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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir de l'article de Roger BASTIDE, “Comptes rendus. L’archipel inachevé. Culture et société aux Antilles française.” Un article publié dans la revue Journal de la Société des Américanistes, vol. 60, no 60, 1971, pp. 331-334. [Autorisation accordée le 13 janvier 2013.]

[331]

Roger BASTIDE [1898-1974]

sociologue et anthropologue français,
spécialiste de sociologie et de la littérature brésilienne.

Comptes rendus. L’archipel inachevé.
Culture et société aux Antilles française
.”

Un article publié dans la revue Journal de la Société des Américanistes, vol. 60, no 60, 1971, pp. 331-334.

COMPTES  RENDUS

L'Archipel inachevé. Culture et société aux Antilles Françaises. Publié sous la direction de J. Benoist. Les Presses de l'Université de Montréal, 1972 (354 p.).


On sait que J. Benoist, étonné de ne pas voir les ethnologues français s'intéresser aux Antilles françaises (crainte sans doute de mettre en évidence une spécificité antillaise qui gênerait notre politique de départementalisation), a créé à l'Université de Montréal un Centre d'Études Antillaises. Le livre qu'il publie aujourd'hui, sous le titre prometteur « L'archipel inachevé », contient les premiers travaux de ce Centre, certains résumés de travaux de maîtrise et soit-dit entre parenthèses, il est dommage que bien de nos thèses de 3e Cycle, qui ne sont pas publiées, ne soient pas de la même façon condensées dans des livres de collaboration, en vue d'atteindre le plus large public qu'elles méritent le plus souvent.

L'Archipel inachevé part de deux constatations : l'existence de nombreux travaux de haute qualité pour les autres Antilles, particulièrement les Antilles anglo-saxonnes, alors qu'à part les historiens, les géographes et quelques folkloristes, les Français se sont peu intéressés à la Martinique et à la Guadeloupe — la nécessité en second lieu d'une « micro-anthropologie » plus que de l'établissement de statistiques générales (à quoi s'emploient aujourd'hui les autorités préfectorales) si nous voulons vraiment comprendre les Antilles françaises, car celles-ci sont caractérisées par la multiplicité des îles (La Désirade, Marie-Galante, St Barthélémy...) la stratification complexe de chacune d'elles, les tendances enfin à la segmentation des populations qui y vivent, et qui malgré les migrations internes sont toujours prêtes à ressurgir. Naturellement, il ne pouvait s'agir d'étudier en 354 pages l'ensemble des problèmes posés par les Antilles françaises ; des secteurs entiers de recherches ont été laissés de côté, le régime des grandes plantations par exemple, ou le milieu urbain avec la formation d'une classe moyenne ; J. Benoist nous laisse espérer que de prochain volumes suivront, que nous allons maintenant attendre avec impatience ; pour le moment, il ne s'agit que de quelques coups de sonde, destinés à démontrer la fluidité et la fragilité du « tissu social » de nos Antilles, coups de sonde portant sur certains aspects de l'écologie et modes d'adaptation socio-économiques (S. Larose, J. M. Philibert, J. B. et G. Lefebvre), de l'organisation sociale (Beaudroux-Kovats, J. J. Lévy, L. Pilon-Lé) de la vision du monde (Labelle-Robillard, A. Laplante, Dan et M. Boghen), du changement social (M. Saint-Pierre, G. Létourneau, J. Cl. de L'Orme),l'ensemble magistralement encadré entre une Introduction et une Conclusion de l'anthropologue qui connaît le mieux aujourd'hui les Antilles françaises, J. Benoist.

