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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir du livre de Jean Benoist, “Médecine traditionnelle et médecine moderne en République Populaire du Bénin.” Un article publié dans la revue Écologie humaine, bulletin d’écologie humaine, vol. VII, n° 1, 1989, 84-89. NOTES DE TERRAIN. [M Jean Benoist, anthropologue, nous a accordé le 3 octobre 2013 son autorisation de diffuser cet article dans Les Classiques des sciences sociales.]

[84]

Jean Benoist

Médecine traditionnelle
et médecine moderne
en République Populaire du Bénin
.”

Un article publié dans la revue Écologie humaine, bulletin d’écologie humaine, vol. VII, n° 1, 1989, 84-89. NOTES DE TERRAIN.


Introduction [84]
Les structures officielles [85]
L’image de la médecine traditionnelle [87]
Diversité des structures réelles [88]


Introduction

En octobre et novembre 1988, une mission au Bénin accomplie dans le cadre du programme de réhabilitation du système de santé de ce pays par la Banque mondiale, a permis de mettre l'accent sur la place qu'y occupent respectivement la médecine moderne et la médecine traditionnelle. Devant les difficultés économiques de l'Etat, les choix en matière de gestion de la santé se sont inspirés des quelques principes qui découlent de « l'initiative de Bamako ».Celle-ci trace les grandes lignes d'une nouvelle approche de la santé, et en particulier des soins de santé primaire. L'option va clairement à une très grande décentralisation des initiatives, des pouvoirs et de la gestion. Elle implique un certain désengagement des Etats qui, tout en poursuivant leur effort dans la prise en charge des salaires du personnel, facilitent une gestion périphérique des médicaments appuyée sur une participation de la population qui, à la fois paie et contrôle l'emploi de l'argent dégagé par ces paiements.

Dans l'équilibre qu'il s'agit d'établir, quelle doit être la part de la médecine traditionnelle ? Existe-t-il des secteurs où elle peut participer activement aux soins à la base ? La façon dont elle est actuellement prise en charge par les populations peut-elle inspirer un mode de prise en charge de la médecine moderne par ces mêmes populations ? Quelles formes d'articulation peut-on espérer entre les praticiens de l'un et l'autre système ?

Après une période de méfiance, voire d'hostilité, le gouvernement révolutionnaire béninois a radicalement modifié son point de vue, et il a mis au point une véritable stratégie de relation avec les tradipraticiens. Cette stratégie, dont on verra plus loin le cadre législatif a pour objectif explicite de déceler les ressources latentes dans la médecine traditionnelle et de les mettre, sous le contrôle des médecins si possible, au service de la population.

Mais la question dépasse largement le domaine médical et les stratégies envers la santé. Car, au Bénin comme ailleurs, la relation entre la médecine moderne et la médecine traditionnelle est au centre d'un débat idéologique, et d'une revendication identitaire qui rendent délicate une évaluation strictement technique. La tradition peut être dénigrée sans examen ; elle peut se voir réduite à une collection de recettes empiriques enveloppées d'un discours magique ; elle peut aussi être [85] survalorisée ainsi que l'illustre bien le passage suivant d'un texte africain devenu presque classique :

« Nous mourons aujourd'hui de pauvreté, car, sans argent, le médecin soigne rarement de façon efficace. Naguère encore, nous nous tirions fort bien d'affaire... Faut-il faire la recette de nos possibilités médicales ? Nous soignons la toux chronique conçue sous le nom de tuberculose. On n'en mourait qu'accidentellement... Elle n'était pas si violente que la tuberculose d'importation qui nous décime actuellement Nous guérissions la lèpre, la folie, l'épilepsie ; la fracture, quelle que soit sa gravité, ne durait pas une semaine . Nous avions des remèdes contre les maladies dont le traitement n'est pas encore découvert. Étions-nous donc incapables de tout comme on nous le fait chaque jour sentir ? » Cheikh Hamidou Kane, L'aventure ambiguë, Julliard, 1961, p. 99.

La mise en avant de la médecine traditionnelle, comme dans d'autres cas sa mise à l'écart, dépend souvent plus de prises de positions au sein de ce débat, que d'une comparaison systématique des coûts et avantages, bien que cette question soit toujours évoquée.

