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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Jean Benoist, “Carrefours de cultes et de soins à l'île Maurice” (1996)
Introduction


Une édition électronique réalisée à partir du texte de M. Jean Benoist, “Carrefours de cultes et de soins à l'île Maurice”. Un chapitre publié dans l’ouvrage sous la direction de Jean Benoist, Soigner au pluriel: essais sur le pluralisme médical, pp. 89-113. Paris : Les Éditions Karthala, 1996, 520 pp. [Autorisation formelle accordée par l'auteur, le 17 juillet 2007 de diffuser, dans Les Classiques des sciences sociales, toutes ses publications.]

Introduction

 

L'île Maurice dispose de services médicaux modernes fort développés. Elle compte aussi de nombreux praticiens qui participent sous diverses formes à l'exercice de médecines traditionnelles, elles-mêmes plus ou moins directement liées par leur origine aux divers groupes qui ont formé la population de l'île (médecines chinoise, indiennes etc...). Mais les pratiques qui se déroulent quotidiennement dans l'île, en rapport avec la prévention de la maladie et avec les soins qu'elle peut recevoir, vont bien au delà de ces cadres. En effet, les champs du religieux et du médical ont de tels recouvrements qu'il est souvent artificiel de les distinguer et que l'on ne peut traverser l'un sans entrer quelque peu dans l'autre et c'est bien au delà de la part thérapeutique de leurs pratiques que les diverses religions (hindouisme, islam, catholicisme, cultes chinois, sectes évangéliques), contribuent aux réponses offertes aux malades. 

Le passage d'une société construite autour de la plantation sucrière, à une société moderne, en croissance économique rapide, et affectée par le tourbillon d'un immense changement social vient frapper de plein fouet cette constellation de pratiques et de valeurs. La pathologie certes demeure, mais elle est affectée elle aussi par le changement. Ce n'est pas seulement la pollution, les transformations de l'alimentation et des activités qui sont en cause, mais bien plus globalement les réactions à la modernité, au bouleversement du quotidien, à la remise en cause de l'image d'une société où, jusqu'alors et malgré les tensions, la place de chacun était claire à tous. Image qui se brouille désormais, société où les réponses données auparavant aux questions sur la signification de la douleur et de la mort semblent tâtonner entre des univers contradictoires. 

Et cependant il ne cesse d'émerger des solutions nouvelles, dans cet empirisme sociologique qui caractérise les sociétés des mondes créoles. Maurice, par sa diversité extrême, par le poids relativement faible qu'y occupe la composante d'origine africaine et la place considérable des divers apports de l'Inde occupe certes une place à part dans l'ensemble du monde créole. Mais elle est pleinement concernée par tout ce qui s'y déroule : remaniements majeurs de la société de plantation issue de l"époque coloniale, insertion dans des courants économiques, migratoires, touristiques, culturels d'échelle planétaire, convergences et fusions au long de métissages multiples opérant à tous les niveaux. Mariages, langue, religions, alimentation, et pratiques relatives à la santé sont entraînés par un courant irrésistible. 

* * * 

Il ne s'agit pas là de faits accessoires, temporaires effluves d'une modernité que la tradition absorbera, mais de la poursuite d'une aventure sociale et culturelle qui a commencé avec le peuplement de l'île. Chaque groupe humain qui y a concouru s'y est inséré non seulement en tentant comme ailleurs d'occuper une niche exclusive, mais en apportant des matériaux culturels dans lesquels les uns et les autres ont puisé. Car la société mauricienne s'est construite à partir de vagues d'immigration. Européens, Malgaches, Africains, Indiens et Chinois s'y sont successivement insérés. La situation respective de ces groupes au long de l'histoire coloniale a marqué dès leur arrivée leur place dans stratification sociale de l'île. Les Européens, leurs esclaves africains et malgaches, les travailleurs indiens et les commerçants chinois occupèrent des places fort différentes dans une société fondée sur les plantations sucrières, société très inégalitaire où les appartenances culturelles et la référence aux origines étaient constitutives de l'identité et du destin assignés à chaque personne. 

Le temps a nuancé les contrastes originels. Devenus majoritaires, les descendants des travailleurs indiens, renforcés par l'arrivée de commerçants immigrés de l'Inde, ont peu à peu affirmé leur place à tous les niveaux. Ils jouent actuellement un rôle déterminant, en étant devenus les principaux cadres politiques, administratifs et intellectuels de l'île, indépendante depuis 1968. Les descendants direct des colons Européens contrôlent l'essentiel des terres et des usines sucrières; en conjonction avec les Indiens et les Chinois ils ont donné à l'île Maurice une orientation résolument moderne en développant depuis une vingtaine d'année le tourisme, puis l'industrie. Celle-ci a donné essor à une classe économiquement puissante de dirigeants d'entreprises issus de divers groupes : hindous, indiens musulmans, chinois, créoles issus de divers métissages, franco-mauriciens. Les masses populaires reflètent elles aussi la diversité originelle, mais les anciens clivages, issus de la société de plantation, se complexifient, et le modèle social et économique d'une modernité accélérée taraude les frontières entre les groupes sociaux. 

