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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

L'apolitisme des idéologies québécoises. Le grand tournant de 1934-1936. (1974)
Introduction


Une édition électronique réalisée à partir du livre d'André-J. Bélanger, L'apolitisme des idéologies québécoises. Le grand tournant de 1934-1936. Québec: Les Presses de l’Université Laval, 1974, 392 pp. Une édition numérique réalisée par Réjeanne Toussaint, Chomedey, Laval, Québec. [Autorisation accordée par la direction des Presses de l'Université Laval le 2 novembre 2010 de diffuser cet article dans Les Classiques des sciences sociales.]

[1]

Introduction

L’APOLITISME DES IDÉOLOGIES QUÉBÉCOISES.
Le grand tournant de 1934-1936.


L'apolitisme, mode d'identification
Le modèle hartzien et son champ d'application


Les années 30, conséquence immédiate de la crise, constituent un moment privilégié pour l'étude des idéologies dans les sociétés occidentales. Elles ont marqué celles-ci de leur sceau, si bien qu'on ne peut plus parler, bien sûr, de l'Allemagne sans la montée d'Hitler, de l'Espagne sans l'avènement et le renversement du Frente Popular, mais aussi non plus de la France sans le Front populaire, et même des États-Unis sans le New Deal de Roosevelt. Certains États, ayant vécu plus immédiatement les séquelles de la première grande guerre, avaient déjà anticipé cette remise en question collective du social que la crise a suscitée. C'est ainsi que l'U.R.S.S., l'Italie et d'autres, se sont livrés, chacun selon leur dynamique propre, à un remaniement profond de leurs assises politiques, si bien qu'ils ont servi de modèles par la suite.

Ces années de crise offrent un champ d'analyse particulièrement intéressant pour l'observation d'idéologies en conflit. Au Québec, le tournant politique auquel donne lieu la dépression économique se situe entre la fondation de l'Action libérale nationale qui consacre politiquement le programme de restauration nationale, rédigé en 1932, et l'avènement du gouvernement Duplessis, c'est-à-dire une période de deux années, de 1934 à 1936. Durant ce même temps, la scène politique canadienne s'anime elle aussi avec les résultats flamboyants de l'enquête sur l'écart des prix (Enquête Stevens) qui conduira d'ailleurs au renvoi de son président-ministre et à la fondation d'un tiers parti dit de restauration. Au cours de l'hiver 1934-1935, Bennett lance un programme-virage qui revêt le caractère d'un New Deal canadien un peu tardif. Enfin, les élections de l'automne 1935 marquent la fin de l'intermède conservateur, après avoir offert à l'électorat canadien un spectre de possibles relativement varié : conservateurs, libéraux, « cécéfistes » et stevenistes se livrent une lutte très suivie. Au Québec, par contre, la politique sera vécue de façon plus [2] manichéenne et plus respectueuse du bipartisme : on sera pour le libéralisme classique de Taschereau et ses reliquats dix-neuvièmistes de favoritisme politique, ou plutôt partisan de la nouvelle symbiose nationalo-conservatrice, création que très tôt Maurice Duplessis fera sienne.

Au point de vue strictement politique, en dehors de toute considération exclusivement économique ou sociale, la période de 1934 à 1936 constitue en elle-même un moment privilégié. Il serait sans doute possible de démontrer qu'à d'autres égards d'autres moments ont été plus féconds ; mais au chapitre de la stricte [mot grec] elle intéresse de par la forte intensité et aussi de par la brièveté qui la caractérisent.

Une reformulation possible du politique - pour ne pas dire de tout le social - figure à l'ordre du jour. Et plus explicitement exprimée à l'intention de la gouverne québécoise, elle donne lieu ou devrait donner lieu à une mobilisation capable d'atteindre le niveau des représentations idéologiques, dans la mesure où, pour une fois, s'affirme une formation politique (l'Action libérale nationale) en étroite sympathie avec le mouvement nationaliste de l'époque, polarisateur premier des aspirations intellectuelles du milieu. Comment donc le levier de la pratique sociale dévolue aux définisseurs de situation reçoit-il cette dynamique aspirée vers l'État et comment agit-il sur elle ? Plus globalement, comment le politique autant au niveau du gouvernement central qu'au niveau du Québec est-il conçu comme action impliquant d'office l'aire censément protégée chez nous des représentations d'ordre idéologique. Bref, l'interrogation ultime que nous proposons se formule ainsi : comment les idéologies à titre de représentations conscientes, telles qu'elles trouvaient leur expression aux moments critiques de 1934 à 1936, c'est-à-dire de la fondation de l'A.L.N. aux élections provinciales de l'été 1936, ont-elles pris position face à ces événements éminemment politiques ? Vu la dichotomie quasi naturelle à laquelle donnait lieu le clivage entre le milieu plus proprement enclin à la formulation des idéologies dans l'abstrait et la gent politique - parlementaire et partisane - nous circonscrivons notre champ au seul lieu des confections idéologiques externes à la pratique immédiatement politique. C'est dire que nous nous penchons sur les représentations à vocation politique mais extérieures aux formations politiques et à leurs organes de diffusion. Sont donc automatiquement exclues de notre champ d'observation, les publications comme le Soleil, le Canada et autres de même nature qui avaient pour fonction assez manifeste d'attiser l'ardeur des sympathisants envers les divers partis politiques. À toutes fins utiles, notre examen s'arrête aux formes non libérales qu'ont prises, au cours de l'époque étudiée, les expressions idéologiques au Québec (français). Il serait [3] dérisoire d'entreprendre l'analyse d'auteurs se réclamant du libéralisme, car leur appartenance, larvée ou non, au parti de la même famille de mots ne faisait aucun doute. Asselin, Harvey n'ont jamais à l'époque répudié leurs attaches partisanes, même si dans l'Ordre, le premier se permettait des licences d'homme de lettres. À tout prendre, l'intérêt porte sur les représentations d'opposition ou de rejet, celles qui se posent d'emblée en affrontement avec les manifestations de la société libérale secouée par la crise.

Or, il nous est donné de constater combien l'apolitisme les a marqués, refus d'une dimension qui, règle générale, est du moins perçue ailleurs - quoique rarement vécue - comme étroitement liée à l'aperçu global d'une société à construire ou à refaire. L'historiographie québécoise est déjà très familière avec l'antiétatisme saisi comme une constante de nos penseurs [1]. Dans un texte peu connu de Gérard Bergeron, intitulé ironiquement selon le style volontiers paradoxal de son auteur, la Philosophie politique du Canada français (1965), l'absence de philosophie politique en notre milieu y est signifiée sans détour. Plus près de nous dans le temps, Fernand Dumont rend compte d'une attitude de même nature lorsqu'il évoque l'apolitisme des aspirations propres aux milieux intellectuels des années 50 et 60 [2].

S'agirait-il donc d'un phénomène récurrent ? Peut-être et pourquoi pas ? Encore faudrait-il en révéler les causes. De toute manière, deux questions se posent à l'origine. D'abord, faut-il s'entendre sur le terme employé ; qu'est-ce donc pour nous que l'apolitisme ? Puis ensuite, pouvons-nous tenter d'y trouver les causes ?


L'apolitisme, mode d'identification

L'apolitisme se pose comme le contraire d'un concept non existant. Déjà dans son étymologie, il est porteur d'ambiguïté. Son préfixe privatif risque de produire une impression de déviance ou de pathologie. On parle volontiers de politisation qui souvent trouve son équivalent dans le terme plus vague de sensibilisation auquel on lui adjoindra l'épithète politique pour des fins de précisions. Un courant très à la mode lui substitue la conscientisation.