On nous permettra d'insister sur l'Introduction qui tente de cerner le problème fondamental, dont il faut bien partir : en quoi les Antilles françaises font-elles partie de la Caraïbe et sur quels points elles en diffèrent. Certes on trouve bien entre tous les pays dont l'ensemble constitue l'aire dite caraïbéenne un certain nombre d'analogies structurelles, qui viennent d'une histoire commune, d'une même organisation économique et sociale fondée sur la grande propriété et l'esclavage, il n'en reste pas moins que chacun de ces territoires a subi des influences culturelles différentes. A juste titre, J. Benoist distingue toute une série de cercles concentriques, depuis le plus vaste, l'aire des plantations qui s'étend à une large partie de l'Amérique intertropicale à la plus restreinte, l'aire du créole français, qui s'étend jusqu'à la Trinidad, en passant par l'aire intermédiaire de la colonisation catholique. Mais en même temps il a bien soin d'insister sur les différenciations internes, par exemple entre la Martinique et la [332] Guadeloupe qui n'ont pas évolué de la même façon et présentent, par voie de conséquence, des structures sociales différentes, des modèles de rapports inter-ethniques particuliers, ce qui empêche l'anthropologue de pouvoir leur appliquer, à l'une comme à l'autre, les mêmes schémas d'analyse, et les mêmes systèmes de mesure. On comprend mieux ainsi le pourquoi de cette « micro-anthropologie » dont « l'Archipel inachevé » nous donne de si beaux modèles.

Il est curieux de noter que les études sur la pêche et les pêcheurs y occupent une si grande place. J. Benoist, dans son Introduction, justifie cette valorisation en affirmant la « position stratégique » que doit occuper la pêche dans une interprétation plus générale des sociétés antillaises car elle souligne la volonté d'indépendance des individus, le caractère transitoire de toute coopération entre eux au point que lorsque des changements techniques interviennent, obligeant les pêcheurs à substituer à leur système ancien de coopération égalitaire le système de la hiérarchisation professionnelle, on voit parallèlement la magie évoluer et passer de la lutte contre les éléments naturels à la lutte contre les marins trop prospères. Il est vrai que la pêche révèle bien cet individualisme antillais, mais l'agriculture aussi, qui ne devient communautaire qu'avec la modernisation, l'insertion des familles paysannes dans des circuits nouveaux d'échanges, économiques ou même touristiques. La volonté d'indépendance, se traduisant à la limite par l'atomisme social, nous paraît donc être un trait culturel, même s'il se manifeste plus clairement peut-être dans la pêche, qui est héritée de la paysannerie traditionnelle, Karl Marx le notait comme la caractéristique de la paysannerie française — et qui a été valorisé par la paysannerie afro-américaine après la suppression de l'esclavage : au Brésil où il existe des statistiques professionnelles selon les races ou les couleurs, on voit les Afro-brésiliens se masser dans le secteur des activités indépendantes (petite paysannerie, petit artisanat, petit commerce), celles qui rendent possibles la vie centrée sur l'autonomie familiale, et empêchent toute hiérarchisation, donc toute subordination des individus les uns par rapport aux autres.

Bien entendu, l'étude de la famille, faite à travers les analyses des divers types de « maisonnée », occupe aussi une place de choix dans ce recueil de textes, car elle permet de révéler le conflit entre la matrifocalité et le modèle métropolitain de la famille paternelle. Certes, la famille matrifocale a donné lieu à de très nombreux travaux, en particulier pour la Guadeloupe ceux de Dubreuil, mais son intérêt n'est pas épuisé pour autant et l'Archipel inachevé nous apporte de nouveaux cléments de réflexion. Ainsi, pour la Désirade, il y a bien une liaison entre le niveau économique et la structure de la famille, ainsi qu'en témoigne la statistique suivante (Cl. Bariteau) :