En ce sens, le meilleur terrain d'interaction est la pharmacopée. On décèle les plantes par des enquêtes auprès des tradipraticiens, et on les identifie puis on les analyse selon les critères de la science moderne. Cela permet à la science et à la tradition de se rencontrer sans que ni l'une ni l'autre ne cèdent la place ; au contraire chacune valorise l'autre. Mais en agissant ainsi, on réduit les pratiques traditionnelles à une part fort restreinte de leur vaste éventail, et la question de la totalité de la pratique traditionnelle finit toujours par resurgir.

Une attitude consiste à ménager l'équilibre en triant les pratiques, selon des critères qui sont ceux de la science ; une autre consiste à fonctionner indépendamment sur deux registres simultanés, donnant à la médecine moderne sa part et la sienne à la médecine traditionnelle.

Les structures officielles

Beaucoup d'ambiguïtés marquent donc au Bénin les positions des divers acteurs sociaux face à la médecine traditionnelle, et l'on retrouve ces diverses positions, souvent simultanées, chez une même personne. La politique gouvernementale, du moins dans son expression la plus officielle, joue actuellement en faveur de la médecine traditionnelle, mais en tendant à mettre en avant sa dimension technique et sa pharmacopée. Le Bénin a adopté une politique officielle de collaboration « des deux ordres de médecine » à la suite du discours-programme du 30 janvier 1972 auquel il est fait souvent référence. Après divers tâtonnements et la tenue d'une série de séminaires nationaux sur le rôle des tradipraticiens dans le système national de santé, plusieurs mesures ont été prises :

[86]

- mise en place d'une expérience de collaboration entre médecins et tradipraticiens dans une dizaine de formations sanitaires. Le choix a porté sur l'évaluation médicale des résultats biologiques et cliniques obtenus par les tradipraticiens sur des patients souffrant de diabète, d'hypertension artérielle ou de drépanocytose. Dans ce dernier cas, il s'agit bien évidemment des conséquences de la maladie et non de son traitement étiologique bien entendu impossible.

L'objectif est de parvenir à identifier les produits utilisés par les tradipraticiens, leur mode de préparation et leurs indications. Des jardins plantés et entretenus par les tradipraticiens sont mis à leur disposition à proximité de centres sanitaires. Il est également prévu de faire respecter un certain code de déontologie aux tradipraticiens dans leurs relations avec leurs malades et avec la médecine moderne.

  • essai de recensement des tradipraticiens, qui s'est avéré très difficile et a été abandonné sous sa première forme

  • adoption d'un « Statut des praticiens de la médecine traditionnelle au Bénin », par le décret n° 86-89 du 3 mars 1986. La définition des tradipraticiens donnée dans ce décret est (art.8) : « des hommes et des femmes ayant une connaissance pratique assez étendue, correcte et efficace des méthodes de l'art traditionnel de prévenir et de guérir des maladies courantes, exceptionnelles ou chroniques, et par ailleurs capables de reconnaître et de dénommer certains éléments du règne végétal, du règne animal et du règne minéral utilisés en Médecine Traditionnelle ainsi que certain nombre de méthodes, basées sur le fondement socio-culturel prévalant dans la collectivité où ils vivent ».

    Le décret prévoit l'adhésion des tradipraticiens à une « Association nationale des Praticiens de la Médecine Traditionnelle au Bénin ». Cette association nationale, encore en voie d'élaboration à la date de ce rapport, s'appuiera sur les associations locales maintenant en place : association communale, association de district, association provinciale, chaque niveau désignant des membres le représentant à l'assemblée de l'association du niveau supérieur.

  • la direction de la Médecine et de la Pharmacopée Traditionnelles, du Ministère de la Santé veille à l'application de ce décret. Elle a mis au point le règlement intérieur de l'association, dès avril 1988 et elle a organisé les « cellules de base » dans les quartiers des villes et dans les villages.

Un registre des guérisseurs est tenu à son siège à Cotonou. Les guérisseurs inscrits, outre leur identité et leur domicile indiquent les principales « spécialités » qu'ils pratiquent, par le nom des maladies qu'ils soignent.

