont il est pavé. Nous sommes trop foncièrement anticolonialistes pour nous en réjouir. Il reste que l’air du temps de la dénonciation médiatique ne suffit pas à arrimer à la science des convictions et à faire d’OLCG un historien plausible [67] ».

Olivier Baruch est au moins aussi sévère dans la recension qu’il fait du même ouvrage dans la revue le Banquet : « Dans une livraison passée du Banquet, Jean-Louis Benoît avait ainsi montré que la présentation de la position de Tocqueville sur la question algérienne, à laquelle s'était déjà livré Olivier Le Cour Grandmaison dans un texte précédent, reposait sur des citations tronquées et largement décontextualisées. Bis repetita : l'exercice est à renouveler ici, textes à l'appui, mais il est d'ores et déjà clair que, jugé à l'aune des préjugés racistes ayant accompagné la conquête de l'Algérie, Tocqueville est des plus modérés [68] ».

Il s’agit bien d’une lutte violente. Tocqueville est considéré (en raison des vingt-cinq années de marquage idéologique de la droite française par l’intermédiaire de Raymond Aron qui avait construit « son » Tocqueville, un Tocqueville de Guerre Froide) par les adversaires idéologiques les plus violents du système actuel [69], comme un ennemi idéologique contre lequel tous les moyens sont bons. Les attaques outrancières sont sans risque et l’on pense se grandir à attaquer un ennemi d’importance…qui ne dispose pas du droit de réponse.

Mais un tel courant est très fort ; ici le combat idéologique justifie tout. Ainsi, un collègue, soucieux de rétablir un peu d’objectivité dans le débat, a intégré à l’article Tocqueville de l’édition française de Wikipedia, des textes – minutieusement référencés (citations exactes, édition page…) – concernant la critique de Bugeaud par Tocqueville, et sa volonté, sans cesse réitérée, d’interdire à l’armée française d’entre en Kabylie. Ces textes ont été purement et simplement supprimés par un autre « contributeur » ; ils allaient à contre courant de la doxa anti-tocquevillienne du moment, et, ironie du propos, Wikipedia indique que l’article a été modifié parce que des ajouts n’étaient pas référencés [70] ! À l’inverse, dans la version anglaise de Wikipedia il est bien fait état de la polémique existant sur ce point et des objections apportées aux développements d’Olivier La Cour Grandmaison !

Second exemple de pratiques actuelles, en 2005, au colloque d’Anvers, Serge Audier et moi, avons [21] présenté, une analyse de la lecture de Tocqueville par Aron. Exercice stimulant qui permettait aux participants du colloque de prendre connaissance de deux points de vue différents et complémentaires. J’expliquais, entre autres, les circonstances politiques (la Guerre Froide) et idéologiques de l’explication et de l’utilisation de Tocqueville par Aron. On annonçait alors la sortie à venir d’un ouvrage sur La canonisation libérale de Tocqueville, et je pensais qu’il y avait effectivement là un angle d’attaque intéressant.

Malheureusement la méthode et les présupposés de ce livre manquent d’objectivité et de rigueur. Le propos est évidemment polémique, le choix du titre de la collection éditoriale l’annonce sans détours : La politique au scalpel… L’objectif premier n’est pas de proposer une analyse critique rigoureuse de la lecture de Tocqueville par Aron et ses épigones, mais de porter un discrédit complet sur tous les sociologues de la pensée libérale et par là même sur Tocqueville que l’on assimile totalement à la présentation qu’on a fait de sa pensée et de ses engagements politiques. D’ailleurs, dans une perspective « néo-structuraliste », ‘Tocqueville’ « n’existe pas », n’existe que le discours sur Tocqueville, pas question de savoir ou d’analyser quelle pouvait/pourrait être l’interprétation correcte de ses écrits, engagements et travaux. Bref on ne juge pas Tocqueville lui-même…puisqu’il n’existe pas. Mais on critique quand même sa personne, sa famille, ses idées, et évidemment on établit qu’il n’était ni historien ni sociologue… En outre, la réduction de tous les analystes de la pensée et l’oeuvre de Tocqueville à une forme « d’ aronisme » n’est guère possible, mais il importe, pour les auteurs, de rejeter en bloc toutes les autres lectures et analyses décidément par trop inclassables.

