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Collection « Les sciences sociales contemporaines »

Une édition électronique réalisée à partir de l'article de Georges Balandier, “Culture plurielle, culture en mouvement.” [Suivi d'un commentaire de Guy Rocher.] Un article publié l’ouvrage sous la direction de Daniel Mercure, La culture en mouvement. Nouvelles valeurs et organisations, pages 35 à 50. Collection “Sociétés et mutations”. Québec, Les Presses de l’Université Laval, 1992, 314 pages. [Autorisation formelle de diffuser ce texte dans Les Classiques des sciences sociales accordée par l'auteur le 28 janvier 2008.]

Georges BALANDIER 

Culture plurielle, culture en mouvement”. 

Un article publié l’ouvrage sous la direction de Daniel Mercure, La culture en mouvement. Nouvelles valeurs et organisations, pages 35 à 50. Collection « Sociétés et mutations ». Québec, Les Presses de l’Université Laval, 1992, 314 pages.

Culture plurielle, culture en mouvement.”
Georges Balandier 
 
Pluriel et singulier
Émergences culturelles et histoire immédiate
Culture plurielle
Culture en mouvement
 
Commentaire
Guy Rocher [Voir la page web de l'auteur]
 
Immigration et mouvements de population
Les amérindiens du Canada et du Québec
Le droit, enfant mal aimé de la sociologie
Droit, valeurs, organisation et changement

 

PLURIEL ET SINGULIER

 

Au départ, une question qui peut sembler d'ordre grammatical: faut-il user du singulier ou du pluriel ? Est-il déjà possible de reconnaître une culture en voie de se faire—en cours d'universalisation, sans que ce soit une uniformisation de surface—ou, à l'inverse, des cultures ravivées par la conjugaison d'un héritage particulier et d'une modernité génératrice de mouvement et d'inédit ? 

La question n'est pas simplement formelle. Elle renvoie à des oppositions fondamentales dans le champ des sciences sociales; et notamment à celles qui opposent la société et les individus, ou encore, la société unifiée, subordonnant tous ses éléments, et la société en production continue, toujours en inachèvement. La question est aussi (surtout) de nature politique. L'affirmation d'unité, de la suprématie de l'unité, peut avoir partie liée avec les formes totalitaires, qu'il s'agisse d'une unité théologiquement fondée, gérée par une religion d'État et exclusive, ou idéologiquement imposée et bureaucratiquement maintenue, réalisée par les totalitarismes modernes, ou d'une unité déjà constituée par le marché (ou en formation) dans le cadre d'une « économie monde » à contrôle unique ou directorial. Dans le domaine du politique, la reconnaissance du pluriel s'allie à la démocratie, à la multiplicité du social et des relations et « associations » qui l'expriment, à certaines formes de l'individualisme. Et aussi à la reconnaissance des nations et des cultures qui leur sont liées - dans toute leur diversité. 

Pour ce qui est de la culture - porteuse du sens pour les individus et les collectifs, pourvoyeuse de « modèles » directeurs et de moyens, et liant social -, il importe de rappeler qu'elle sert à la fois l'unité et la pluralité. Elle opère en oscillation entre ces deux extrêmes: celui de la culture assimilatrice qui « digère » les particularités, celui de la culture plurielle qui maintient les coexistences au prix d'une unité affaiblie. 

Le rappel est simplificateur, mais il est nécessaire; il nous impose une constante: le continuel « débat » et le continuel jeu de forces entre unité et diversité ou pluralité.  

ÉMERGENCES CULTURELLES
ET HISTOIRE IMMÉDIATE

 

Mais, toute culture est « chose vivante », prise dans une histoire. Afin de manifester l'émergence de composantes et de configurations culturelles actuelles, il faut préciser, déceler des moments cruciaux dans le cours du demi-siècle qui s'achève. 

1. De l'après-guerre immédiat surgit une double prise de conscience. La première révèle l'homme capable de se détruire en tant qu'espèce, par la maîtrise de la puissance nucléaire. Le fait est absolument nouveau, la coupure avec l'histoire précédente, totale. La dissuasion mutuelle a contenu (sans l'éliminer) ce danger fatal, mais les techniques dérivées ont introduit un risque durable. L'incertitude, le haut risque, l'imprévisible ont une place permanente dans les cultures actuelles. Jamais la culture n'a été à ce point révélée dans son ambivalence, et investie de la fonction de neutraliser (ou convertir) les capacités de destruction qu'elle engendre. 