À la base, ils sont enregistrés dans les communes par les infirmiers responsables des Centres Communaux de Santé, qui les aident à rédiger la lettre de demande d'adhésion à l'association, et qui traduisent en français les noms des maladies qu'ils traitent. Ces lettres sont collationnées par le médecin-chef du district, avant d'être transmises à l'association. Cette démarche comporte un biais très sérieux : l'infirmier attribue aux termes par lesquels le guérisseur décrit son activité des [87] équivalents médicaux (« diabète », « hernie », « hypertension », « folie », « fractures », « morsures de serpent », etc.). Il introduit alors une grave distorsion dans les concepts que recouvre le vocabulaire qu'il traduit. Faute de formation, il ne se soucie pas de préciser le champ sémantique exact des termes qu'il interprète ; il décrit les « spécialités » du guérisseur en des termes empruntés à la médecine moderne. Or ces termes impliquent une position quant à l'étiologie, à la physiopathologie, au mode de diagnostic qui a peu de cohérence avec les concepts utilisés par le guérisseur. Parfois l'infirmier est conscient de cette difficulté et il traduit littéralement l'expression qu'on lui donne, en avouant ne pas deviner de quelle maladie il s'agit. C'est ainsi, par exemple, que dans les rapports adressés au médecin-chef du district rural de Djougou figure quelque fois une « maladie du crapaud » non identifiée. Mais si l'écart entre la conception des maladies chez l'infirmier et chez le guérisseur apparaît clairement dans ce cas, il est masqué le plus souvent par l'emploi du vocabulaire issu de la biomédecine. Le malentendu est alors transmis de proche en proche jusqu'au sommet de la hiérarchie. Le registre national des guérisseurs ne connait que les « spécialités » définies en termes de médecine moderne, à quelques rares exceptions près. La terminologie employée crée des équivoques dommageables, car elle aboutit à créer un vocabulaire en forme de Janus : : le même mot (hernie, diabète, épilepsie) envoie un message différent selon qu'il est employé par le moderne ou par le traditionnel, tout en donnant une illusion d'identité. Cette façon de procéder reflète combien les concepts et les classifications traditionnels sont occultés alors que l'on croit au contraire en tenir compte.

L'image de la médecine traditionnelle

Telle qu'elle est impliquée dans les textes officiels, et souvent dans l'image qu'en donnent bien des intervenants étrangers, la définition de la médecine traditionnelle souffre d'une grande confusion :

  • On la considère comme un ensemble autonome alors qu'elle est souvent très solidement articulée à la demande de médecine moderne.

  • On la présente comme assez unitaire, alors qu'elle est fragmentée en doctrines et pratiques qui ont des références symboliques fort différentes les unes des autres.
  • On parle d'elle comme d'une « médecine », en insistant sur ses dimensions techniques et en oubliant qu'elle est toujours intrinsèquement liée au domaine religieux et à l'ordre social par les modes d'apprentissage des guérisseurs, leurs pratiques de diagnostic, leur nosologie, les étiologies qu'ils attribuent aux maladies, et leurs procédés thérapeutiques.

  • On oublie que les guérisseurs ne répondent pas qu'à la maladie, mais à un ensemble de malheurs qui sont considérés comme ayant des causes maléfiques, qu'ils se manifestent sur le corps ou sur l'esprit, sur les animaux, sur les récoltes, ou [88] par des troubles dans la vie sociale. Les guérisseurs sont avant tout des spécialistes du malheur et de la relation sociale. Leur action est inséparable de la manipulation du surnaturel, dont on ne saurait la couper.

  • La médecine traditionnelle apparaît aussi comme un recours face à la contradiction entre les besoins en matière de santé et l'importance de leur coût. Les arguments économiques en sa faveur ne manquent pas de poids. Cela est d'autant plus vrai que la charge pharmaceutique dans les budgets porte souvent sur des médicaments inessentiels. La médecine traditionnelle peut alors répondre à bien des demandes en évitant la médicalisation abusive qui émane de la pression des firmes pharmaceutiques. Dans la plus grande partie du pays, l'approvisionnement en médicament est d'ailleurs tout à fait problématique. Les dépôts de médicaments que tiennent en assez grand nombre des non-professionnels, n'offrent qu'un choix disparate et coûteux.