Ensuite il ne reste qu’à régler le compte d’Aron, suppôt de l’Amérique (qu’Aron ait été marqué par la lecture anglo-saxonne de Tocqueville, rien de plus vrai, mais l’outrance du propos lui fait perdre une partie de sa pertinence), puis celui de Furet et des siens qui réintroduisent Tocqueville au rang des historiens parce qu’ils disposaient des « moyens de l’imposer institutionnellement (à l’université) et par leurs alliances avec des autorités extérieures (politiques ou médiatiques) assez fortes pour légitimer les savants et élargir leur audience… » (p. 89-90).

*   *   *

Il nous faut maintenant conclure. La réception de Tocqueville a beaucoup évolué en France depuis vingt ans, elle s’est élargie, a ouvert des pans nouveaux dans la connaissance de l’ensemble de son oeuvre et de son action.

Pour autant, Tocqueville demeure globalement méconnu ou inconnu du grand public, ignoré des médias, et en grande partie du monde politique. Que la lecture de Tocqueville ne soit plus le fait d’un seul intellectuel dominant, même accompagné de ses épigones, constitue une étape capitale, permettant de [22] multiplier les axes de recherches, de publier des travaux dont certains sont de grande qualité [71] et d’aller beaucoup plus loin dans la lecture du penseur politique qui a posé avec le plus d’acuité la problématique de la démocratie moderne. Nous sommes donc à la croisée des chemins, de belles perspectives s’ouvrent aux chercheurs qui considèrent que des forces et de ses faiblesses des analyses de Tocqueville nous pouvons, aujourd’hui encore, tirer des enseignements précieux.

Jean-Louis Benoît

FIN



[1] Lors de la chute du Second Empire, Tocqueville est mort depuis onze ans, et avait cessé toute activité politique directe depuis dix-huit ans.

[2] Voir Serge Audier, Tocqueville et la tradition républicaine, Cahiers de philosophie de l’Université de Caen, n° 44, 2008, p. 171-246.

[3] Essai politique sur Alexis de Tocqueville, avec un grand nombre de documents inédits, Paris : F. Alcan, 1910.

[4] Librairie Académique Perrin, 1925.

[5] Montesquieu, dans L’Action Française, avril 1903.

[6] P.A. Coustaud, le frère de l’illustre commandant, dans Je suis partout, Décembre 1942.

[7] Si on retient, comme il est possible de le faire, au moins jusqu’à une période récente, la distinction, établie par René Rémond, d’une triple tradition de la droite française en trois lignées principales, trois familles héritées des conflits du XIXe siècle, la droite « orléaniste » ou libérale, la droite « bonapartiste » ou autoritaire, et la droite « légitimiste » ou réactionnaire ( in La Droite en France de 1815 à nos jours, 1954, renommé les Droites en France pour sa quatrième et dernière édition, en 1982).

[8] Editions Médicis, 2 volumes, Paris, 1951 ; cette même année est celle de la sortie du même texte, également en deux volumes, dans l’édition des Oeuvres Complètes Gallimard, alors dirigée par Jacob-Peter Mayer, avec une préface de H. J. Laski ; la dernière édition complète (Calman-Levy) datait de 1888 et n’était pas, semble-t-il, épuisée. Il s’était donc vendu, en France, pendant un demi-siècle, moins de trente exemplaires, par an, de La démocratie.

[9] Pour Barbey d’Aurevilly, Tocqueville n’est qu’un écrivain : « laborieux », aux facultés moyennes, cultivées et apprêtées, qui n’a été l’objet que d’admirations séniles ou juvéniles. Bref, un écrivain sans écriture, qui parle et pense « comme tout le monde pense et parle à une certaine hauteur de société » (article paru dans Le Pays, 22 janvier 1861, article repris dans XIXe siècle : Les OEuvres et les hommes, tome 13, 2e série : littérature épistolaire, Paris : A. Lemerre, 1893-1897). Voir à ce sujet mon Tocqueville Moraliste, p. 467-469.