La seconde prise de conscience est la découverte que la modernité peut elle aussi s'accommoder de l'inhumain, l'organiser, le banaliser, le massifier. C'est la révélation de l'holocauste dans toute son extension, et de l'univers concentrationnaire dans tous ses avilissements. Là encore, l'écart n'a jamais été autant marqué entre les moyens croissants dont la culture est productrice, et sa perversion au service d'une « barbarie » rationalisée, technicisée. L'inhumain gagne en puissance potentielle, et maintenant en visibilité banalisante par l'effet de la médiatisation. 

2. Au cours des années 50 et 60 se développent deux mouvements de libération, l'un politique, l'autre social, tous deux à forte charge culturelle. Le premier brise les dominations coloniales, provoque l'émergence du tiers monde - « tiers état » des nations surgi de l'ordre international ancien. Il en résulte une reconnaissance élargie de la diversité des cultures, une circulation en nombre des personnes, une diffusion de formes et modèles culturels étrangers (exotiques). La culture en formation devient davantage syncrétique, et les vieilles sociétés européennes en deviennent plus composites, davantage pluriculturelles. Avec toutes les contre-réactions qui en résultent et une acuité nouvelle donnée à la question des identités collectives. 

Le second mouvement est social, d'origine interne, mais avec une force de diffusion extérieure. Il s'accomplit en une double « libération » : celle des jeunes et de leurs cultures propres, celle des femmes et de leurs valeurs plus autonomes. La culture actuelle a incorporé certains de ces apports et, notamment, en ce qui définit la relation au corps, à la sexualité, au domaine familial, à la culture du quotidien, à la gestion des passions. Le mouvement rencontre des limites dans le vieillissement des populations des pays les plus développés. Il peut aussi faire surgir une sorte de culte pointilleux des différences multipliées, des convenances de langage et d'attitude. 

3. Des années 60 et 70 naît un essor sans précédent des sciences et des techniques. Le pouvoir-connaître et le pouvoir-faire humains progressent de façon accélérée à des niveaux jamais atteints. La techno-science s'impose, l’homme accède à la certitude de dépendre de ses propres capacités plus que de « puissances » extérieures et transcendantes. Sa « vision du monde », sa représentation du savoir en sont bouleversées, moins totalisantes et plus ouvertes à la complexité et, paradoxalement, à l'incertitude, en raison de la succession rapide des changements du savoir scientifique et de ses applications possibles. 

Trois aspects s'imposent à l'attention. D'une façon générale, tout d'abord: la technicisation de la culture et de la création, la multiplication des « industries culturelles », l'avènement d'une culture en quelque sorte « machinée ». Deux aspects spécifiés sont encore plus remarquables. D'une part, la diversification et la progression en puissance des technologies de l'intelligence, l'informatique en étant la manifestation la plus popularisée. L'abstraction envahit la culture au détriment d'une relation plus sensible, plus sensuelle, au réel, qui change lui-même de régime. D'autre part, l'avancée fantastique des technologies du vivant qui donnent à l'homme le pouvoir d'agir sur son être physique et sur ses processus naturels. La culture technoscientifique s'inscrit dans les « mécanismes » biologiques, jusque dans l'intérieur de la cellule vivante ; elle accentue l'effacement de la frontière entre nature et culture. De plus, ces deux ensembles de technologie imposent la question des limites, font naître une demande d'éthique—et, au niveau supérieur, de valeurs ajustées aux nouvelles conditions. 

4. Des années 60 à 80 date la montée en puissance de la communication, et de la médiatisation, qui donne une exceptionnelle vigueur à l’oralité et à l'image (à l'iconique). Les relations à l'espace, au temps, à l'événement en sont profondément transformées. Il en résulte aussi une autre construction du réel, au profit des simulations, des apparences, de la réalité virtuelle, d'un rapport médiatisé au monde ; à tel point qu'un autre mode de connaissance a pu paraître nécessaire, récemment défini comme une « médiologie ». Enfin, la mise en communication généralisée des sociétés et des cultures entraîne, par diffusion ou contagion, l'émergence d'une culture extensive, encore plus remarquable par son expansion que par son contenu, et opposée à la culture d'ancienne définition. 