Deux axes structurent ainsi la société mauricienne, mais, en se recoupant, ils se contredisent de plus en plus, établissant une dialectique qui ne laisse de prépondérance à aucun d'eux mais à un subtil équilibre, porteur à la fois de tensions et d'innovations. 

L'un, économique, fait émerger les classes d'une société industrielle moderne où se distribuent les individus sans qu'interviennent a priori leur origine ethnique. Conflits syndicaux et oppositions sociales surgissent sur la base d'affrontements relatifs à un partage plus égal de la richesse et des pouvoirs. Le gouvernement mauricien, qui est celui d'une démocratie parlementaire, sensible à la pression électorale de sa base, vise une réelle réduction des inégalités. La modernité fait irruption de façon puissante à travers les actions des nouveaux leaders économiques comme dans les aspirations populaires et les modes de vie les plus quotidiens. 

Mais l'autre axe est ethnique... Longtemps, des groupes ethniques clairement définis, dotés d'institutions religieuses et sociales entretenant souvent des liens privilégiés avec leur pays d'origine ont valorisé un "communalisme", qui demeure perpétuellement implicite dans les relations entre les individus et entre les groupes. La solidarité ethnique est souvent inexprimée, mais, latente dans la vie quotidienne ; elle peut prendre force lors de tensions, et se cristalliser en période électorale sous forme de factions politiques qui sans toujours être explicitement ethniques, s'identifient majoritairement à une communauté. 

Le malaise qui gagne le pays par périodes, amplifié par la caisse de résonance qu'est une petite société insulaire, participe donc à la fois de l'héritage des contraintes anciennes et des humiliations subies par bien des groupes sociaux lors de la période coloniale, et de la déstabilisation de cet ordre ancien . Même mal vécues lorsqu'elles étaient absolues, les certitudes qui figeaient cet ordre assuraient une cohérence en assignant des rôles et une place définis et peu susceptibles d'être altérés. La disparition de ces contraintes crée paradoxalement bien des angoisses, surtout chez les vaincus de la modernité qui voient éclater la famille, le village, les rythmes des tâches et des jours, repères anciens auxquels aucun succès nouveau ne vient se substituer. C'est là que s'ancre leur demande de secours, qui se manifeste tout autant dans l'adhésion à diverses pratiques religieuses que dans la recherche de soins pour une santé qui se sent menacée et que déstabilisent des signes autrefois mieux acceptés. Les conduites relatives à la maladie doivent une part non négligeable de leur sens à cette situation, et elles sont devenues le lieu d'une intense activité qui brasse des courants de pratiques et de savoirs issus de toutes les traditions ethniques du pays. Ce n'est pas que la biomédecine, fort développée, ne soit largement accessible à tous. Un système hospitalier appuyé par des lois sociales de bonne qualité, des centres de soins, des médecins privés et des pharmacies implantés à la portée de chaque village la rendent omniprésente, et chaque malade s'adresse un jour à elle. Mais elle n'est pas seule dans les choix, et les demandeurs de soins la combinent de façons très variées à d'autres thérapies, techniques ou religieuses. Il existe ainsi un très large pluralisme médical, qui offre à chacun une série d'alternatives, dont l'énumération est éloquente : "Il existe au moins douze catégories de soignants à l'île Maurice. Ce sont : 1. Les médecins de la biomédecine 2. Les médecins et les pharmaciens chinois 3. Les praticiens ayurvédiques 4. Les homéopathes 5. Les herboristes sud-indiens 6. les matrones indo-mauriciennes et créoles 7. Les guérisseurs créoles 8. Les prêtres catholiques et autres soignants religieux 9. Les prêtres-guérisseurs hindous 10. Les prêtres-guérisseurs musulmans 11. Les religieuses boudhistes 12. Des sorciers de tous les groupes ethniques ou religieux. (Sussman 1983)" 