[4]

Selon les schèmes courants, l'apolitisme renvoie à une inconscience dont l'intensité demeure à être déterminée. À un degré zéro hypothétique se situerait l'aliénation classique, celle que la descendance marxiste définit comme l'état de l'exploité, conditionné par une relation qui lui échappe. Pour des fins heuristiques, il est concevable d'imaginer un moment d'inconscience nulle par rapport à des possibles, qui, connus du sujet, l'entraîneraient à s'engager en vue de les obtenir. Cette problématique nous apparaît assez courante. Elle est à la base de presque tous les mouvements de droite ou de gauche, qui défendent un corps de doctrine. La stratégie fondée sur la prise de conscience est désormais trop utilisée pour qu'il soit indiqué de développer davantage.

Notre intention, d'ailleurs, n'est pas de poser notre problématique selon cette préoccupation. Quoique intéressante, et indispensable à quiconque s'engage dans l'action collective, elle n'est pas sans tendre des pièges sérieux à l'analyste. On peut toujours simplifier et affirmer sans ambages que, d'office, tous ceux qui n'ont pas pour objectif social la valeur X sont des inconscients à « sensibiliser ». Position qui se défend, qu'elle vienne de gauche ou de droite. Au stade premier de la théorisation, la mise en place des postulats indique le point X en deçà duquel la discussion est pratiquement impossible.

Pour notre part, nous nous fondons sur le postulat 1) qu'il est possible d'évaluer le degré de cohérence d'une action collective par rapport à ses finalités (énoncées) et 2) qu'il est également possible d'en juger le poids en relation avec les engagements assumés par la collectivité sous l'autorité de l'État.

Ceci nous amène à expliciter notre emploi du terme politique. Loin de nous l'intention de « finaliser » dans ces pages une théorie du politique, tel n'est pas l'objet de notre réflexion. Encore bien moins celle d'en révéler pompeusement l'« essence » ou la « substance ». Nous laissons avec plaisir à certaines écoles philosophiques le soin de le faire.

Pour nous, le politique relève d'une dynamique plus explicative du social : le conflit. Il y a initialement politique parce qu'il y a auparavant conflit (s). Et ce n'est qu'à partir de cette réalité première qu'il nous apparaît fécond de déboucher sur un champ plus restreint, le politique. Il va de soi que tout conflit n'est pas politique, mais, en revanche, le politique est nécessairement conflit. Sinon, il se dissout dans l'administration des choses, ou prévoit l'unanimité comme fondement [3].

[5]

Pour les besoins de la présente étude, nous proposons la définition suivante du politique, définition d'emblée provisoire et à laquelle nous assignons un rôle simplement délimitatif et indicatif ; disons d'abord qu'en gros le politique est le phénomène auquel donne lieu la résolution de conflits assumée par une autorité. Pour plus de précision nous devrions nuancer en disant qu'il est le phénomène auquel donne lieu la tentative  - réussie ou ratée - de régler un ou des conflits par le truchement d'une autorité. Le politique se révèle donc au travers de processus où sont mis en action des mouvements d'accélération et de freinage [4] ; ces derniers pouvant aller jusqu'à une forme de bâillon - lorsque, par exemple, des doléances ne parviennent même pas à atteindre l'agora [5]. Le système politique est alors constitué des relations sociales qu'impliquent ces processus [6].

Afin de l'en dépouiller de son contenu normatif, nous substituons fréquemment à l'expression autorité celle de gouverne qui induit une prise en charge - par opposition au caractère un peu juridico-statique de la première - et ne préjuge en rien de sa légitimité, pas plus d'ailleurs que de sa finalité, un bien commun hypothétique.

De propos délibéré, nous faisons abstraction de plusieurs valeurs sacrées qu'un lourd passé nous a transmises. La notion encombrante de « pouvoir » est d'abord exclue même si nous aurons plus tard recours à des éléments qui s'en rapprochent [7]. L'État y est également absent pour le moment. À la manière de Dahl, nous ne faisons intervenir la gouverne ultime qu'en seconde instance, au risque de gêner les tenants de l'État qui font de cette entité le facteur déterminant dans l'identification du politique [8]. Pour notre part, cet aperçu a pour vertu première de démythifier une création toute occidentale, magnifiée par un juridisme séculaire. Nous faisons [6] plutôt nôtre le premier contenu que  Dahl propose à la gouverne - qu'il dénomme gouvernement dans son sens générique :

Lorsqu'un système politique est complexe et stable, des rôles politiques se développent. Il se peut que les rôles politiques les plus évidents soient assumés par les personnes qui créent, interprètent et appliquent les règles qui s'imposent aux membres du système politique. Ces rôles constituent des fonctions, et l'ensemble des fonctions au sein d'un système politique constitue le gouvernement de ce système [9].

La structure des rôles venant indiquer le type de gouvernement proposé, elle devient universellement applicable quelle que soit la nature du système qui se l'assigne.

Il est en conséquence inutile de se reporter à un groupe ou encore à une société donnée puisque nous ne nous intéressons finalement qu'aux relations engagées aux fins de ce conflit ; il revient alors aux agents en présence de définir leur collectif de référence, à savoir un club de bridge, un syndicat ouvrier, une formation politique, un clan ou une tribu, un peuple, une nation ou l'univers [10].

Ceci dit, nous nous hâtons de reprendre l'argumentation à ses débuts, accordant la priorité, selon notre processus épistémologique, au conflictuel sur le politique. C'est par lui et à travers lui que notre démarche nous conduira logiquement vers la dynamique propre à la gouverne.

Nous proposons pour ce faire une problématique suivant un triptyque : trois volets ou ensembles d'interrogations. Le premier vise à établir le rapport d'altérité, à identifier les agents en conflit, mais selon la perception de l'idéologie intéressée. Le second rend compte des modes d'action, des stratégies proposées pour le combat ; et, finalement, le troisième porte sur l'autorité, la gouverne : le rôle qu'on lui accorde dans le social, la manière dont on se situe en relation avec elle.

Dans un premier temps, l'interrogation pourra s'adresser directement au groupe de référence que nous serons convenu d'appeler le nous. Comment, en d'autres mots, le discours identifie-t-il le nous ? Selon les idéologies, nous serons à même de constater des variantes significatives. Le nous peut se saisir selon une multitude de critères exclusifs ou en alliage, ce pourra être la race, l'ethnie, la langue, la religion, etc., ou [7] encore une combinaison de ces éléments. Le nous peut être également perçu comme implicite. Plus souvent qu'autrement, il est partout et nulle part : il serait probablement intransigeant de réclamer à un quotidien des valeurs de référence explicitées. Par contre, on s'attendra, d'un périodique engagé, à une identification mieux définie. Enfin, selon le lien qui le tient, le nous exercera sur les unités qui le composent une contrainte plus ou moins grande, il aura sur leurs diverses activités un contrôle plus ou moins étendu.

Au cours de ce processus, le nous se cristallise d'après des finalités dont il établit la hiérarchie. La prise de conscience du nous s'accomplit généralement en simultanéité avec l'élaboration des objectifs, ceux-ci ne pourront être parfois que sous-entendus. La forme journalistique se prête moins par exemple à l'explicitation des fins. En revanche, des publications aux prétentions plus abstraites relèveront le défi avec force détails.

L'interrogation première se tournera aussi vers l'identification de l'« autre » ou alter, celui ou ceux contre lesquels l'action est entreprise. Tout comme pour le nous, la détermination de l'autre sera diversement traitée. Il pourra arriver à un nous de préciser son identité presque exclusivement en niant l'autre ; comme nous verrons plus tard que l'action du nous est susceptible de s'axer uniquement en rapport de conflit avec alter.