[10] L’analyse de la préface et du contenu des notes constituerait un très bon sujet de recherche pour un étudiant désireux de rédiger un Mémoire d’études supérieures sur la réception de Tocqueville en France. Ainsi, par exemple, concernant le texte de la pétition des Cherokees déposée au Congrès des États-Unis, l’auteur de la note estime qu’elle n’a pu être rédigée par un Indien, de même qu’il prend au premier degré le dégoût des Américains, Blancs, vis-à-vis des Noirs, dont Tocqueville fait état en considérant que c’est là le jugement de Tocqueville lui-même alors qu’il stigmatise, au contraire, cette attitude raciste...

[11] Vrin, 2004.

[12] On est trop peu attentifs, singulièrement en France, au rôle qu’a joué Hannah Arendt pour la découverte de Tocqueville, notamment en Allemagne et aux États-Unis. Michaël Hereth me confiait au symposium consacré à Tocqueville qui s’est déroulé à Saint Jacques de Compostelle, en septembre 2008, être arrivé à Tocqueville par Hannah Arendt (voir par exemple Michael Hereth to Hannah Arendt, 1971. Courtesy of Michael Hereth). Daniel Cohn Bendit dit exactement la même chose et rappelle qu’il a bien connu la philosophe qui était une amie de ses parents (voir).

[13] J’avais, en tant que président d’une association culturelle, été à l’initiative de ce colloque qui s’est déroulé en partenariat : Association lire à Saint-Lô et Conseil Général de la Manche, les 11 et 12 septembre 1990. Les actes de ce colloque, auquel participaient François Furet (directeur scientifique), Philippe Bénéton, Jean-Michel Besnier, François Burdeau, Simone Goyard-Fabre, Mickaël Hereth, Robert Legros, Pierre Manent, Françoise Mélonio, Raymond Polin et James T. Schleifer, ont été publiés, malheureusement de façon incomplète, dans les Cahiers de philosophie politique et juridique de l’Université de Caen, n° 16, 1991.

[14] Le prix Alexis de Tocqueville, créé en 1979 à l'initiative de Pierre Godefroy, député de la circonscription de Valognes, avec l'aide d'Alain Peyrefitte, est attribué tous les deux ans. Les lauréats successifs ont été Raymond Aron, David Riesman, Alexandre Zinoviev, Karl Popper, Louis Dumont, Octavio Paz, François Furet, Leszek Kołakowski, Michel Crozier, Daniel Bell, Pierre Hassner, Colin Powell (!), et Raymond Boudon (2008).

[15] Ce qui m’a permis de faire une conférence sur Tocqueville et la presse, à l’école de journalisme de l’Université de Marseille, le texte de cette conférence est disponible en ligne à l’adresse : URL.

[16] La même année, deux articles, au moins, et d’une tout autre tenue, furent publiés dans des journaux allemands, Frankfurter Allgemeine Zeitung 30 juillet 2005, et Süddeutsche Zeitung, 29 juillet 2005…

[17] Tocqueville, un destin paradoxal , Bayard, 2005.

[18] Il existe bien un système BHL qui bénéficie d’une sorte de privilège, de droit à paraître où il veut, quand il veut, sur les chaines de télévision, assuré de recevoir des éloges sans réserves dans tous les hebdomadaires qui se présentent comme des relais médiatiques et culturels. En fait ce système renvoie à des pratiques d’un autre temps - celui de la vassalité - ou d’autres lieux ; une sorte d’hommage dû et rendu à une sorte de parrain d’une très honorable société médiatique. Quelques ouvrages ont été consacrés au système BHL, par exemple Le B.A. BA du BHL : Enquête sur le plus grand intellectuel français, de Jade Lingaard et Xavier de La Porte (éditions La Découverte, octobre 2004), mais l’homme semble indéracinable et le système médiatique français semble, sur ce point, désormais irrécupérable.