5. Enfin, les dernières années 80 prennent un relief particulier par l'anémie du volontarisme révolutionnaire et du tiers-mondisme, par l'effacement des totalitarismes — notamment en Europe. Le démocratisme, et donc le pluralisme, en tirent une nouvelle vigueur ; des recompositions des espaces politiques s'ébauchent. Mais des effets contraires se manifestent aussi : avec les intégrismes, principalement d'origine religieuse; avec la renaissance et l'exaspération de certains nationalismes et des conservatismes. 

CULTURE PLURIELLE

 

Cette exploration évidemment incomplète, et inachevable parce que les repérages doivent être continuellement poursuivis, fait néanmoins apparaître des processus, des éléments et des configurations culturels principaux. Sans qu'il soit possible de les ordonner par le moyen d'une théorie unique, comme le révèlent les péripéties du post-modernisme et les constats de « faiblesse » de la pensée actuelle. 

Il faut maintenant porter l'éclairage sur ce qui détermine l'intitulé de ce propos. Et, tout d'abord, l'aspect pluraliste de la culture et son accentuation. 

1. A aucun moment de l'histoire, les sociétés, les cultures et les personnes n'ont été mises aussi généralement et aussi intensément en communication. Les cloisonnements deviennent perméables. Ce n'est pas encore le temps du « village global », mais celui des emprunts, des coexistences fragiles et—plus difficilement— des métissages culturels. Comme les hommes, les éléments et les systèmes culturels sont migrants. Et dans cette situation de mobilité très ouverte, l'enjeu linguistique apparaît nettement dans le jeu des rapports de force, des rapports de puissance. 

2. C'est cependant sur les déterminations d'ordre interne qu'il faut porter l'attention. Les plus apparentes résultent de l'urbanisation accélérée de toutes les sociétés, de la mondialisation de l'univers des villes. La culture des villes, de l'urbain, tend à prévaloir sur la culture des longs « enracinements », des traditions. Elle se réalise par une banalisation des apparences, par une relative similitude des formes de la quotidienneté, des pratiques, des manières de voir, de penser et de réagir. Mais la ville est aussi le grand générateur de la diversité, parce qu'elle est le pôle attracteur de l'« étranger », le lieu des coexistences culturelles; parce qu'elle est le foyer de la modernité, du mouvement par lequel celle-ci engendre du nouveau, de l'inédit, de la diversification. Et aussi parce qu'elle est créatrice de divergence et non pas seulement de convergence : au repli résidentiel, à la « villagisation » de certains quartiers s'oppose souvent l'espace flou des périphéries, des banlieues, porteur d'une culture continuellement en voie de se faire et de réagir- sans exclure la violence. 

Le deuxième ensemble de déterminations résulte du dynamisme techno-scientifique, de sa force différenciatrice et des hiérarchisations qu'il entraîne. Il fait de la compétence l'objet de définitions rapidement changeantes (par l'effet d'une obsolescence accélérée) et un générateur d'inégalité (par l'effet des inégales capacités d'accès à une complexité mouvante et croissante). Évoquer, selon l'image convenue, une société à plusieurs vitesses, c'est aussi désigner une culture actuelle stratifiée, créatrice de différences, d'écarts et de coupures entre personnes inégalement capables. Dans ces conditions, la culture de métier(s) n'est plus une composante culturelle forte, et l'accentuation portée sur la capacité de rapide adaptation contribue à faire de la performance une dimension culturelle. 

Cette adaptation à un monde en mouvement est inégale selon l'appartenance de génération ; des divergences s'accentuent entre les générations. Les « jeunes » adhèrent plus facilement aux innovations de tous ordres, à ce qui est changement, et ils maîtrisent plus aisément les dispositifs techniques vulgarisés. Ils « enseignent » pour ces raisons les générations antécédentes, ils sont générateurs d'imitation. Néanmoins, la dynamique des générations opère aussi et fortement dans le sens du pluralisme culturel—et d'autant plus que la nouveauté continue à être valorisée. 