Au premier abord, la diversité de ces pratiques médicales semble refléter les origines de la population de l'île, chaque groupe ayant apporté à la fois ses façons de soigner, les références religieuses et philosophiques qui soutiennent ses conceptions de la maladie et les spécialistes qui entretiennent son propre système médical : à chacun ses croyances, ses connaissances, ses techniciens. En réalité, surtout dans le monde rural et dans les groupes défavorisés des zones urbaines, les apports culturels et religieux originels ne sont pas des patrimoines clairement délimités, attribués à tel ou tel groupe. Ils s'identifient de moins en moins à leurs origines (Benoist, 1989). Comme dans l'île voisine, à La Réunion (Benoist 1975, 1993) les chevauchements sont nombreux. En particulier les choix que font les individus dans leur recherche de secours franchissent très aisément les barrières ethniques et les oppositions religieuses qui leur sont souvent liées, et l'on s'adresse successivement, ou simultanément, à des formes très différentes de recours: pusari tamoul, tombeau du Père Laval, ce prêtre catholique que fréquentent aussi hindous et musulmans, tombe de saints musulmans, pratiques populaires originaires du nord de l'Inde, guérisseurs créoles, sages-femmes hindoues ou musulmanes (daï) sont accessibles à la plupart, indépendamment de son origine... On est en droit de se demander si cette remarquable facilité n'est pas en continuité avec les conduites courantes en Inde, où "les connaissances des individus sur la maladie évoquent le pouvoir d'absorption d'une éponge quant aux informations médicales, quelle qu'en soit la source, (...) et parce que les différents types de traitement ne sont pas considérés comme contradictoires, il n'y a rien de mal à en essayer simultanément une grande diversité (Beals, 1976, p. 191)" 

Grâce à cette perméabilité médicale, les lieux de soin sont des lieux privilégiés de perméabilité interethnique. Ils ne sont donc pas que des lieux de soin : ils mettent en contact et en communication des traditions aux origines les plus diverses, et, à travers la pratique très concrète des soins, c'est une pratique interethnique qui se construit. Le rôle de celle-ci est d'autant plus important dans la dynamique des relations interethniques dans l'île qu'il s'agit d'un rôle souterrain, inexprimé, second par rapport au rôle explicite et accepté de tous : soulager des malades. Certains lieux de soins sont donc de véritables théâtres de la communication interethnique, communication qui s'édifie au cours d'une mise en scène de la prise en charge de la maladie. 

Le pluralisme médical trouve là un usage social original : il construit des passerelles entre cultures, et il participe, dans le cas de cette société, à l'édification de la créolité commune, par delà différentes cultures. 

Les changements récents de la société mauricienne ont toutefois conduit à l'émergence d'une classe moyenne, ayant un niveau d'instruction non négligeable et qui ne participe que de façon réticente à celles des activités de soins qui sont le plus explicitement marquées par l'empreinte des croyances populaires, bien qu'elle ne s'en dissocie pas réellement. Aussi est-ce d'abord dans ce groupe qu'a pris racine le fait médical très particulier que nous allons découvrir ici. Il ne s'agit pas de la rencontre entre des pratiques populaires traditionnelles et la médecine moderne, comme le montrent bien des pluralismes. Ni de la confrontation de la biomédecine aux nouvelles médecines, douces ou parallèles, bien que les apparences puissent conduire l'observateur à retenir initialement cette interprétation, mais d'une nouvelle mise en scène de la communication interethnique autour de la maladie, sous une forme accessible et intelligible à cette nouvelle classe moyenne. 

Ainsi, par delà le médical, s'agit-il de la structure sociale de l'île et de ses changements récents. Cette pratique médicale est en même temps une pratique sur le social. Dans une société en changement rapide, l'activité médicale, par le relais d'une consultation et de l'administration d'un traitement. contribue à élaborer une nouvelle représentation de cette société. Tout en gravitant autour de préoccupations apparemment exclusivement liées à la santé, les soins dispensés se placent au coeur des changements sociaux récents et des tensions ethniques que vivent les individus. et ils révèlent le foyer réel d'un malaise collectif. 

Nous allons voir comment, en concentrant notre observation sur un lieu hautement significatif. Il s'agit d'un centre de soins homéopathiques, le Sivananda healing center. Il est le lieu principal des activités de soin de la Sivananda healing association, elle-même issue d'un mouvement originaire de Bangalore, en Inde, et qui est en étroite coopération avec les activités du Sivananda Ashram, lieu de prière et de méditation interethnique. Le Centre est établi depuis quelques années dans une des régions urbanisées et très peuplées de l'île, quartier à mi-distance entre les zones d'habitat les plus riches et les zones les plus défavorisées. 

* * * 

Comment un centre médical sert-il de révélateur à une dynamique sociale et culturelle ? Et comment celle-ci rencontre-t-elle les logiques de ceux qui s'adressent à ce centre ? À travers son message philosophique, comme par sa façon de concevoir les soins, il joue un rôle exemplaire dans la dialectique fort tendue entre l'indianité toujours résurgente à Maurice et la nécessité d'une unité nationale. Il joue, symétriquement, un rôle capital dans l'ajustement à la modernité des classes moyennes urbaines récemment issues du monde rural. en effet, les soins sont dispensés par des personnes issues de toutes les classes et de tous les groupes ethniques de Maurice et qui ont reçu une formation accélérée aux diagnostics et aux soins.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le lundi 3 décembre 2007 19:51
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi.
 
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