Le nous et alter se profileront, bien sûr, selon des alliances, tantôt serrées, tantôt lâches ; elles serviront à établir des niveaux d'intensité divers du nous et d'alter. L'appartenance à l'un ou à l'autre se révélera en respectant des degrés d'engagement. La logique voudra que, suivant certaines perceptions manichéennes, nul puisse se trouver en situation de neutralité, le choix devant se faire obligatoirement entre l'un et l'autre. Qui n'est pas l'un est nécessairement l'autre, et inversement.

Ce travail d'identification s'impose à l'analyste ; une idéologie se doit de faire sa place. Comment se situe-t-elle en termes de forces en présence ? L'omission totale de toute référence à cette opération de reconnaissance, rendra douteuse, pour ne pas dire qu'elle réduira à néant, toute action ainsi entreprise. Si on ne sait qui agit sur qui et pourquoi, le geste n'a plus beaucoup de sens... Or, il nous sera donné de relever des cas où l'un des deux éléments clés est presque absent.

L'identification des agents en présence offre donc déjà un premier indice important sur la qualité de l'engagement en ce qu'il respecte une première règle du conflictuel : la saisie du nous et d'alter.

Il va de soi que le fait de s'en tenir à ce seul degré d'altérité n'implique pas par le fait même une relation politique pour la bonne raison que le recours à l'autorité ultime n'est pas inévitablement entendu. Une querelle [8] académique, un antagonisme religieux, ou une compétition sportive peuvent ou non prendre un caractère politique selon qu'ils font appel ou non à la gouverne pour régler le litige. Il serait possible de raffiner presque à l'infini la portée de la gouverne sur des activités qui, en apparence, se situent aux antipodes du politique. Là n'est cependant pas la teneur de notre propos.

Il est indispensable de bien souligner la présence de ce tiers qui dans nos sociétés s'appelle communément l'État. L'altérité se politise au fur et à mesure qu'elle cherche ou trouve une issue auprès de l'autorité étatique. En soi, la politisation ou la non-politisation d'un conflit nous est indifférente sur le plan normatif. Par contre, il nous faut relever les situations où les porteurs d'une idéologie qui implique dans ses finalités un parti pris politique se tiennent consciemment ou non à l'écart de la gouverne, lieu privilégié du politique.

Cette mise en place des protagonistes fait naturellement appel aux armes du combat. Le second volet d'interrogations encadre précisément les modes d'action propres au conflit. Il tient compte des agents et des finalités impliquées, mais seulement dans la mesure où ces modes les concernent ou les contredisent, ou qu'en retour, ils sont limités par ces derniers. Il n'en demeure pas moins que l'intérêt porte avant tout sur le type d'action. Le porteur d'idéologie privilégie généralement un mode plutôt qu'un autre ou, encore, établit un ordre envisagé en termes de priorités ou de combinaisons. De ces modes, nous construisons une typologie assez traditionnelle dans son inspiration, estimant que de subtiles distinctions ne présenteraient pas d'avantages heuristiques aux fins de notre exposé.

Cette typologie n'entretient aucune prétention à l'exhaustivité. Selon la formule n + 1, elle rassemble les composantes les plus familières, demeurant ouverte à des additions ultérieures. La coupe proposée retient trois niveaux qui renvoient à l'utilisation de ressources distinctes : matérielles, symboliques et psycho-intellectuelles. L'action se désignera alors par le type de ressources (ou de l'agencement) dont elle fait l'emploi [11].

Les ressources matérielles comportent la panoplie des biens et services dont dispose l'agent. S'ajoute l'argent, facteur universel d'acquisition. [9] L'emploi de ces effets confère à l'action des caractères variés : l'échange et la production, c'est à proprement parler l'action économique ; elle n'affecte les parties que dans ses conséquences. Viennent s'adjoindre des modes plus intimement liés à l'action en altérité : le don, le prêt, mais aussi son contraire, le vol.

Sous cette première rubrique se classent également les moyens de l'ultime combat, la violence : les armes, la troupe. Leur emploi relève à divers niveaux de l'art militaire, de la guérilla, de l'agitation.

Les ressources symboliques embrassent des moyens tout aussi diversifiés. Elles vont du symbole, instrument de ralliement pour activer l'appartenance : l'hymne, le drapeau, les insignes, à l'information et à l'information la plus structurée, l'idéologie. Il est possible de regrouper ces ressources en deux types : l'un, proprement symbolique, attaché à la transmission de sentiments, l'autre « diffusif », axé sur la communication d'informations. Il arrivera souvent que cette distinction s'estompe à l'avantage d'une symbolique qui absorbe presque totalement l'action prétendument diffusive. Sur ce plan, la réaction négative s'appellera censure : c'est le refus par alter de recevoir le message. La réaction à la réaction sera alors la clandestinité.

Quant aux ressources psycho-intellectuelles, R. Dahl les réunit dans une catégorie à part, sous le vocable d'habileté (skills [12]). Ce sont des attributs par opposition aux tributs. Cette distinction ne semble. valoir qu'à l'intention d'agents identifiables et peu nombreux. À la dimension des grands groupes et, raison de plus, des sociétés entières, elle nous apparaît moins opératoire. À ce niveau, les qualités propres aux êtres dans leur ensemble se confondent à l'avoir du groupe. Nous nous expliquons : les capacités de résistance ou d'intelligence d'un groupe (pris dans son ensemble), par exemple, peuvent être assimilées à des ressources sans préjudice au respect dû aux personnes qui le composent.

Les ressources d'ordre psychologique renvoient généralement à la force d'endurance [13]. La comparaison qui tient de la légende entre la ténacité des Britanniques sous le Blitz et la couardise des Italiens au combat - fondée ou pas - sert à l'illustrer. Interviennent, bien sûr, des qualités plus particulières aux individus : la force de caractère, la faculté d'impressionner [10] alter et inversement d'affronter sans broncher le défi de ce dernier... Le psychologique rejoint alors la raison.

Les qualités intellectuelles dans la perception juste des forces en présence jouent un double rôle : évaluation du conflit et détermination de la stratégie [14]. La sagacité, comme l'a démontré l'expérience de Bonaparte aux beaux temps du Consulat et des débuts de l'Empire, vient parfois à bout de la quantité par la qualité d'aménagement des ressources. De nos jours, les qualités intellectuelles sont comme rassemblées autour de pôles d'attraction que l'on est convenu d'appeler « brain trusts ». Comme l'exemple de l'Empereur le fait comprendre, l'action à ce niveau assure la synthèse de tous les autres. Compte tenu des contraintes, de la conjoncture, elle compose la stratégie à adopter.

Un quatrième et dernier niveau, qu'à dessein nous avons omis d'annoncer, concerne une dimension en soi politique : le statut, selon qu'il s'agit d'un poste gouvernemental ou d'une situation sociale avantageuse.

La compétence légitimement reconnue de pouvoir réviser les règles du jeu place l'agent qui en jouit dans une position privilégiée. Nous reconnaissons que, règle générale, ce droit est circonscrit par des contraintes légales qui en atténuent l'impact. N'empêche que cette ressource que nous qualifions de juridique est loin d'être négligeable.

À un autre point de vue, se situe à ce niveau l'ascendant qu'exerce sur un public un agent [15] de par son prestige, c'est-à-dire de par des qualités présumées ; celles de disposer déjà de ressources ci-haut mentionnées, quant à l'argent, à la propriété, à l'information, etc., et d'être en position de s'en servir au moment opportun. Cette dernière condition est sine qua non, autrement ce genre de ressources s'assimile au prestige qui s'inscrit dans une sous-catégorie du deuxième niveau. Elle se confond à une forme particulière de symbolique.