Culture plurielle, culture éclatée, culture en mouvement, et ouverte aux effets extérieurs, tout cela ne s'effectue pas sans réactions. La recherche du sens, et des valeurs à partager, investie notamment dans les nouvelles religiosités, en est révélatrice. Comme le sont les tentatives de rendre moins confuses les identités individuelles et collectives, de préserver les particularités (dont la « parole », la langue propre) sans que ce soit au prix d'une fermeture qui engendre l'exclusion.  

CULTURE EN MOUVEMENT

 

On le comprend, le mouvement fait la loi, et avec lui l'incertitude. L'histoire immédiate semble se réaliser comme désordre. La culture actuelle ne peut se faire indépendamment de ces « conditions », jusqu'au point où elle paraît en être menacée, en ne laissant place qu'à des apparences et des simulations culturelles. 

1. Certains mouvements de pensée (ou prétendus tels) manifestent un accommodement complaisant avec les forces d'effacement de la culture; ils valorisent l'éphémère et ses modes, l'insignifiant et le futile, le « vide » et le nihilisme trivialisé, la confusion de toutes les références. Ce n'est pas là une incitation à découvrir « ce qui se cache » dans ce qui se passe, et advient, aujourd'hui ; à accomplir ce travail de décryptage, d'interprétation, qui est indissociable de toute production de culture. C'est, au contraire, un encouragement à l'opportunisme sous toutes ses formes, ou à la passivité non critique qui se satisfait de « consommer » toute « chose » immédiatement accessible. 

2. Les nouvelles orientations du savoir—ses paradigmes et ses programmes - révèlent mieux, avec netteté et rigueur, les effets d'une culture en mouvement. Deux d'entre elles sont les plus significatives. D'une part, la considération du complexe, dans la mesure même où l'accroissement de complexité et l'accroissement de désordre sont conjoints. D'autre part, la place donnée au paradigme du désordre (ou du chaos)—la nature, le monde, le social ne sont pas considérés sous l'aspect d'un ordre au sein duquel travaille le désordre, mais sous l'aspect inverse. C'est alors l'ordre qui devient improbable, et l'interprétation s'effectue en fonction des « possibles ». 

3. Le mouvement, l'éphémère, l'incertitude sont présents, sont inscrits dans le champ de la culture actuelle. Ils font naître des demandes compensatrices: recherche des permanences et des invariants, valorisation de l'archaïque et de la tradition, mais aussi attente de certitudes que les simplificateurs (politiques et autres) savent détourner à leur profit. 

Il importe ici de signaler deux des crises (ou faiblesses) que le mouvement de la culture a entraînées. Celle du symbolique, avec le déforcement de la transcendance, avec la multiplication des artifices et des médiations techniques qui établissent le rapport au monde et la relation des hommes entre eux. La technicisation concurrence la symbolisation. Celle de l'imaginaire, progressivement coupé de ses sources anciennes, anémié par le positivisme ambiant qui réduit les espaces du « caché », assisté par les dispositifs techniques qui le convertissent en techno-imaginaire et l'orientent vers les jeux de simulation. Deux des piliers de la culture sont ainsi affaiblis ; au moment même où se déforce la raison critique. 

Il ne s'agissait pas ici d'ébaucher une sorte de paysage culturel sinistré, celui d'une modernité qui cacherait une nouvelle et plus supportable barbarie. Mais de montrer ce qu'est le « chantier » où la culture, mobile et plurielle de ce temps, est en voie de se faire. De repérer les possibles et les risques auxquels elle est confrontée. Et d'inciter à la recherche de ce qui fera de l'homme actuel un être historique moins mal défini.

 


 

Commentaire

Guy Rocher
[Voir la page web de l'auteur]

 

Georges Balandier nous a tracé de main de maître un large et riche tableau de l'évolution des valeurs et du changement culturel. Il a su nous présenter une synthèse où s'allient dans un bel équilibre des perspectives historiques, contemporaines et prospectives. Je ne peux que dire combien je me sens à l'aise dans le vaste décor qu'il a posé devant nos yeux et où ils nous a invités à entrer. 

