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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Jean Benoist, PAYSANS DE LA RÉUNION (1981)
Avant-propos de l'auteur


Une édition électronique réalisée à partir du livre de M. Jean Benoist, PAYSANS DE LA RÉUNION. Extrait de L'Annuaire des pays de l'Océan indien, vol. VIII, 1981, pp. 145-240. Centre d'Études et de Recherches sur les sociétés de l'Océan Indien. Fondation Pour la Recherche et le Développement dans l'Océan Indien. Presses Universitaires d'Aix-Marseille, 1984 [Autorisation formelle accordée par l'auteur, le 17 juillet 2007 de diffuser, dans Les Classiques des sciences sociales, toutes ses publications.]

Avant-propos de l'auteur

« La misère des hommes croît toujours avec leur dépendance. J'ai vu le paysan riche en Hollande, à son aise en Prusse, dans un état supportable en Russie, et dans une pauvreté extrême en Pologne. Je verrais donc le nègre, qui est le paysan de nos colonies, dans une situation déplorable. En voici, je crois, la raison. Dans une république il n'y a point de maître, dans une monarchie il n'y en a qu'un ; mais le gouvernement aristocratique donne à chaque paysan son despote particulier ».
 
Bernardin de St-Pierre
Voyage à l'Île-de-France

 

Faut-il comprendre ou sentir ? Analyser ou témoigner ? Comment dire à la fois la chaleur des hommes et la rigueur des forces sociales, éviter de se mettre à l'abri des abstractions, mais dépasser le reportage ? 

Car il est impossible d'agir autrement. Le travail sur le terrain a été tout cela, constamment. Participation et analyse : tout effort pour comprendre a été en même temps une plongée à travers les injustices, les fausses générosités, et le mépris surtout, gluant d'ignorance et de crainte. 

Dans les campagnes sereines, sur les immenses pentes de cannes qui descendent vers la mer, les Humiliés, des personnages de Gorki, entre l'insécurité du travail, l'alcool et l'émigration de leurs enfants détournent vers la magie ou vers la violence leur éternelle impuissance. L'odeur des géraniums descend de la montagne, l'air est limpide, les routes sont gorgées de voitures neuves, et, à l'abri de ce bonheur apparent, on est coincé, dans les cases, tandis que le propriétaire reprend les terres des colons pour mécaniser la culture. Les jeunes s'en vont sur les chantiers, et les pères les suivent. Le matin, vers 5 heures, ils attendent sous un arbre, au bord du champ de cannes quine veut plus d'eux, l'autobus qui les mènera à la ville vers la journée incertaine ou vers l'emploi plus sûr, celui qui dure quelques mois, sur une route qu'on élargit. 

Le regard peut fouiller longtemps avant de démêler ces contradictions. Les efforts en vue de moderniser l'île sont plus visibles que leur ombre, même si celle-ci s'étend à mesure qu'ils grandissent, comme si à chacun d'eux répondait un double en négatif quelque part dans l'île, un inverse, une antimatière qui dit leur prix et les menace. 

Mais le travail de l'anthropologue se situe justement quelque part au sein de cet envers des entreprises triomphantes, chez ceux qui sont en bout de piste de toutes les décisions, et qui en subissent les contrecoups. Ceux auxquels on demande de participer aux actions et de prendre les risques mais qu'on ne consulte jamais sur les choix. Ceux auxquels on donne des aides, des directives, des conseils, des moniteurs, des assistants sociaux, des brochures, des films, mais qu'on n'écoute pas, qu'on ne connaît pas, qu'on ne voit même pas. Ceux dont les services publics se sont tracé une image à laquelle ils s'adressent confortablement, en tenant soigneusement à l'écart les voix qui monteraient d'une réalité gênante. 

La recherche qui ferait fi de ces voix ne serait qu'un exercice intellectuel, alors que toute recherche est d'abord vécue comme la captation d'un message. Beaucoup ne trahissent-ils pas cette tâche, par conformisme, par ambition, mais aussi par l'effet de cette cécité au sensible particulière à un certain Occident qui fait dire à Malraux (dans « La tentation de l'Occident ») : « Vous êtes semblables à des savants fort sérieux qui noteraient avec soin les mouvements des poissons, mais qui n'auraient pas découvert que ces poissons vivent dans l'eau ». C'est pourquoi cet essai donne une place aux voix. Elles viennent, en contrepoint des chapitres qui structurent la démarche, dire un peu de ce message, apporter leur volume à la linéarité du discours, et rappeler que la vie sociale est tressée d'inquiétudes, de chagrins, d'espoirs et de petits évènements. 

Rappeler aussi que la Réunion, pour celui qui l'aborde n'est d'abord qu'un grand bruit où personne n'entend ces voix, et qu'il faut une longue marche vers le silence pour les apprivoiser. Dans les villas de Bellepierre, on entend surtout l'écho des télévisions et la rumeur d'une petite ville de la France provinciale avec ses accents, ses disputes, et le choc des boules de la pétanque. Il faut le violent coup de rateau de la pluie tropicale, pour tout effacer ; derrière son frottement grave, on pressent alors la Réunion... Puis, à travers l'écoulement de l'eau des terrasses, tandis que la pluie s'éloigne, les rumeurs et les télévisions reprennent... 

Car la Réunion se tient à l'écart. Elle est loin, loin d'elle-même aussi, comme disloquée par sa propre négation. Et pour se défendre, elle nie celui qui vient à elle. Elle l'efface, le rend transparent : dans ce banc de poissons qui défile sans trêve, un poisson de plus, un métropolitain de plus. Tous devenus semblables, à mesure que leur nombre a grandi, et maintenant qu'ils sont des milliers ils passent dans une quatrième dimension, invisibles, sauf d'eux-mêmes, et finalement heureux de cet abri à demi hors du monde. 

Le pays se défend. Tout pays se défend contre un afflux massif de l'extérieur. Chacun se cantonne dans son rôle, et tourne vers le nouveau venu le visage de ce rôle. La Réunion se réfugie ailleurs, dans une coquille dure, lisse, insaisissable, et suffisamment chamarrée d'exotisme pour que sa surface apaise tous les désirs et détourne les curiosités. 

Or la tâche ambitieuse de l'anthropologue n'est pas de s'attarder à quelques breloques culturelles. Elle est de connaître d'assez près et d'analyser d'assez loin pour parvenir à comprendre. Mais pour cela, il faut traverser la barrière, et rencontrer non plus la différence, ou la copie, mais en profondeur le semblable.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le samedi 29 septembre 2007 12:04
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi.
 
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