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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Jean Benoist, Anthropologie médicale en société créole (1993)
Prélude


Une édition électronique réalisée à partir du livre de M. Jean Benoist, Anthropologie médicale en société créole. Paris: Les Presses universitaires de France, 1993, 286 pp. Collection: Les champs de la santé. Une édition numérique réalisée par Marcelle Bergeron, bénévole, professeure retraitée de l'École polyvalente Dominique-Racine de Chicoutimi. [Autorisation formelle accordée par l'auteur, le 17 juillet 2007 de diffuser, dans Les Classiques des sciences sociales, toutes ses publications.].

PRÉLUDE 

 
Vous êtes semblables
à des savants fort sérieux
qui noteraient avec soin
les mouvements des poissons,
mais qui n'auraient pas découvert
que ces poissons vivent dans l'eau.
 
André Malraux,
La tentation de l'Occident.

 

L'homme dont le nom signifie « Mémoire » s'approcha de moi, et me regarda sans parler, un long moment. Autour de nous la fête de Kali déroulait son rituel. On avait offert des coqs à Suryan, le soleil, puis à d'autres divinités. Maintenant on tranchait la tête à de nombreux cabris qu'un aide retenait par une corde. Autour, si quelques-uns semblaient attentifs, la plupart des assistants parlaient entre eux. Des enfants jouaient sous un arbre. Le long de la route s'alignaient les voitures de ceux qui étaient venus à la fête. 

L'homme me demanda d'emblée : « Vous êtes docteur, je crois ? C'est Ti-Joseph qui me l'a dit. » Ti-Joseph est prêtre indien, et il reçoit régulièrement des malades qui viennent lui demander de les libérer des esprits ou des influences qui les empêchent de guérir. « Il m'a dit que vous pourriez peut-être intervenir à la Sécurité sociale, pour ma jambe. Ici, on n'arrive pas à me soigner. Il faut aller en France, et ils ne veulent pas. » 

Je regardais sa jambe droite, rouge, œdématiée, avec une large plaie d'ulcère ancien aux bords sanguinolents et au centre infecté. Il avait relevé son pantalon et soulevé un pansement relativement propre. 

Tout avait commencé banalement, une tige brisée de canne à sucre qui s'était fichée dans la partie antérieure de sa jambe. Cela avait fait un abcès qu'on avait incisé, puis une infection qui s'était étendue, qui avait atteint l'os qu'on avait dû cureter. Les tissus cutanés ne se reconstituaient que sous la forme d'une pellicule mince, fragile, qui s'ulcérait au moindre choc et parfois sans raison apparente. Toute la jambe était alors atrocement douloureuse, et seule l'absorption de rhum calmait un peu ces douleurs. 

L'homme était manifestement alcoolique, et de telles plaies, dans son état, ont bien des chances de durer. Il m'apprit qu'il était également diabétique, ce qui diminuait encore ses chances de cicatriser un jour. « Vous voyez, ça dure depuis presque dix ans. Ça va, ça vient, mais chaque fois c'est plus grave. Je ne peux pas travailler, et j'ai juste une petite pension... Il faut que j'aille en France pour que ça passe… Vous pourrez en parler à la Sécurité sociale ? » On l'avait déjà soigné à plusieurs reprises à l'hôpital de Saint-Denis où il avait fait de longs séjours. On avait tenté des greffes qui n'ont pas pris, sur ce terrain… 

Commence alors une conversation pleine de malentendus, où j'essaie d'expliquer qu'il ne serait pas mieux soigné là-bas, qu'il a ici tout à fait ce qu'il lui faut. Je lui recommande de bien faire suivre son diabète, puis, sans grande conviction, j'aborde la question du rhum... 

Les sacrifices sont terminés. Pendant qu'on découpe les animaux et que le grand repas se prépare, la cérémonie continue devant la chapelle indienne. Je fais mine d'y aller, mais l'homme me retient et commence : 

Il faut que je vous dise. Ici, on ne peut rien faire contre ça. C'est trop fort. 

Voilà ce qui s'est passé. 

J'étais fiancé, à une cousine. Une jolie fille, très amoureuse. On devait se marier avant Noël, en 1957, et on s'était juré fidélité. J'avais fait un serment devant elle, pour être sûr de sa fidélité. J'avais dit : « Si je meurs le premier, mon esprit viendra sur toi, si tu meurs, ton esprit viendra sur moi. » 

Mais il y a eu l'accident des rampes de Saint-Paul, le 10 novembre. Et elle est morte là, sans qu'on ait eu le temps de se marier... Ils étaient vingt-sept morts. Le car est tombé du haut du rempart et s'est écrasé en bas, dans un virage... Il y a maintenant un monument, avec tous les noms et une croix, et on y met des fleurs dans des boîtes de fer-blanc. Vous verrez, il y en a tout le temps. C'est les familles qui font ça. Moi aussi, chacun pour son mort. 