Les intellectuels français de la génération précédente : Foucault, Derrida, Deleuze, Bourdieu n’apparaissaient que très rarement dans les médias vis-à-vis desquels ils se montraient très critiques (on n’a pas pardonné à Bourdieu son : Sur la télévision, qui n’avait qu’un défaut, un vice rédhibitoire, dénoncer la corruption d’un système et dévoilant la stricte vérité) !

Aujourd’hui, à l’inverse, et depuis près de trente ans, nos « nouveaux intellectuels » sont devenus médiatiques et remplissent les écrans de télévision, les pages des hebdomadaires. Du temps de Mitterrand, ils jouaient les conseillers du prince et avaient leur assiette à l’Elysée ; désormais spécialistes de tout et du tout-venant, ils disposent de créneaux, de tribunes, dans lesquelles chacun d’eux dispense comme vérité philosophique ce qui relève tout au plus de l’opinion.

[19] Je rapporte très exactement, ici, la réaction de nos éminents collègues des plus célèbres universités américaines lors de la seconde partie du colloque du bicentenaire, à Yale, alors que se déroulait une campagne médiatique indécente pour un produit (le livre à venir de BHL) qui n’était que de la « fausse monnaie », au sens que Gide donne à cette expression dans le roman éponyme !

[20] J’ai eu pour collègues au lycée de Vernon, dans les années 73-75, deux jeunes normaliens, de la rue d’Ulm (« les héritiers », dans la terminologie de Bourdieu), qui évoquant des textes ou des jugements d’autres normaliens, disaient : « Je reconnais bien là l’esprit de Cloud » (l’autre école normale supérieures de l’époque – Saint-Cloud - qui accueillait quelques « boursiers » ; et manifestement, le propos n’était pas vraiment laudatif !

[21] Voir LA REVUE TOCQUEVILLE. THE TOCQUEVILLE REVIEW. VOL. XIX N° 1 - 1998. CONTENTS ... 1982-1997. Tocquevilliana. P.189 Jean ETIENNE - Tocqueville entre au lycée…mais l’enthousiasme de l’Inspecteur Général, auteur de l’article, pourrait bien être retombé, comme un soufflé, pour les raisons que j’ai indiquées et dont la vérité se manifeste quand on demande aux élèves qui ont terminé cette scolarité qui était Tocqueville et s’ils peuvent présenter deux ou trois idées ou notions qu’ils auraient retenues…

[22] Cette représentation sociologique n’est surprenante qu’au premier abord ; elle correspond en fait au choix, et à l’appui économique, du lobby des milieux d’affaires qui bénéficie ensuite d’un colossal retour sur investissement à tous les niveaux.

[23] John J. Pitney, Jr. in The Weekly Standard November 13, 1995.

[24] Pocket/Agora, 2005.

[25] Voici un passage tout à fait remarquable de ce discours : « (Nos) structures sociales, voire mentales, (sont) encore archaïques ou trop conservatrices.

Nous sommes encore un pays de castes. Des écarts excessifs de revenus, une mobilité sociale insuffisante maintiennent des cloisons anachroniques entre les groupes sociaux. Des préjugés aussi : par exemple dans une certaine catégorie de la population ouvrière, à l'encontre des métiers techniques ou manuels.

J'ajoute que ce conservatisme des structures sociales entretient l'extrémisme des idéologies. On préfère trop souvent se battre pour des mots, même s'ils recouvrent des échecs dramatiques, plutôt que pour des réalités. C'est pourquoi nous ne parvenons pas à accomplir des réformes autrement qu'en faisant semblant de faire des révolutions. (Applaudissements sur les bancs de l'union des démocrates pour la République, du groupe des républicains indépendants et sur de nombreux bancs du groupe Progrès et démocratie moderne). La société française n'est pas encore parvenue à évoluer autrement que par crises majeures.

