RECHERCHE SUR LE SITE

Références
bibliographiques
avec le catalogue


En plein texte
avec Google

Recherche avancée
 

Tous les ouvrages
numérisés de cette
bibliothèque sont
disponibles en trois
formats de fichiers :
Word (.doc),
PDF et RTF

Pour une liste
complète des auteurs
de la bibliothèque,
en fichier Excel,
cliquer ici.
 

Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Jean Benoist, “LES ANTILLES” (1978)
Introduction


Une édition électronique réalisée à partir de l'article de M. Jean Benoist, “LES ANTILLES”. Un article publié dans l'ouvrage sous la direction de Jean Poirier, Ethnologie régionale II — Asie - Amérique - Mascareignes, pp. 1372-1448. Paris: Gallimard, 1978, 2076 pp. Collection: Encyclopédie de la Pléiade, no 42. [Autorisation formelle accordée par l'auteur, le 17 juillet 2007 de diffuser, dans Les Classiques des sciences sociales, toutes ses publications.].

Introduction

Les sociétés antillaises contemporaines sont nées de l'expansion européenne des XVIe et XVIle siècles et de l'appropriation du monde qui s'ensuivit. Elles occupent ainsi une place très particulière dans les études américanistes : les Amérindiens qui peuplaient l'archipel avant l'arrivée de Christophe Colomb, éliminés par les Européens, n'ont laissé que de faibles traces tandis que les nouveaux venus, petits colons puis planteurs, introduisirent massivement des Africains réduits en esclavage. Une société créole basée sur la monoculture et sur le travail des esclaves naquit alors, à la fois liée et opposée aux métropoles qui contrôlaient sa vie économique ; les traits culturels que les colons, les esclaves et, au XIXe siècle, les travailleurs asiatiques contractuels introduisirent dans les îles se sont coulés dans le moule de cette société. 

La Caraïbe ne peut être analysée que par rapport à ce contexte. Société récente, amalgame de cultures transplantées, elle offre des apparences qui sont bien souvent des masques, et le premier regard ne perçoit que ses traits secondaires mais non son implacable rigueur. 

D'autre part, sous bien des rapports, la Caraïbe se rattache à une zone plus vaste, une Afro-Amérique marquée comme elle par la monoculture et par l'esclavage, et les concordances avec le Sud-Est des États-Unis ou le Nordeste brésilien signent l'unité profonde des terres tropicales américaines de grande plantation. Toutefois, la fragmentation de l'archipel antillais a permis à chaque île d'être l'incarnation particulière d'une histoire sociale et culturelle commune : l'archipel multiplie les itinéraires d'un même cheminement. Aussi ne peut-on aisément parler d'« aire culturelle » à propos de la Caraïbe, ni au commencement de son histoire coloniale, ni par la suite, mais seulement de terres vidées de leurs populations, où d'autres populations ont été transportées et insérées dans une organisation sociale inédite. 

Après quelques siècles cependant ces sociétés différentes ont acquis bien des traits communs. Mais les analogies qui leur donnent une certaine unité ne procèdent ni d'un lointain passé culturel local ni des échanges qui auraient pu se nouer entre les îles, et les pousser à une certaine ressemblance. Elles ont un tout autre sens, et une bien plus grande portée historique : elles reflètent les effets d'un même système économique vécu dans un même contexte historique par une série de sociétés à peu près indépendantes les unes des autres. Les profondes analogies des îles de la Caraïbe avec celles de l'Océan lndien (Mascareignes, Seychelles), elles aussi enserrées dans le même couple île-métropole, dans la monoculture et dans l'esclavage, en offrent à cet égard une confirmation saisissante. 

Avant d'aller plus loin dans. ce texte, il faut souligner le risque de schématisme de tout tableau synthétique d'une société aussi diverse. Chaque généralisation se heurte à des exceptions, tout en étant la seule voie dans la recherche de l'enveloppe globale d'une réalité si multiple qu'elle masque souvent ses courants profonds à ceux qui la vivent. 

La tâche de l'ethnologue est donc très différente de celle qu'il a l'habitude d'entreprendre, L'intrication étroite des faits culturels et des faits économiques, l'omniprésence de l'histoire, la genèse de cultures et de sociétés nationales à travers une série de conflits, le rôle déterminant d'intérêts de dimension mondiale et dominés par l'Europe, le contrôle constant par celle-ci de la vie culturelle et de l'organisation de la société impliquent un nouveau cadre de pensée. Pris dans un tissu social qu'il saisit mal, face à des traditions morcelées, à des religions éclatées, à des techniques hétérogènes, l'ethnologue se sent environné d'une réalité trop fluide. Les outils conceptuels qu'il a forgés ailleurs lui apparaissent vite comme des transpositions artificielles et inadaptées. Les définitions lui échappent, comme elles échappent aux Antillais eux-mêmes dont l'histoire culturelle est faite d'une longue quête d'identité à travers des identifications contradictoires. 