Comme nous l'avons déjà laissé entendre, la stratégie consiste à déterminer une combinaison et une pondération de ces éléments - à des niveaux divers - en fonction de la situation d'interaction qui met aux prises les agents (nous et alter) et aussi en fonction des objectifs poursuivis [16]. La jouissance de ressources n'est en soi le gage d'aucun succès. L'ordre stratégique intervient pour disposer un agencement qui, en prévision des mouvements ultérieurs des deux parties, maximise l'effet de [11] pression auprès d'alter avec un minimum de ressources dépensées. Cette manoeuvre comporte une double action qui assure auprès de soi la maîtrise de ses troupes (le nous) et le contrôle sur celles d'alter. Ainsi, selon les niveaux intéressés, les types d'intervention feront appel à des dynamiques aux règles distinctes. Les biens et services sont soumis à l'économique ; les armes et les bras à l'art militaire ou à la guérilla, l'information aux impératifs de la diffusion y compris les moyens de la censure et aussi de la clandestinité, etc. L'emploi de ces ressources peut atteindre également des fins multiples. Le recours aux armes dissémine des troupes mais atteint aussi le moral des civils. Est-il utile de rappeler que l'abus d'une arme ou parfois son simple emploi peut se tourner contre soi ?

Hormis le quatrième type, ces ressources participent aux simples relations d'altérité : un roman comme le Rouge et le Noir fait dérouler sous nos yeux un spectacle de stratégies habilement conçues par les parties en cause, devant un décor politique qui n'en affecte que très secondairement la trame. Le quotidien est tissé de ces heurts où joue la stratégie bien ou mal menée. Les heurts de personnalités, les querelles de familles, les conflits syndicaux, obéissent à ces lois. Aussi, pour être qualifiée de politique, faut-il qu'au moins, en dernière analyse, la stratégie ait pour but final d'atteindre la (ou une) gouverne.

Le troisième volet du triptyque aborde de front la gouverne. Il donne au politique tout son sens. Les deux précédents proposaient plus simplement une première mission de reconnaissance destinée à découvrir au grand jour le contenu conflictuel du politique. Le troisième tableau justifie la gouverne comme pièce maîtresse confirmant la cohérence du triptyque. Toute la dynamique est, bien entendu, activée à cause d'elle, mais non par elle.

Pour le moins qu'on soit un peu juriste de formation ou d'inclination, il nous vient aussitôt à l'esprit le concept résolutif par excellence, l'État. Un publiciste au penchant littéraire parviendrait sans peine à prolonger indéfiniment le lyrisme dont on l'entoure parfois. Il prête souvent à confusion, attendu que l'unanimité ne s'est pas formée autour du sens précis à lui accorder. Fabrication du monde occidental, il n'est qu'une entité abstraite. Destiné à désigner une autorité dissociée de ceux qui l'expriment, il consacre la distinction entre l'autorité et les gouvernants qui s'en réclament [17]. Selon cette optique que nous adoptons, l'État ne saurait être confondu à la société ou au territoire qui lui sont assujettis ou alors aux institutions qui l'expriment.

[12]

Le terme État, largement employé aujourd'hui, traduit quand même une réalité circonscrite dans le temps. Aussi lui préférons-nous une expression plus générique, la gouverne. Elle a l'avantage de ne pas préjuger du type d'autorité et de l'organisation que l'idéologie va proposer. Universelle dans son application, elle sert à identifier l'autorité dans un sens plus actif, et moins normatif. Dans le cas présent, il s'agit normalement de la gouverne de dernière instance, l'autorité finale.

Pour nous, dès lors qu'il y a gouverne, il y a contenu, ou projet ; ne serait-ce que celui de maintenir le statu quo. À nous donc de l'analyser dans les représentations idéologiques : quel rôle est assigné à la gouverne dans le social ? En d'autres mots, que lui revient-il en tant qu'autorité collective ?

Concurremment, selon des modalités variables, apparaît le contenant, la structure organisationnelle de la gouverne. Au-delà des résonances ambiguës que répercutent la symbolique : participation, démocratie, libéralisme, communisme, fascisme, etc., il nous revient d'explorer de plus près la logique même de ces structures eu égard en particulier aux rapports entre gouvernants et gouvernés, à la nature de leurs contrôles réciproques.

À l'intérieur même de la gouverne, il nous faudra faire la part du versant ascendant par lequel s'échafaudent les mesures ou projets, du versant descendant qui en réalise l'application. L'un se situe au lieu critique de la prise de décision où se loge le politique ; l'autre pourvoit à l'effection, c'est l'administration. La confusion serait grossière d'identifier exclusivement la fonction publique à cette dernière. Cette distinction fait précisément apparaître le rôle politique imparti aux fonctionnaires.

Cette dynamique particulière qui, originant d'une conflictuelle, met l'autorité ultime en demeure de résoudre en projet un litige dont on la saisit, risque fort d'être niée dans son existence même ; soit comme fait réel, soit encore comme devant être supprimée dans une ou dans toutes ses manifestations.

Dérivée d'un état conflictuel, l'action de la gouverne s'impose comme une tentative de conciliation de l'ensemble social. C'est dire que son absence d'une construction idéologique est susceptible d'entraîner à sa suite une dislocation aux autres niveaux.

L'apolitisme s'affirme en contradiction au politique ; aussi, pour mieux le cerner, est-il opportun d'en relever les indices les plus frappants quitte par la suite à percer les profondeurs d'un refus global devant toute altérité. Nous sommes donc conduit à renverser le parcours suivi en première section. C'est à partir de l'État, ou plus simplement de la gouverne, qu'il nous sera donné d'entamer le processus.

[13]

La gouverne peut être niée de trois manières. La première s'exprime par l'absence de toute référence à son existence. Le projet social ressortit exclusivement à une dynamique étrangère à l'autorité collective. Il est courant aujourd'hui pour une Église ou un mouvement religieux d'exclure la gouverne de son apostolat. Il en était beaucoup moins ainsi autrefois. À cet égard, la religion sollicite de moins en moins l'État pour la réalisation de son projet. La tendance inverse se reconnaît dans les groupes à vocation artistique ; l'art pénètre en tant que projet le contenu étatique. Le mouvement dépasse la simple invitation au mécénat ; l'art se désigne partie prenante.

Cette mise en retrait de la gouverne peut être consciente ou inconsciente. Dans le dernier cas, elle se manifeste par la place nulle ou fort réduite qu'une idéologie impartit à l'autorité ultime. Sans la nier, on peut aisément l'ignorer, l'oublier, ou ne lui assigner qu'une tâche très diffuse et sans importance.

La seconde manière réduit la gouverne à l'administration des choses. Elle est consécutive à la suppression du politique contenu dans le projet de tradition marxiste-léniniste. En effet, le politique est au dernier stade aboli grâce à la dissolution progressive de la lutte des classes : l'État s'éteint et l'administration des choses se substitue à celle des personnes [18]. Le social n'est plus alors agité par le conflit, il soumet la nature à une gérance.