Strates

Familles nucléaires

Familles matrifocales

Nucléaires résiduelles
centrées

Total

sur le père

sur la mère

I

13

0

0

0

13

II

62

2

1

5

70

III

57

25

2

12

96

IV

21

28

6

11

66

Total

153

55

9

28

245


Et si la matrifocalité se trouve chez les blancs pauvres (9,8%), elle domine dans la population de couleur (26,8%). Cependant, pour Cl. Bariteau, on ne peut parler d'un déterminisme économique ; le régime de production n'intervient qu'à travers les méthodes de socialisation : lorsque le père est aisé, il peut contrôler plus sévèrement les fréquentations de ses filles ; lorsque la mère est seule, elle est plus tolérante, d'autant plus qu'elle prend elle même souvent un concubin pour des raisons économiques. D'un autre côté, J. Benoist rappelle une idée de J. Dubreuil que les deux mouvements antithétiques, qui poussent soit vers la famille nucléaire, soit vers la matrifocalité, permettent à l'individu de choisir, en constituant une alternative culturelle, ce qui fait que l'individu ne devient jamais marginal. Il y a là un point qui me paraît capital. Une enquête que nous avons menée en Amérique Latine nous a montré que la femme de couleur préférait le régime matrifocalité, qui lui assure l'indépendance, tout en l'insérant — dans des pays ou dans les secteurs de la population qui ne connaissent pas la Sécurité Sociale, dans un système de sécurité économique. G. Letourneau pense que la création d'une Société d'Équipement de la Guadeloupe à Marie Galante, en transformant le régime foncier et en faisant accéder les colons des anciennes plantations à la petite propriété, changera [333] le système de la famille, sous le prétexte que la matrifocalité germinative domine dans le colonat (15 sur 18) et se raréfie avec la petite propriété foncière ; c'est possible, mais il ne faut pas oublier que la famille nucléaire n'est qu'un des termes d'une alternative culturelle et que nous trouvons la matrifocalité en dehors de la grande plantation, lorsque c'est la femme qui est propriétaire (ce qui lui arrive plus souvent qu'à l'homme).

Le thème de la parenté rituelle n'est pas oublié par les auteurs du recueil. Bien que le parrainage — et surtout le compérage — n'aient pas dans les Antilles françaises la même importance qu'ils ont dans les Antilles hispaniques, le chapitre qui est consacré à ces institutions est intéressant : d'abord parce qu'il nous montre que, contrairement à ce qui se passe dans le reste de l'Amérique Latine, ils ne jouent pas le rôle de frein aux tensions inter-raciales (L, Pilon-Lé n'a trouvé, dans le bourg martiniquais qu'il a étudié, aucun cas où un blanc créole serait devenu parrain d'un enfant de couleur) — en second lieu, parce que, comme par exemple en République Dominicaine, les relations de voisinage et d'amitié entre enfants d'un même quartier (bairro en Rép. Dominicaine) jouent un rôle relativement important dans le choix des parrains — en troisième lieu parce que la vie politique locale continue à exercer son influence (le maire et les élus municipaux sont très demandés) — enfin parce que la parenté spirituelle développe infiniment plus la solidarité horizontale (222 parrains choisis parmi les parents contre 190 non-apparentés) que la solidarité verticale (parmi les 190 non-apparentés, 35 parrains seulement choisis dans une strate supérieure). L'auteur pense qu'avec les migrations internes, la parenté spirituelle tendra à perdre de son influence ; c'est possible ; ce n'est pas certain ; au Brésil très souvent, lorsque des membres de la famille émigrent des campagnes vers les villes, et que la famille tend aussi à se désagréger, le choix des parrains se fait en vue de lutter contre cette désagrégation et la parenté spirituelle est l'institution mise en place pour maintenir la solidarité horizontale menacée. Seulement, nous sommes dans l'Amérique luse où cette parenté spirituelle a un très grand rôle qu'elle n'a pas dans la culture française (tout au moins depuis la fin de la féodalité). Le culturel joue ici contre le social.

Nous ne pouvons naturellement pas passer en revue tous les articles de l'ouvrage. Signalons toutefois une des meilleurs études, à notre avis, du recueil, celle de M. Saint-Pierre sur « Créole ou français ? Les cheminements d'un choix linguistique », où le créole est étudié non en lui-même, mais en tant que moyen de communication ou comme symbole de la position sociale du locuteur et de celui à qui s'adresse, suivant aussi les situations des rencontres (marché, café, église, maisonnée...) et les thèmes abordés dans les conversations (religion, éducation, etc.). Il y a là un moyen, heureux, de renouveler le problème du créole en le replaçant dans le réseau des communications verbales, que nous aimerions bien voir appliquer aussi à l'étude du folklore, qu'il faudrait reprendre à travers les cadres sociologiques de son application (et plus seulement dans son contenu), comme techniques d'approximation ou de séparation, entre les ethnies, les races, et les classes sociales.