Contraints par cette marginalité et par ces traits flous, les chercheurs ont dépassé les méthodes et les problèmes classiques et ont renouvelé leur point de vue : certains des progrès de l'ethnohistoire, de la théorie du changement culturel ou de l'écologie culturelle ont pris leurs sources aux Antilles. Dans leur recherche à la fois scientifique et personnelle, les ethnologues et les écrivains antillais ont mis en évidence l'apport africain et son rôle majeur dans la culture de bien des îles (Price-Mars, Césaire). Les travaux sur la société de plantation ont permis, quant à eux, de dépasser le cadre des études de communautés et d'intégrer étroitement à l'étude des sociétés antillaises celle des relations de l'homme avec le sol. Les travaux conjoints des historiens, des économistes, des anthropologues et des démographes permettent de voir se développer aux Antilles une interdisciplinarité qui tient à la nature même des problèmes et des sociétés où ils sont abordés : le niveau élémentaire auquel s'attache l'anthropologue ne peut être interprété que par ses relations avec la société insulaire tout entière, avec son arrière-plan européen et avec les déterminismes de l'organisation économique mondiale. 

La suite de cet exposé reflète ces conditions particulières. La place de l'ethnographie traditionnelle y est réduite ; les frontières entre disciplines y sont volontairement peu marquées ; les implications concrètes des courants historiques y ont une place plus grande qu'ailleurs, car aux Antilles, sociétés récentes, l'histoire est à nu dans la vie sociale ; les langues, les races, l'organisation sociale sont décrites comme les étapes contemporaines d'un mouvement qui est le véritable objet de leur étude : la race à travers le métissage, la langue à travers la créolisation, les religions à travers le syncrétisme, les sociétés dans leurs changements et leurs tensions. En genèse à partir d'éléments disparates, les Antilles sont avant tout le lieu d'une dynamique sociale, linguistique et raciale exceptionnelle. C'est dans cette dynamique que résident à la fois leur inquiétude et leur avenir. 

Dès le départ, la complexité de la situation antillaise se dégage de la difficulté que rencontre une bonne définition de la région. Les îles qui s'étendent de Cuba à Trinidad et aux côtes de la Colombie forment certes un groupe géographique assez nettement circonscrit, mais les sociétés humaines ne se conforment pas à ce découpage géographique. Certaines îles, surtout Cuba, ou la République Dominicaine, ont plus de traits communs avec l'Amérique centrale ou avec l'Amérique du Sud qu'avec leurs voisines. Certains traits parmi les plus caractéristiques de la Caraïbe (société de plantation, importance de l'apport africain et des immigrants de l'Inde) se retrouvent à des titres divers au Sud des États-Unis, sur la côte caraïbe de l'Amérique centrale, en Colombie, au Venezuela et dans les Guyanes, et font défaut dans bien des îles. Les découpages linguistiques viennent à leur tour recroiser les autres formes de groupements. 

Toutefois les îles de la Caraïbe forment un ensemble significatif, et les causes de leur diversité peuvent être plus aisément retracées si elles sont envisagées au sein de cet ensemble. Car, même si les îles partagent certains de leurs caractères avec les continents voisins, l'insularité leur donne une trame propre. Hormis Hispaniola, partagée entre Haïti et la République Dominicaine, et Saint-Martin entre Français et Hollandais, chaque île est en effet une entité sociale disposant de ses propres institutions, reliée plus ou moins étroitement à une autre île ou à une métropole. La mer n'est pas un lien ; elle est au contraire une barrière, car tout au long de son histoire la Caraïbe n'a jamais été un archipel mais bien une série d'îles juxtaposées que les puissances jouaient comme des jetons dans leurs conflits. Chacune a ses traits physiques, climatiques, sociaux et ethniques propres ; et, malgré l'extrême variabilité de leurs dimensions, les populations des îles s'échelonnant de quelques centaines à plusieurs millions d'individus, c'est l'île en dernier ressort qui est l'élément déterminant d'identification. 

Les conséquences sociales de l'insularité se combinent ainsi avec es conditions de peuplement, les modes d'organisation de la production et les formes de relation avec l'Europe. Et, plutôt qu'à une Afro-Amérique ou a une Amérique des plantations, elles font en réalité participer les îles antillaises à une aire diffuse : l'aire des sociétés créoles insulaires, ces « îles à sucre », dont elles sont la variante américaine.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le samedi 29 septembre 2007 7:45
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi.
 
Commanditaires




Saguenay - Lac-Saint-Jean, Québec
La vie des Classiques des sciences sociales
dans Facebook.
Membre Crossref