La modeste contribution que je peux apporter consistera à ajouter deux ou trois touches au tableau, avec l'espoir qu'elles ne porteront atteinte ni à sa richesse ni à son harmonie.
 

IMMIGRATION ET MOUVEMENTS
DE POPULATION

 

Georges Balandier évoque la culture plurielle et la culture en mouvement. Lorsque, poursuivant sa pensée, nous portons nos regards vers l'avenir des cultures, on ne peut que réfléchir aux conséquences qu'auront sur elles les changements démographiques prévisibles. On sait que la population mondiale augmente maintenant d'un milliard d'êtres humains tous les 10 ans, ce qui laisse prévoir que notre planète devra faire vivre quelque 8 milliards d'habitants vers les années 2020. On sait également que la population est en croissance dans les régions du monde les moins riches, les moins développées ou en voie de développement, alors qu'elle est en déclin ou qu'elle stagne dans les sociétés industrielles avancées. On peut donc prévoir que ces dernières vont connaître dans les prochaines décennies de très fortes pressions de la part d'un nombre croissant d'immigrants et de réfugiés qui frapperont à leurs portes. On a assisté en Europe, au cours des toutes dernières années, à d'importants mouvements de population, dont on se demande s’ils ne sont que le début de vastes phénomènes migratoires. Par ailleurs, dans les pays moins riches, c'est autour des grandes villes, devenues des mégapoles, que se rassemblent et s'agglutinent les populations qui quittent les campagnes pour venir se prolétariser dans les banlieues-bidonvilles. 

Ces brassages de population, ces déracinements et déplacements de millions d'hommes, de femmes et d'enfants entraînent déjà de grands changements culturels. En particulier, on observe que des cultures, des langues et des dialectes disparaissent, ou vont disparaître, tandis que de nouvelles dynamiques interculturelles sont engagées. N'en donnons qu'un exemple local : la culture québécoise francophone est influencée par l'apport des minorités ethniques, culturelles et raciales qui se sont multipliées dans la région montréalaise, et l'on peut prévoir de plus grands changements encore au cours des prochaines décennies. La sociologie des cultures urbaines et celle des relations ethniques ont un riche avenir devant elles. 

LES AMÉRINDIENS DU CANADA
ET DU QUÉBEC

 

Un phénomène de culture plurielle d'un tout autre ordre est en voie de se produire au Canada et au Québec, avec le retour des Amérindiens et des Inuit sur la scène politique de notre pays et dans la conscience sociale de notre collectivité. Il s'agit ici d'une diversité culturelle conséquente non pas à la modernité, comme l'analysait Georges Balandier, mais à la redécouverte, si l'on peut dire, ou à la renaissance de cultures traditionnelles et ancestrales. 

Les Canadiens et les Québécois ont subi un certain choc depuis quelques années: ils croyaient à l'extinction de ces cultures amérindiennes, ou du moins à leur marginalisation définitive. Nous assistons aujourd'hui à une prise de conscience politique et à un réveil culturel des populations autochtones canadiennes. Celles-ci réclament leur place dans le spectre culturel, et un statut politique dont la négociation est loin d'être terminée. 

On ne semble pas observer, du moins pour l'heure, le même éveil chez les autochtones des États-Unis. S'il est présent, cet éveil ne se retrouve cependant pas sur la même échelle ni avec la même intensité, sauf peut-être chez les autochtones de la Nouvelle-Angleterre, qui sont précisément établis près de ceux du Canada et leur sont apparentés à divers titres. En revanche, les Canadiens et les Québécois doivent reconnaître l'émergence d'une nouvelle forme de diversité culturelle, encore imprévue jusqu'à tout récemment et dont les contours pour l'avenir sont encore imprécis, mais qu'il ne leur est plus possible ni permis de négliger. 

LE DROIT, ENFANT MAL AIMÉ
DE LA SOCIOLOGIE

 

Au grand tableau que nous a brossé Georges Balandier, j'ajouterai une autre touche personnelle, pour souligner et mettre en lumière la place et le rôle du droit et du système juridique dans les sociétés contemporaines. 