La troisième manière respecte les deux versants de la gouverne : impération et effection, ou en d'autres mots, les versants politiques et administratifs. Elle se situe entre les deux formes précédentes : le social ne peut se dispenser de la gouverne et ne peut non plus se borner à l'administration. La dimension « impération » est admise en principe, mais vidée de son contenu conflictuel. L'argumentation postule un contenu unique possible ; un seul projet susceptible d'être arrêté, à la condition bien sûr que les gouvernants soient autres. Une assemblée (ou encore un gouvernement) de sages, de personnes désintéressées parviendrait aisément à définir la politique conforme au bien commun. Il est remarquable que cette approche se fonde généralement sur la disposition morale des agents et non tellement sur leur intelligence. Ces sages sont surtout jugés d'après la gratuité de leurs desseins. Nous n'excluons pas une vue plus platonicienne qui allierait les deux en plus d'y adjoindre d'autres conditions pour arrêter un idéal total : le roi philosophe.

Ces trois types d'apolitisme ont la qualité de se prêter à une identification relativement facile. Les critères pour les reconnaître s'établissent selon les traits que nous avons relevés. Cependant, si identifiables qu'elles [14] soient, ces formes ne sont pas pour autant très explicatives. Le refus de la gouverne repose sur des options idéologiques plus profondes. Sans avoir ni la prétention ni l'intention de parvenir à découvrir les derniers retranchements de ce refus, il nous semble indiqué de chercher la cohérence du phénomène à des niveaux plus révélateurs. Ainsi sommes-nous conduit à dégager aux deux niveaux inférieurs la logique qui tient ensemble ce qui pourrait pompeusement s'appeler un système.

Avant même de s'engager plus avant dans ce processus de prospection, il nous faut admettre que le second niveau, celui des modes d'action ne peut servir en soi comme révélateur, à moins d'y introduire à priori des modes plus politiques que d'autres. Ce serait alors s'avancer dangereusement. En revanche, il prend du sens en relation avec les étages inférieur et supérieur. Ce niveau intermédiaire explique, comme nous le verrons, la projection du premier au troisième. À cet égard, l'apolitisme au palier de la gouverne prend le caractère presque d'un épiphénomène.

C'est donc au stade premier de l'altérité que se révèlent les options fondamentales d'acceptation ou de refus du politique. Les modes d'action les expriment davantage et permettent une explicitation dans la gouverne. Ces perceptions du nous et d'alter qui servent d'amorce au conflit, puis en second lieu, les stratégies employées en vue des fins poursuivies, sont en conséquence capitales. Car ce ne pourra être qu'en fonction d'une vision bien déterminée de l'altérité de départ et des buts politiques ainsi fixés qu'il sera possible d'évaluer la qualité des interventions. La stratégie légitime alors son rôle foncièrement auxiliaire.

Il va de soi que le refus du conflictuel entraîne nécessairement le refus du politique ; la proposition n'est cependant pas réversible, car l'apolitisme ne comporte pas de nécessité une négation du conflit au niveau social. C'est donc dire que, malgré toute sa fécondité heuristique, le niveau des rapports d'altérité n'arrive pas à tout absorber même si effectivement on prétend qu'il est probablement à l'origine d'une grande part des refus politiques.

De là l'importance de bien circonscrire le nous, l'alter et les relations de conflit entre les deux. Car, de ces notions découleront des conséquences dont la valeur, au moins au point de vue heuristique, ne fait pas de doute. Les stratégies impliquées préciseront la nature du combat ; selon les modes d'actions, les forces en présence seront perçues différemment. Sans épuiser le sujet, ces niveaux inférieurs mais aussi antérieurs (dans bien des cas) au politique permettront de dégager une structure globale d'action.

Nous ne nous proposons pas d'anticiper sur l'analyse. La démarche de la découverte progressive nous semble plus valable. Ces premières distinctions sur le politique et l'apolitisme demanderaient pour être satisfaisantes de longs développements. Il est impossible d'épuiser ou [15] même de cerner en quelques pages un tel sujet. De plus, cette aventure (puisque c'en est bien une) à travers la forêt noire de nos idéologies a pour but principal de démonter une mécanique au moyen d'instruments encore primitifs, et ce faisant, d'en découvrir la logique. Alors serons-nous entraîné à dégager les principaux ressorts d'une machine, lesquels, il faut bien en convenir, nous échappent encore beaucoup. Si, effectivement, la science politique n'en était pas à ses premiers balbutiements - malgré ses revendications à l'ancienneté - une analyse par la négative ne serait pas très séduisante à entreprendre. Au travers de ce refus comme objet d'étude, c'est toujours la spécificité du politique que nous recherchons.

En cours de lecture, il apparaîtra que ce bref aperçu du politique déborde dans une grande mesure les stricts besoins de la démonstration. Aussi à plusieurs semblera-t-elle pour le moins encombrante. À ceux-là, nous pouvons seulement répondre qu'un allègement substantiel dans l'exposé aurait eu pour effet inévitable de nous empêcher de dégager assez nettement le phénomène d'apolitisme recherché : l'absence, comme objet de constatation, ne se prouve pas en soi, elle ne se perçoit qu'en fonction d'une présence qui n'est pas.

Le type d'investigation étant posé, il reste à déterminer, selon quelle démarche nous nous proposons. d'expliquer les raisons de cet apolitisme.


Le modèle hartzien et son champ d'application

Les modes d'explications à la disposition de l'interprète, dans l'analyse des idéologies, sont assez connus. Chacun a souvent d'ailleurs la prétention à l'exclusivité, en ce qu'il rend les autres caducs par le fait même qu'on l'adopte. L'approche de classes marxistes exclut d'emblée la démarche wébérienne qui, elle, se fonde sur les déterminismes « idéels », et vice versa. Dans la présente étude, il nous est apparu plus fécond d'essayer de dégager les freins internes à l'idéologie d'abord, quitte par la suite à démontrer ses rapports étroits à une représentation de classe. Un autre objet se serait tout aussi bien prêté à un cheminement inverse ; notre intention n'est pas de trancher le débat puisque nous reconnaissons pour notre part la valeur des deux optiques qui, quoique contradictoires en principe, ne nous sont pas si incompatibles dans l'observation pratique. Dans le cas qui nous intéresse, les conditionnements de l'un par l'autre révéleront en conclusion la fécondité de leur dialectique. Effectivement, notre modèle de référence ne les considère pas inconciliables. Et pour cause, la thèse de Louis Hartz que nous adoptons pour les fins d'une première interprétation ne pose à cet égard aucune exclusive.

[16]

De Hartz, nous retenons l'idéologie produite par ce qu'il convient d'appeler le fragment qui, se dissociant, permet à celle-ci de gagner son autonomie propre à la faveur d'un événement historique, la colonisation. Qu'est-ce à dire ? Pour Hartz, l'Europe se présente de par son développement social comme le lieu par excellence, en somme le lieu unique - à un moment donné - des rapports de confrontation entre deux aspirations opposées du social, à savoir la vision communautaire à l'origine du féodalisme et du socialisme, et la vision individualiste à l'origine, celle-là, du libéralisme [19]. Ainsi, par voie d'opposition, ou si on préfère, de dialectisation, le féodalisme cède le pas, dans le temps, au libéralisme. Ce faisant, cette vision communautaire se transmue pour offrir une antithèse nouvelle à la thèse dominante - le libéralisme, en l'occurrence -elle se sublime en quelque sorte, pour offrir une réponse valable à l'individualisme libéral, par le socialisme. Pour Hartz, les grands mouvements de l'histoire sont ainsi activés par cette dialectique première, qui met l'Europe en situation constante de conflit majeur, sous-tendu par cette opposition toujours présente selon des formes adaptées à l'évolution des temps.