Alors, il a attendu, et il est resté seul plusieurs années, puis il s'est mis en ménage avec une jeune fille de la banlieue de Saint-Denis, là où il travaillait comme manœuvre dans une entreprise de travaux publics. Un jour, saisi d'angoisse, plein de la pensée de sa fiancée, il est retourné à Saint-Paul. C'était le crépuscule, et il resta assis, sur les rampes de Saint-Paul, accroupi, caché par un muret qui longe la route à cet endroit. Il demeura ainsi, immobile, de six heures du soir à minuit, juste au-dessus du précipice où l'autobus s'était abîmé. À minuit, au moment exact où minuit sonnait au clocher de Saint-Paul, il vit, face à lui, assis en cercle sur l'herbe de la savane, les morts de l'accident, tous les morts, et, parmi eux, sa fiancée… Elle était habillée tout en blanc. Elle se leva, elle vint vers lui et, là, ils firent l'amour ensemble. Ensuite, elle lui demanda de faire pour elle un service pour les morts. Puis il repartit ; elle s'était effacée, et les autres morts aussi. Or il n'a jamais voulu faire ce service, car il la libérerait, il lui permettrait de recommencer sans lui une autre vie, et il ne veut en aucun cas la libérer. C'est peu après que l'accident lui est arrivé. Depuis, la plaie ne guérit pas. Elle ne guérira jamais, et les docteurs ne peuvent rien contre cette plaie. 

Les docteurs ne comprenaient pas ce qui m'arrivait. J'ai fait des examens, pris des médicaments, rien. Des voisins m'ont dit d'aller chez Ti-Joseph, qu'il pourrait faire quelque chose pour moi. À cette époque je ne connaissais pas trop les affaires malbar, j'en avais même peur. Mais j'y suis allé. J'ai fait une promesse, et depuis je coupe chaque année un cabri à la fête de Kali. Ça a d'abord été mieux. Mais la plaie n'était pas normale ; même petite, elle ne se fermait pas. Elle restait des mois avant de se fermer puis elle revenait, plus grande. Ti-Joseph m'a dit que l'esprit était très fort, et qu'il n'arrivait pas à le chasser. Il y avait la malice là-dedans, et alors, il m'a dit que vous étiez son ami, et de vous voir, parce que vous avez des relations à la Sécurité sociale... 

Vous comprenez, il faut qu'ils m'envoient en France. Ils paient le voyage des malades qu'on ne peut pas soigner ici. Alors pourquoi pas pour moi ? 

Il faut absolument que j'aille là-bas... C'est la seule chance de guérir ! Parce que les esprits ne passent pas la mer... 

Histoire exemplaire, qui dit toute une médecine, vue du côté de ceux qui portent le fardeau du mal. Les frontières entre les causes n'existent pas, car elles concourent toutes ensemble à les accabler. Le corps, le destin, un monde où les morts ont des projets sur les vivants, tout s'entrecroise pour construire le mal. Les plaintes du corps souffrant font chœur avec les voix issues de ce que chacun a appris sur la vie, sur la mort. Elles s'en distinguent si peu que lorsque l'individu se plaint, on ne sait plus s'il parle de lui-même ou de tous ceux qui ont donné avant lui une raison à leur souffrance. 

Mais tout s'entrecroise aussi dans la société. On chemine de la pharmacie à l'évocation d'un mort, de la croix à l'offrande à Kali, de la Sécurité sociale aux esprits. Confusion ? Ou système dont les fils invisibles relient ces éléments apparemment disparates ? Chemin faisant, on se heurte aux grandes cultures qui ont fait la Réunion, avec leurs dieux et le langage dont on use pour s'adresser à eux, qu'il soit sacrifice animal ou signe de croix. Et c'est la Réunion qui se dénude, comme un câble dont on mettrait au jour les fils multicolores. Héritages de l'Inde et de l'Europe, chez cet homme aux ancêtres européens, africains et malgaches. Modernité vécue sans heurt, mais scellée dans une fête religieuse venue de loin et de longtemps... Pour mieux comprendre, il faut à la fois retrouver ces sources et ne jamais oublier qu'elles confluent en un courant unique. Mouvement qui fait de la créolité réunionnaise une synthèse et une création. Plus qu'ailleurs, dans ce qui a trait à la maladie, les fils se mettent à nu, et leur entrecroisement aussi. 

Ce sont ces deux mouvements que ce livre va tenter de retracer. 

Mais s'il peut aider à comprendre ce qui se passe à la Réunion, la Réunion peut à son tour aider à comprendre ce qui se passe ailleurs. Car ce qui s'y déroule n'est pas unique, et c'est même la règle commune. Seulement, on ne le sait pas, on ne le voit guère. Ailleurs, les synthèses ont été moins rapides, et surtout elles sont plus difficiles à percevoir, dans la grisaille de l'uniformité culturelle. Alors qu'à la Réunion ce sont les continents qui se rencontrent dans un vaste ballet, ailleurs, tout se passe bien souvent de proche en proche, et l'on ne perçoit guère que, partout, dans les rapports à la maladie s'entrecroisent des logiques diverses, des références apparemment incompatibles que cependant les malades savent combiner. La leçon vaut donc bien au-delà de l'île, pour la compréhension de ce qui se passe autour d'une médecine souvent triomphante, mais parfois aveugle au fait que ceux qu'elle soigne lui sont infidèles. 


Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le samedi 4 août 2007 14:54
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi.
 
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