Les grands précurseurs et fondateurs de la sociologie ont accordé au droit un intérêt privilégié. Le premier grand traité de sociologie portait précisément sur la sociologie du droit: cette oeuvre maîtresse de Montesquieu, De l'esprit des lois ( 1748). On sait que Karl Marx et Max Weber avaient une formation juridique dans laquelle l'un et l'autre puisaient abondamment pour nourrir leurs recherches et inspirer leurs écrits. On a jugé utile de rassembler les textes de Marx portant sur le droit, ce qui a révélé l'importance à la fois quantitative et théorique qu'ils ont eue. Quant à Weber, nul besoin de rappeler le traité de sociologie du droit qu'il laissa parmi ses ouvres posthumes et les nombreuses autres analyses juridiques que l'on trouve dans les ouvrages qu'il publia de son vivant. Sans être lui-même juriste, Durkheim a toujours porté un grand intérêt au droit, comme l'attestent le rôle prépondérant qu'il lui reconnaît dans l'élaboration de la distinction entre la solidarité mécanique et la solidarité organique, et la place qu'il lui a toujours faite dans L'Année sociologique. 

Plus près de nous, quelques grands théoriciens de la sociologie ont bien marqué la place qu'ils accordaient au droit dans leurs schémas. C'était le cas, à n'en pas douter, de Georges Gurvitch, à qui l'on doit un grand traité de sociologie du droit. Talcott Parsons a consacré plusieurs articles au droit. Et Niklas Luhmann, juriste lui-même, a apporté une riche contribution théorique à la sociologie du droit. 

Mais hors ces théoriciens, la sociologie contemporaine paraît avoir oublié à cet égard l'enseignement des fondateurs de notre discipline. Le droit est beaucoup trop négligé dans nos travaux, nos écrits, nos programmes d'enseignement. J'en donne comme exemple le très volumineux Handbook of Sociology (1988) qu'a publié récemment Neil Smelser et qui se veut une sorte de somme de la sociologie contemporaine, ou disons plus exactement de la sociologie américaine contemporaine. Sur la trentaine de chapitres traitant d'autant de sujets, on n'a pas cru utile d'en consacrer un au droit. D'ailleurs, l’American Sociological Association, qui a formé des sections sur divers thèmes, n'a jamais retenu celui du droit. 

Heureusement, on trouve un groupe de travail en sociologie du droit à l'AISLF, de même qu'un comité très actif sur la sociologie du droit à l'Association internationale de sociologie. Mais on peut observer que ce sont surtout des juristes (Jean Carbonnier, André-Jean Arnaud, Philippe Robert, David Trubek, Roger Cotterrell, Niklas Luhmann) qui se sont intéressés activement à la sociologie du droit et qui ont le plus contribué à son essor contemporain. 

DROIT, VALEURS, ORGANISATION
ET CHANGEMENT

 

Et pourtant, le droit, sous des formes diverses sans doute, est une institution fondamentale de toute société humaine et il remplit des fonctions de premier plan dans les sociétés industrielles modernes. Si l'on se réfère au thème même de cet ouvrage, le droit se retrouve comme composante à la fois des valeurs et de l'organisation, et l'on doit ajouter qu'il est même un lieu de rencontre des valeurs et de l'organisation. Le droit se construit à partir de certains grands principes, de quelques idées maîtresses qui sont de toute évidence des valeurs ou qui sont la traduction de valeurs dans le système de pensée juridique. Telles sont, pour n'en nommer que quelques-unes, les notions de personne humaine, de famille, de patrimoine, de responsabilité, de bonne foi. Par ailleurs, le droit est lui-même une organisation extrêmement complexe et diversifiée, qui comprend notamment des législateurs, un système judiciaire, une police, plusieurs professions, des écoles de formation. Le droit ou diverses formes de régulation juridique composent souvent l'épine dorsale de l'organisation bureaucratique. En outre, le droit sert couramment à transmettre les valeurs dans les structures et les organisations. C'est par le droit que des valeurs liées aux idées d'autorité, de responsabilité individuelle et sociale, et maintenant de respect de l'environnement, trouvent leur chemin dans le système de l'organisation bureaucratique. 