Enfin, comme Tocqueville l'a montré, et ceci reste toujours vrai, il existe un rapport profond entre l'omnipotence de l'État et la faiblesse de la vie collective dans notre pays.

Les groupes sociaux et les groupes professionnels sont, par rapport à l'étranger, peu organisés et insuffisamment représentés. Ceci ne vise aucune organisation en particulier mais les concerne toutes, qu'il s'agisse des salariés, des agriculteurs, des travailleurs indépendants, des employeurs : le pourcentage des travailleurs syndiqués est particulièrement faible. Tout récemment encore, le malentendu sur l'assurance-maladie des non-salariés n'a été rendu possible que par l'insuffisance d'autorité des organisations professionnelles ».

[26] Tocqueville avait été élu à l’Académie des Sciences Morales et Politiques en 1838, puis de l’Académie Française, en 1841.

[27] On peut trouver ce discours en ligne à l’adresse suivante. URL.

[28] Odile Jacob, 2005.

[29] Sur cette question, voir Comprendre Tocqueville, p. 2, n. 4 ; on trouve une illustration de la quasi-dénégation de la qualité de sociologue de Tocqueville dans un ouvrage de facture très critique : La canonisation libérale d’Alexis de Tocqueville, par Claire Le Strat et Willy Pelletier, 2006. Voir : URL.

[30] Voir ce qu’écrit Laurence Guellec à ce propos dans les premières pages de sa thèse : « D'autre part, on évite les débats absurdes sur la scientificité ou la non-scientificité de l'introuvable méthode tocquevillienne » !…

[31] Il ne s’agit, ici, que de mon avis - subjectif et discutable - ; le lecteur pourra se faire sa propre opinion en écoutant ces différentes communications sur le canal de l’Académie Française : URL.

[32] Édité par The University of Chicago Press, 2003.

[33] Étude littéraire sur Alexis de Tocqueville, éditée par Charles Douniol, Paris 1861.

[34] Par exemple celle d’Alain de Benoist in Bibliographie générale des droites françaises, éd. Dualpha, 2005.

[35] Shiner (Larry E.) - The Secret Mirror : Literary Form and History in Tocqueville's Recollections, - Ithaca & London : Cornell University Press, 1988.

[36] Tocqueville et les langages de la démocratie, Paris, Champion, 2004.

[37] Un auteur hésite toujours à faire état de ses travaux, je dois simplement signaler ici que l’un des grands spécialistes de Tocqueville, Pierre Gibert, écrit dans la recension de mon ouvrage dans la revue ÉTVDES : « Je me garderai bien d'omettre le dernier chapitre, amorcé dès l'introduction et préparé tout au long de cette remarquable analyse. Intitulé ‘’ L'écriture du moraliste’’, il aborde quelque chose qui a sans doute déjà été traité ici et là, et qui ne manque d'ailleurs jamais de frapper le lecteur, mais, à mon sens, J.-L. Benoît témoigne ici d'une particulière finesse. Si tout a été dit, et depuis longtemps, sur les modèles suivis par Tocqueville - Pascal sans doute, mais surtout Montesquieu et Rousseau -, est ici proposée une analyse de l'écriture, des figures de style, de l'art du portraitiste, etc., qui dépassent les notations plus ou moins rapides des prédécesseurs de J.-L. Benoît. Sur près de cent pages, tout est fait pour que rien n'échappe au lecteur du brio d'un écrivain qui, en raison même des jeux paradoxaux de son expression, est sans doute l'un des plus grands et des plus originaux du XIXe siècle français, et pas seulement comme écrivain politique ». Or Fumaroli n’ignorait pas l’existence de l’ouvrage dont il était allé - lui-même - demander un exemplaire, en voisin, chez l’éditeur (7 Quai Malaquais) qui m’a rapporté l’anecdote.

En outre, six mois plus tôt, le 13 décembre 2004 un colloque, réduit à une journée, et consacré à Tocqueville et la littérature, s’était déroulé à la Sorbonne, colloque dont Fumaroli ne pouvait ignorer l’existence, car dans cet univers parisien tout se sait, mais c’est peut-être là justement la raison de sa remarque ! Les actes de ce colloque ont été publiés en 2005 aux Presses de l’Université de Paris Sorbonne.