Or, il advient, en vertu de sa proposition, que les grands départs des Européens lors des fondations coloniales en Amérique, en Océanie et en Afrique du Sud ont correspondu au détachement de populations qui adhéraient à une et à une seule des idéologies en présence, selon la conjoncture dans leur pays d'origine respectif. Ainsi, les États-Unis ont été déterminés dans leur développement idéologique par le libéralisme lockien qui animait ses fondateurs ; hors de la dialectique britannique d'opposition éventuelle par le travaillisme, cette société est demeurée sur sa lancée libérale, fidèle à sa source [20]. L'Amérique latine, colonisée par un noyau formé au « féodalisme », expression douteuse et un peu passe-partout chez Hartz, se serait développée selon cet élan premier, ignorant tout du libéralisme du XVIIIe siècle, etc. [21]. Ce phénomène dit de fragmentation a pour effet de mettre en orbite, en quelque sorte, un fragment qui, dissocié de son lieu européen de dialectisation, gagne une autonomie pour ne pas dire une forme autarcique, en rupture totale avec le jeu antithétique auquel il était normalement soumis. Ce qui était auparavant idéologie, choix plus ou moins conscient, devient culture ; le modèle accompli étant sans conteste la société américaine, où la mutation s'est révélée la plus complète.

[17]

Le fragment est cependant remis en dialectique et soumis à un processus d'éclatement lorsque, par le truchement des communications modernes, l'immunité idéologique est en somme violée par la pénétration d'idées nouvelles [22]. Dès lors, la dialectique des débuts est censée reprendre son cours.

La thèse hartzienne ne veut expliquer qu'un moment des colonies, celui de l'autonomie idéologique qui les aurait toutes marquées, pour autant, bien sûr, qu'elles aient été à la fois des phénomènes de déplacements démographiques en provenance de l'Europe vers ces diverses terres d'élection. Elle exclut donc, en soi, le colonialisme de sociétés autochtones.

Hartz applique son schéma à la société canadienne-française comme à toutes les autres. Une distinction de taille s'impose ; car, quant à nous, il faut d'abord faire la part des choses entre le niveau des représentations qui revenait d'office aux nôtres dont ils pouvaient, jusqu'à un certain degré, en demeurer les maîtres, ou du moins s'en rendre responsables, et, par ailleurs, le niveau de la pratique sociale, économique et politique, qui renvoie nécessairement à une dynamique étrangère, depuis la Conquête, aux représentations d'Ancien Régime. Il nous apparaît indéniable qu'entre ces deux niveaux s'est développé un écart grandissant, qu'avec la révolution industrielle s'est aménagé un système de type libéral sans aucune affinité avec nos antécédents, si bien qu'il serait fort téméraire de tirer des conclusions probantes à ce niveau de la pratique et, plus particulièrement, au niveau de la pratique politique. Ce, à cause même du fossé qui s'est creusé avec les âges entre les nationalistes nostalgiques d'un paradis perdu et un corps électoral qui, que nous sachions, ne s'est jamais particulièrement rebiffé aux mesures de sécurité sociale en dépit des admonestations en provenance d'une élite aux abois. Il ne nous revient pas de clore le débat en ces pages. Qu'il nous suffise d'affirmer notre intention de ne nous servir de l'instrument hartzien qu'au seul niveau de ce que nous convenons d'appeler, pour les fins de la présente analyse, les représentations idéologiques, là où nous le croyons plus fécond et aussi plus adéquat. Par représentations idéologiques - ou idéologies - nous entendons ces représentations dissociées de la pratique politique immédiate, qui se situent hors des cénacles de partis que sont les organisations partisanes et leurs organes de diffusion officiels [23]. La question s'adresse donc à ces [18] discours qui se déroulent juste au-delà des formations politiques et qui, règle générale, sont le propre de définisseur de situation. Cette frange appartient souvent à ces intellectuels qui adoptent une position médiane entre la spéculation pure et la pratique dans ce qu'elle leur apparaît de trop compromettante.

Ceci dit, il nous faudrait, en bonne logique, démontrer chronologiquement la continuité du fragment depuis l'Ancien Régime jusqu'à la crise, entreprise qui, réalisée avec sérieux, pourrait aisément garnir un rayon de bibliothèque. Aussi devrions-nous définir en quoi consiste ce célèbre fragment chez nous ; qu'est-il au juste ? A-t-il évolué dans son processus de constante cristallisation ? Autant d'interrogations que nous serons forcé de laisser sans réponses mais qui contribuent néanmoins à compliquer l'analyse. Nous sommes réduit, dans l'emploi de ce modèle d'explication, à tenter de dégager quelques indices en confrontation avec les lignes maîtresses qui sont censées, aux yeux de Hartz, composer la structure de tout fragment.

Le point névralgique se situe au lieu même de l'identité qu'il cherche à se donner. Séparé de la souche mère, le rejeton se consacre tout entier à la détermination de lui-même.

Ainsi, indispensable de ce processus de séparation, se pose le problème de la définition d'une personnalité particulière [24].

La thèse hartzienne stipule en même temps une condition bien précise qui donne au fragment son caractère plus accompli de construction idéologique :

... Ce monde est finalement bâti non point par les premiers colons européens, mais par leurs descendants qui n'avaient jamais vu l'Europe et vécurent toute leur existence dans le sein du fragment [25].

Pour les fins de notre étude, nous ne retenons que la probabilité d'une continuité que nous acceptons comme postulat, quitte même à convenir d'une édification idéologique sans racines évidentes qui pourrait tout autant demeurer conforme à l'esprit du fragment, à la condition de se vouloir une reproduction, une restitution de la famille idéologique originelle.

Il apparaîtra assez clairement que la propension à revenir vers une image, une reproduction de ce que l'on croyait être l'idéal social du Régime français, est invariablement présente. L'unanimité va aisément se réaliser autour du retour comme nécessité vitale pour la collectivité [19] québécoise. Mais il faudra bien cerner le type de société que ces idéologies, chacune à sa manière, se proposent de réfléchir. Pour les uns, un monarchisme éthéré servira de point à une vague aspiration vers des valeurs perdues et irrécupérables. Ce sera le cas du Devoir qui, sans aucune intention de marche arrière (parce que irréalisable) nourrira une vague nostalgie dans ses jugements sur les autres États et s'imposera à son insu une structure mentale d'Ancien Régime. Cette loyauté à une forme d'autorité rendue caduque chez nous par l'histoire va s'assortir de conditions qui lui feront repousser l'absolutisme des systèmes monarchistes post-renaissants. Sans se rattacher à un médiévalisme assez répandu, cette conception de la gouverne refusera implicitement le poids d'arbitraire apporté par le Grand Siècle. La situation du Devoir en sera une de tiraillement entre un impératif absolu et un réalisme qui le nie.

Pour un plus grand nombre, la référence au Moyen Âge comme point d'appui véritable du fragment s'impose soit directement, soit indirectement. Pour certains, comme Groulx, le fragment sera perçu comme tributaire des fidèles héritiers du Moyen Âge, qui, en terre de France, entretenaient encore lors de leur départ une tenace résistance à l'envahissement du modernisme post-renaissant. Nos ancêtres, selon cette optique, ont eu l'insigne privilège d'être tenus à l'abri du XVIIe et surtout du XVIIIe siècle, celui dit des lumières. Tout se passe comme si les colons avaient obéi à une voix intérieure qui les aurait protégés des égarements que connut la France moderne.

Pour d'autres, comme La Relève, la seule et unique source d'inspiration ne pourra être que médiévale, les temps ultérieurs ayant été corrompus par l'individualisme rationaliste. Sans se réclamer ouvertement d'un loyalisme indéfectible à la tradition des ancêtres, cette position appartient tout autant à une continuité dans la détermination de nos finalités collectives.