On observe, dans nos sociétés contemporaines, que le droit prend le relais des religions et des morales, lesquelles ne font plus l'unanimité. C'est au législateur ou aux tribunaux qu'on s'adresse aujourd'hui pour résoudre les problèmes moraux qui se posent. Georges Balandier a préparé un très beau numéro des Cahiers internationaux de sociologie (1990, LXXXVIII), sur ce qu'il a lui-même appelé, dans l'article de présentation, la « demande d'éthique ». On peut sans doute poursuivre cette analyse en soulignant la très grande « demande de droit » que l'on peut observer dans les sociétés avancées d'aujourd'hui. 

Il ne faut pas, par ailleurs, donner du droit une image statique. Le droit est vivant, il change, il évolue. Il ne correspond pas à l'image de l'institution sclérosée qu'on aime parfois donner de lui. Au contraire, il a été, dans certaines périodes historiques, et il est encore souvent dans nos sociétés, un instrument ou un agent de changement social, économique, culturel. Que l'on songe, par exemple, à l'énorme influence sociale que les codifications faites par Napoléon ont eue en France, et dans bien d'autres pays qui ont suivi l'exemple français. Le droit porte, de par sa nature même, une vision de l'avenir; il dit comment les choses devront être désormais. Les lois et les arrêts des tribunaux ont valeur prédictive des comportements des personnes et des structures sociales. 

Une des voies de cette action du droit dans l'histoire passe par ce que Jean Carbonnier a appelé les « phénomènes d'internormativité ». Des règles, des normes, des valeurs, des idéologies élaborées dans d'autres ordres normatifs sont éventuellement absorbées par le droit et s'y incorporent. C'est ainsi que beaucoup de normes techniques, créées par des ingénieurs, techniciens, designers, sont « reconnues » par le législateur ou le tribunal et deviennent juridiques. De même, des concepts juridiques flous, tels ceux de « bon père de famille », « droit aux services », « société libre et démocratique » servent de voies de transfert, depuis l'ordre moral ou éthique vers l'ordre juridique. 

Les sciences sociales, en particulier aux États-Unis, ont elles aussi inspiré à l'occasion d'importants changements juridiques. Le cas classique est celui du fameux jugement de la Cour suprême des États-Unis dans l'affaire Brown c. Board of Education de 1954. Jusqu’alors, le principe qui avait prévalu en matière de ségrégation des Noirs à l'école était Equal, but segregated. Se basant sur des recherches sociologiques, notamment sur celles de notre collègue James Coleman, la Cour suprême s'est laissée convaincre que ce principe était néfaste pour les jeunes Noirs et qu'il fallait en adopter un autre, qui était Equal by integration. Les juges de la Cour suprême ont alors été à l'origine d'une grande révolution sociale, dont on n'a pas fini d'entendre les échos. 

Le droit n'a évidemment pas que des effets positifs. Il peut aussi retarder le changement, le bloquer et même opérer des retours en arrière. Ainsi, des contrats collectifs de travail, on l'a noté, peuvent être un obstacle à l'évolution de la culture de l'entreprise, parce qu'ils s'inspirent d'un modèle de gestion dépassé. Et l'on pourrait apporter encore bien d'autres exemples. En effet, le droit n'agit pas de lui-même: il est vivant parce que des personnes, des groupes, des institutions l'utilisent dans un sens ou dans l'autre, au gré de leurs intérêts, dans les jeux et les luttes de pouvoir qui forment la dynamique de tout ensemble social. 

C'est à ce titre que le droit est particulièrement intéressant pour le sociologue. Et c'est en cela que le sociologue apporte une contribution à l'étude du droit: il fait ressortir le fait que celui-ci n'est pas le fruit d'une logique pure, objective et impartiale, mais qu'il est un produit social, portant l'empreinte de ceux qui le font et de ceux qui l’utilisent, de leurs valeurs et de leurs intérêts. En voulant souligner cet apport singulier de la sociologie, il me semble m'être en quelque sorte inséré dans la grande fresque que nous a présentée Georges Balandier.



Retour au texte de l'auteur: Jean-Marc Fontan, sociologue, UQAM Dernière mise à jour de cette page le mardi 11 mars 2008 13:55
Par Jean-Marie Tremblay, sociologue
professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi.
 
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