[38] Voir Comprendre Tocqueville, p. 159-160 et Tocqueville, un destin paradoxal, p. 60-61.

[40] Ce point est flagrant quand on considère les deux communications faites par Pierre Manent au colloque de Saint-Lô, en 1990 et à celui de Cerisy, en 2005. D’un point de vue tocquevillien, la seconde communication est même en retrait par rapport à la première. D’emblée, Manent exclut toute approche biographique, ce qui interdit l’accès à une partie des problématiques essentielles de Tocqueville, en même temps, il intègre à son analyse sa réflexion sur la démocratie grecque, ce qui se justifie très bien de son point de vue, moins dans une perspective tocquevillienne, Tocqueville considérant que l’Antiquité athénienne, tout comme les Républiques italiennes de la Renaissance ne relèvent pas de la problématique politique de la démocratie moderne qu’il analyse et qui s’instaure peu à peu grâce à l’évolution continue de la société depuis le XIe siècle.

[41] Voir dans Reading Tocqueville, fron Oracle to Actor, Palgrave/Macmillan, 2007, ma communication au colloque d’Anvers, 2005 : Diachrony, Synchrony and New Perspectives, p.52-70, dans laquelle je présente la réception de Tocqueville par Aron, Gauchet, Taylor et Walzer.

[42] David Selby est un jeune chercheur de l’Université de San Diego que j’ai rencontré lors de la seconde partie du colloque de 2005 à Yale et qui prépare une thèse sur Tocqueville et le jansénisme. En quelques années, il a acquis une connaissance remarquable de l’ensemble du corpus tocquevillien et de l’ensemble de travaux importants consacrés à Tocqueville aux États-Unis et en France. Voir par exemple : URL 1 et URL 2.

[43] Le texte de la thèse a été repris, et modifié pour la publication, sous le titre : Tocqueville et les Français, Aubier/Histoire, 1993.

[44] Tome XVI et tome XVII, 3 volumes en cours d’achèvement.

[45] Volume III, mais elle a fourni en la matière un travail qui dépasse largement ces seuls volumes.

[46] Elle a participé, avec moi, à l’organisation du colloque de Saint-Lô en 1990 et de celui de 2005, mais elle a participé également à de nombreux autres colloques, notamment aux États-Unis et au Japon.

[48] Politique, Démocratie, Tocqueville et la nature de la démocratie. Pierre MANENT. Ed. Gallimard coll. Tel, 2006, 196p. n° 397, p. 367 ... URL.

[49] Alexis de TOCQUEVILLE (com. Jean-Louis Benoît). Ed. Bayard, Paris, 2007, 175p., repères chronologiques. n° 404, URL.

[50] Paris/Bruxelles/Montréal, 1972.

[51] On est loin des affirmations de Fumaroli !

[52] Voir Tocqueville moraliste, p. 13-14.

[53] Voir : URL 1, URL 2 et URL 3.

[54] Dix-huit leçons sur la société industrielle, Gallimard, 1962 ; Essai sur les libertés, Calmann-Lévy, 1965 ; Les Etapes de la pensée sociologique, Gallimard, 1967.

[55] Propos qui m’ont été tenus lorsque j’ai fait deux communications devant des enseignants et directeurs de recherches à l’invitation d’Odile Rudelle., en 2004 sur : « Tocqueville et la résistance du Monde », l’autre le 26 janvier 2005, au Centre d’Histoire de Sciences Po : « Moralité et Justice chez Tocqueville, l'exemple de l'Algérie », dans le cadre du séminaire préparatoire au colloque Cerisy 2006ı- La République en quête de Constitutionı- (URL.).

[56] Certes il est difficile de ne pas classer de Gaulle dans la Droite française, mais il n’appartient pas à la droite traditionnelle qui, certes le soutint, mais aussi, le renvoya, en assurant son échec au referendum de 1969 et son départ (Giscard d’Estaing et Pompidou).