  • L'image de la médecine traditionnelle, face à la médecine moderne se construit à partir de la réalité quotidienne, et non à partir d'une abstraction idéale. Or les faits sont têtus ; l'accueil médiocre et les longues attentes dans les dispensaires, les abus de certains fonctionnaires de santé, le manque de médicaments, contribuent à édifier une image inquiétante de bien des services médicaux : la confrontation médecine moderne / médecine traditionnelle ne se fait pas dans des conditions où la médecine moderne soit vraiment représentative de ses possibilités. Et c'est sur cette médecine moderne tronquée que se fonde la comparaison par les populations, et non sur le schéma scientifique et moderne auquel se réfèrent plus ou moins explicitement les organismes internationaux et le ministère de la santé.


Diversité des structures réelles

En raison de sa profonde implication dans nombre d'événements de la vie sociale, la médecine traditionnelle ne peut être comparée à la médecine moderne, du point de vue de son organisation.

Le guérisseur urbain lui-même, qui reçoit des clients et qui appose une annonce au coin de la rue pour les attirer n'est pas vraiment ce que l'on pourrait appeler un « médecin » traditionnel. Ses patients ne le consultent guère comme de simples individus aux prises avec une maladie, mais comme les victimes de menaces complexes qui prennent leur départ bien au delà. Ceci est encore plus vrai pour le guérisseur rural chez qui les malades, accompagnés de leur famille, suivent des traitements et des activités cérémonielles collectives ; ils mêlent étroitement une dimension sociologique à la dimension strictement thérapeutique. Le diagnostic à travers les techniques de divination, renvoie à un univers de relations sociales.

Aussi est-il très superficiel d'assigner à chaque guérisseur un profil analogue à celui d'un médecin, en identifiant des « spécialistes ». Leur pratique ne se limite jamais à des actes techniques, et à l'usage d'une pharmacopée connue d'eux seuls, [89] même si celle-ci peut se révéler pleine d'intérêt. L'essentiel est ailleurs, car la prise en charge est bien plus globale, soit directement lors de la consultation, soit parce que la consultation apparaît comme le premier acte d'une série.

De ce point de vue le Bénin, comme les sociétés côtières des pays voisins, bénéficie de structures particulièrement élaborées. Les malades de tous ordres peuvent trouver par la maladie la voie d'accès à des groupes religieux très organisés. Religion et thérapeutique sont si connexes qu'il est presque artificiel à ce niveau de les dissocier. Cela tient à une conception des maladies où les forces non immédiates et non matérielles sont les plus présentes.

Tous ces faits rendent extrêmement circonspect sur les formes officielles retenues pour la mise en relation Médecine moderne/ Médecine traditionnelle. Dans la ligne de ce que fait l'OMS, on tente d'assurer cette relation en privilégiant comme domaine commun la dimension strictement médicale. Mais en opérant ainsi, le nécessaire ajustement ne peut pas se faire. On ne tient compte en effet que d'une seule logique, celle de la médecine moderne, de ses représentants et de ses institutions. La réaction des Tradipraticiens est alors faite de défiance et de distance, et leur collaboration, même lorsqu'elle semble acquise, est accompagnée de beaucoup de réserves. L'équilibre, s'il est possible, entre les deux ordres d'institutions n'est réalisable que si chacun suit sa propre logique. Leur articulation doit se faire à un autre niveau qu'à celui de la médecine.

Les populations en donnent l'exemple en adoptant un comportement qui mérite une observation attentive : elles utilisent toutes les sortes de secours qui leur sont offertes, mais elles attribuent aux unes et aux autres des pouvoirs différents. Elles y ont donc recours de façon complémentaire ou alternative, sans y voir de contradiction et sans chercher dans l'une une substitution à l'autre.

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Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le vendredi 3 mars 2017 14:05
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur associé, Université du Québec à Chicoutimi.
 
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