Que les faits aient été tout autres ou que l'esprit médiéval ait présidé ou non à la fondation et à l'élévation de la colonie, n'a évidemment rien à voir avec la perception que les idéologues s'en sont faite plus tard. L'identité du fragment n'a de valeur que dans la mesure où elle réside dans les esprits. Ce qui importe c'est toujours la définition que le fragment se donne de lui-même, compte tenu des orientations qui doivent de soi être conformes à une culture donnée. Que le fragment québécois soit parvenu à se poser en rupture avec la mère patrie ne saurait étonner car dans la perspective hartzienne, c'est le propre du fragment que de s'assigner une mission distincte de la métropole. Ce faisant, il s'en distingue ; autonome, il est disposé à combattre l'évolution de cette dernière.

Au Québec, l'unanimité se réalise sans difficulté autour de finalités aisément accessibles : au plan économique et social, il est toujours possible [20] de tendre vers la restitution d'un passé - imaginaire ou non - par des actions que l'on croit inhérentes à la tradition ancestrale, comme la famille, la paroisse, la terre, etc. Mais, la composante politique pour lier le tout fait presque irrémédiablement défaut. Le Régime français ne fournit pas de modèle politique susceptible d'être adopté tout de go. Le décalque est impossible. Il faudrait préciser la nature de cette gouverne que, mis à part Talon et peut-être Frontenac, aucune grande figure n'a illustrée. Envers les rois de cette époque, il ne se manifeste aucune prédilection particulière ; quant à la monarchie, un certain bon sens la repousse comme un irréalisable. L'attrait, lorsqu'il sera ressenti, se portera plutôt vers de plus vieilles formes qui conviennent davantage à une pensée déjà peu disposée envers l'affirmation politique, à savoir la société organiquement constituée où les conflits sont absorbés par les structures, évocations médiévales où le social a l'apparence de résorber le conflit avant qu'il parvienne à s'exprimer comme vraiment politique.

Les variantes seront nombreuses qui reproduiront chacune à leur manière la restitution d'un passé à récupérer. Cette représentation de l'Ancien Régime épousera des formes diverses tout en demeurant fidèle aux finalités du fragment. Parce qu'elle est précisément production de l'imagination, la reconstitution d'un univers, brisé par la Conquête, est vouée à prendre plusieurs visages surtout si on observe que la dimension politique est en soi des plus difficile à ressaisir. Il semble donc normal que, spontanément, elle fasse défaut puisqu'elle n'est pas apparente à l'origine et que, ceci étant, elle se manifeste secondairement sous des adaptations multiples, mais toujours respectueuses d'un passé lointain.

Il y aurait certes le rôle de l'Église à insérer dans l'ordre des causes. Il serait permis de croire sans doute que la religion telle qu'elle s'est exprimée à l'époque a contribué pour beaucoup à rendre la collectivité étrangère à l'action sur elle-même. Le procès classique intenté à l'Église depuis la Renaissance jusqu'à nos jours ne demande pas à être repris. Il est archiconnu [26]. L'essentiel repose davantage sur l'ascendant qu'elle aurait exercé sur la formation de nos représentations. L'influence directe des enseignements papaux est assez évidente, mais souvent plus sélective qu'on serait porté à le croire parfois. Nous verrons, par exemple, comment l'École sociale populaire ne puise à l'encyclique Quadragesimo Anno qu'au moment où elle lui sert d'apologétique. À un niveau plus inconscient de la production idéologique, il y aura sublimation où les règles religieuses seront appliquées aux relations sociales et politiques sans référence [21] manifeste à la source d'inspiration. Enfin, en termes de rapprochement possible, il serait indiqué d'opérer une superposition entre, d'une part, la situation de l'Église face à sa perception hiérarchique de l'autorité que les temps décapitent par le passage des régimes monarchiques à la république ; et, d'autre part, la dépolitisation forcée, au Canada français, par la suppression de sa gouverne dans le fragment [27]. Dans les deux cas, il y aurait nostalgie d'une autorité irrémédiablement perdue et acceptation plus ou moins forcée de dynamiques sociales et politiques plutôt étrangères. Pour notre part, nous ne retiendrons de l'Église que son influence à travers les auteurs qui s'appliquent à déterminer l'action du fragment. En tant que partie prenante au fragment, elle offre des avenues mais ne pourrait être taxée d'apolitisme que par le biais de son ascendant sur les définisseurs officiels. Sa présence se coule dans le déterminisme imposé par la logique même du mouvement général dans notre milieu.

Selon la démarche inverse, il deviendra probant en cours de démonstration que la crise met en cause une classe aux contours imprécis, classe qui va se sentir éminemment menacée dans son avoir, et qu'en conséquence, au niveau plus abstrait de l'être collectif national, il se dégagera des éléments-reflets produits par une perception plutôt rentière de l'action économique et sociale. Compte tenu de cette forte incidence de classe, nous tenterons néanmoins de montrer que, dans la conjoncture spécifique à ce moment, la dominante s'est imposée au niveau d'un déterminisme idéologique.

Plutôt que de forcer un cadre analytique rigide à l'aire idéologique observée, la démarche entreprendra l'observation sur le terrain même des diverses formes étudiées. À partir de leurs structures propres d'action, il y aura lieu de synthétiser. Ce n'est donc qu'après avoir mis en lumière leurs ressorts particuliers sous l'éclairage d'une problématique politique que nous tenterons d'apercevoir à travers la multiplicité des types, les traits communs de leur apolitisme.

L'étude s'amorcera avec l'analyse d'un révélateur privilégié : le Devoir. En tant que quotidien, ce journal est forcé de se prononcer à une fréquence nettement élevée sur une foule de questions qu'en comparaison les autres publications, de par leur rythme de parution, peuvent parvenir à contourner. Pour tout dire, il est mis en demeure, de par sa nature même, à se prononcer, à faire des choix de caractère politique - ou encore à refuser [22] consciemment ou non d'en faire - et surtout, à se poser par rapport à des niveaux d'action. À ce titre, il offre un objet d'examen qui se suffit passablement à lui-même. De plus, son nationalisme bourassiste qui perdure au départ du maître, le range dans une catégorie à part.

Par la suite, l'ordre d'exposition procédera des représentants les plus sensibles à la mystique vers ceux qui se rapprochent davantage du politique comme composante de leur action. D'abord, La Relève porte la mystique à son plus haut diapason suivie de Lionel Groulx, prototype combien de fois invoqué de la mystique, mais cette fois introduite dans l'exaltation de la nation. En continuité, nous avons cru indiqué de mettre en relief deux de ses épigones, soit l'Action nationale, réincarnation de la défunte Action française - dont le chanoine fut, on le sait, fondateur et directeur - et les Jeune-Canada, pendant nationaliste de la non moins jeune Relève. Enfin, en dernière instance, une dernière partie qui rend compte d'une aspiration en apparence plus politique, le rendez-vous avec le corporatisme qui fera même pencher certains vers un mussolinisme néanmoins édulcoré.