Au terme du livre, J. Benoist fait l'inventaire de tout ce qui reste à faire et qui n'est pas peu : le problème de la transmission des terres, les formes du leadership et de l'organisation du pouvoir dans le monde rural, la typologie des relations des petits agriculteurs avec le système de la plantation comme des relations entre groupes sociaux et ethniques à l'intérieur des grandes plantations, les réseaux d'échanges économiques, la formation des classes moyennes, les mouvements migratoires, tout le secteur de la pathologie sociale, le très vaste champ de la psychologie normale et pathologique, les incidences de la structure de la famille sur la personnalité, les effets du conflit entre les modèles culturels... Et il termine en disant : « Le système de la plantation s'effondre, la démographie est bouleversée, la population est entraînée dans de multiples brassages migratoires et touristiques, les statuts politiques s'ébranlent... Comment se fait-il qu'on entreprenne aussi peu de recherches scientifiques systématiques, tout au moins au niveau du vécu, au sein du tissu social antillais qu'elles affectent dans toutes ses parties ». Mais s'il reste en effet beaucoup à faire pour l'excellente équipe réunie autour de J. Benoist, une règle méthodologique est donnée, à laquelle l'équipe se tient, celle qu'on ne pourra faire du bon travail qu'à la condition de rester dans la « micro-anthropologie » (le latent des Antilles françaises ne pourra passer au manifeste qu'« à l'aide du microscope social de la recherche anthropologique » et non à travers l'accumulation des statistiques de la « macrosociologie). Nous voudrions cependant, sur ces lacunes et le peu d'intérêt des Français dans le domaine antillais, faire deux remarques terminales.

[334]

Les Français sont restés obnubilés par l'ancienne anthropologie qui ne s'intéressait qu'aux « primitifs » ou qu'à la recherche des « archaïsmes ». Le Journal de la Société des Américanistes en est la preuve et c'est même pour contrecarrer ce courant que j'ai accepté de préparer un numéro spécial de ce journal sur les Afro-Américains qui, tout en tenant compte des « archaïsmes », s'ouvrait le plus largement possible à la nouvelle anthropologie. C'est dans cette voie qu'il faut s'engager, et il semble bien que nos plus jeunes anthropologues l'ont maintenant compris. Bien que la crainte de découvrir une spécificité antillaise ait pu jouer, je ne pense pas que ce soit la raison principale du peu d'intérêt des Français, mais bien une tradition universitaire toute puissante, dont nous ne faisons maintenant que commencer à nous dégager.

En second lieu, les Antillais comme les métropolitains ont bien pris conscience du malaise des Antilles et, si nous sommes en retard sur les Anglo-saxons et sur les Canadiens, il n'empêche que des promesses au moins de futures recherches se font jour, soit au C.N.R.S. où une équipe est en formation, soit en dehors du C.N.R.S. dans des équipes en train aussi de se créer. Certes, une grosse difficulté existe, le conflit des idéologies politiques, qui risquent d'entraîner les recherches sur les Antilles françaises sur de fausses routes, dans la mesure où l'on voudra « prouver » quelque chose au lieu d'essayer d'abord de « comprendre » la réalité ; mais si on arrive à dépasser ce stade (non de l'engagement politique qui est valable, mais de la distorsion des faits au nom de cet engagement qui ne l'est pas), peut-être pourrons-nous un jour aboutir à ce stade que J. Benoist appelle de ses vœux, celui de la coopération entre chercheurs antillais, chercheurs canadiens, et chercheurs français et même anglo-saxons. Puissent les séjours de Benoist lui-même et avant lui de S. Mintz comme professeurs associés à la VIe section de l'E.P.H.E. en être la première pierre, celle de fondation.

Roger Bastide.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le mardi 24 septembre 2013 17:20
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie retraité du Cégep de Chicoutimi.
 
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