[57] Cette expression de Tocqueville concernant la pratique française sous l’Ancien Régime, garde, hic et nunc, toute sa valeur.

[58] Je souligne, pour ceux qui l’ignoreraient, que ces formules sont de Raymond Aron qui les utilise alors dans ses analyses politiques et ses travaux du moment.

[59] Raymond Aron qui s’est engagé dans le combat idéologique du courant « libéral » de la droite française n’appartient d’ailleurs pas, à mon sens, à la droite traditionnelle par la formation, les « valeurs » de celle-ci qui conserve, notamment, une certaine tradition antisémite réelle, même si elle est temporairement occultée…

[60] Voir, par exemple l’introduction de L’Ancien Régime, rédigée par Lefèbvre et l’article que Soboul consacre à la Révolution française dans l’Encyclopaedia Universalis ; mais on pourrait ajouter le nom prestigieux de Braudel, à la marge (ou lisière du marxisme) qui rédige l’introduction des Souvenirs, dans la collection Idées Gallimard.

[61] On pourra se reporter à : URL.

[62] Dans un article publié par la revue ETVDES, avril 2006 : Tocqueville notre contemporain, Serge Audier écrit : « Toutefois, loin de sous-estimer la permanence de nombreuses inégalités, Aron allait jusqu’à envisager l’éventualité que Marx redevienne le penseur-clé de la fin du XXe siècle dans l’hypothèse où de nouvelles et profondes inégalités devaient apparaître ».

[63] n°25, 1963, p . 362-398.

[64] Voir : URL 1 et  URL 2.

[65] Relevons deux exemples caractéristiques du fait ; Saadi indique par exemple, à un moment, une référence : « Oeuvres Complètes, p. 423 », or les O.C. contiennent 29 volumes !…Et le plus fort est que le pseudo-passage indiqué ne figure à aucune des pages 423 de l’un ou l’autre des volumes des Oeuvres Complètes ! Tout est à l’avenant !

[66] En 1979, Le Nouvel Observateur, ayant fait, comme à son habitude, une louangeuse recension du dernier livre de Bernard-Henry Levy, Le testament de Dieu, Vidal-Naquet avait écrit pour signaler, déjà, « l’anthologie de perles dignes d’un médiocre candidat au baccalauréat » que contenait l’ouvrage. BHL répliqua dénonçant la « police philosophique », « la délation » « le caporalisme ». Il procède de la même façon aujourd’hui avec l’affaire « Botul » ; le plus affligeant étant de voir toute la Nomenklatura médiatique se porter à son secours pour promouvoir ses deux derniers ouvrages, sur toutes les radios, toutes les télévisions. Les mêmes s’étonnent et protestent quand on évoque, aux États-Unis, le déclin culturel de la France, dont tout ceci est la plus belle illustration !

[67] ESPRIT, nov 2005, p. 165-177.

[68] N° 23, 2006/1 URL.

[69] Ennemis également de toutes les tentatives plus ou moins social-démocratiques d’un Jospin, par exemple, et qui ont choisi délibérément de le faire battre par Chirac.

[70] Curieusement, une notice indique que l’article est en (re)construction parce qu’il manque des sources et des références alors que, justement, tous les textes supprimés étaient précisément référencés !...

[71] Le lecteur pourra, par exemple, consulter les recensions des livres les plus importants publiés sur Tocqueville depuis les années 2000 dans les recensions faites par Jacques Coenen-Huther, de l’université de Genève, dans la Revue Européenne de Sociologie (cahiers Vilfredo Pareto) URL, dans la Revue Française de Sociologie, janvier-mars 2007, par Jean-René Tréanton ou dans le Berliner Journal für Soziologie, Heft 4, 2005, S. 551-562 Viele Tocquevilles ? — Neuere Interpretationen eines Klassikers. URL.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le samedi 28 janvier 2012 9:20
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie retraité du Cégep de Chicoutimi.
 
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