La question qui vient naturellement à l'esprit vise les malheureux absents qui, dira-t-on, ne manquent pourtant pas de mérite. Il faudra bien, en premier lieu, se rappeler que la présente étude se tient résolument à l'écart des expressions proprement partisanes, qu'elles appartiennent à l'A.L.N., à l'Union nationale ou encore aux conservateurs - à Ottawa - aux partis fasciste et communiste, ou simplement aux ministériels. Une analyse des divers quotidiens ou hebdomadaires de la province aurait certes constitué un dossier précieux ; mais là encore, pour la plupart, ou ils se définissent souvent à tort comme neutres, le cas le plus patent pour l'époque étant la Presse de Montréal, ou ils militent ouvertement en faveur d'une formation. Il fallait ensuite se limiter. La sélection proposée veut néanmoins refléter une diversité d'aspirations quitte à devoir mettre de côté des publications ou plus simplement des auteurs, qui, quoique fort estimables, risquaient d'entraîner des redites. Par ailleurs, deux quotidiens avaient vraisemblablement droit de cité, qui n'ont pas été retenus, à savoir, le Droit d'Ottawa et l'Action catholique. Le premier étant extérieur au Québec se trouve exclu d'office. Reste le second qui fait davantage problème. Organe du clergé, son action est modérée par lui et n'est pas appelée en soi à trancher des questions politiques, même si lors du grand virage de 1935-1936, il adopte une attitude très favorable aux forces unionistes. Le journal ne s'assigne pas pour rôle premier une défense politique telle que l'affirme le Devoir à la même époque ; il ne peut donc être jugé selon les mêmes critères.

[23]

Les organes d'associations ou de groupes, comme la Vie syndicale de la C.T.C.C., les publications agricoles et étudiantes, etc., ont été écartées à cause de leur public de référence trop restreint, et non à cause de leur tirage.

Les représentations étudiées ont au moins la prétention à un degré d'universalité plus élevé quant à leur collectivité de référence, soit le Canada français. Dans le même ordre d'idées, ne seront retenus pour analyse que les messages accessibles au public. Journaux, périodiques, pamphlets, brochures, volumes constituent le matériel documentaire de référence. Le caractère politique d'un engagement au niveau de l'expression idéologique implique une profession publique ; c'est d'après celle-ci que seront jugées les formulations sélectionnées. En outre, la démarche sera susceptible de varier selon la nature du texte étudié ; un livre, une revue et un quotidien se prêtent à des instruments d'analyse distincts, de là des différences, même dans le ton employé selon l'objet observé.



[1] Michel BRUNET, « Trois dominantes de la pensée canadienne-française : l'agriculturisme, l'antiétatisme et le messianisme », Écrits du Canada français, III, Montréal, 1957, pp. 33-115.

[2] Fernand DUMONT, la Vigile du Québec, octobre 1970 : l'impasse ? pp. 14-15.

[3] Par exemple, avec l'extinction de l'État, le gouvernement des personnes fait place, nous dit Engels dans son Anti-Duhring, à l'administration des choses, thème inspiré de Saint-Simon et repris par LÉNINE dans l'État et la Révolution, p. 22.

[4] Voir David EASTON, A Systems Analysis of Political Life, pp. 86ss.

[5] Voir Peter BACHRACH et Morton S. BARATZ, Power and Poverty, Theory and Practice, pp. 6ss.

[6] Nous ne comptons pas employer la notion de système pour la simple raison qu'elle ne comporte aucune qualité heuristique particulière dans les développements qui vont suivre.

[7] Les condamnations souvent justifiées, parfois outrées, au sujet du pouvoir nous inclinent à éviter cette voie qui demanderait une trop longue argumentation pour vraiment la rendre utilisable. Voir Gérard BERGERON, le Fonctionnement de l'État, pp. 35ss ; David EASTON, The Political System, An Inquiry into the State of Political Science, pp. 115ss ; James G. MARCH, « The Power of Power », dans David Easton, Varieties of Political Theory, pp. 39-70 : Eugene J. MEEHAN, Contemporary Political Thought, A Critical Study, pp. 103-105 ; William H. RIKER, The Theory of Political Coalitions, pp. 20ss ; et « Some Ambiguities in the Notion of Power », A.P.S.R., vol. 58, n° 2, juin 1964, pp. 341-349.

[8] Voir Marcel PRÉLOT, la Science politique, p. 9. Maurice DUVERGER, Institutions politiques et Droit constitutionnel, pp. 14ss.

[9] Robert A. DAHL, l'Analyse politique contemporaine, p. 39.

[10] Ce n'est qu'au terme d'une argumentation qui prévoit un étagement possible que Dahl parvient à une définition un peu plus conventionnelle mais tout autant réaliste du gouvernement : « Un gouvernement devient le gouvernement à partir du moment où il soutient avec succès la prétention au contrôle exclusif de l'utilisation légitime de la force physique dans l'application de ses règles à l'intérieur d'un espace territorial donné. » Ibid., pp. 41-42 (définition adaptée de Max Weber).

[11] Cette mise en place des instruments du combat en termes de ressources s'inspire étroitement de Vincent LEMIEUX. Voir en particulier : « Le patronage politique dans l'Île d'Orléans », l'Homme, vol. X, cahier 2, 1970, pp. 22-44 ; « Le jeu de la communication politique », Revue canadienne de science politique, vol. III, no 3, sept. 1970, pp. 359-375 ; «  Les partis politiques dans la région de Québec », Recherches sociographiques, vol. X, n° 1, 1969, pp. 97 - 101.

[12] Robert A. DAHL, op. cit., pp. 41-42.

[13] Il fut un temps où la force de volonté, le will, était fort retenue. Un peu à cause de son acception diffuse et réductionniste à la fois, cette notion est aujourd'hui moins en vogue. Voir : G. E. G. CATLIN, Systematic Politics, p. 67 ; et A Study of the Principles of Politics, pp. 139ss. Carl Von CLAUSEWITZ, dans De la guerre, pp. 92, 129ss, parle volontiers de force morale et de force intellectuelle.

[14] S'y assimilent les notions de « consciousness » et de « awareness » que l'on trouve entre autres chez Amitai ETZIONI. The Active Society, A Theory of Societal and Political Processes, pp. 223ss.

[15] Ici comme ailleurs dans le texte, il va de soi que le terme agent renvoie indifféremment à un individu ou à une somme.

[16] Dans le même esprit que la combinaison des trois armes chez CLAUSEWITZ, op. cit., p. 312.

[17] Nous retenons de Georges BURDEAU le caractère abstrait de l'État. Voir l'État, pp. 13ss.

[18] LÉNINE, l'État et la Révolution, pp. 20ss. [Livre disponible dans Les Classiques des sciences sociales. JMT.]

[19] Louis HARTZ, les Enfants de l'Europe, essais historiques, pp. 11-31.

[20] Ibid., pp. 12, 44ss et 81ss. Voir également The Liberal Tradition in America, du même auteur.

[21] Ibid., pp. 36ss.

[22] Louis HARTZ, op. cit., pp. 29ss.

[23] Cette définition, qui n'en est pas une à proprement parler, se contente bien sûr de circonscrire, pour les fins strictes de  l'analyse, l'aire de l'observation. Elle n'a pour toute utilité que d'opérer un découpage, sans plus ; découpage qui, dans une autre exploration pourrait être dépourvu de sens.

[24] Louis HARTZ, op. cit., p. 20.

[25] Ibid., p. 30.

[26] Machiavel, Rousseau et Marx, pour ne nommer que ceux-là, ont chacun à leur manière prononcé un sévère réquisitoire contre l'action débilitante de l'Église sur les fidèles.

[27] L'Église a, bien sûr, dans les faits avalisé des régimes autoritaires de droite, néanmoins, elle n'a pas, après la chute des régimes monarchiques, proposé d'alternatives autres que de s'accrocher à l'Ancien Régime ou plus tard prôner le ralliement à la République (Immortale Dei).



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le mardi 29 mars 2011 14:05
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie retraité du Cégep de Chicoutimi.
 
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